27 décembre 2009

The Ropers : All the time


All the time de The Ropers

Sortie : 1995
Produit par Kurt Ralske
Label : Slumberland


Finnalement, que manque-t-il pour être reconnu ? La marge est si étroite ; d'un côté, on a une intense et évidente qualité, une propension à signer des titres adorables et de l'autre côté, un rendez-vous manqué avec son époque, son public, probabement mal informé.
Cela ne veut surtout pas dire que les mélodies sont ici trop absconses ou trop floues, bien au contraire, elles sont la base des morceaux, tissés par des guitares très anglaises, très indie pop, très shoegaze aussi, soutenues en arrière par une section rythmique propre sur elle et juvénile. De ci, de là, quelques touches de xylophones, de piano, des violons majestueux, une orgue ancienne, des tambourins agités, dont l'apport sublime cette douceur ambiante pour la hisser vers une certaine solennité timorée et naïve.
Les attentes des gens ne sont pas directement comblées : les mélodies sont là, choyées, cajolées, embrassées avec une tendresse infinie, mais rien n'est pourtant facile. Le tempo est souvent en deça de ce que les gens réclament, et lorsqu'il l'est, son appui est situé un cran en dessous d'un engagement total qu'on serait en droit d'avoir lorsqu'on écoute une chanson pop, avec couplet évident et refrain tapageur. On ne peut pas s'approprier la musique de The Ropers, comme on pourrait dire : "ce refrain est génial parce que je le fais mien, je peux le reprendre dans ma tête, l'accès m'est facile, c'est moi qui ait décidé, décrété, qu'il serait accrocheur", ce n'est pas le cas ici, la mélodie est trop lumineuse, trop douce pour qu'on puisse l'aggriper comme un objet. La plénitude délicieuse des titres de cet album en tout point réussi englobe l'auditeur, elle l'immerge, il se trouve au milieu d'une succession de nuages flottant de saturations, de voix douces mais empreintes d'une certaine hauteur et d'une certaine maladresse à vouloir se faire convaincu par la majesté fragile dégagée. Parfois même les mélodies prennent le temps de se déployer, elles s'étirent, se laissent recouvrir par des nuages de guitares ou de chants, s'ensablent en quelque sorte. Le déploiement est tellement progressif que l'auditeur est convaincu dans sa passivité comme la meilleure réaction à observer. C'est là que la beauté des chansons prend le plus de poid.
Pour avoir du succès, en somme, il faut sans doute que cette démarche soit minimisée au profit d'une séduction de l'égo. "Cette musique est faite pour moi, je la réclamais" dira l'auditeur conforté. The Ropers signe des chansons avec une envie ingénue d'écrire de parfaites pop-songs, non pas pour satisfaire qui que ce soit, mais pour la pop-songs elle-même. Et c'est cette mal-assurance qui fait qu'au final, les gens vont éprouver du mal à s'y reconnaître. Du fait d'une absence d'évidence, de facilité dans la démarche, dans une séduction grand public, ils se sentiront comme étrangers.
Tout y est pourtant : des guitares bouillonnantes, une concision du format, des chants délicieux, mais malgré tout, ce son trop anglais, cette humeur maladroite, ces bouffées vers l'avant mal maîtrisées, empêchent d'ériger cet album au top de ce le consensus peut exiger.
Seuls quelques fans éperdus vont adorer cette série de chansons magnifiques de charme. A croire qu'il ne sera réservé qu'aux esprits vagabonds, prêt à s'abaisser, à plier genoux, devant la musique, lorsqu'elle celle-ci arrive à allier vigueur et sensibilité. Ceux-là feront de "All the time" un trésor bien caché, probablement une des meilleures parution jamais sortis par le label Slumberland, quant aux autres, ils passeront à côté tout simplement.

24 décembre 2009

Fiche artiste de Swirlies


Swirlies

Au cours d’une carrière mouvementée qui les aura vu changer de membres à plusieurs reprises, le groupe sortira quatre albums sur le label Taang! ainsi que bon nombre de singles. De cette salade de musiciens, quittant tous le navire au fur et à mesure pour monter d’autres projets, il restera tout de même un goût certain pour une musique expérimentale et noisy.
Anciennement groupe de reprise des Go-Go’s, appelé Rasberry Bang, la première mouture du groupe se forme à Boston, en 1990, avec le guitariste (aussi chanteur) Damon Tuntunjian, la chanteuse (également guitariste) Seana Carmody, le bassiste Andy Bernick, et le batteur Ben Drucker
Ils sortiront tout d’abord une collection de six titres, nommée EP Swirlies Number One, paraitront un single sur le célèbre label Slumberland, avant de signer sur la structure locale Taang! Records, et de paraître un maxi et un album, en 1993, où le groupe inclura une esthétique lo-fi à sa dream-pop, musique que le groupe qualifiera lui-même de « sneakyflute music ». A chaque concert, le public n’attendait plus que le moment où le matériel allait être détérioré à force de distorsions, notamment celles de la guitare de Damon.
Mais c’est avant tout par ses frasques que le groupe se fait remarquer. Destructions de chambre d’hôtel, de voitures de location, signatures de contrats avec des gens peu recommandables et qu’ils connaissaient à peine, et ce, jusqu’à ce que l’image de « groupe à problème » leur colle à la peau. Voyant que le groupe n’est qu’un moyen irrévercible de s’écrouler financièrement, certains membres finiront par quitter le navire.
Tout d’abord ce sont Ben Drucker et Seana Carmody (partie pour former son propre groupe Syrup USA), en 1995, remplacés par Christina Files et le batteur Anthony DeLuca, ce qui permettra d’enregistrer l’année suivante un deuxième album, avec plus de clavier mais toujours le même esprit. Puis c’est au tour de Anthony DeLuca de partir, remplacé par Adam Pierce, après que le groupe ait tourné sous forme de trio assisté d’une boite à rythme. En 1997, il sera suivi par Christina Files. Leur musique se tourne de plus en plus vers un mélange de rock et d’électronique, et après d’autres départs, le groupe perd sa signature sur le label Taang! Records.
Mais ce ne sont pas ces accros qui arrêteront Damon Tuntunjian et Andy Bernick, les seuls rescapés originels, et les Swirlies, avec l’adjonction de Rob Faxo, et de bien d’autres qui vont et viennent au sein du groupe, poursuivent la parution de singles et de mini-albums sur leur propre label et sur Bubblecore Records, allant même jusqu’à faire une tournée commune avec le groupe Lilys.

Discographie :

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What to do about them

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Blonder Tongue Audio Baton

Swirlies : What to do about them


What to do about them de Swirlies

Sortie : 1992
Produit par Swirlies
Label : Taang!

Ce groupe se moque vraiment du monde : c'est le bordel, le vrai bordel partout, un maelstrom de larsens à tous les étages, en multi-couches, jusqu'à gavage, associé à des distorsions qui font mal, des cris, des bourdonnements incessant.
Mais au milieu de tout ça, un équilibre précaire, hyper hyper fragile se fait malgré tout, grâce à des chants féminins et masculins d'une nonchalance et d'une absence adorables, instaurant des mélodies imparables alors que tout autour c'est le fracas.
Nerveux, torturé, tranchant, ça prend aux tripes, que ce soit sur "Don't Understand" ou l'extraordinnaire "Tall Ships", car en réalité, sous les couches de guitares, c'est sans cesse changeant, une accélération fulgurante, un ralentissement, une cadence plus punk ou plus groovy, une pause lo-fi groovy, des sons riches et pourtant crades, des chants variés, entre déconfiture et grâce, comme on n'en avait plus entendu depuis le "Isn't Anything" de My Bloody Valentine ("Sarah Sitting" est soit un clin d'oeil, soit un plagiat), un groove intelligent mené par une batterie complètement folle et une basse rusée et maligne.
Cela reste malgré tout un premier EP expérimental, qui regroupe les tout premiers enregistrements faits maison du groupe, et il subsiste des intermèdes bizarres, accalmies à la guitare sèche, sous produites et recouvertes de larsen. Cependant on peut noter qu'au cours de "Chris R", rempli de douceur, la partition fait rêver, tandis que sur "Upstairs", le rythme emballant fait vriller la tête, synthèse de tension, d'énergie et de folie.
Ces mélodies déglingées sont structurées à la va-vite par ce shoegaze presque noise, presque free, aux guitares mordantes et aux changements de structure, voire pur moment d'improvisation. Cela demande encore à être canalisé mais tout est déjà dit : toute limite est là pour être dépassée.

22 décembre 2009

Fiche artiste de Toyen



Toyen

Bien qu'ayant démarré officiellement en 1989, peu de temps après la Révolution de Prague, Toyen était particulièrement attendu, tant par la presse que par une frange importante de la jeunesse estudiantine, car ses membres faisaient auparavant parti du groupe légendaire Letadlo, réputé pour avoir été censuré à de maintes reprises par le régime communiste.
A la base : Petr Chromosky à la guitare et au chant, Ivo Heger, le guitariste qui écrira la majorité des chansons, Petr Vaclavek, le bassiste qui écrira quant à lui toutes les paroles et Jimi Simecek, à la batterie, leader du groupe.
Le miracle de Toyen (dont le nom fait écho à celui choisi par la célèbre peintre suréaliste tchèque, Marie Cerminova) est d'avoir eu un temps d'avance à chaque fois sur ses contemporains. Ce sont eux qui les premiers vont dénicher dans les disquaires, à la sauvette, sous le manteau parfois, des vinyls de formations indépendantes, Echo and the Bunnymen, New Order, Ride, Jesus and Mary Chain, The Smiths, qui oseront chanter à la fois dans leur langue natale et en anglais, qui pratiqueront une musique innovante pour la scène tchèque, low-tempo, mélancolique, teinté de new-wave, comme sur leur premier maxi "Following the disappeared railroads", en 1991, qui se hisseront au sommet des charts tchèque, une première pour un groupe alternatif, et qui se feront remarqués par les chaînes de télé américaine (c'est Scott Murphy, superviseur de la chaîne ABC, qui prendra le groupe sous son aile après avoir vu quelques concerts dans les pubs de Prague) à tel point qu'on leur proposera une tournée dont le point d'orgue fut certainement une session au célèbre BCBG's, le club de New-York.
Le groupe voit alors sa carrière décoller avec une signature sur une division de Sony Records, un album, "Last Free Swans!" en 1992, beaucoup plus dur et lourd, produit par Colin Stuart, qui fera rentrer Toyen de plein pied dans la vague shoegaze du pays, une nomination aux Grammys local, des concerts en Angleterre, et enfin une reconnaissance de la part de MTV Londres, où durant la célèbre émission 120 minutes, Toyen aura le droit à un portrait, avec des extraits de live et un clip vidéo, réalisé par David Ondricek, ami du groupe, et futur réalisateur du film culte Septej.
C'est lorsque le groupe est au top que Ivo Heger décide de partir se consacrer à un autre projet, The Way. C'est un coup dur, car malgré le remplacement par Jiri Krivka, le groupe pert de son identité d'antant. Pourtant en 1993, Toyen signe sur BMG et prépare un deuxième album avec Jan Muchow, le leader de Ecstasy of Saint Theresa. Il sera même invité par Depeche Mode pour faire leur première partie. Alors qu'on pourrait croire à la consécration, Jiri quitte lui aussi le groupe, en pleine tournée aux Etats-Unis, qui avait été organisée de nouveau par Scott Murphy, et c'est le glas du groupe.
En 1997, le troisième et dernier album, "Ia Orana", dont le style revient à celui des débuts, est publié, produit par Ivo Heger, l'ex-guitariste, accompagné d'un documentaire tourné par David Ondricek qui paraitra à la télé tchèque uniquement, afin de sceller définitivement l'histoire de ce groupe ô combien fondamental pour l'histoire du rock indépendant en République Tchèque.

20 décembre 2009

Fiche artiste de Here



Here

Au moment de l’enregistrement de « Entre deux soleils », ce n’est plus un groupe, mais un véritable collectif, un orchestre, une communauté de musiciens tchèques, mélangeant au cours de longs poèmes abscons, flûte, harpe, violons, xylophone, saxophones, trompettes, clavier et percussions.
Depuis, la troupe emmenée par la chanteuse française Valérie Chauvey, pratique une musique proche du jazz, du trip hop, de l’electro, en publiant des albums, sur le label Escape, filiale d’EMI, depuis 1996, et toujours aidé du fidèle Jan P Muchow (leader de Ecstasy of Saint Theresa), devenant une référence du low-tempo langoureux en République Tchèque.
L’histoire a commencé pourtant un peu avant, en 1990, à Prague, quelques temps après la Révolution de Velours, au moment où de jeunes musiciens allaient tomber sur des disques de My Bloody Valentine, The Boo Radleys ou Ride. A l’époque, Valérie ne faisait pas encore partie du groupe. Celui-ci était formé de Martin Pecka à la batterie, Pavel Koutny à la basse, Tomas Luska et Znedeck Marek aux guitares, et bien-sûr Michaela Klímková au chant, elle qui allait soutenir de sa voix angélique, le shoegaze nerveux et bouillonnant du premier album, « Swirl » en 1993, et produit par l’inévitable Colin Stuart, qui aura été décidément déterminant pour l’éclosion de la scène shoegaze tchèque.
Peu de temps après, John Peel les invitera à participer à ses sessions sur la BBC, regroupées par Alison Records sur l’album « Sikusaq » deux ans plus tard. Sortie qui scelle la première époque du groupe, avant l’arrivée de Valérie et le glissement progressif vers l’avant-garde.

Discographie :

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Here EP

- Swirl

- Entre deux soleils

18 décembre 2009

Here : Here EP



Here EP de Here

Sortie : 1993
Produit par Colin Stuart
Label : Indies Records

Avec Here, on a l’impression d’être écrasé par la majesté. Les guitares ont beau être ultra ultra lourdes, recouvrant presque totalement les chants apprêtées et angéliques, il reste malgré tout toujours de la place pour un lyrisme enchanteur qui explose en pleine figure au moment où les saturations s’emballent.
C’est puissant, rapide, emballé, furieux par moment, on comprend plus rien aux paroles, mais un vent de fraîcheur, de nouveauté emballe le tout et procure mille sensations merveilleuses. Le rock dans son essence la plus rudimentaire ! On est secoué dans tous les sens (le nerveux « Scars in Day » ou le très commun « Shaking Out ») mais on en redemande encore, car à chaque fois le rythme effréné nous emmène plus loin, plus haut, dans la lumière et une éclatante envie d’en découdre.
L’arrivée des saturations sur le très dansant et rêveur « Stand » (avec son petit côté madchester qui n’est pas pour déplaire) est vécu comme une libération, un exutoire, capable de transporter cette ambiance volage, volatile et volubile vers des sommets magiques.
Cette coulée pesante mais merveilleuse, qui coule et qui parfois glisse sur le diamant, sert d’écrin basaltique à la douce voix de Katerina, qui joue d’élégance et de féminité, s’appuie sur des gerbes de guitares pour mieux se déployer, se fait toute douce vers la fin, s’amuse avec le mid-tempo, avant de s’éclipser devant une accélération ébouriffante qui conclue ce « For my star » d’anthologie.
Avec ce tout premier single, Here s’inscrit en droite ligne dans le courant shoegaze, sans surprendre, mais en insufflant une énergie sans pareille, qui place le groupe comme un des précurseurs fondamentaux de la scène shoegaze tchèque.

Toyen : Last Free Swans !


Last Free Swans ! de Toyen

Sortie : 1992
Produit par Colin Stuart
Label : Bonton Music

Quelqu’un a dit un jour : « les années 90 semblent plus éloignées de nous que les années 60 ». Et ça parait tellement vrai lorsqu’on constate que la majorité des groupes indépendants de cette époque sont tombés dans l’oubli. C’est une grande erreur car durant ces années-là, ils furent nombreux à signer de véritables tubes à peine sortis du magasin de location de guitares.
Aussi, il est à la fois tout à fait logique et imparablement injuste que Toyen, formation tchèque, figure parmi les inconnus de la scène des nineties. Figure incourtounable et tutélaire en son pays, Toyen n’évoque rien dans le reste du monde. Quel dommage !
Car avec Last Free Swans !, en 1992, Toyen mérite le détour et se présente comme un des trésors cachés de la scène indie pop et shoegaze.
Simples, entraînants, tourbillonnants, hautement mélodiques, les titres (on peut citer « The Flower Inside », « Don’t turn away » ou encore « Freight Train ») charment d'entrée de jeu, sans se compliquer et en misant sur la mise en relief de refrains impeccables. Les guitares se mélangent énergiquement pour composer des ambiances dynamiques et saturées, sur lesquelles vient se poser la voix claire et forte de Petr Chromovsky. On retrouve cette fausse classe, mélange de timidité et de morgue qui faisait l'attrait de cette époque intemporelle.
La seule exception est peut-être cette guitare métallique tremblante, accompagnant la voix grave et lyrique sur « Perfect Person », le tout parsemé de distorsions fantomatiques, qui glisse vers un flou artistique plus assombri.
Toyen fait preuve également d’un incroyable don d’écriture avec des chansons au tempo plus catchy et à la production plus éclatante, signé Colin Stuart, qui une fois encore aura tant fait pour la scène tchèque.
C’est un goût pour la magie et l’évasion qui pousse le groupe à se risquer à de superbes ballades comme l’extraordinaire « Last Free Swans ! », joyaux shoegaze méconnu, qui s’ouvre sur une intro arabisante, s’immerge dans la féerie et la douceur avec sa guitare sèche, avant d’être zébré par des guitares électriques, ou encore le final « I am rolling », avec une ambiance entre piano-bar et dream-pop.
On retiendra tout de même, pour finir, le génial « Puppet Show », où tout y est, tout est dit, superbe titre accrocheur, qui se permet de n’avoir rien à envier aux autres tubes de l’époque.

17 décembre 2009

Ride : Ride EP



Ride EP de Ride

Sortie : 1990
Produit par Alan Moulder
Label : Creation Records

Lorsqu’on est jeune, on peut tout se permettre, et finalement les choses paraissent simples. Il suffit de prendre une guitare et en avant. C’est ce qu’on fait les quatre gamins d’Oxford. Exactement ça.
Faire cracher les amplis, user des pédales steel à fond, produire un son noisy à déchirer les oreilles : c’est si commun et si jouissif ! D’autant que ce premier essai se dote de quelques approximations, tant dans la production que dans le chant ou le jeu (par exemple sur "All I can see"), qui confèrent beaucoup de charme aux chansons, et ne rajoutent finalement que plus d’enchantement à cette défonce musicale.
C’est un premier single et c’est déjà un coup de maître ! Ils sont peu nombreux ces groupes à avoir réussi du premier coup. Comme quelques uns avant eux (mais ils se comptent sur les doigts de la main), ils utilisent un son pourri jusqu’à la moelle, des distorsions à n’en plus finir, un rythme dur à la batterie, mais à cela s’ajoute un côté merveilleux et irrésistible. Quelque chose d’indéfinissable et qui font de Ride un groupe chouchou et adulé comme jamais : un talent innée pour les mélodies évanescentes.
C’est un brûlot mais c’est aussi un single qui enchante, qui adoucit, qui fait rêver.
Ce n’est pas l’intro presque indus de l’extraordinaire et indolent « Close my eyes » qui va faire changer les choses, car derrière les sirènes de guitares, il y a ce chant reposé, cette digression magique de fin et cette nonchalance adorable.
On aura beau dire, « Chelsea Girl » restera comme une hymne, une ode à la jeunesse, livrée à vive allure, sans prendre le temps de réfléchir, sans prendre le temps de réfréner les distorsions, en scandant à la manière d’enfant de cœur des paroles naïves qui resteront dans les annales de la pop musique. Quant à « Drive me Blind » et son intro tout droit sorti d’un rêve enchanteur, avant qu’une chape de guitares lourdes ne viennent recouvrir le tout, est un véritable miracle de fraîcheur et de nouveauté.
Il fallait ça.
L’Angleterre attendait tant d’un groupe comme ça : reprendre les codes du rock, s’en servir, les détourner pour en faire un moyen particulièrement bruyant de déclarer à quel point on aime la douceur.

Ride : Play EP



Play EP de Ride

Sortie : 1990
Produit par Alan Moulder
Label : Creation Records

Au pays de Syd Rotten, au pays de la révolte sociale, du crachat punk et du vomi, voilà que déboulent quatre garçons qui osent faire de la pop et chanter en faisant des « aaaaaah » mielleux. Comme sur « Like a daydream », joué à cent à l’heure avec un rythme infernal à la batterie, des tambourins qui cognent frénétiquement, des guitares qui s’entrelacent, et pourtant ces voix douces, doublées de vocalises ouatées.
Des comme eux à jouer aussi fort, il y en a eu quelques-uns, la différence, c’est que les gamins d’Oxford n’ont jamais voulu être sur le devant de la scène, pour eux, tout ce remue-ménage, c’est pour se cacher derrière par timidité. De grands adolescents timides et défoncés qui prennent les commandes, ça donne un n’importe quoi qui a un côté presque angélique.
Mais ces garçons sont loin d’être angéliques, comme en témoigne « Silver », blues psychédélique, qui rappelle The Telescopes ou Spacemen 3, complètement massacré et passé au mixer. La production est particulièrement minable, l’instrumentation ou le jeu approximatif, mais ces défauts de jeunesse ont énormément de charme.
C’est l’urgence qui prédomine sur « Furthest Sense », comme si le monde allait exploser et qu’il fallait se dépêcher. Le chant hésitant et extrêmement doux de Mark Gardener s’envole et se drape de suavité timide au beau milieu de tambourins qui claquent, de caisses martelées et de guitares triturées, souvent trop et qui dérapent du coup facilement. « It’s time for a change, I’m not asking, I’m telling you », l’annonce est là, la jeunesse prend le pouvoir. « I’m watching, I’m listenning, but to touch seems the furthest sense away”, tout est dit ici, on est dans l’action, dans l’expression d’une passion exacerbée mais qui ne va pouvoir passer que par l’honnêteté. Le reste, ce n’est pas fiable, notamment la représentation. Contradictoire avec la démarche du rock, sensé mettre en avant une posture et un son, ce crédo va pousser les membres de Ride à construire un son le plus opaque possible, le plus dur, le plus lourd, le plus chargé, en accumulant les instruments, en créant un mur, comme sur le vif et tourbillonnant « Perfect Time », où à force de triturations électriques, de suspension ralentie et brouillée, de reprise à la vitesse de la lumière, on arriverait presque à pouvoir toucher du doigt leur musique.
Derrière tout ça, il y a comme une sorte d’angoisse, une angoisse de ne pas exister si la musique produite n’est pas assez forte, assez bruyante.

Ride : Fall EP



Fall EP de Ride

Sortie : 1990
Produit par Alan Moulder
Label : Creation Records

Certes, les deux premiers essais, aux pochettes déjà cultes, avaient fait d’eux les « darlings » de la presse musicale en Angleterre, sans pour autant que les ventes décollent, mais avec ce single là, ils dépassent complètement les attentes.
Avec ce single là, et sa photo de pingouins absolument géniale (rien que pour ça ce single est une référence), Ride se place au dessus, brûle les étapes, et va bien au-delà des espérances.
La progression est si fulgurante en un an que Ride a réussi à sauter une marche que des milliers de groupe arrivent à peine à dépasser au cours de toute leur carrière. Chansons prodiges, chansons tourbillonnantes, chansons magiques sortis des plus beaux rêves de tout amateur de rock, cet EP est un recueil de jeunesse et de morgue.
Immédiatement enchanteur, « Here and now » possède ce charme divin, cet harmonica envoûtant, ce rythme qui défonce tout sur son passage, ce nuage saturé en arrière fond, qui laisse pantois : on abandonne affaire courante et on plie face à cette démonstration. C’est joué sans calcul, sans retenue, et pourtant ce n’est que de la beauté brute, du raffinement, le tout avec une nonchalance sans pareille. Faut-il rappeler qu’il ne s’agit que de gamins ? Des gamins timides mais suffisamment effrontés pour oser jouer en faisant un tel tohu-bohu.
Il se dégage de ce maxi un incroyable sentiment de puissance, comme si c’était la jeunesse qui prenait le pouvoir, une puissance lumineuse, rayonnante, qui dévastait tout sur son passage, à l’instar du frondeur « Taste », qui ose avec culot ne démarrer qu’avec des « aaaaaaaaaaaaaaah » savoureux et incroyablement doux, une puissance qui ne fait que s’accumuler, malgré les moments plus calmes où les arpèges viennent s’immiscer, mais ce n’est que pour mieux repartir vers l’avant, car la jeunesse, c’est ça, c’est partir vers l’avant sans sourciller, sans se poser plus de questions, en se laissant aller, et ne réfrénant rien.
Ce n’est pas pour autant que tout est occulté, qu’on court à l’aveugle, c’est la passion qui est le moteur de tout, et en terme de passion, il y a la recherche de l’évasion, cette envie de se cacher de la réalité.
D’un psychédélisme lancinant, légèrement inquiétant et parsemé de drones bourdonnant, le long et traînard « Nowhere », avec son ambiance de vieux western, diffuse un parfum somnifère, délicieux pour s’abandonner, être subjugué par ces vagues de distorsions qui s’accumulent, jusqu’à partir très loin et être bercé par le bruit de la mer et des mouettes.
Mais le morceau culte bien évidemment, celui où Ride démontre toute sa force, c’est « Dreams Burn Down », considéré souvent à juste titre comme le meilleur de leur carrière, un titre époustouflant de beauté et de maîtrise, au cours duquel les saturations, la batterie, les arpèges, tout est contrôlé à la perfection. Tout ceci se conjugue, les guitares qui pleuvent comme des gouttelettes féeriques, les caisses qui sont tapés avec dureté mais retenue, le chant qui se fait soufflé, sur-lyrique, ample et moelleux, le ton à la fois désabusé et d’une tendresse absolue, les orages de saturations qui viennent par intermittences mais qui ne détruisent rien et laisse tout sur place, tout ceci pour démultiplier le degré émotionnel de ce morceau culte et éternel. Tout ceci pour épater à jamais.
Tout ceci surtout pour montrer, si besoin était, que l’appréhension, la maladresse, l’innocence adolescente, pouvaient aussi émouvoir avec une assurance et un aplomb incroyables.

16 décembre 2009

Fiche artiste de Deardarkhead


Deardarkhead

Parfois lorsque les galères s’accumulent et qu’il est difficile de se faire connaître, monter son propre label est un bon moyen pour se diffuser. C’est ce qu’ont fait les membres de Deardarkhead pour sortir leurs cassettes démos, « Greeting from the infernal village » en 1988 puis « Spiral Dawn and Away » en 1991, tout en écumant les salles de concerts.
Il faut dire que ce n’est pas forcément évident lorsqu’on habite Atlantic City dans le New-Jersey et qu’on lorgne plus du côté du shoegaze anglais que du rock traditionnel américain. Alors dès leur formation en 1988, le guitariste Kevin Harrington, le batteur Robert Weiss et le bassiste mais aussi chanteur Micheal Amper, se choisissent un nom de groupe tiré d’un poeme irlandais et en trouve un autre, Fertile Crescent Records, un prétexte pour sortir leurs démos.
Pourtant, après quelques galères et quelques tournées, ils arrivent à sortir et diffuser deux singles, qui leur permettent de se distinguer, de coucher sur CD, leur style particulier, entre évanescence shoegaze et froideur issue de la dream-pop, et d’être parmi les pionniers du mouvement aux Etats-Unis.
Il était donc tout à fait normal, malgré un hiatus de quelques années, de les retrouver figurant sur la compilation “Spashed with many a speck”, eux qui ont été les instigateurs de cette scène dont les nombreux autres groupes partagent aussi la play-list de ce double CD culte, comme Faith and Disease, The Von Trapps, ou The Sunflower Conspiracy.
Malheureusement, leur premier album, « Unlock the valves of feeling », pourtant un trésor caché, paraît près de dix ans après leur formation, sera à peine remarqué et sera par la force des choses, le dernier signe d’activité du groupe…

Discographie :

- Melt away too soon EP

- Ultraviolet EP

- Unlock the valves of feeling

14 décembre 2009

Deardarkhead : Melt away too soon EP



Melt away too soon EP de Deardarkhead

Sortie : 1992
Produit par Deardarkhead
Label : Fertile Crescent

En poussant la sophistication jusqu’au bout, avec une rythmique carrée, une ambiance de chambre froide, évoquant la cold-wave de Cure ou de Cocteau Twins, des guitares lunaires, répétitives et gorgées d’échos, des voix en retrait émotionnellement mais éminemment soignées et suaves, des nuages saturées qui font pourtant un effet très propres sur eux, Deardarkhead arrive à supprimer toute tension liée au rock.
Malgré les distorsions incessantes du superbe « Surf’s up » ou les éclats de guitares et de cymbales (« Oceanside ») survenant après une langueur entre jazz et cold-wave, on arrive au contraire à un hébétement dérangeant, car sans rancœur, ni frustration, sorte de flottaison émotionnelle au sein d’une chimère esthétique, à la fois riche, luxueuse mais aseptisée de désirs vils et bas, typiquement humain en somme. Ici, c’est le royaume des rêves, des suppressions, pour un couronnement de la poésie romantique.
Cela n’empêche pas le ton de demeurer extrêmement vif, brouillé et chargé, de manière à insister sur la charge de beauté que ces premiers titres comportent. Derrière les couches de saturations de « Enough » se cache une immense beauté, un solo magique et sirupeux, une batterie répétitive mais souple et un chant tout à la fois affligé et léger.
Mis à mal par le chamboulement du monde, les membres de Deardarkhead transposent le tout pour un chamboulement du merveilleux, au sein duquel l’être n’a plus de prise, car il s’efface, se met en retrait et se plie aux lois de la beauté romantique, éminemment supérieure.

Deardarkhead : Ultraviolet EP


Ultraviolet EP de Deardarkhead

Sortie : 1993
Produit par Deardarkhead
Label : Fertile Crescent

Ça démarre tambour battant avec un orage saturé et un rythme roulant et frénétique, et pourtant le lyrisme le plus calculé vient s’immiscer avec un chant divin et une ambiance luxueuse. « Just for you » ouvre ce maxi de six titres en projetant de manière ostentatoire le style de Deardarkhead : un grand détachement maniéré devant l’accélération des choses.
Le tempo à la fois glacial et funky de « Strobelight » emmène l’auditeur dans un monde froid qui s’emporterait, bougerait sans cesse, vivoterait dans une sorte de chimère de papier glacé.
Les guitares tranchantes et cosmiques s’associent à une basse typée années 80 et une batterie robotiques dans le but de dépeindre un univers totalement artificiel, dans lequel les membres de Deardarkhead se laissent aller à leur pulsion. Car le son reste malgré tout très enlevé.
Même le chant, soufflé et apprêté, se voit ôté de son caractère sensible pour se faire au contraire doucereux et dépourvu de fébrilité. Sur « Invisible », au refrain enchanteur, ou le lent et suave « Little Marinara », plus rien de rock engagé, mais au contraire l’état extatique d’un maniérisme luxueux et irréel.
Ce merveilleux à température zéro se retrouvera sur l’instrumental « June 28th » qui évoque tant les drapées de soie de Cocteau Twins.
Deardarkhead est un groupe à (re)découvrir pour ses tendances à la fuite et la recherche du beau dans l’inexistant.

30 novembre 2009

Deardarkhead : Unlock the valves of feeling


Unlock the valves of feeling de Deardarkhead

Sortie : 1997
Produit par Ken Heitmueller et Jay Sorrentino
Label : Fertile Crescent

Il est bon de réentendre une musique pareille où le talent s'insinue dans toutes les notes.
Plus anglais qu'américain dans ses influences, Deardarkhead pratiquait un son qui rappelle la cold-wave de The Sound et Sad Lover and Giants, ou la pop arty de Cocteau Twins, notamment grâce à une ligne de basse splendide et dont le rôle mis en avant est de dessiner une structure sourde et féerique, chose plutôt inhabituelle pour un tel instrument mais qui était très en vogue dans les années 80. Autrement, les chansons sont toutes impeccables, luxueuses, éthérées et délicates, quelque part entre poésie volatile et noirceur discrète. Citons « Chrome Horse », aux guitares incisives et au rythme enlevé, « Never coming down » et son texte désabusé qui finit écrasé par les saturations ou encore « Star Machine » avec sa sécheresse émotionnelle. Une véritable merveille d'élégance, chaînon manquant entre For Against et Kitchens Of Distinction. Le manque de notoriété de cette formation peut s'apparenter à une honte et on se demande pourquoi l'Europe ne leur a pas fait un pont d'or.
Production brumeuse, voix douces et moites, guitares saturées, atmosphère évasive et torpeur charmeuse, cet album est une pure réussite, très maîtrisé, à l'orée duquel les groupes actuels feraient bien de prendre des leçons.
Mais ce qui envoûte le plus sur cet album, c'est le caractère tempétueux des guitares, brouillées tout en restant majestueuses. Le long instrumental qu’est « Echo » rend hommage à ce son particulier : une mélodie entêtante, répétitive, hypnotisant, alternant avec des passages saturées, va progressivement céder devant un solo ébouriffant de beauté céleste et irréel.
Alors qu’habituellement l’Amérique cherche à renouer avec ses racines terrestres (blues et country), les garçons de Deardarkhead jouent les filles de l’air et préfèrent s’évader, ce qui donne lieu à de grands espaces de liberté, au climat froid mais au charme fantasmagorique (le superbe « Sleep » ou le long « Through closed eyes »).
Finalement cette atmosphère semble tellement éloignée du concret, que ce n’est qu’avec plus d’étonnement qu’on cède sous le coup des chants ouatés, des guitares glacées et du tempo qui varie entre pauses carrées et envolés. Et il n’y a qu’avec la musique que l’ont peut créer ces mondes chimériques qui n’existent que lorsqu’on allume sa chaîne Hi-Fi, mais dont est persuadé de la réalité, à tel point qu’on peut s’en trouver émerveillé et ému, chose paradoxale lorsqu’on sait qu’il ne s’agit que de notes et de fréquences sonores.

20 novembre 2009

Fiche artiste de Starlight Conspiracy



Starlight Conspiracy

Une femme au beau milieu d'un groupe power-pop aux grosses guitares, ce serait un peu le résumé du groupe. Car c'est bien d'elle que viendra toute la personnalité de Starlight Conspiracy et qui détachera le groupe d'ailleurs de la scène de Burlington (Virginie).
Car au départ, il ne s'agissait que d'un trio qui auditionnait au hasard diverses chanteuses. Formé en 1994 lorsque le guitariste Denny Donovan rencontra le batteur Brad Searles alors que ce dernier bossait dans un magasin de disque, le groupe recrute très vite le bassiste Shawn Flanigan mais désespère de trouver la voix qui collera le mieux à leur style. C'est finalement une amie de Brad Searles, la jeune Jan Tofferi (tout deux faisait partie du groupe Hover, dont l'album "Amost Everything sorti en 1994 est aujourd'hui introuvable), qui s'imposa naturellement, comme une évidence.
Malheureusement : un seul album à leur actif.
Ceci dit, ils auront le droit de figurer dans la prestigieuse compilation "Splashed with many a specks", du label Dewdrops Records (le label de Hover et de Orange), qui rassembla sur un double CD toute la scène shoegaze/ethereal des Etats-Unis.
Pour le reste, l'éclatement fit que les divers projets des uns et des autres les conduisirent à ne plus poursuivre Starlight Conspiracy.

Starlight Conspiracy : Sounds like a silver holler



Sounds like a silver holler de Starlight Conspiracy

Sortie : 1997
Produit par Joe Egan
Label : Catapult

Grosses guitares pour gros son : l’Amérique, au milieu des années 90, ne s’embarrasse guère. C’est l’heure d’envoyer tout valdinguer, de monter le volume sonore des amplis, de se secouer dans tous les sens au rythme du punk-rock ou de se lover dans les déferlantes émotionnelles et cathartiques de la power-pop.
Et Starlight Conspiracy s’inscrit pleinement dans la mouvance : citons « Don’t leave the stage », guitares lourdes, pesantes, limite metal, « Airlock », blasé, constant dans la puissance, ou « Calgon », génial, entêtant, avec sa mélodie simplement grattée comme le feraient des étudiants, avant de se lancer dans une avalanche de gros sons, qui virent subtilement dans le glauque et le sombre.
Mais ce qui dénote particulièrement, sous ces guitares écrasantes, violentes et assez étouffantes presque, c’est l’infinie douceur et détachement du chant de Jan Tofferi.
Car malgré sa délicatesse, le son appuyé ne laisse peu d’espace pour respirer, comme sur le final de « Anomaly » ou après le petit passage tranquille à la basse de « She Waits », et la dynamique enlevé finit toujours pas reprendre le dessus. Et malgré cela, les mélodies sont enchanteresses, arrivant à se sublimer par la violence déployée autour d’elles.
On trouve ainsi un véritable fracassage en règle sur « Silver Holler », entrecoupant une déferlante de gros sons, bouffies et gonflées, dans un pur marasme power-pop au sein duquel Jan Tofferi et Shawn Flanigan se plaisent à chanter aussi bien gracieusement qu’avec indolence.
Au moment de l’intro étrange de « Just Heavier Words », lancinante, rythmée par une basse sourde, et où le chant se fait sibyllin et mystérieux, on sait pertinemment que l’orage va finir par gronder, on attend juste le moment où ça va surgir, et ça vient brusquement, mais là où le groupe prend le contre-pied de tout le monde, c’est que justement, c’est une fois que les guitares se débrident, que le chant se fait beaucoup plus lumineux, éclairé et chaleureux, pour une final de toute beauté.
Le shoegaze de Starlight Conspiracy nous fait découvrir paradoxalement que plus les guitares recouvrent l’espace sonore, plus il y a de la place pour la légèreté.

18 novembre 2009

Fiche artiste de Coaltar of the Deepers



Coaltar of the Deepers

Traversant les époques, Narasaki aura ammené son groupe des premiers soubresauts shoegaze dès le début des années 90 (alors que ce mouvement était tout nouveau au Japon) jusqu'aux sons nu-metal venus des Etats-Unis dans les années 2000 (suite à une tournée là-bas en 2003), en passant par l'electro avec son album "No Thank You". Inutile de dire que Coaltar of the Deepers est une référence, une figure tutélaire dans le rock japonais, un groupe culte en quelque sorte.
Boulimique de travail, Narasaki est probablement un des musiciens les plus actifs (et les plus influents) au Japon. En plus de son groupe, Coaltar of the deepers, dont les singles sortent à la pelle, entrecoupé de périodes de silence, Narazaki a participé à divers projets, comme la BO de l'anime Paradise Kiss ou la création du label Sadesper Records. En plus de tout cela, Narazaki a pris une part active aux productions d'autres groupes comme Tokusatsu, Runaway Boys ou encore la formation shoegaze Astrobite.
Bref, que faut-il de plus pour se convaincre du rendement incroyable de Narasaki ? N'oublions pas que c'est lui, avec ses singles à l'orée des nineties ("Sinking Slowly" est un des meilleurs singles shoegaze jamais sortis, tout pays, toute époque, confondus, il faut le savoir) qui a fait découvrir à tout un peuple, le son tourbillonnant et brouillon d'un shoegaze survolté.

Fiche artiste de Jupiter Sun



Jupiter Sun

Heureusement que tous les groupes de San José (Californie) ne sont pas cantonné au punk-fusion-thrash metal ! Pour Jupiter Sun (ex-Silver), les influences sont directement anglaises : d'abord Ride, puis on remonte dans le temps avec les Stones Roses, Trash Can Sinatras ou encore Biff Bang Pow.
A leur début, le groupe, composé de Matt Murdoch (chant, guitare), Steve Chang (basse) et Ollie Moore (batterie) se contente uniquement de proposer ses services pour assurer des premières parties, lorsque des groupes choisissent de jouer dans des salles de San Jose ou San Fransisco. C'est ainsi qu'ils ouvrent pour The Boo radleys, The Brian Jonestown Massacre, The Earthmen.
Deux premiers titres ("Violet Intertwine" et le rétro "Headlight Beam Reaction"), éminément shoegaze dans le style, paraissent sur la célèbre et culte compilation de Slumberland, Why popstars can't dance. Le mois suivant, ce même label, publie un EP de cinq titres, dont le génial "Blow Up".
Et même si Matt Murdoch (celui qui écrit quasiment toutes les compositions) chante avec un faux accent anglais, le groupe se fait remarquer grâce au support de leur label, ce qui leur permet d'étendre leur influence et de participer notamment aux tournées du label, en compagnie entre autres de Boyracer, Henry's Dress ou The Ropers, contribuant à la légende de Slumberland Records.
Quelques temps après la parution de leur premier single, le label Parasol publie "Atmosphere", album qui ajoute des chansons aux précédentes, dans un style plus proche de l'indie pop anglaise, voire écossaise, se faisant particulièrement remarqué par la presse écrite.
En 1995, le groupe, rejoint par Paul Tyler à la guitare, participe même à un autre évênement culte pour l'histoire du rock indépendant aux Etats-Unis (enfin la petite histoire, mais tout ceci du point de vue auquel on se place, bien sûr !) : le Beautiful Noise Festival of Pop Music, en Arizona, avec Half String, Alison's Halo ou For Against.
Malheureusement, la formation n'arrivera pas à s'inscrire sur la durée, incapable, hormis un single en 1998, "Looking Up", rien de consistant ne sortira, et le groupe étant au bord de l'essouflement, finira par cesser toute activité, replongeant ainsi dans l'oubli quasi-total.

Jupiter Sun : Atmosphere



Atmosphere de Jupiter Sun

Sortie : 1995
Produit par John Bowman
Label : Parasol


Cet album est composé de deux parties distinctes : cinq chansons qui étaient présentes dans le EP sorti l’année d’avant sur Slumberland, aux guitares évoquant les premiers singles de Ride, auxquelles s’ajoutent des nouveaux titres, plus doux et plus clairs.
La candeur se disperse tout du long de l’album, avec des mélodies qu’on ne croyait ne plus jamais entendre depuis l’indie pop anglaise des années 80 : car sur des titres comme « Throughts » ou « Inside this room », c’est l’esprit de Biff Bang Pow !, The Rain ou encore The Razorcuts, qui est convié. Des groupes que tout le monde a oubliés mais que les californiens remettent au goût du jour avec une vitalité toute nouvelle et innocente. Les amateurs du label Creation ne peuvent que s’extasier à l’écoute des adorables chansons que sont « Zookepeer » ou « Sometimes I feel fine », à la fois hyper cool et hyper doux. On note aussi quelques réminiscences pour les sixties avec l’enlevé « Seven Years » et son solo magique, très américain.
Au cours de la deuxième partie de l’album, qui correspond donc aux débuts du groupe, les guitares sont plus folles, plus sales, le rythme plus rapide mais les voix et les mélodies toujours aussi douces, dans un style shoegaze typique. Les membres de Jupiter Sun ont pour eux l’insouciance de la jeunesse. Car il faut être jeune, ou sacrément culotté, pour jouer avec autant de frénésie, guitares brandies et batterie affolée, tout en gonflant de niaiserie mielleuse ses ambitions mélodiques.
C’est donc au milieu d’un déchaînement ravissant de coups de caisses, de lignes de guitares adorables et divinement saturées, que s’amusent des chants candides, des « aaaaahhhaaaaaaaahhhh » béas et autres ravissements étonnamment légers pour une telle musique au son négligé. En plus d’être entraînante, un composition comme « Violet Interwine » peut se vanter d’associer avec un affront propre à ceux qui ont faim du monde, des arpèges divins à une mélodie immédiatement accessible, le tout avec des guitares saturées juste comme il faut, ni trop, ni pas assez. « Et comme dans tout album qui se respecte, la traditionnelle chanson calme (« Tomorrow ») est une pure merveille, mélangeant accélération et tempérance du rythme avec délicatesse extrême à la guitare, sans compter le chant, doux et agréable. L’album ensuite se termine sur « Supernova », incroyable déchaînement de guitares, jam psychédélique à n’en plus finir, absolument jouissif !
En ce qui concerne leur titre le plus célèbre, « Blow Up », avec ces tempêtes de saturations qui cèdent le pas le temps d’un refrain à se damner, et dont l’intro à la basse est tout simplement mortelle, beaucoup de groupes, et même la plupart existant actuellement, se saigneraient aux quatre veines, pour écrire une telle évidence.

4 novembre 2009

Coaltar of the Deepers : Sinking Slowly EP



Sinking Slowly EP de Coaltar of the Deepers

Sortie : 1992
Produit par Coaltar of the Deepers
Label : Stomly Records

Il y a ce côté frappé chez Narasaki, le leader de Coaltar of the Deepers, qui évoque tant la culture japonaise, jeune, dynamique, décalé et avide de vitesse et de sensation. Véritable manga cybernétique et tourbillonnant à lui tout seul, Narasaki joue des effets et des saturations, le tout pour des riffs surpuissant et entraînant. Alpagué par ses soli qui partent dans tous les sens, l’auditeur est secoué, baldingué, ballotté, d’autant plus que le rythme à la batterie est mené tambour battant, ça n’arrête jamais !
« My Speedy Sarah » est un exemple de cette déferlante à sensation, dont émergent des voix douces et noyées, et des « yououou » en arrière-fond, qui se coulent parfaitement aux changements de rythmes perturbant, entre le hyper-rapide et le méga-rapide. Morceau vif, incisif et vivifiant.
Ce qui fait toute la beauté de cet EP, le meilleur de Coalstar of the Deepers, et de loin, c’est que ces gesticulations électriques en mettent tellement plein la vue qu’elles en deviennent intemporelles. Il n’y a plus d’époque : non seulement, on n’entend que ces types de riffs saturées et joués pied au plancher, comme sur « Deepers are scheming » (qui se termine après tant de boucan sur un passage étonnamment tranquille évoquant la bossa nova comme la rumba), que en ce début des années 90, mais dès lors, ils passent à la postérité en ne devenant plus que des éclats d’énergie juvénile et rebelle. Ce n’est pas le son de la guitare, complètement saturé et recouvrant les chants qui témoigne ici du style de Coaltar of the Deepers mais l’incroyable force déployée pour les jouer. En somme, la définition ultime du rock n’roll.
Pour ceux qui veulent savoir un exemple de définition ultime du rock n’roll, ils peuvent se référer au percutant « When you were mine », reprise de leur premier single, en version plus ébouriffante encore, rythme supra-luminique, guitare sèche dont on se demande comment elle fait pour suivre, chant pris par-dessus la jambe, dans un anglais plus qu’approximatif, avec un break d’anthologie, qui ne fait que renforcer plus encore la puissance des distorsions. Le mélange entre mur du son et soli mélodiques est une pure audace, que seul Narasaki pouvait se permettre avec son effronterie légendaire.
On s’en rend mieux compte avec l’extraordinaire (et il n’y pas d’autre mot) « Sinking Slowly », dernier morceau de cet EP, confondant et hypnotique. Dix interminables minutes, démarrant sur des bruits de vagues et se terminant sur des bruits de vagues, uniquement composées de saturations, qui s’effacent ou se renforcent selon l’humeur, des sortes de vagues qui reviennent, de vocalises angéliques délivrées par des fantômes, d’un chant à la fois laconique et langoureux, d’un rythme tranquille, posé et constant, d’un passage contemplatif où on a l’impression de nager, et d’une succession de miracles de majesté, notamment lors du refrain scandé dans un japonais magique. Les saturations deviennent alors des sommets de puissances et d’étendues, qui mettent un temps infini à s’effacer petit à petit, même lorsqu’une guitare sèche prend leur place un court instant. Une vraie mélopée sublime dont une partie de nous ne revient jamais…

23 octobre 2009

Sélection d'albums

Mythiques :

Nowhere de Ride
Loveless de My Bloody Valentine
Souvlaki de Slowdive

Indispensables :

Ferment de Catherine Wheel
Complete Recording de Black Tambourine
Whirpool de Chapterhouse
Dopplerganger de Curve
Sussurate de Ecstasy of Saint Theresa
Strange Free World de Kitchens of Distinction
Gala de Lush
Shot Forth Self Living de Medicine
Honey Bee de Moose
Isn't Anything de My Bloody Valentine
In Ribbons de Pale Saints
Polyfusia de Seefeel

Dynamo de Soda Stereo
Lazer Guilded Melodies de Spiritualized
Raise de Swervedriver
Giant Steps de The Boo Radleys
Taste de The Telescopes

Coup de coeur :

Against Perfection de Adorable
Eternal Hapiness de Bang Bang Machine
Killing Time de Bleach
Tatooine de Blind Mr Jones
Hopes Rise de Blindside

Delaware de Drop Nineteens
Past de Earwig
Electronauta de Juana La Loca
Coterie de Levitation

S/t de Lulabox
Peces de Lucybell
Love 15 de Majesty Crush
Her Highness de Medicine
Untouched de Secret Shine
Pacific Motion de State of Grace
Switched On de Stereolab
S/T de Submarine
After After Hours de Sugar Plant
Ejector Seat Reservation de Swervedriver

Aurora de Swirl
Imaginary Friend de Th' Faith Healers
The Angel Pool de The Autumns

Amphetamines de The Black Watch
Methodrone de The Brian Jonestown Massacre
Learning to walk de The Boo Radleys
Shady Ways Anticlockwise de The Naked Souls
S/T de The Nightblooms
Afrodisiac de The Veldt
The Mermaid's Parade de Ultra Cindy

Fiche artiste de The Telescopes


The Telescopes

Parler des Telescopes, c’est parler des drogues. L’un ne va pas sans l’autre.
D’abord réponse violente puis subissant les ravages de la déliquescence esthétique, jusqu’à devenir totalement éthérée, la musique du groupe de Stephen Lawrie se morfond de plus en plus dans le psychédélisme, dont elle peut d’ailleurs en être une définition.
L’écriture de « Taste », ramassis dégueulasse de son noisy à faire exploser les tympans (imaginez un Jim Reid hurlant tout ce qu’il a dans les trips sous couvert d’un mur de trois guitares), a commencé d’ailleurs juste après que Stephen Lawrie ait survécu à une overdose au Tryptazol. Comme il le raconte : « J’ai utilisé la guitare comme un catharsis. Je gueulais par-dessus des distorsions que j’avais créées à partir de mélodies que je connaissais déjà. C’est devenu The Telescopes ».
Rien de plus simple : il suffisait donc de jouer.
D’ailleurs, la première chanson enregistrée, avec Dave Fitzgerald et la divine Joanna Doran, est en fait une ébauche de « Suicide », carnage de fuzz et de distorsions sur plus de dix minutes. Par la suite, et au grès des concerts, divers batteurs effectueront des va-et-vient, avant que la formation ne se stabilise avec les arrivées de Dominic Dillon et Robert Brooks. Ensemble, le but sera de faire le plus de bruits possibles.
Pour cela, Stephen Lawrie s’installe dans une piaule minable, « où chaque locataire y a vécu des expériences bizarres », au point même que selon lui, « même un chien, s’il était fouttu là-dedans finirait par avoir peur ». Il était donc tout à fait logique que la plupart des chansons de Taste soient écrites durant cette époque. Hormis un directeur des pompes funèbres, ils n’ont aucun voisin, ce qui leur permettra de jouer sans retenue.
La succession de concerts, très remarqués, finira par attirer l’attention du label Cheree Records, qui leur propose de publier leurs chansons. C’est ainsi qu’un split avec Loop, autre groupe psychédélique, sera offert avec le magazine « The Sowing Seeds ». Les premiers singles, « Kick the wall » et surtout le célèbre « 7th# Disaster » sortiront dans la foulée. La BBC les invitera alors pour enregistrer quelques Peel sessions.
Mais pour enregistrer leur premier album, c’est avec le label américain What goes on, que le groupe signera, label rencontré après un concert avec les Spacemen 3. Taste sortira de façon fracassante en 1989, accompagné d’un extraordinaire single, qui fera le tour de l’Angleterre, « The Perfect Needle », pourtant écrite en dix minutes un samedi soir.
Considéré alors comme une des formations les plus furieuses et les plus excitantes à voir en live (pour se replonger dans cette ambiance, il existe un live « Trade mark of quality », sorti en 1990 par le label Fierce), c’est tout naturellement qu’ils passent un deal avec le fumeux Alan Mc Gee, boss du label Creation. Avec lui, les concerts, les orgies, les séances drogues s’enchaînent et The Telescopes publient alors une série tout bonnement époustouflante de singles (en fait la formation de Bent aura plus été un groupe à single), aussi excellents les uns que les autres, que ce soit « Everso » ou encore « Flying », où à chaque fois, le groupe se plonge tête baissé dans l’évanescence du psychédélisme, abandonnant petit à petit le son noisy pour gagner en préciosité. Les titres se font plus caressant, enveloppant et usant de procédés qu’on n’avait plus entendu depuis l’époque hippie : tambourins, voix cajoleuses, cithare, etc… Le journaliste parlera d’un « fragile sens de l’élégance et de la mélodie ». Mais la folie est telle qu’aucun album n’est en vue pour l’instant. The Telescopes écrivent des chansons, entre deux concerts, comme ça leur vient et les publient aussitôt, sans que le label Creation ne se soucie du marketing ou de la promotion du groupe, qui finira donc par rester dans l’ombre.
Pourtant en 1992, il y aura bien cette espèce d’album, déliquescent et feutré, dont on ne trouvera pas de nom, hormis « the untitled second », bien qu’il soit souvent appelé également « Higher N’ Higher », mais Alan Mc Gee ne fera rien pour le mettre en avant, préparant l’arrivée de Oasis. Sans savoir s’il est totalement sincère ou simplement hypocrite, il déclarera à propos de cet album : « c’est un classique perdu pour les temps futurs ». Il faut l’opiniatreté du label Tristar pour le sortir en 1994, mais ce fut trop tard, le mal était fait : The Telescopes finit par splitter, hérité par des concerts plus épuisant qu’utiles.
Même si le groupe a plus continué à exister sous la forme d’Unisex, il rebondit à la surprise générale, autour de Stephen Lawrie et Joana Doran, avec un troisième album, en 2003, aussitôt suivi d'un quatrième l'année suivante, tout deux très remarqués car expérimentant dans un registre encore plus abscons. Malgré le temps, l’esprit du taré mais génial Stephen Lawrie continue donc d’être sur la Lune.


Discographie :

- 7th # Disaster EP

- Taste

- To kill a slow girl walking EP

- Precious Little EP

- Everso EP

- Celeste EP

- Flying EP

-
The Telescopes

22 octobre 2009

The Telescopes : 7th # Disaster EP


7th # Disaster EP de The Telescopes

Sortie : 1989
Produit par Richard Formby
Label : Cheree Records

Ça crache, ça hurle, ça arrache les tympans et les oreilles avec, c’est comme si on avait la tête contre l’ampli, mais c’est ça qui est bon. Single culte, single vénéré par tous, single par lequel tout a commencé, 7th# Disaster est un pur joyaux : déflagration punk, éructation de drogué et distorsions à tout va, c’est la morgue et la suffisance qui prennent le pouvoir.
Certes, Stephen Lawrie ne se ménage pas (mais l’a-t-il jamais fait à ses débuts ?) et éructe dans le micro comme un forcené, comme s’il se moquait des couches de guitares stridentes qui recouvrent sa voix, toujours est-il que le groupe fait preuve d’un sens du psychédélisme ahurissant. On a toujours cru que le psychédélisme, c’était réservé à d’oisifs hippies, adepte de l’insouciance paresseuse, pas les Telescopes. Eux, ils considèrent que pour planer, il faut se prendre des claques.
C’est à force d’être percuté par ces distorsions à n’en plus finir, par ce rythme débridé, qu’on finit par succomber et se laisser porter par une sorte d’envie de tout valser. Pour prendre la tangente. Et ainsi décoller. L’hédonisme, c’est aussi ça : marteler, marteler, marteler pour finir par se rendre compte que finalement rien n’a d’importance et que tout ce qui compte, c’est le son, le bruit, le plaisir que cela procure.
Il n’y a sans doute pas plus bel exemple de déchéance esthétique que le cradingue « The Planet », mélange grillé de distorsions lunaires qui évoque autant les Spacemen 3 que Loop, avec cette hargne qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Car c’est cela qui caractérise les Telescopes et les a érigé au statut de culte. Leur désir de torpiller, de foncer dans le tas, sans faire de détail, tant pis pour les écorchures, il faut que ça sorte, qu’on se fasse plaisir, qu’on bousille les enceintes, c’est là, lorsque tout se recouvre, qu’on ne distingue plus rien, que l’on sent le psychédélisme s’exprimer sans contrainte.
Sur le superbe « Nothing », au milieu d’une brouillage constant, insistant, qui semble ne jamais stopper, émergent des voix flémardes, et lâchant des textes complètement allumés, ou bien des « aaaaaaaaaaaaaaahhh » doux mais paresseux, qui feront école pour beaucoup de groupes anglais, on retrouve un laconisme impressionnant, une sorte d’éthestique tarée, qui n’a pas de logique mais que de la beauté pure. Une beauté pervertie évidemment, souillée par tant de bassesse.
A l’image du merveilleux « Cold », un des plus beaux titres de Stephen Lawrie, toute époque confondue, avec son rythme lancinant, sa guitare sèche, ses saturations fatiguées, sa voix laconique et ses accélérations subites, l’air de rien, sans rien comprendre, symbolisant comme jamais on n’avait fait, l’état de défonce général dans lequel était plongé les musiciens.
Un single incroyable et qui en influencera plus d’un par la suite, croyez-moi !

17 octobre 2009

Fiche artiste de Bizarre

Bizarre

Parallèlement à la nouvelle vague tchèque, Bizarre se forme au printemps 92 en Estonie, autour du duo Tristan Priimägi (qui se chargera d’écrire les textes) et Anti Aaver. A l’automne, ils sont rejoints par le batteur Lauri Liivak, le guitariste Mart Eller et la divine chanteuse Inga Jagomaë. Leur premier essai, très inspiré par Slowdive, sortira sur cassette en 1994.
Mais désireux de ne pas se cantonner à un style, Bizarre manifestera son envie de changer avec leur deuxième cassette, « Café de Flor », en 1996, intellectuel, lounge et basé sur les samples. Un mélange déroutant, avec des réminiscences de Sly and the Family Stone, Mickey Heart, Marta Seybesten, ou encore du jazz, de l’ambient, de la rumba, du gothique. Le tout pour une musique particulièrement étrange mais envoûtante : la suite confirmera la tendance, avec une orientation electro, quelques chansons remarquées, mais jamais de nouvel album.

Discographie :

- Beautica

- Café de Flor

6 octobre 2009

Bizarre : Beautica


Beautica de Bizarre

Sortie : 1994
Produit par Lauri Liivak
Label : Salli Cinnamon Music

A chaque fois c’est pareil, peu importe la plage sonore, Bizarre refuse de se mettre en avant. Au lieu de ça, on a le droit à de drôles de chansons, qui vivotent, se déploient insidieusement, qui se meuvent comme des fluides, des effluves, des secousses, des ondes.
Le travail sur le rythme (exceptionnel ici), un coup secouant, un coup plus souple, un autre rappelant la froideur de la féerie, est ensorcelant : par-dessus les saccades, sont versés des litres de guitares veloutées et des voix suaves à souhait, chantant dans un pur détachement et une pure nonchalance d’anges.
Souvent les ambiances sont étranges, crépusculaires, contemplatives même, comme sur le superbe « Broceliande » et sa ligne de basse absolument culte, que n’aurait pas renié Simon Gallup, le musicien des Cure, époque Seventeen Seconds ou Faith. Et comme il n’y a aucun couplet ou aucun refrain auxquels s’accrocher, on n’a plus qu’à se laisser envoûter par des mélodies qui s’égarent, surgissent, sont à peine là, suggèrent plus qu’elles ne démontrent, sans parler des voix éthérées, féminines comme masculines, qui apparaissent tels des fantômes, tant elles se disputent au silence.
Le tempo à la batterie, presque flippant de méticulosité et d’opiniâtreté à se maintenir raide et dur comme la pierre, structure tous les morceaux, qui ne sont plus alors que des écrins parfait à la plus pure évasion. C’est à partir de cette folie sous-jacente, que va se développer les plus étranges desseins, à coup de trips métaphysiques, de déclamations magiques (« Painting the silence »), de grâce perdue, de turpitudes d’une lenteur infinie, voire même de perte de repère (l’instrumental élégiaque qu’est « Dream Reverence ». On pense bien sûr à Slowdive, mais aussi à beaucoup de groupes de dream pop, comme les Cocteau Twins ou Dead Can Dance, pour ce souci du travail sur les atmosphères.
La basse glaciale associée aux coups lourds sur le divin « Pearshell Fairy » vire vers un crépuscule, tandis que l’ouverture magique de « Slow », qui se noie sous ses propres déferlantes de saturations, déploie un laconisme qui laisse pantois. Voilà une formation qui se contente de dépeindre une mise en abîme. Le résultat atteint bien souvent des sommets, où on a alors du mal à savoir si ce qu’on écoute est réel : « Ornaments » frise le merveilleux. Et l’atout du groupe est de jouer sur ce tableau : le doute. Au grès des ondes et des fluctuations, des nappes enchanteresses, de la nonchalance raffinée qui caractérise les vocalises aériennes, les échos de guitares toujours fantastiques, on navigue au final dans un monde dont on sait qu’il a été fabriqué de toute pièce, mais au sein duquel on ne se demanderait pas s’il y a pas plus de justesse que le monde réel.
Sachant très bien que la musique que propose Bizarre n’a rien de concret, elle devient alors le terreau idéal pour se laisser aller et y apposer nos propres projections, qui dès lors s’envolent et se font une nouvelle vie…

Bizarre : Café de Flor



Café de Flor de Bizarre

Sortie : 1996
Produit par Lauri Liivak
Label : Sally Cinnamon Music

On garde toujours cette langueur sexy, chère au groupe, mais cette fois-ci, on quitte les sentiers battus pour aller visiter des horizons nouveaux. Car Bizarre ne propose rien de plus que voyager.
Voyager au grès de la moiteur des boites de nuits new-yorkaises, au petit matin, après des heures agitées, lorsqu’il ne reste plus qu’un rythme indolent, évoquant l’Afrique noire pour les percussions, Cuba pour les maracas ou Londres pour les rythmes ambient et gothique, comme sur l'étrange « Mona on snow », flirtant parfois aussi avec le dub ou le trip hop de Massive Attack. Voyager dans l’univers lounge et urbain, comme sur « Paris » et ses bruits de circulation, se disputant à la chaleur des voix susurrées. Voyager en se laissant bercer par la délicatesse du chant, soufflé, suave et tranquille, par-dessus un rythme artificiel et un piano discret mais raffiné, comme sur « Vectors ». Voyager dans des contrées orientales, mystérieuses et transcandentales, comme sur « Airs of Arabia » ou « Ebeanol ».
Il y a de quoi être dérouté par tout ceci. Peu de groupes se sont jetés ainsi dans la musique d’ambiance. Peut-être Laïka, Stereolab, Saint Etienne ou encore les japonais de Pizzicato Five, mais ils ont été rares dans les années 90 à prendre autant de risque. L’expérimental ne cède pourtant jamais devant l’envoûtement procuré par les chansons. Ces dernières, de pas leur lenteur ou leur caractère éthéré, posent des ambiances relaxantes et rêveuses. Le magnifique « Scene Supreme » n’est qu’un tissu de claviers et de violons et de voix superbes aussi, mais arrive à distiller une paresse magique. Sur « Fantawine », on aboutit carrément à un hymne tecknoïde de toute beauté, avec ces samples de trompettes jazzy, sa guitare aérienne qu’on croirait piqué au U2 de la grande époque, ses touches de piano et ses voix héritées du shoegaze, qui confèrent alors au morceau sa dose de grâce.
Bizarre fabrique de la grâce. Avec des éléments totalement artificiels mais fabrique de la grâce tout de même.

1 octobre 2009

Fiche artiste de Luminous Orange


Luminous Orange

Rie Takeushi, l'artiste qui se cache derrière le nom de Luminous Orange, est un des artistes les plus influentes dans le rock indépendant au Japon.
Ayant démarré dès 1992 à Yokohama, elle s'entoure vite des musiciens dont elle a besoin pour coucher sur papier, puis sur bandes d'enregistrement, ces idées, piochées à droite, à gauche, entre le shoegaze de My Bloody Valentine ou de Pale Saints, dont elle était fan (Ian Masters sera même invité à jouer du clavier sur "Summer Brushes the View"), et le jazz, le lounge, la musique de karaoke, ou le classique de Debussy.
Depuis son premier album, "Vivid Short Trip", réédité depuis 2004 avec des inédits et des démos, ou sa contribution au célèbre double-album "Splashed with many a speck", jusqu'aux albums "Drop your vivid colours" (2002) et "Sakura Girl" (2007), plus aériens et proches du jazz, Luminous Orange n'a de cesse de participer à l'évolution de la scène japonaise.
Plus ou moins affiliée lors de ses débuts à la scène Shibuya-kei (elle était très proche de Cornelius, grand artiste japonais, et ancien guitariste du groupe culte Flipper's Guitar), elle a imposé les guitares saturées à sa pop, avant de dériver vers le post-rock, inspirant ainsi de nombreux artistes.

30 septembre 2009

Luminous Orange : Vivid Short Trip



Vivid Short Trip de Luminous Orange

Sortie : 1996
Produit par Rie Takeushi
Label : Cream Cone Records

La pop japonaise a ceci d’attachante qu’elle ne peut s’empêcher d’être empreinte d’un esprit kitch qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.
En témoigne ce rigolo morceau d’ouverture, « Rose Petal Cake », entre music hall et morceau au piano des films muets des années de Charlie Chaplin, le tout sublimé pour la voix hors du commun de Rie Takeuchi. Ce qui détache cette musique du reste, c’est cette incroyable naïveté, cette façon folle d’aborder les choses, en s’essayant aux styles les plus baroques, les plus vieillot mais les plus doux aussi, sans avoir peur du ridicule. Au contraire, c’est avec allant, une envie de mordre la vie à pleine dent, un second degré indéniable, que la charmante Rie Takeuchi compose ses chansons, parfois sorte de valse tourbillonnante, passé sous un mixer électrique (« Summer Brush the View »), parfois incroyable morceau ambient, basé uniquement sur des beats electro, quelques samples, et la voix langoureuse et angélique de Rie Takeushi, qui coule comme un fluide de manière à faire voyager ("Birds of Paradise").
Les mélodies seront toujours compliquées, influencé par une magie qu’on doit à la dream-pop, comme sur l’hyper saturé « Slow Leopard » aux faux airs de Cocteau Twins, ou sur le superbe « Emeral Twins », qui débute par des chants de baleine, avant de se lover dans une ambiance aquatique et vaporeuse, et de se terminer sur des entrechats mélodiques adorables évoquant les musiques de cabaret.
Ce détournement des codes habituels de la pop, propre à la culture japonaise, emmène les chansons de Luminous Orange dans d’autres sphères, plus magiques, plus enfantines, rappelant les génériques des anime, très en vogue et populaire dans le Japon des années 80/90. Il n’y a presque pas de réelle action ou de connexion avec la réalité. Mais la beauté de cet album réside justement dans la description des rêves et des caprices enfantins. Et ce qui étonne c’est cette appropriation subtile. Les univers, lounge, jazz, ou tout simplement pop, sont visités mais sans insister, sans exubérance, sans grossir les traits, avec le soucis du détail et de la finesse. Ainsi « Fall Again », sorte de berceuse ou de comptine, se prend des airs de chansons fleur bleue.
Mais derrière cette bulle fantastique, où la violence n’a pas lieu d’être, un peu comme dans les anime de Miyasaki, il y a des envies tempétueuses, des élans de fougue, des portées de folie, des éclairs de saturations, tout en restant d’une innocence pure. Exemple avec « Dump the wings », noyé sous les guitares noisy, ou « Gertrude », au tempo lent, avec roulement de batterie et dérapage saturé.
En fait, ce qui permet de toucher le spectateur et de l’emmener ailleurs, dans un monde qui ressemble finalement autant à celui du Sibuya-Kei, ce mouvement japonais qui mêlait lounge, bossa nova et electro, qu’à celui du shoegaze, c’est ce mélange et ce refus de choisir, tant et si bien qu’il en sort un monde nouveau, celui de Luminous Orange.
Et à l’écoute du magnifique « December Sail », long, éthéré, cajolé par un sublime riff de guitare, avant qu’un tonnerre incroyable ne déferle par soubresaut sur une ligne de chant de l’ordre du divin, on touche alors du doigt le thème cher de Rie Takeushi : l’onirisme. Ou en d’autres termes, l’irréversible désir de combler ses rêves d’enfants.

24 septembre 2009

Luminous Orange : Waiting for the summer



Waiting for the summer de Luminous Orange

Sortie : 1997
Produit par Takaahi Hanya
Label : K.O.G.A Records

Le deuxième album, une véritable réussite que tout le monde devrait avoir entendu, assoie définitivement les composantes qu’on retrouvera par la suite : morceaux plus reposées, flottant et magiques, avec cette dimension tranquille presque fascinante. Si la pop particulière de Luminous Orange apparaît étrange, « Waiting for the summer » n’en demeure pas moins un sommet de classe.
En s’ouvrant sur le turbulent « Hot Caramel », et son riff coup de poing, on ne peut que se laisser alpagué par la suite, qui petit à petit dérive vers une pop plus proche du lounge, de la musique de chambre ou du jazz.
Que ce soit avec « Key for spring », avec ses réminiscences moyenâgeuse, son ambiance presque gothique, avant de s’ouvrir avec des violons et un chant lumineux de toute beauté, ou avec « Flame Flower » et ses guitares acoustiques, ses houhouhous, sa flûte, on navigue dans des eaux splendides, irréelles et exotiques. L’impression est renforcée par un choix audacieux d’arrangements, entre clavier vieillot, guitares acoustiques, violons, voire même triangle.
La voix de Rie Takeuchi est tout simplement époustouflante, soufflant comme du velours et excitant les sens comme un aphrodisiaque, notamment lorsqu’elle chantonne ces mots en japonais, sur un ton des plus aériens. « Waiting for the summer » se prend des airs de bossa nova, saupoudré d’un esprit qu’on n’avait plus retrouvé depuis la fin des années 60. On continue de plonger dans une intimité très raffinée. Le morceau « Sheet music » se veut même plus minimaliste, avec la voix, parfois dédoublée de vocalises d’anges, de Rie Takeuchi à peine soutenue par un piano.
Brouillé par un nuage de saturation en arrière fond, « The White Moon » évoque les plus grandes heures de la dream-pop, tout en invitant un piano jazzy, des violons, et une guitare électrique des plus alambiquée à venir construire un morceau complexe mélodiquement mais enivrant. Les violons de « I can’t move » en font un titre poignant et lyrique, presque exagéré avec ce rythme à la batterie superbe, ces tambourins, ce piano, les multiples chœurs, ce ton de musique de film, dont on ne se lasse pas.
Il faut se rendre à l’évidence : on n’avait jamais entendu musique pareille. Et pourtant on ne peut s’empêcher d’être émerveillé devant la richesse et la délicatesse des chansons, originales, délicieusement kitchs et décalées.

19 septembre 2009

Bailter Space : Robot World


Robot World de Bailter Space

Sortie : 1993
Produit par Bailter Space
Label : Flying Nun


Même si le style est clairement plus orienté vers la pop qu'à leur début, avec une sorte de hauteur et de légèreté que semble prendre le groupe néo-zélandais, pour des morceaux vibrant, dynamiques, embrouillés aussi, mais toujours âpretés d’une sorte de distance suspecte vis-à-vis du bruit engendré (« Begin » ou «Ore »), Bailter Space est avant tout un adepte du noise.
Et ça s’en ressent particulièrement sur des titres extrêmes, aux distorsions fracassantes comme « Be on time » ou le pressé « Get lost ». Les voix déformées, crachées dans un micro transformé, hachent des paroles répétitives, violentes et agressives, sous un déluge de guitares acérées. Le tempo est beaucoup moins ronds, anguleux et coupant bien souvent. Bailter Space a toujours été très porté sur la rudesse, voire parfois l’annihilation de toute forme d’évasion, en se refusant toute sortie de secours. La chanson « EIP », dans un style oppressant, en est la preuve, en répétant un motif des plus abscons.
Mais sur cet album, à la croisée des chemins dans leur carrière, on trouve trace également d’un alliage entre le saccage primaire et la paresse. C’est comme si Bailter Space prenait de la distance. Qu’ils prenaient du recul par rapport à la notion de bruit. Capable de le générer mais aussi de s’en défaire. De regarder les choses s’imposer, comme le tempo lourd à la batterie, les saturations constantes des guitares, la partition souvent réitéré pendant des minutes, le tout avec un chant détaché, soufflé et adoucie. A l’écoute de « Make », éthéré sous un déluge tranquille, ou « Orbit », chargé au niveau sonore, mais empreint d’une sorte de détachement, on a l’impression de finir aliéné. Car la percussion ne se fait pas forcément dans la surenchère, mais plutôt dans l’insistance, ou plutôt, pour être plus précis avec le style de Bailter Space, dans la persistance.
Jusqu'à atteindre une sorte de plénitude, sur le superbe "Remain", sommet tranquille de shoegaze, où tout y est.

31 août 2009

Fiche artiste de Bethany Curve



Bethany Curve

"Atmosphère, arrangement, son, recouvrement et bruit".

Cette inscription au dos de la pochette de leur premier album résume très bien le style de Bethany Curve, formation à la base de la vague néo-shoegaze aux Etats-Unis. Le groupe s'est formé en 1994 à Santa Cruz, en Californie, autour de Richard Millang (chant et guitare), Ray Clarke (chant et guitare également), Chris Preston (basse) et David Mac Wha (batterie).

Aujourd'hui toujours actif et publiant régulièrement des albums sur le label Unit Circle Rekkids, puis plus tard avec Kitchen Whore, Bethany Curve bénéficie même depuis 2001 de son propre studio d'enregistrement afin d'être aussi libre que possible vis-à-vis des timing imposés habituellement par les locations.

C'est au travers d'une démo enregistrée en 1995 sur le label Hypnosigh Record et intitulée "Mee-eaux" que le groupe se fit remarqué par Unit Circle Rekkids, qui estima alors avoir entre les mains "la plus belle chose qu'ils aient jamais entendue". Bethany Curve devint la première signature de la maison de disque.

Même si leur premier album fut globalement bien accueilli, de par son atmosphère chargé, évoquant parfois Cocteau Twins ou Slowdive, c'est surtout avec "Gold", en 1998, probablement leur meilleur, que le groupe réussit pour la première fois à faire rentrer un disque de Unit Circle Rekkids parmi les charts indépendants.

29 août 2009

Bethany Curve : Skies a crossed sky



Skies a crossed sky de Bethany Curve

Sortie : 1996
Produit par Bethany Curve
Label : Unit Circle Rekkids

Il ne faut pas s’attendre à une atmosphère doucereuse et sucrée. Bethany Curve n’est pas là pour prendre les gens par la main et les faire voyager parmi les délices de la poésie. Au contraire, le monde visité par cette formation américaine est angoissant.
Froide, voire même glaciale, balançant avec un sadisme malsain entre agression et contemplation, leur musique fait mal. Elle laisse des stigmates irréparables à coup de longues plages éthérées et mécaniques, de distorsions lointaines qui remplissent l’auditeur d’un mal-être indéfinissable, de brouillages sonores, de tempo indolent et autres complications.
A force, Bethany Curve détournera les codes traditionnels du shoegaze pour atteindre une sorte d’astreinte musicale : les guitares seront frugales, rêches, des échos seront persistants pour donner une impression de glissement ou de flottement, la basse sera particulièrement mise en avant et les chants déshumanisées colleront au mieux avec cette lassitude ambiante.
D’ailleurs le ton est tout de suite posé dès l’ouverture, avec les huit minutes extraordinnaires de « Vanish », sommet de vices intuitifs et subliminaux. L’intro est longue, imposant un univers irréel, avant qu’un rythme carré, imposant, proche de la cold-wave, ne cadenasse l’imagination pour l’enfermer dans un cauchemar peu rassurant. L’entrée des voix suaves, soufflées mais quelque peu dépourvues d’émotions, a de quoi mettre mal à l’aise. Jusqu’à ce qu’elles se doublent, avec Richard Millang et Ray Lake qui se répondent, et que l’intensité augmente.
Cet album distille un venin : profondément rêveur et lunatique, il reste pourtant implacable et dénué d’optimisme. La basse cinglante du gothique « Rest in motion », les roulements de caisse martiaux, évoquant des tirs de mitraillettes de « Spacirelei », les distorsions expérimentales et industrielles de « Terpishore », l’intro fantasmagorique de « Follow from swallow » qu’on dirait extrait d’un album des Cocteau Twins, ou encore la violence inouïe de « Sandblaster », noyé sous les saturations, tout ceci concoure à instaurer une langueur et une paresse déshumanisée.
La musique, vaporeuse, désespérée, contemplative de Bethany Curve ne cache rien, se laisse aller, égrène ses états d'âmes comme des particules fantomatiques et témoigne d'une immense tristesse inconsolable. Il n'y a même pas, parmi ces jeux de guitares glissantes, lointaines et enchanteresses, ces chants mornes et sans lueur, ces harmonies délicates, une tentative de se comprendre, de s'indigner ou de se soigner. L’atmosphère iréel et froid (comme sur le superbe « Serene and smiling ») souligne l'insensibilité. C'est sans doute cela le plus frappant: l'abandon total. L'énergie ne tire plus vers le haut, elle est utilisée pour maintenir l'édifice, sans autre ambition. Du coup, on rêve, on s'échappe, on fuit.
Chacune des chansons est une pause sans en être une. Une pause car elles tirent un constat déprimant, ni négatif, ni positif, juste soulignant le zéro. Tout cela sans en paraître affecté. Et c'est à la fois aussi quelque chose de profond, de rempli, de riche. Un vecteur immense, livré sans retenue, de tout ce que la musique peut posséder de plus fort et de plus évocateur. Une accélération par ci, un chant doucereux par là ou encore ici, un climat sépulcral, et c’est l’esprit qui vagabonde dans bien des turpitudes. Peu d’espoir est accordé à l’auditeur, malgré le final « Almost Perception », qui aurait pu être un véritable tube de par son allant, son riff génial, optimiste presque, ses guitares furibondes, s’il ne se concluait pas sur un tonnerre de saturation et un défouloir instrumental dérapant complètement. Et l’auditeur est laissé là, agonisant et complètement sonné. Avec surtout plus aucun motif de réjouissance…