31 janvier 2012

Fiche artiste de Suredo


Suredo

Suredo est un groupe qui s'est formé à Linköping, en Suède, en 1989, par trois amis, Ulf Stenport, Mikael Myrnets et Anders Arfvidsson. Au début, ils cherchaient une bassiste, mais comme la fille qu'ils voulaient vraiment a fini par leur tourner le dos (Eva, bassiste d'Abdulah), ils se sont rabattu sur Anders Mobjörk. Ce qui s'est révélé un très bon choix, le bassiste ayant un charisme androgyne et une voix incroyable. De tous, il était le seul à avoir déjà tourné dans des groupes et même à avoir enregistré un album.
Ils décident donc de s'inspirer des nouvelles tendances shoegaze afin de créer un nouveau son pop en Suède. Début 1990, ils sortent une première démo, "Sure do is manhate", dont ils tireront leur nom : en effet, c'est Anders Arfvidsson qui est chargé de la pochette et celui-ci oublie l'espace entre Sure et Do.
Ils envoient la cassette à une radio qui la diffuse alors dans l'émission "Bommen", ce qui attire alors quelques labels et permet d'avoir un bon papier dans le fanzine "Sound Affects". Ils signent alors sur la petite structure Ceilidh Production (qui s'occupait des débuts de Brainpool, Cardigans, Happydeadman ; on a connu des catalogues bien plus fades...) et en 1992, ils sortent alors leur premier EP "Swell", suivi d'un an plus tard d'un premier album, "Whatahandsomeface ?".
Mais 1994 sera fatal pour le groupe : Mikael déménage à Stockholm pour y fonder un nouveau groupe et Anders Arfvidsson s'en va en Finlande pour y étudier l'Art. Même s'il est remplacé par Markus Lindén, Suredo splite en 1995, après avoir enregistré un nouvel EP qui ne sera jamais publié.

28 janvier 2012

Suredo : Swell EP




Swell EP de Suredo

Sortie : 1992
Produit par Mike Herrström
Label : Ceilidh Productions

On a souvent reproché au shoegaze un certain manqué de lisibilité. Une tendance à rendre la pop plus bruyante et compliquée. Le choix d’un chemin plus tortueux, évanescent, sans fil directeur, au mépris d’une mélodie simple et claire, a pu en effet être mal perçu par les amateurs, davantage réceptif à l’évidence et à une logique carrée.
Mais ce sont ces mêmes travers qui font du shoegaze un genre si unique et si décalée. Une utilisation si particulière des guitares, qui scintillent comme des étoiles, ou tremblotent comme des loupiottes, de façon à distiller une ambiance rugissante et perverse. C’est comme si la beauté voulait s’enfuir, se muer en une autre forme, qu’elle se laissait envahir de glissades.
Les accélérations à la batterie, les intrusions de saturations, les successions de petits arpèges, le mur du son incroyable qui se développe, les interventions féminines, les changements incessant de rythmes et d’ambiances, donne une couleur incroyable à un titre pourtant aussi dynamique que « Harmonizer ».
Au cours de cet EP de seulement quatre titres, qui respectent intégralement le style shoegaze alors en vogue à cette époque, Suredo fait de vrombissement, de hachures, de recouvrement, d’intrusions, des moments de pures grâces infernales. « Levitate my heart » est une vraie démonstration faisant la part belle aux guitares, successivement claires, spatiales, langoureuses, lourdes, déformées, rugissantes, bizarroïdes, métalliques, parfois en même temps. Les mélodies, pourtant claires, s’y noient, se perdent, s’y fondent avec délectation et avec une grâce sans pareille.
Ce premier EP, encore proche de My Bloody Valentine, est un manifeste talentueux en faveur de la pop, brouillon, débraillé et jeune. Cela regorge d’enthousiasme, à l’instar de « Inside your eyes » : guitares claires, chant doux et léger, traversé de saturations qui dérapent, glissent et suintent de mille éclats abrasifs, pour installer et offrir au refrain les apparats qu’il mérite.
« Sonic Atmosphere » (qui porte bien son nom) est un vrai sommet, une des plus grandes chansons shoegaze jamais écrite, totalement représentative du courant, où tout y est. La mélodie est addictive, avec son chant soufflé et ses voix féminines sucrées, elle devient d’ailleurs davantage jubilatoire à mesure que les distorsions viennent s’ajouter ou que la batterie ne se réfrène plus de cogner. Ce titre euphorique est la preuve d’une telle audace ! C’est tout autant complexe qu’ingénu. Il n’y aucune limite aux explosions de guitares, ce qui rend les choses si magiques, on attend plus qu’une chose, c’est d’être entièrement recouvert par ces saturations tout droit sorties d’un rêve.
La scène indé suédoise, à ses débuts, regorgeait de groupes talentueux, adeptes d’un shoegaze vivifiant, électrique, frondeur. Suredo en faisait partie.

Suredo : Whatahandsomeface?



Whatahandsomeface? de Suredo

Sortie : 1993
Produit par Micke Herrström
Label : Ceilidh Productions

S’inscrivant en plein dans la scène indie suédoise en ce début des années 90, Suredo pratiquait une musique enjouée, avenante et surtout très bruyante.
Les accents power-pop sont ici plutôt prononcés, avec des mélodies faciles, vives, évidentes à cerner, contenues dans de très courtes chansons (entre deux et trois minutes) qui visent juste. « Pullower » ou « Spare my logic » sont des sortes d’éjaculation précoce de guitares brouillonnes et saturées, qui rappellent la bonne époque de Dinosaur Jr. C’est crade, pêchu, mais ça contient aussi un je-ne-sais-quoi de rafraîchissant, une sorte de fougue que seuls les jeunes peuvent avoir. Des musiciens qui réussissent à signer en une minute trente chrono une chanson mémorable au refrain qui reste dans les têtes (« Byes »).
Mais Suredo, très bon groupe suédois mais très méconnu aussi (l’un ne va pas sans l’autre) n’oublie pas aussi ses influences plus proches : Easy, Popsicle, Ride, The Boo Radleys. Après tout, rien de plus normal puisqu'ils possèdent Micke Herrström aux manettes, l'homme responsable du son shoegaze en Suède (avec Popsicle notamment). Ils se permettent ainsi d’utiliser leurs guitares pour de plus longs morceaux qui font la part belle à l’évasion et à la magie. Malgré l'approximation, cela renforce le côté impulsif du groupe. On capte sur le vif une envie folle de secouer, de faire tourner les têtes, de proposer une poésie bouillonnante et chaude, grossière mais pleine de bonnes intentions.
On peut retenir « Here on my own », toute lente, avec une petite mélodie adorable avant qu’un tonnerre de saturations ne s’abattent et qu’un solo ne s’immisce ou bien « Down-come », avec sa petite voix noyée sous les distorsions qui surviennent de nulle part.
Quant à « Childlike », c’est un véritable tour de force : démarrant langoureusement sur des chants adoucis et enfumés, dépassés par des nappes de guitares, la chanson se finit sur de longues minutes harassantes de distorsions, feed-back et autres saturations… A en filer le tournis !
Suredo, avec sa maladresse, son manque de retenu et son envie contagieuse de tout faire d’un coup, remet en tout cas la guitare au centre de la chanson, ce qui est finalement bien là l’essentiel. En surchargeant son volume sonore, en empilant les couches et en ne proposant que des solos saturées, le jeune groupe suédois fait tout simplement rêver tout amateur de rock indé. A titre d’exemple, « Ultramarine », magnifique titre de conclusion, aux voix langoureuses, sucrées, et aux guitares aériennes, magiques, qui évoque les plus belles heures de Ride.

23 janvier 2012

Fiche artiste de Popsicle


Popsicle

Bien qu'ayant été fondateur de la scène indie suédoise avec d'autres groupes comme The Drowners, The Wannadies, This Perfect Day ou Brainpool, ce quartet originaire de Piteå n'aura finalement connu le succès que bien plus tard, avec leur tube "Not Forever", un superbe titre power-pop, arrivé en 1996 mais qui n'a rien à envier aux maitres du genre anglo-saxons.
A leur début, le groupe était tout autant influencé par Sugar, Teenage Fanclub, que par My Bloody Valentine ou Ride. Il allait alors contribuer au riche catalogue de West Side Fabrication (label culte faut-il le préciser) avec une cassette en 1992 avant de signer pour Telegram Records, une filiale suédoise d'une major. Avec eux, plus d'ouvertures vers le côté power-pop, une pléiade de singles et quelques albums très réussis. Seulement le groupe fut surtout connu pour les déclarations chocs de son leader, Fredrick Norberg, n'hésitant pas à souhaiter en interview "que les membres de Arvingana se plantent dans un accident de car", humour que les intéressés aprécieront...
C'est lui qui écrivait également les chansons, avec l'aide de Andreas Mattson, et tout deux se partageaient également les parties de chant. A la basse, on avait Kenneth Wilkstrom et à la batterie, PA Wikander. Alors forcément, lorsque Fredrick se décidera à partir en 1999, c'est tout simplement le groupe qui prenait fin.

Popsicle : Lacquer


Lacquer de Popsicle

Sortie : 1992
Produit par Adam Kviman et Micke Herrström
Label : Telegram Records

Chainon manquant entre le shoegaze de Ride et la power-pop de Teenage Fanclub, ce groupe suédois n’a pas connu le même rayonnement. Pourtant toute la décennie 90’S est contenue dans cet album. Dépositaire du son si particulier de cette époque, à la fois insouciant et bruyant, Popsicle va résumer les aspirations de toute une génération, avec une facilité déconcertante.
Car c’est probablement cela qui sidère le plus : Popsicle est une machine à pop-song irrésistibles ! Tout coule de source, tout semble évident, tout rayonne. Le plaisir est toujours intact même en multipliant les écoutes. On a beau dépasser un nombre raisonnable, qu’il est bon de se laisser entrainer par ces guitares cradingues qui partent dans tous les sens, par ces mélodies chatoyantes et vives, ces voix à côté de la plaque d’une douceur mièvre, limite crâneuse.
« Hey Princess » ne laisse pas le choix à l’auditeur, obligé à adhérer : après une intro frondeuse, à la mélodie prenante, une fois qu’on est pris et qu’on sent qu’on ne décrochera plus, Popsicle lance des guitares sèches, des harmonies vocales magiques, et un sens de refrain qui s’est perdu à l’heure actuelle du réchauffé et du mainstream.
C'est frais, lumineux, joyeux. On pourra prétexter bien sûr que tout ceci est anti-punk, Lacquer allie pourtant à merveille les guitares noisy et les mélodies miraculeuses de simplicité, pour un pur régal pop. Force est de reconnaitre que le charme est bien présent. Les mélodies sont ébouriffantes, vite prenantes, surtout lorsque les morceaux sont lancés à la vitesse de l’éclair. C’en est presque désarmant. Mais tellement addictif ! Sous la main-mise des guitares, qui alternent arpèges et tempêtes indomptables, le quartet écossais enchaîne les titres superbes, à faire rougir les songwriters. On retrouvera partout un sens de l’accroche, avec guitares sèches, guitares claires et chants savoureux, simplistes, benêts, complété d’une liberté totale dans l’utilisation du mur du son et des saturations. Du génial "Popcorn" à "A song called liberty" en passant par "How come we" (et ses chœurs féminins de toute beauté), on se laisse entraîner par ce ton léger et vibrant. Les harmonies vocales sont magnifiques et transforment le ton nerveux présidé par les guitares en ambiance délicieusement sucrée. Emmitouflé dans un gros son déployé, le groupe suédois exhibe sans retenue un goût certains pour les trésors mélodiques.
Comment ne pas citer « Pale Honey », sorte d’hymne générationnel à reprendre en chœur, d’une suavité trompeuse et adorable, noyée sous un flot ininterrompu de guitares et des beats surmultipliés ? Comment passer à côté de « Bird », magnifique ballade romantique et pleine d’entrain, aux paroles amoureuses et naïves, mais si vraies qu’elles résonnent encore en écho ? Comment négliger un titre comme « Slow », complexe, noir et qui s’illumine progressivement à mesure que le mur du son s’impose ?
Tous concourent à faire de cet album un vrai trésor caché du rock indépendant suédois, et du shoegaze en général. On ne sait plus en faire des comme ça. C’est triste mais c’est ainsi : il y avait à l’époque une telle insouciance, une telle permissivité, une telle volonté de positiver. Mais c’est grâce à ces jeunes garçons qui n’avaient pas peur de passer pour niais qu’on a eu le droit à quelques unes des plus belles parties de guitares qui nous aient été donné d’entendre
!

2 janvier 2012

Historique de la scène argentine


La Movida Sonica

Gustavo Cerati et Daniel Melero

Nuls ne doutent que sans Soda Stereo, la scène alternative argentine n’aurait jamais pu avoir le rayonnement qu’on a connu. Grâce à ce soutien, des groupes jeunes, foutraques et talentueux, ont pu être mis en avant. La publicité offerte aura eu le mérite d’une part de faire connaître au public argentin une musique nouvelle, expérimentale et festive, et d’autre part de décomplexer de nombreux groupes, osant désormais s’ouvrir à diverses influences sans avoir peur.

C’est en souhaitant que son propre groupe s’éloigne des carcans musicaux et des stéréotypes, que Gustavo Cerati, le leader de Soda Stereo, s’est ainsi inspiré de cette scène émergente, mal connue et mal représentée. Des contacts se sont noués, des échanges se sont pratiquées, des sons nouveaux ont été tentés. Et c’est donc tout naturellement que Soda Stereo a invité certains groupes comme Babasonícos, Tía Newton ou encore Juana la Loca, à venir faire leurs premières parties. Cette série de concerts en 1992 fut l’acte fondateur du mouvement, appelé « La Movida Sonica », tout d’abord avec les nouvelles chansons que Soda Stereo offraient sur scène, mais également avec la promotion de tous ces autres groupes, qui n’auraient jamais pensé un jour se produire devant autant de personnes.

Pour Soda Stereo, ce changement de cap s’opère l’année précédente, alors que la formation de Buenos Aires profite encore de l’extraordinaire notoriété apporté par leur album « Cancion Animal ». A l’image de U2, auquel il fut beaucoup comparé (Bono finira par dire toute son admiration pour Gustavo Cerati), le groupe est au sommet de sa gloire, a l’habitude d’enchainer les shows spectaculaires et de tourner dans toute l’Amérique Latine, comme au Venezuela ou en Colombie. Et c’est justement ce succès qui va provoquer chez le groupe une envie irrépressible de fuir, de changer de style et de prendre des risques. Comme si cela était devenu ingérable.
Tout commence le 14 décembre 1991, à l’occasion d’une série de concerts gratuits offerts par la municipalité de Buenos Aires. Soda Stereo ferme la marche et se produit sur l’avenue du 9 juillet, la plus grande artère de la ville, voire du monde, devant près de 250 000 personnes ! Du jamais vu ! Une foule immense, dépassant toutes les espérances, monstrueuses, qui surprit les membres de Soda Stereo, qui ne s’attendait pas à un tel succès. Non seulement il s’agit de la plus importante foule de l’histoire des concerts argentin, mais en plus venue écouter un groupe de rock chantant en espagnol ! Ce concert gigantesque (où Soda Stereo gratifia le public d’une reprise du « She’s so heavy » des Beatles), filmé en direct, retransmis sur grand écran et sur la télé publique, devint le point d’orgue de la carrière de Soda Stereo. A un tel point que cela les effraya !
Gustavo Cerati raconte comment il a vécu cette pression : « C’est difficile de se fixer des objectifs clairs après un tel succès. Se tenir devant autant de gens qui scandent votre nom, c’est une expérience très forte. Maintenant il faut tout recommencer à zéro et partir de tout en bas. »
Pour échapper aux sollicitations, Gustavo Cerati et les autres membres du groupe décide de faire un break. Il en profite alors pour se rapprocher d’un vieil ami, Daniel Melero, pour échanger, parler musique, écrire quelques chansons, sans attentes, histoire de souffler un peu. Daniel Melero a pris une part active à l’enregistrement de l’album précédent, « Cancíon Animal », et il en prendra une plus grande par la suite, puisqu’il sera le producteur attitré de la plupart des groupes de la « Movida Sonica », comme Los Brujos, Juana la Loca ou Babasonícos. C’est à lui qu’on doit ce fameux son, rempli de rythmes dansant et de guitares noisy. Avec lui, Gustavo Cerati publie un album en 1992, appelé « Colores Santos ». A l’opposé des canons habituels, très rock et avenant, cet album sera au contraire porté sur l’expérimentation, l’ambient, le trip hop, le shoegaze, le psychédélisme, la danse latine. Un véritable OVNI musical dans le paysage du rock argentin. Marqué par des guitares lunaires, des beats electro et un chant alangui, cet album superbe annonce les changements à venir. Jamais à l’époque on n’avait osé prendre de tels risques. Le divin « Vuelta por el universo » et son clavier féerique, romantique à souhait, d’une suavité extrême, « Cozumel », son piano, son ambiance éthérée, son tempo de rumba, « Tu medicina », absolument majestueux ou encore l’indépassable « Colores Santos » et ses samples de violons éternels, sont autant de titres novateurs qui tranchent radicalement, tout en conservant une beauté incroyable. Cette musique ne ressemble à rien de ce qui s’était déjà fait : spatial, langoureux, rêveur, c’est déjà une pure merveille.

A partir de 1992, les obligations commerciales reprennent et Soda Stereo se voit contraint de poursuivre ses tournées dans les principales villes du pays, puis de s’envoler pour l’Espagne. C’est au cours de ce voyage qu’un nouveau projet prend forme. En effet, en septembre, et ce, après des rumeurs de dissolution du groupe, Gustavo Cerati, Zeta Bossio, Charly Alberti, s’enferm
ent dans leur propre studio pendant de longs mois afin d’accoucher du successeur au terrible « Cancíon Animal ». Gustavo Cerati raconte : « Nous avions décidé de changer de cap, car il vint un temps où nous ne voulions pas continuer à nourrir le monstre que nous avions créée. Les 250.000 personnes du 9 Juillet ont été quelque peu problématique parce que cela nous a forcément posé la question : où allons-nous ensuite? Nous étions déjà plus ou moins en séparation et fatigués du groupe et personnellement, je n'avais aucune envie de suivre. Mais on s’est aperçu que nous ne devions pas perdre l'envie de faire de la musique, même si ce fut un vrai défi». Les membres de Soda Stereo avaient conscience qu’ils étaient au centre de la scène argentine. Ils ont donc décidés d’en profiter pour s’intéresser et promouvoir l’expérimentation musicale, amorcée par le mouvement qui allait devenir par la suite « La Movida Sonica ». L’envie de se renouveler, d’amorcer un virage à 180°, a été leur planche de salut. Ils ont commencé alors à jouer avec les boites à rythmes, les samples, les tables de mixages et les distorsions de guitares, la saturation, inspirés par les nouveautés venus d’Angleterre, My Bloody Valentine ou Primal Scream en tête. Daniel Melero a bien-sûr de nouveau été convié aux manettes, et Flavio Etcheto (déjà présent à la trompette sur « Colores Santos » et qu’on retrouvera plus tard au cours de cette histoire) ou Carola Bony se sont également joints aux enregistrements. Le résultat s’appelle « Dynamo ». Probablement le disque le plus rêche et le plus ouvertement expérimental du groupe, mais aussi un des plus attractifs. Même si les ventes ne renouvelleront pas les exploits précédents, l’album étant volontairement moins fédérateur, nombreuses sont les chansons qui atteignent des sommets, à la fois puissantes et élégantes, au mur du son très travaillé. Beaucoup auraient signé pour atteindre ne serait-ce que le dixième de la majesté de cet album culte.
A propos de cette période, Gustavo Cerati dira plus tard : « C'était une nouvelle expérience que cet enregistrement en studio. Grâce à la musique, on a pu tenter d'autres choses. De plus petits groupes avaient l’habitude de voir Soda Stereo comme un modèle pour faire des choses qui ne sont pas dans la pop, puis Soda Stereo est devenu au centre et c'est ce qui nous fait peur. Au moins avec cet album, nous sommes un peu sur le côté. »

Le disque fut présenté au public au cours d’une série de représentations, au stade Obras, fin décembre 1992, incluant une part de symbolique car révélant beaucoup des agitations qu’a connu le groupe. D’ailleurs au même moment, à quelques dizaines de pâtées de maisons, au stade de River Plate, Serú Gíran tentait des retrouvailles avec un public qu’il n’avait pas vu depuis dix ans. Beaucoup y ont vu un clin d’œil volontaire : les nouveaux contre les anciens. Ces concerts furent fondateurs dans le sens où ils permettaient également d’introduire quelques uns des groupes de la scène underground de Buenos Aires. Quatre formations furent invités à se partager chacune les premières parties : Juana la Loca, Babasonícos, Tía Newton et Martes Menta. A l’époque ces groupes n’étaient pas connus. Par la suite, ils devinrent célèbres et furent à l’origine de quelques uns des meilleurs albums des années 90 en Argentine. Ainsi « La Movida Sonica » apparaissait aux yeux du grand public.

Avant cette exposition, les groupes se limitaient à quelques concerts underground et jouissait d’une notoriété à peine étendu aux quartiers étudiants. Car pour s’extraire de la masse, le parcours ressemblait à un chemin de croix. Alejandro Almada raconte d’ailleurs ces débuts et les galères qui allaient avec : « J’ai commencé à produire quelques concerts, mais pas dans le centre de Buenos Aires, un peu plus loin en général, par exemple, ceux de Ataque, La Zona, puis j’ai travaillé dans la presse, dans le centre-ville, où là j’ai connu Los Brujos, qui était un groupe qui commençait juste à exploser. Et on a pu profiter de ce succès. Seulement, après cette inflation, le mieux c’était de commencer à enregistrer. C’est ainsi que sont arrivés Martes Menta, Babasonícos, Todos Tus Muertos ». Plus tard encore, Alejandro Almada allait jouer un rôle important dans cette aventure, mais on y reviendra.
Ainsi Soda Stereo a été perçu comme un miracle. Grâce à eux la machine s’est emballée. D’aucuns reconnaissent aujourd’hui que ces concerts de présentation de « Dynamo » permirent le lancement officiel du mouvement. Cela offrait une double légitimité. C’était un acte très généreux de la part de Soda Stereo que de permettre à de jeunes groupes sans moyens de monter sur une scène et de profiter d’un public aussi nombreux mais cela permettait aussi un échange de bons procédés. D’un côté Soda Stereo se proposait comme parrain de ces jeunes groupes et d’un autre côté c’était la démonstration que son radical changement de style restait malgré tout en avance sur son temps, car superposé à celui de la nouvelle génération.

Soutenus par un éclairage exceptionnel, tout en rouge, des écrans vidéos projetant des images psychédéliques derrière eux, invitant des danseurs, les musiciens de Soda Stereo ont déconcerté leurs fans en ne jouant quasiment que les nouvelles chansons de « Dynamo » et peu de leur ancien répertoire. Des boucles séquencées, des couches et des couches de guitares, inspirés du mouvement shoegaze, des textes ambigus et sibyllins, ont instaurés un climat hypnotique, secoués par des saturations électriques. Malgré cette surprenante orientation, le groupe mit le rock argentin sur orbite, sponsorisant un nouveau style qui allait définir la décennie à venir, celui de « La Movida Sonica ».

Il faut maintenant savoir que le premier groupe à avoir lancé l’estocade est Juana La Loca. Dès 1991, Rodrigo Martín s’est autoproclamé : « el primer grupo sonico ». Il a ensuite réussi à faire paraître sa démo sur cassette, «
Autoejecución », par l’intermédiaire du label indépendant de Daniel Melero (encore lui !), alors en quête de nouveaux talents. Bousculée par des guitares en forme de tourbillons, la musique shoegaze de Juana La Loca est à l’image de son leader : indomptable, fougueux et en quête d’aventures. C’est en revenant d’un long voyage que Rodrigo Martín décide de s’investir complètement dans son groupe et d’en faire une réalité plutôt qu’une récréation. A l’époque, il avait à peine 19 ans et venait de terminer le lycée. On était en 1988. Il monte le groupe avec Aitor Graña dans la petite ville de Temperley. Le style est alors novateur, très inspiré de ce qu’il se passait en Angleterre ou aux Etats-Unis, gorgé de guitares et n’hésitant pas à user d’un sens de la pop le plus fédérateur possible, tout en réservant une grande place aux trouvailles. Et pose un peu les bases de « La Movida Sonica », comme le définit Rodrigo Martín : « Il y a des gens qui sont dépassés par le bruit, nous, nous l’utilisons, nous le contrôlons. Nous faisons ce que nous voulons et non pas ce que nous pouvons. Nous savons que le bruit offre un champ sonore nouveau et imprévisible, mais nous ne voulons pas laisser de côté les accords mélodiques ».
Au début, Rodrigo Martín mêle en même temps des études en psychologie et les débuts du groupe, avant d’abandonner pour s’y consacrer pleinement. Autour de lui, Aitor Graña donc, à la batterie, mais aussi Roberto Pasquale à la guitare, Gastón Capurro à la basse et Sebastian Mondragon au clavier. En 1992, ils obtiennent le privilège d’être invités à se produire en concert avec Soda Stereo, au cours de cette fameuse série de shows. En compagnie de Babasonícos, Tía Newton et Martes Menta, ils allaient lancer le mouvement.
Immédiatement après, auréolés d’un nouveau prestige, ils s’enferment dans les studios de Daniel Melero et enregistrent avec lui, entre décembre 1992 et mai 1993, les chansons de leur premier album. Celui-ci sort grâce au label Iguana Records sous le nom de « Electronauta » et deviendra une référence en Argentine, un superbe album mêlant verve pop et fronde shoegaze. Le disque recevra des critiques élogieuses de la part de la presse, et les clips « Autoejecución » et « Mercurio » seront diffusés en boucle sur MTV.
Pour tous ces groupes ce sera un véritable carton, ouvrant la voie à des tournées victorieuses dans tout le pays. Juana La Loca ouvrira ainsi les shows de Depeche Mode ou Oasis, devant plus de 10.000 personnes. Babasonícos aura collaboré avec Ian Brown, ex-Stones Roses, tourné avec les plus grands dans toute l'Amérique Latine, accumulé les récompenses et fait les couvertures des plus grands magasines. Idem pour El Otro Yo ou Los Brujos.

Cependant, ce qui caractérise tous ces groupes argentins de la nouvelle vague c’est un refus d’être commercial. Les influences sont trop lointaines par rapport aux canons de l’époque. Par exemple, Babasonícos aura été le premier groupe argentin, dès 1994, à intégrer un véritable DJ. Et de toute façon, on sent chez ces groupes, Juana La Loca en particulier, une trop forte envie de vouloir tenter et s’amuser. D’ailleurs Rodrigo Martín se défend bien de flirter avec le mainstream : « Tout est commercial d’une certaine manière puisqu’à la fin, il faut bien vendre les disques. Mais ce qui compte c’est que la majorité du temps soit employée à créer. Nous sommes obsédés par ce que l’on veut dire, pas combien de disques on va vendre. Sinon, cela reviendrait à escroquer les gens qui nous écoutent ».
Cette honnêteté reflète bien l’esprit de ce mouvement, qui avant tout était menés par de jeunes musiciens. Toute cette aventure n’était qu’une occasion de faire la fête, de vivre de leur passion et de mettre le fun au centre de leurs priorités. En quelque sorte, le succès, qui était loin d’être prémédité, les a un peu dépassés. Le leader de Martes Menta raconte d’ailleurs bien la vitesse à laquelle tout cela est arrivé : « Nous étions jeunes, tout était confus. Ce qui était super, c’est que nous étions des imbéciles. On écoutait la radio, on a commencé à savoir qu’il y avait un mouvement musical qui se dessinait. On a bien aimé, on s’est dit « pourquoi pas nous », alors c’est arrivé, et avec Babasonícos et d’autres, on a décidé d’appeler ça « La Movida Sonica », mais ça ne signifiait rien de particulier. Cela voulait juste dire qu’il y avait un changement de générations, et il y avait de nouveaux journalistes dans les magasines, alors ils nous ont suivi. Le top, c’est lorsque Soda Stereo est venu jusqu’à nous. Cela a été une exposition inespérée pour une bande de jeunes comme nous ».

Car à tout bien y réfléchir, c’était un pari extrêmement risqué pour une formation aus
si respectée que Soda Stereo que d’offrir ses premières parties à ces jeunes musiciens, en baggy et dreadlocks, accros à la fête et à la marijuana, déboulant sur scène avec leur beat de boite de nuit et leurs ampli de guitares à fond. Il ne faut pas se cacher, tous les groupes de « La Movida Sonica » était particulièrement branché par le psychédélisme, entre Juana La Loca et son shoegaze, Los Brujos et son beatcore influencé par le hardcore ou le funk (notamment sur le magnifiquement réussi « San Cipriano » en 1993 et produit par Alejandro Almada), ou encore Martes Menta, et son génial album sorti en 1992, qui évoque tant Jesus Jones, The Soup Dragons ou Ned’s Atomic Dubstin, au titre particulièrement évocateur : « 17 caramelos »…
Et que dire de Babasonícos ?

Tout a pourtant démarré comme une gigantesque blague entre potes, un peu allumés, un peu shootés au canabis, qui ne souhaitaient que délirer. C'est malgré tout en plein délire que Adrián “Dárgelos” Rodríguez et Diego “Uma-T” Tuñón ont demandé au frère de Dárgelos, Diego “Uma” Rodríguez, de les rejoindre pour la guitare, afin de créer un style qui sortirait des habituels poncifs argentin.
Adrían était auparavant parti en Angleterre pour y étudier l’Art. Il approche les groupes de là-bas, le mouvement grebo, le shoegaze, Madchester, et se dit que le rock argentin paraissait si vieux à côté. Il retourne alors dans son pays natal et fonde son groupe. Le nom est trouvé en associant les références envers Sai Baba, un gourou indien, et Los Sonícos, un célèbre dessin animé pour enfants. Avec son groupe, il commence par des concerts dans le circuit indépendant de Buenos Aires, additionnant les chansons, avant lui aussi d’être convié par Soda Stereo. Plus tard, avec l’aide de Daniel Melero et Gustavo Cerati, Babasonícos rassemblera toutes ses chansons sur un album, paru en 1992 par Sony Music, intitulé « Pasto », et dont le single "D-Generación" allait surprendre son monde, passer en boucle à la radio et devenir vite l'hymne d'une époque. Adoptant une attitude cool et très latine, empreinte de nonchalance et de chaleur, Babasónicos fait parler les guitares, souvent jouées à plein régime, tout en signant des titres lumineux et fédérateur. Beaucoup de rythmes sont basés sur la fête, le mode madchester, un tempo remuant, et ils vont s’associer à des guitares vivifiantes, saturées et puissantes pour donner un allant fédérateur et rassembleur.
Au-delà d’être un des plus grands albums de cette époque, « Pasto » est une véritable ode à la fête et aux drogues, bourrée de références psychédéliques et de clins d’œil, avec un sens fédérateur de la mélodie génial. Le tout sans oublier une décontraction hors du commun et une bonne dose de fun. Les prestations live sont dantesques, de vraies orgies. Ça bouge dans tous les sens, ça hurle et ça s’oublie. Mais ça n’oublie pas de ralentir parfois le tempo pour de sublimes morceaux évanescents (« Sobre la hierba », « Sol Naranja », « Natural », autant de titres délicieux, avec cette façon unique de rouler les « r ») avec explosion de saturations, coupure, intervention de guitares sèches et de percussions, solos de guitare, chant romantique et séducteur. Les concerts deviennent mythiques. Les chansons aussi. Certainement le groupe le plus déjanté.

A partir de là, le mouvement prend réellement forme : les musiciens, issus à la base de Buenos Aires, se connaissent tous, s’entre-aident, échangent des idées, assistent aux concerts des uns et des autres, se remercient mutuellement sur les pochettes d’album, se prêtent les studios d’enregistrement, ce qui aboutit à une véritable émulation. Ainsi il n’est pas rare de retrouver Daniel Melero, Gustavo Cerati ou Martín Mezel à la confection des albums de Babasonícos, de Juana La Loca ou de Los Brujos. Un label pour les regrouper tous : Bésotico Records. Le premier à y signer en 1993 sera El Otro Yo (avec cette chanteuse si sexy et charmante, María Fernanda Aldana) et on les retrouvera ensuite tous : Los Brujos, Babasonícos, Martes Menta et Suárez.
La nouvelle notoriété acquise grâce au parrainage de Soda Stereo et aux ventes des premiers albums, leur permet d’être rassemblés tous ensemble pour un premier festival. Intitulé « El Nuevo Rock Argentina », il sera basé à Córdoba. Ce qui semble surprenant. Après tout, pour un jeune mouvement, pourquoi vouloir s’exiler et quitter le giron de Buenos Aires ? Mais en réalité, cela reflète bien les aspirations du mouvement, désireux de promouvoir avant tout la scène indépendante et de rompre avec la main mise habituelle de la capitale. Comme l’expliquait très bien le groupe Tía Newton, interviewé par RTC (Radio y Television de Córdoba) en 1993, Buenos Aires avait tendance à phagocyter le monde du rock en Argentine, occultant tous les viviers de province, notamment ceux de la région de Córdoba, pourtant très active.
Celui qui a voulu s’ériger contre le dictat se nomme Alejandro Almada, le producteur de Los Brujos, qu’on connait déjà pour avoir été à l’initiation du mouvement. Fatigué de ne rien voir arriver facilitant l’éclosion de ses jeunes groupes, il s’associe alors avec Héctor Emaides, grande figure de Córdoba, lui aussi producteur, et ils décident de prendre les choses en main. Ils montent leur premier festival, aidé par le journaliste Marcelo Franco. Le but est d’offrir suffisamment de lumière pour les artistes s’inscrivant dans « La Movida Sonica », tout en restant suffisamment éloigné de la capitale pour ne pas subir de pression et être libre d’inviter qui ils le souhaitaient, principalement des groupes rock loin d’être connus à l’époque. Le projet se matérialise en mai 1993, plus précisément les nuits du 14 et du 15, au Polideportivo General
Paz. Seront à l’affiche les quatre groupes que Soda Stereo avait fait connaître au grand public, à savoir Martes Menta, Tía Newton, Babasonícos, Juana La Loca, mais aussi Los Brujos, Los Visitantes, Todos Tus Muertos, Peligrosos Gorriones. Des formations locales de Córdoba en profiteront pour monter aussi sur scène : Rastrogero Diesel et Abuelas Mecánicas. Une deuxième édition aura lieu dès l’année suivante et durant toute la décennie 90, le festival deviendra un rendez-vous incontournable pour le rock indépendant argentin. Il se produisit à Buenos Aires, dans le quartier de La Plata, ou dans d’autres villes de province, comme Santa Fé ou Mendoza. « L’idée venait de Perro Musnak, un animateur du temps des premières radios FM, l’idée de faire un festival qui s’appellerait « Fuck rock » et qui devait être subversif », se souvient Alejandro Almada.

Le point d’orgue de « La Movida Sonica » surviendra avec la parution, toujours en 1993, d’une compilation. D’abord une cassette, puis un CD, intitulé « Ruido ». La playlist est aujourd’hui
considérée comme culte. Elle deviendra le témoignage pressé sur CD d’un mouvement ébouriffant pour le rock argentin. En effet, on y retrouve Los Brujos, Demonios de Tasmania, Resonantes, Suárez et Tía Newton. La plupart de ces groupes n’ont même pas encore sorti d’album, voire n’en sortiront jamais. C’est le cas de Tía Newton, présent dès le début du mouvement et dont on ne retiendra finalement que ces deux titres, offerts pour cette compilation.
Si « La cajita de música asesina » est un délire aux râles soufflés parsemé de pédales wah-wah et de coupures de rythmes, de chant de clown déglingué, de guitares aigus et crispant, de groove moite, de brisures et de sons avant-gardistes, le deuxième titre est plus policé mais absolument extraordinaire. « Gran Baile en el sol » est un titre lent, très shoegaze dans la forme, triste, reposé, baigné par des guitares sèches, une basse superbe et des claviers qui tombent en pluie d’or. La voix est superbe, douce, angélique, chargée de fumée et les guitares se distordent dans le lointain. Ce magnifique titre on le doit à Carca, guitariste de Tía Newton, mais également plus tard de Babasonícos, qui se lancera aussi dans une carrière solo, avec par exemple l’album « Miss Universo » en 1994, excentrique et décalé, avec là encore la participation de Daniel Melero.

Du shoegaze, il en est question également avec Resonantes. Flavio Etcheto, accompagné de divers musiciens, propose sur « Ruido » la chanson « Respueta », rêveur, grondant, prolongement parfait d’une poésie lunatique et enragée, avec un chant en espagnol ouaté et suave. Flavio Etcheto, il faut s’en souvenir, est celui qui a collaboré avec Gustavo Cerati et Daniel Melero à l’écriture de l’album pionnier « Colores Santos » en 1992, l’album OVNI qui allait imprimer à jamais le style du mouvement. Et qu’on allait retrouver sur « Dynamo » de Soda Stereo. Les colorations shoegaze sont pour le moment évidentes, notamment avec le premier EP de Resonantes (produit par Daniel Melero évidement), sorti un an plus tard que « Ruido », avant que Flavio ne décide d’explorer davantage le côté électro et de signer deux albums purement éthérées et à base de claviers.

Cette compilation prouve en tout cas que ce mouvement n’était pas qu’une affaire de têtes brulées, mais de véritables musiciens, à la recherche de nouveautés, d’expérimentations, de sons bruitistes. En plus des groupes qui possédaient une grande notoriété, suivaient loin derrière (ou plutôt loin devant) des musiciens têtes chercheuses, avides de tests, d’intégrité et d’éthique lo-fi.
Suárez également aura été un des porte-drapeaux de ce mouvement underground, un peu en marge, un peu décalée, pour ses remises en question sempiternelles. Le groupe, qui est en fait la récréation de Rosario Bléfari, s’apparente plus à la musique contemporaine qu’au rock. Les premières chansons figurent sur cette cassette « Ruido ». Diego Foster, le batteur de Suárez, se souvient de l’évolution du style : « On faisait de la pop avant de passer au noise. On écoutait énormément My Bloody Valentine, Sonic Youth, Spiritualized, Primal Scream et le premier Massive Attack ». Basé sur des coupures de rythmes, des hachures, des bruits blancs, le style est avant tout indépendant. D’ailleurs, ils ne sortiront jamais de Buenos Aires et lanceront un des premiers labels auto-géré en Argentine, structure qui leur permettra de publier leurs propres chansons, le tout dans un esprit bien-sûr lo-fi. A l’époque de « Ruido », la musique de Suárez était le résultat d’un mélange entre punk et shoegaze, marqué principalement par la voix de Rosario, matinée et douce, héritage du shoegaze, mais aussi rugissante lorsqu’il le faut. « J’ai senti que tout ce que j’avais appris au théâtre pouvait me permettre d’avoir un chant à la fois chaotique et aérien, raconte aujourd’hui Rosario. Le rock m’a donnée l’occasion de m’organiser. Cette fois les scripts, c’étaient les chansons ».
Le groupe se forme suite à la rencontre entre Rosario Bléfari et Fabio Suárez, dans un cours de théâtre, à l’Ecole Municipale d’Art Dramatique de Buenos Aires. Derrière le son bruyant et les guitares saturées de Fabio, il y avait malgré tout suffisamment de la place pour que la sensibilité de Rosario puisse transparaître. « Mon chant retranscrit toujours les questions qui m’affectent, confie-t-elle. Il y a un écho émotionnel qui détermine dans quel registre je vais évoluer. Les mélodies sont toujours intéressées et me reflètent ». Sans être hermétiques, les chansons de Suárez demeurent tout de même condensées, chargées et remplis de sons à
déchirer les tympans. Elles se démarqueront du style fédérateur des autres groupes et prouveront que « La Movida Sonica » est aussi un mouvement artistique cherchant à repousser ses limites.

Suárez participera à cette frange de la nouvelle scène qui se distinguera par ses innovations, à l’instar de Estupendo, un des premiers groupes electro, Adrián Paoletti, artiste génial qui pratiquait un folk lo-fi teinté de twee pop, El Otro Yo, plutôt grunge, Peligrosos Gorriones (qui avait participé au festival de Córdoba en 1993) ou encore Perdedores Pop, davantage punk. Pour les regrouper, on fit souvent référence à leur provenance : « la Gran Buenos Aires ». Ce n’est pas que ces formations étaient mis de côté par « La Movida Sonica », bénéficiant de davantage d’exposition, car pas mal d’artistes étaient amis, Babasonícos notamment ou Daniel Melero, qui n’a pas hésité à donner un coup de main, par exemple pour Victoria Abril, mais elles préféraient rester à l’écart volontairement, histoire de ne pas se compromettre et rester dans une dynamique lo-fi. Parmi elles, on retiendra El Nueva Flor, éphémère groupe qui deviendra plus tard Victoria Abril, et qui à cette époque avait sorti un album dans le pur style shoegaze. Une fois encore, le shoegaze est prépondérant dans ce mouvement.
Percer et vivoter dans le milieu a tout de même été difficile et le succès d’estime grâce à Soda Stereo n’a jamais empêché de devoir se dépatouiller avec les moyens du bord. Les majors sont toujours restées méfiantes avec les expériences. Les débuts de Suárez illustre tout à fait le propos. Le groupe a démarré en 1989 à San Telmo, quartier de Buenos Aires. Un petit peu tombé dans le monde du rock par hasard, il a fallu se débrouiller avec les moyens du bord. C’est pour cette raison qu’ils décident de monter leur propre label, FAN. Fabio se rappelle ces débuts : « Les groupes indépendants n’ont jamais été bien perçu par les médias de masse et les grosses maisons de disque. Leur impression était que le contenu proposé par nous ou par Estupendo, La Nueva Flor, Adrián Paoletti, Perdedores Pop, ne méritait pas d’être édité. Notre seul moyen était de profiter des bénéfices de « La Movida Sonica ». Daniel Melero possédait un studio d’enregistrement à Belgrano. C’est par là que sont passés entre autres, Tía Newton ou Babasonícos. C’est dans ce studio qu’ont été écrites les chansons de « Ruido ». Mais son label, Catalogo Incierto, ne sortait que des cassettes. J’ai demandé à Daniel Melero comment faire pour sortir un album sur CD et il m’a orienté vers Estupendo. Ils venaient de sortir leur album par leurs propres moyens. »
Et c’est ainsi qu’est née l’idée de monter le label FAN. Grâce à l’effervescence autour de « La Movida Sonica », l’autorisation de chercher d’autres pistes, d’autres façons de voir le rock, fut donné. Financer un label ou un pressage en CD était rendu plus accessible. Et nombres d’artistes s’y sont essayé, proposant leur vision, entre shoegaze langoureux, rock bancal ou délires ambient. Le nouveau rock argentin était extrêmement éclaté et hétéroclite, une sorte de rock pluriel.

Malheureusement, comme tout mouvement, il fallut une fin, et les séparations successives des groupes phares (Juana La Loca, Martes Menta, Los Brujos) allaient diminuer l’exposition, tandis que l’arrivée d’Internet allait diluer tous ces groupes dans une masse anonyme. Il faut dire également que la fin de Soda Stereo, en 1997, avait déjà sonné le glas du mouvement. Seul résiste Babasonícos qui n'aura de ce
sse de signer des albums surprenant et sortant des sentiers battus, de multiples fois récompensés et se plaçant comme les meilleurs en Argentine. On pense notamment à "Jessico", en 2001, qui les propulse au sommet des charts, ou encore "Mucho" en 2008, qu'il faut absolument écouter.
Il faut retenir de cette incroyable aventure, une vraie leçon d’indépendance, car « La Movida Sonica » s’est révélé une formidable explosion de talents. Il s’agit d’un vivier passionnant pour découvrir ce que l’Argentine avait à offrir à l’époque, laissant pour la postérité bon nombres d’albums cultes et devenus mythiques, d’autres plus confidentiels mais surprenant. Alors qu’il n’existait pas encore de réseau Internet, et encore moins de My Space ou de réseau sociaux, de labels virtuels en ligne et de téléchargement MP3, il est toujours bon de voir comment pouvaient s’organiser malgré tout quelques musiciens, autour d’un label, de quelques festivals, s’entraidant les uns les autres et partant à la découverte de nouveaux talents. Ainsi, « La Movida Sonica » restera à jamais comme un des mouvements les plus riches et les plus remuants en Argentine, un véritable exemple pour tout le rock indépendant.

Sources :
Interview de Suárez
Interview de Tía Newton