28 février 2012

Historique du label Creation (début)


Sex, drugs and rock n'noise

Le jeune Alan McGee, alors chanteur de Biff Bang Pow!

Lorsqu’on refait la chronologie du label mythique Creation Records, on se demande souvent si ce ne sont pas les petites histoires qui font les grandes. Car le label symbolise le rock, dans toute sa splendeur et toute sa décadence. Plus d’une décennie de drames, d’amitiés indéfectibles, d’expériences hallucinogènes, de coups de folie, de faillites financières, de succès engendrant des millions, de tubes à la pelle et de losers magnifiques.
Et ce qui est marrant, c’est probablement de se dire que tout cela est le fait d’un seul homme. Un natif de Glasgow, un peu fou, un peu râleur et cynique, qui allait devenir visionnaire. Cet homme, c’est Alan McGee. Son nom est rattaché comme aucun autre à cette époque. On ignore encore si les choix qu’il fit avec son label doivent plus aux drogues qu’à son génie, toujours est-il que cet homme devint le plus incroyable dénicheur de talents. De Primal Scream à Oasis, en passant par Teenage Fanclub, My Bloody Valentine ou Ride, la liste, non exhaustive, est tout simplement ébouriffante. Pourtant tout a commencé uniquement parce que les courants de l’époque l’ennuyaient profondément.


Difficile de dire à quand remonte la première parution de Creation Records. La version officielle concerne un single de The Legend, « 73 in 83 », sorti en 1983, pour la modique somme de 1000£ emprunté à la banque. En fait il s’agissait plus de faire plaisir à un ami que vraiment percer dans le monde de la musique. En effet, Jerry Trackray, l’homme derrière le groupe The Legend, était allé un jour voir un concert du groupe The Laughing Apple, dont Alan McGee était le chanteur, en 1982 pour être exact. Ils deviennent alors amis. Alan McGee dira de lui plus tard : « Jerry était la personne la plus transparente, la plus ennuyeuse, la plus timide et la plus gentille personne que vous puissiez rencontrer, et cela a interpelé mon sens de l’humour jusqu’à en devenir un compère. ». On le surnommait ironiquement The Legendary Jerry Trackray, puis tout simplement The Legend. McGee lui propose alors de rédiger quelques colonnes de son fanzine, « Communication Blur », avant de partir au bout de deux publications parce que Alan McGee voulait y joindre un flexidisc des Smiths. Il lança alors son propre fanzine et enregistra deux chansons sous le nom de The Legend, les premières à être publiées par Creation.
Car en réalité tout ceci n’était qu’une affaire bien simple, un arrangement entre amis, une distraction entre amoureux de musique indépendante, sans autres prétentions. Au début, tout ce qui intéressait Alan McGee, alors employé du journal British Rail, c’était pouvoir sortir quelques flexidiscs à coller sur la couverture de son fanzine. D’ailleurs, une autre version, soutenue par Dan Treacy himself, veut que la première publication soit un single de Television Personnalities, contenant une reprise du groupe sixties The Creation, « Biff Bang Pow », et une version live de « A picture of Dorian Gray ». Single offert gratuitement avec la parution du fanzine. Alan McGee avait rencontré Dan Treacy en 1982 : lorsqu’il débarqua de Londres pour la première fois de son Ecosse natale, c’est le premier concert qu’il alla voir. Il tomba amoureux de cette musique, un mélange de punk et de psychédélisme. Habitué des concerts, et profitant de son statut de journaliste pour British Rail, une connivence avec les membres du groupe s’installa. En ce temps-là, si les deux hommes ont ensuite connu des hauts et des bas, Dan Treacy avait pris l’habitude d’héberger de temps à autre Alan McGee, avec qui ils passaient ensuite leurs soirées à voir des concerts. Là où la légende commence à prendre forme, c’est lorsqu’on sait que c’est à partir de ce flexidisc que naitront à la fois le nom du label et celui du groupe d’Alan McGee.
Il ne fallait pas se leurrer : Creation Records avait été monté uniquement pour financer les publications de son propre groupe et de celui de ses amis. Avec Dick Green (basse) et Joe Fost
er (guitare), membre fondateur de Television Personalities, il forme Biff Bang Pow et achève une structure pour publier leurs deux premiers singles : « 50 years of fun » puis « The must be a better life ». Ces deux hommes lui seront fidèles ensuite. Tout du long, Joe Foster produira bon nombres de groupes : Razorcuts, The Jasmine Minks, The Loft, Felt, Primal Scream, My Bloody Valentine ou encore The Jesus and Mary Chain, tous essentiels dans l’histoire de Creation Records. Biff Bang Pow ! deviendra une référence culte, du genre qu’on se refile de bouches à oreille entre amateurs avertis. Divers albums seront publiés sur Creation jusqu’en 1991.


En plus de Biff Bang Pow, qui était donc la récréation de McGee, il y avait aussi The Revolving Paint Dream. Le groupe, fondé par Andrew Innes et sa petite amie Christine Wailess, pratiquait une sorte de revival psychédélique, très porté sur le bruit. Andrew Innes connaissait déjà Alan McGee pour être lui aussi natif de Glasgow. Ils avaient même joué ensemble en 1978 dans le groupe punk The Drains (avec un certain Bobby Gillepsie…). C’est avec lui qu’Alan McGee décida de quitter Glasgow pour Londres et y monter le groupe The Laughing Apple. Une collaboration qui ne s’arrêta pas là puisque Andrew Innes participa aussi à quelques sessions au sein de Biff Bang Pow. C’est donc tout naturellement que le premier single de Revolving Paint Dream, « Flowers are in the sky », sort en 1984 comme deuxième single de Creation Records. Lorsqu’on voit comment cette affaire s’est boursouflée, il est assez vertigineux d’apprendre que tout a démarré par des coups de pouce, du fun et de l’insouciance. Ken Popple, le batteur de Biff Bang Pow a joué avec Revolving Paint Dream, Andrew Innes a par la suite rejoint Primal Scream, et Christine Wailess est devenue attachée de presse de Creation Records.


En aout 1983, Alan McGee lance un club, appelé « The Living Room » : un soir par semaine de concerts au The Adam Arms, sur Conway Street. Les concerts proposent deux choses : tous les profits dégagés par la vente des billets seront réinjectés dans la structure du label, et la priorité sera accordée aux groupes méconnus. La salle ne peut accueillir pas plus de 150 personnes et c’est bien-sûr Television Personalities qui assure la première prestation. Pour le magasine Groovy Black Shade : « Le son était horrible, la lumière provenait soit d’une lampe, soit du côté en fonction du groupe, et il faisait une de ces chaleurs infernales ! Mais il y avait une atmosphère détendue, si détendue d’ailleurs que Miles Landesman, le premier groupe, était encore au bar alors qu’il aurait du être déjà sur scène ! ».
C’est au cours de ces soirées qu’il rencontre deux hommes qui feront ensuite l’histoire des débuts de Creation Records et de l’indie pop tout court : Pete Astor et Lawrence Hayward. Le premier formera The Loft puis The Weather Prophets, l’autre est le leader maudit de Felt. C’est en entendant parler de The Living Room que Pete Astor fut obligé de chan
ger le nom de son groupe qui s’appelait… The Living Room. Il raconte : « Moi et Bill on était allé voir The Nightingales au Living Room et on est allé discuter avec Alan ». Devenant ami avec Alan McGee, il troqua alors pour The Loft et leur premier single « Why does the rain ? » sortit en 1984 sur Creation Records, un magnifique titre qui initia tout le mouvement indie à venir. Un an plus tard, après la dissolution du groupe, Pete Astor et son batteur Dave Morgan fondent The Weather Prophets, avec l’aide d’Alan McGee à la basse. Après avoir embauché de nouveaux membres (David Coulding à la basse et Oisin Little à la guitare), c’est tout naturellement que le groupe s’engage en 1986 sur Creation Records pour y publier le single « Almost Prayed », très bien accueilli par les critiques. Simples, les premiers singles du groupe renouent avec les racines essentielles du blues ou de country. Raffinées, remplis d'arpèges de guitares claires style The Loft, accompagnés par une basse ronde et chaude dans le pur style de l'époque, les chansons des Weathers Prophets indiquent que la volonté de l’époque était de créer une bulle pop de douceur.


Le premier LP de Creation Records, en aout 1984, est une compilation, appelée Alive in the Living Room, consistant en des enregistrements de certains groupes passés au club de Conway Street : Television Personalities, The Mekons, The Legend! , The June Brides, The Jasmine Minks, The Pastels… Si la plupart de ces groupes sont inconnus à l’époque, ils ont tous écrits quelques unes des plus belles pages de la pop anglaise, à la fois brouillonne, ingénue et mielleuse. Ces jeunes indomptables refusaient de rentrer dans le moule et s'acharnaient à pratiquer un rock simple et basique, sans rien renier de son authenticité essentielle. Une époque bénie où il suffisait de posséder une Rickenbacker pour faire du rock, où la naïveté était synonyme de talent, où être maladroit et pataud était élevé en grâce. Tout ceci sentait bon l’amateurisme. Alan McGee se contente de se faire plaisir, il choisit ses groupes au feeling, et l’intérêt n’est absolument pas se faire une place au soleil. Il traite les choses avec légèreté, juste pour mettre en avant les groupes qu’il estime plaisant. Les contrats ne sont d’ailleurs même pas signés. Tout se règle entre deux pintes de bières. Et les premiers pas du label se font dans une ambiance très chaleureuse. Probablement très naïve mais il se dégageait une sensibilité unique, pop, affranchie, fougueuse.
Tout paraissait si simple et accessible. Jim Shepherd, le leader du groupe The Jasmine Mink, qui s’est formé à Aberdeen en 1983, évoque comment il a rencontré Alan McGee : « On avait une démo de quelques chansons enregistrées dans un petit studio à Brixton, dans le sud de Londres et on a envoyé une cassette au Melody Maker. Ian Pye nous a donné une réponse et la seule chose dont je me souvienne, c’est que plus tard, on a reçu un appel d’un type appelé Alan McGee. Ian Pye lui avait parlé de nous. Il montait un label et cherchait des groupes pour commencer. Il a été direct : « tu aimes le Velvet Underground ? ». J’ai répondu « bien sûr que oui » et l’affaire a démarré ». Cela illustre bien que le démarrage de Creation Records est avant tout une affaire de passion. Priorité à la musique qui plait, indépendante, se démarquant des poncifs synthétiques qui étaient servis habitu
ellement à la radio. Les rapports surtout entre les groupes et les dirigeants sont remis sur un pied d’égalité : on supprime la hiérarchie. Après tout, Alan McGee, à l’époque, est encore un gamin, guitariste à ses heures avec Biff Bang Pow ! et tout ceci fonctionne sur les amitiés qui se font et se défont. Jim poursuit : « Il est venu nous voir répéter, c’était un peu stressant d’ailleurs d’avoir quelqu’un pour nous regarder. On a joué très vite et on a enchainé toutes nos chansons sans faire de pause. La dernière chanson était « Think » et alors Alan McGee a hoché vigoureusement la tête. On est allé dans un bar ensuite. Je me souviens qu’il n’avait bu qu’une demi-pinte (il allait vite changer ses habitudes), ce qui était assez surprenant pour nous (vu qu’à cette époque on avalait des litres de bières pour avaler nos amphets). Il trouvait que nos chansons étaient bonnes mais trop longues et qu’elles nécessitaient d’un bon rabot. Nous avons parlé de la façon d’améliorer les chansons. Cela a été très bénéfique d’avoir quelqu’un venir nous donner des conseils et être sur la même longueur d’ondes. On a parlé du Velvet, de Love et finalement peu de la musique actuelle. Adam avait l’habitude de vite se faire des amis et il a laissé une grosse impression sur Alan. Alan McGee nous a alors immédiatement programmés pour ses soirées pour le Living Room. ». Aussi simple que ça.
Un premier single, « Think ! » sort en 1984, qui n’aura couté que 50£, en même temps que celui des Pastels, le groupe culte écossais de Stephen Pastels. « On a joué notre premier concert avec Primal Scream (qui à l’époque était constitué de Jim Beatie, Bobbie Gillepsie et une boite à rythme). Et on a continué à y jouer régulièrement avec Television Personalities par exemple. Notre premier enregistrement fut « Think ». Nous étions très flattés à l’idée d’avoir avec Dave Musker pour jouer de l’orgue et Joe Foster pour nous produire, et encore plus excités à l’idée d’emprunter le même orgue que celui utilisé par Orange Juice » s’émeut encore Jim Shepherd. Le deuxième, « Where the traffic goes », est enregistré pour le même budget, avec toujours Foster aux manettes. Le mot d’ordre est l’économie. Pour promouvoir ce single, Alan McGee propose de faire la tournée des bars en une journée, une idée emprunté au groupe américain The Violent Femmes. Le groupe fera huit concerts en tout, enchainant les concerts, le tout avec des instruments acoustiques, parfois obligés de changer de salle par la police, et terminant au Living Room bien-sûr. Ce coup permet d’attirer la presse, très surprise de l’énergie dégagée par le concert, les chansons se jouant à la vitesse des Ramones, si bien que le NME en fera des articles élogieux et les élira parmi les groupes espoirs de la Grande Bretagne.


Creation Records fait de la pop mais fonctionne comme s’il faisait du punk : éthique anti-commerciale et économie de bout de ficelle. « On ne connaissait pas grand-chose des finances du label, raconte Jim Shepherd. On savait uniquement que tout était basé sur un budget très serré et on en a toujours tenu compte pour nos enregistrements. On louait de tout petit studio, pour des sessions très courtes et on en profitait pour faire les mixages en même temps. On a même enregistré notre premier album à la maison d’un ami, sur son 8-pistes et on a emprunté le matériel à d’autres amis. On a toujours reçu nos royalties à temps, ce qui, d’après ce qu’on a entendu, n’était pas forcément le cas chez les autres labels indépendants. J’ai toujours su qu’Alan allait faire du label quelque chose d’énorme, ce n’était qu’une question de temps.».
La presse commence à en parler. Mais le public, lui, ne suit pas. Et les rendez-vous au Living Room restent confidentiels. Surtout qu’Alan McGee ne fait aucune promotion. Cela se fera au bouche à oreille. Essentiellement au travers des amis et les connections du label. A la marge, des étudiants et quelques amoureux de l’indie pop. Les groupes, The Loft, The Pastels, The Jasmine Minks, se contenteront d’un statut de cultes, bien qu’ils aient innové et insufflé un vent de fraicheur. The Pastels, à lui seul, allait révolutionner la façon de faire de la pop, avec beaucoup de fougue, de candeur et d’un zeste de folie. Peu de gens ont écouté leurs disques, mais tous doivent un petit quelque chose à Stephen Pastel (lui aussi de Glasgow – décidément…). The Pastels et indie pop sont synonymes, tous les amateurs le diront. Car Alan McGee leur laisse carte blanche. Jim Shepherd, le leader des Jasmine Minks confirme cette liberté : « On était le seul groupe à pouvoir faire n’importe quoi sur Creation. Des gens comme Morrison (The Smiths) ou The Go-Betweens sont venus nous voir. Les premiers groupes de Creation étaient des potes d’Alan, ou des groupes susceptibles de conquérir une audience différente, comme The Loft, ou des groupes de passage, comme The Pastels. On était les seuls à rassembler de l’espoir. Cela a été tout de même une déception de voir que nos premières chansons ne sont pas allés jusqu’aux sommets des charts. Nous étions très naïfs. On pensait que le monde allait venir à nous. »


La première réussite dans les charts sera le fait d’un groupe inconnu jusqu’alors : The Jesus and Mary Chain. Ce duo, écossais lui aussi, signera une chanson référence, le célèbre et fondateur « Upside Down », qui ne ressemblera à rien de ce qu’il se faisait à l’époque. Les guitares dans le rouge sont là pour crever les tympans, rien de plus, aidées en cela par des réverbérations et des effets à profusion. Ils transformeront « Upside Down », qui aurait pu être une chanson pop adorable, en véritable bonbon acidulé, qui provoque irrémédiablement une grimace mais dont les pétillements sont aussi savoureux que les saveurs fruitées. C’est Bobbie Gillepsie, ami de longue date d’Alan McGee, qui s’occupe de faire découvrir le groupe. En effet, les frères Jim et William Reid avaient décidé de migrer à Fulham (quartier de Londres) à force d’essuyer les refus des labels écossais. Ils trainent une mauvaise réputation. Mauvais coucheurs, colériques, drogués, parfois violents, ils peuvent saccager leurs concerts en déclenchant des bagarres avec le public. Alan McGee leur propose malgré tout de faire une prestation au Living Room, en juin 1984, après avoir écouté la démo transmise par Bobbie Gillepsie. Le vendredi 8 juin, ils assurent la première partie de The Loft et Microdisney devant vingt personnes seulement et pour une durée qui n’excède pas dix minutes ! Sans tracts, ni affiches pour annoncer les programmes, les soirées au Living Room étaient en fait les rendez-vous du week-end pour quelques jeunes. D’ailleurs les rares personnes qui étaient présents ce soir-là ont préféré rester au sous-sol pour enchainer les pintes de bières, plutôt que d’écouter les Jesus and Mary Chain. Mais la légende est en marche. Alan McGee déclare alors : « Ce sont les nouveaux Sex Pistols ».
Complètement excité devant les prestations du groupe, là où les autres n’y ont vu qu’une avalanche de larsens, Alan McGee s’empresse d’enregistrer le groupe et d’en sortir un 45t. « Upside Down », une fois encore enregistré avec peu de moyens et du matériel prêté par The Jasmine Minks, dépasse toutes les espérances ! Suivant une réputation sulfureuse (le groupe étant un habitué des rixes de bars), il se vendra à plus de 50.000 exemplaires, obligeant le label à rééditer plusieurs fois le vinyle sous l’effet des demandes. Le single restera plusieurs mois au sommet des charts indépendants, jusqu’au printemps 1985. Pendant ce temps, Alan McGee se propose d’être leur manager. Ils enchainent les concerts dans tout Londres. Concerts qui ressembleront souvent à du vrai n’importe quoi : n’excédant jamais une durée d’un quart d’heures, les concerts se terminent en bagarre et démolition de matériel. Le mythe est lancé.

Hélas, les modestes moyens empêchent de retenir le groupe ; celui-ci va signer sur Blanco y Negro, une filiale d’une major. Même si Alan McGee restera durant près d’un an encore leur manager, le succès des premiers albums des frères Reid ne profitera pas à son label. Et non seulement il n’aura aucune part, mais la major WEA se débrouillera pour interdire toute exploitation future et réédition de « Upside Down ». Un coup dur pour Alan McGee, même si aujourd’hui il nuance : « Je n'ai aucun regret concernant cette période. Mais oui, à l'époque, c'était dur de les voir partir de Creation pour signer chez une major. J'étais un gamin, je devais avoir 24 ans. C'est moi qui avais découvert le groupe, et fait qu'ils atteignent le top des charts avec leurs premiers singles chez Creation... Mais je suis passé à autre chose très vite. L'année suivante, j'étais de nouveau ami avec Jim Reid, on était jeunes, ce n'était pas grave. ». Car Alan a de la ressource et beaucoup d’astuces. L’intérêt que semblent avoir pas mal de grosses maisons pour ses poulains va être utilisé. Un peu voyou, un peu opportuniste, Alan McGee continue de vivre de sa passion. « Alan McGee n’a jamais pris la peine de nous proposer un contrat. On n’avait aucun moyen de le doubler. Il s’est chargé d’être notre manager ce qui prouvait que la confiance régnait. Lorsque les gros labels ont commencé à renifler autour de nous et qu’on leur a envoyé des démos, le deal était de refiler tout l’argent à Creation Records et de faire passer The Jasmine Minks à l’étage supérieur. On commençait à avoir de plus en plus de fans derrière nous à chaque concert. On avait le sentiment de pouvoir devenir le plus grand groupe de l’univers. La presse commençait à parler de nous. » confie Jim Sheperd, le leader des Jasmine Minks. Tous les moyens sont bons : « Il a obtenu les démos qu’on avait enregistrées avec London Records et on l’a sorti sur Creation derrière leur dos. Il a été vendu au Japon et a été immédiatement sold out. On s’est senti des vautours, dans la plus pure tradition anglaise, comme The Who, The Creation, The Small Faces. »
Malgré une implication dans l’indie pop (le NME choisira quelques uns des groupes de Creation pour figurer sur sa cassette C-86 qui deviendra célèbre, avec notamment le « Velocity Girl » de Primal Scream, pourtant une simple face-b), les galères continuent et les ventes ne décollent pas. En 1986, Alan McGee propose un deal avec WEA : ils montent une structure commune, Elevation Records, afin d’obtenir des bénéfices réciproques. WEA souhaite profiter de l’engouement du Royaume-Uni pour l’indie pop, depuis la sortie de la compilation C-86, et Alan McGee espère ainsi tirer plus de profits de ses groupes. Sur cette filiale éphémère, dont il est le seul employé, il fait signer Primal Scream, le groupe de son ami d’enfance Bobbie Gillepsie, et les Weather Prophets. C’est ainsi que leurs premiers albums peuvent être enregistrés. Même si avec le recul, « Sonic Flower Groove », de Primal Scream, est un merveilleux recueil de chansonnettes douces et teintées de psychédélisme bucolique, il fut à peine remarqué à sa sortie. Alan McGee en profite aussi pour convaincre Edwyn Collins (le leader du groupe culte écossais Orange Juice) de sortir quelques singles. Mais le succès n’étant pas au rendez-vous une fois encore, WEA met un terme au partenariat, au bout d’un an seulement !


Pourtant, pour Jim Shepherd, ces échecs successifs n’empêchent en rien les bons souvenirs et l’esprit convivial qui régnait au sein du label : « Ma période favorite était celle-là, lorsqu’on pouvait se produire sur scène. Primal Scream commençait à faire de sacrés concerts. Biff Bang Pow était en train de sortir quelques singles fantastiques, comme « There must be a better life », Felt est arrivé au label et The Legend voulait faire de la merde bizarre que personne n’aurait jamais osé tenter, comme chanter une chanson de Vandellas avec trois saxophonistes et s’en tirer comme ça. ». Car pour Alan McGee, c’est carte blanche. Il donnera libre court à l’imagination des artistes qu’il attire. On pense notamment à l’artiste iconoclaste Momus ou encore The Jazz Butcher, formation réputée déjantée et expérimentale. Quant à lui, il continue à écrire pour son groupe, de plus en plus influencé par le psychédélisme sixties. En 1987, il sort avec Biff Bang Pow ! un deuxième album, considéré à ce jour comme une référence dans la discographie de Creation Records : « The girl who run the beat hotel ». Très ancré dans l’indie pop, avec sa pochette sublime (une photo de fleurs ramassés et étalés sur un lit), cet album est plutôt le fruit d’une grande collaboration entre amis, tous invités durant trois jours au studio. Il s’agissait du studio Alaska, situé sous une voie ferrée mais qui avait le mérite d’être peu cher de location et de posséder des ingénieurs du son rapides et efficaces. Les sessions se feront en plusieurs temps, d’abord en conditions live, puis l’enregistrement des chants et des effets instrumentaux, enfin le mixage, le tout se passant dans une ambiance particulièrement rigolarde et décontractée. Par la suite et jusqu’en 1991, Alan McGee continuera à sortir bons nombres d’albums avec Biff Bang Pow ! , qui se maintiendront à un écho relativement modeste.

Le succès, il viendra avec l’arrivée de The House of Love. Et dans son sillage : les drogues…

The House of Love se forme en 1986 par Guy Chadwick après avoir été épaté devant un concert des Jesus and Mary Chain. Sachant que les écossais avaient été signés sur Creation, il bombarde Alan McGee de cassettes et de coups de téléphone. Peu convaincu au départ, il se laisse convaincre, les invite à se produire en concert puis leur offre la possibilité de sortir un premier single en mai 1987. Il s’agira de « Shine On », aujourd’hui culte. Des guitares carillonnantes, une complicité géniale et sulfureuse entre les guitaristes Guy Chadwick et Terry Bickers, des textes poétiques, des harmonies vocales mirifiques, une exubérance insouciance, une mélodie sinueuse, « Shine On » offre la quintessence de l’indie pop. Il sera suivi pendant l’été par « Real Animal », qui n’aura pas le même impact. Ceci dit, le groupe tourne beaucoup et se construit une base de fans. Le concert au The Town and Country Club à Londres est qualifié de « dévastateur ». Alan McGee leur somme alors de sortir un album. Celui-ci sera enregistré en huit jours dans des conditions dantesques. Le mixage devient alors pénible : le LSD est invité dans le studio de Pat Collier. Personne n’est alors d’accord, les disputes pleuvent, le travail vire au n’importe quoi ! Alan McGee décrira ces sessions comme la rencontre entre « The Cramps et Dr Mix and the Remix ». Plusieurs amis sont conviés pour donner leur avis mais surtout pour partager cette grande consommation d’acides. C’est finalement Pat Collier qui prendra une décision finale.
Porté par le fulgurant single « Christine » (qui sera le dernier avec Andrea Heukamp, retournée en Allemagne), l’album est propulsé illico n°1 des charts indépendants, partout en Europe. Ils font les couvertures du NME et du Melody Maker. John Peel élit « Destroy the heart » comme single de l’année. Ils sont la tête d’affiche du festival organisé par Alan McGee devant les 2500 personnes que peut accueillir le Town and Country Club. On les compare alors très vite au nouveau U2. La presse passe son temps alors à décrire comment l’argent qui affluait était aussitôt dépensé en drogues. Il devient évident que le groupe va finir par signer sur un major. Ce sera fait avec Fontana pour un deal à hauteur de 400.000 £. Alan McGee s’émeut encore de leur passage chez Creation : « Je les ai aimé et j’étais dégouté qu’ils ne restent pas. Terry était un génie de la guitare, Guy était un grand songwriter, la formule du succès, toujours valable de nos jours. Mais ils étaient aussi incontrôlables. Peut-être que je suis le seul à savoir à quel point ils étaient complètement fous. Il est préférable de se taire, ce qui vaut mieux pour l’ensemble des parties concernées. »


The House of Love parti, il restera au moins le goût des drogues. Car depuis quelques mois, une nouvelle drogue venait de débarquer en Angleterre : l’ecstasy. Alan McGee se lance à corps perdu dans sa consommation. Puis d’autres. Sans mesure aucune. Il le reconnait à présent : « J’ai été un vrai drogué de 1988 à 1994, j’ai fini à l’hôpital à Los Angeles. Je prenais absolument tout ce qu’on me proposait : cocaïne, speed, ecstasy. Et de l’héroïne s’il n’y avait rien d’autre. Aujourd’hui, je marche au café. ». Le label devient vite le lieu d’intenses orgies. Les groupes préfèrent se faire payer en drogues, tant et si bien qu’Alan McGee devient presque un dealer. Lui-même ne résiste pas aux tentations. Il perd alors complètement la tête. « J’avais constamment la tête remplie de cokes, de speed, d’ecsta, d’acides. Je devais être clean jamais plus de trois jours. ». La plupart de ses agissements se font sous le coup des drogues. La gestion du label se fait dans le chaos total. L’argent des ventes d’album sert exclusivement à s’alimenter en nouveaux produits. Alan McGee se souvient des doses de cocaïne qui s’amoncelaient dans les locaux du label : « On achetait six ou sept grammes, mais on partageait. Je ne sais pas combien on en prenait par jour. En tout cas, on tapait quelques grammes, si tu vois ce que je veux dire. On était tout le temps défoncé. On partait au Brésil le week-end et on faisait n’importe quoi. ».
Alan McGee ne se rend même pas compte de ce qu’il fait. Il dépense sans compter, il fait la fête constamment et devient complètement irresponsable. « Les choses échappaient tellement à mon contrôle. Par exemple, un jour je suis allé à New-York pour signer un deal avec Shane McDowan (leader des Pogues et alcoolique notoire) d’un montant de 300.000 £. Je ne me s’en rendu compte que lorsque quelqu’un a pointé du doigt le fait qu’il ne faisait même pas parti de notre catalogue. ». Il n’y a plus personnes aux manettes. Les locaux du label deviennent le lieu de soirées interminables. Adam Franklin, le leader de Swervedriver, avoue avoir justement connu les lendemains de ces fameuses nuits. « Je connais maintenant une fille qui travaillait là-bas. Elle disait que rien n’était fait dans le bureau administratif, à cause des drogues et des abandons. C’était elle qui s’occupait de tout. C’était le chaos.»


Malgré tout, le boss de Creation a beau avoir le nez rempli de cocaïne, il reste creux lorsqu’il s’agit de signer des groupes. Car si Alan McGee est aujourd’hui devenu une légende, c’est surtout pour avoir découvert quelques uns des groupes les plus passionnants de l’indie pop. Ces signatures se font au feeling. Aucune logique commerciale n’interfère avec ses décisions. Alan McGee souhaite avant tout se démarquer. Il a pour horreur les majors et leurs objectifs de profits et préfèrent attirer tous les exclus. Sa préférence ira vers de jeunes groupes, des junkies eux-aussi pour la plupart, amoureux des guitares saturées et du psychédélisme. Parmi les premiers, et pas des moindres, My Bloody Valentine. En janvier 1988, le groupe joue en concert avec Biff Bang Pow ! Alan McGee, particulièrement fan de ce nouveau son, les approche et leur propose immédiatement de signer pour un single. Quelques semaines plus tard, le titre « You made me realise » sort sur Creation. Guitares triturées et voix magnifiquement hallucinées, cette chanson culte lancera le mouvement shoegaze. Sur la pochette, une photo de Belinda Butcher, couchée, avec un bouquet de fleurs et un couteau, une photo élégiaque et raffinée, dans la lignée de beaucoup d’autres sur Creation Records.
Même ceux auquel personne ne croit, il est le seul à deviner qu’ils peuvent révolutionner la musique. Ainsi, il découvre des groupes comme Slowdive ou Ride, alors qu’ils sont encore adolescents. « Ride était exceptionnel, témoigne aujourd’hui Alan McGee. Ils étaient encore des lycéens lorsque je les ai signés. Ils faisaient une tournée avec The Soup Dragons, ils cartonnaient tous les soirs largement et notre relation a commencé à grandir lentement et sûrement. Ils aimaient mon label donc je savais dès le moment de notre rencontre que j’allais finir par les avoir, et une semaine après, c’était fait. Je pense vraiment qu’ils étaient très sous-estimés. Pour leur âge, ils étaient déjà hors norme pa
rce qu’ils ont réussi à faire leur album Nowhere lorsqu’ils avaient tout juste 18 ans. Ils ont tournés beaucoup, ont fait beaucoup de nuits blanches et tous les dangers liés au rock n-roll leur sont tombés dessus. A 18 ans, ils auraient du exploser en vol mais ils ont plus ou moins réussi à éviter le drame. ». « Nowhere », sorti en 1990, est un pur miracle de pop bruitiste, sommet d’une carrière qui aura commencé par la fin. C’est à la fois un album suffisamment puissant pour s’imposer de lui-même et à la fois le témoin d’une époque révolue. Celle où on donnait du poids à la légèreté. Ces gamins d’Oxford auront inventé le plus dense des murs du son. Pour au final signer des chansons pleines de franchise, de raffinement et de passivité. Ils sont nombreux par la suite les groupes qui auront voulu proposer mieux, sans jamais y réussir. Le shoegaze, c’est ça, et cela n’aurait du être que ça.


Le processus est simple : Alan enchaine les soirées, avale des quantités de pilules, regarde des groupes inconnus se produire sur scène puis choisit ceux qu’il aime. Aucun calcul. Juste l’envie de se faire plaisir et de faire vivre la scène shoegaze, cette scène qui « s’auto-célébrait » comme le dira plus tard le Melody Maker, et dans laquelle il se reconnaissait. Creation Records allait devenir la maison-mère du shoegaze. Avec elle, de nombreux groupes qui désiraient expérimenter, construire un mur du son à en casser les oreilles, faire vibrer la pop, allaient obtenir leur chance. My Bloody Valentine, Ride, The Boo Radleys, Swervedriver, Slowdive, Medicine, Adorable : le catalogue est pharamineux et tout simplement incomparable. Seulement, dans le choix de la plupart, ce sont les drogues qui parlent à sa place. Pas étonnant que The Telescopes finisse à son tour par rejoindre l’écurie pour y signer une série de singles psychédéliques cultes, véritables chansonnettes hallucinées. Stephen Lawrie, leur leader, était réputé drogué notoire.
Malgré les réussites et les albums fondateurs, l’organisation du label reste toujours basée sur l’inspiration, les coups de cœur ou encore les conseils d’amis. Alan McGee dévoile sa recette : « La plupart du temps, je découvrais les groupes par le bouche à oreille. Il n’y avait pas Internet à l’époque. Je voyais des groupes en concert, je les appréciais, je les signais. Mais autant que je me souvienne, je ne voyais qu’un nouveau groupe par an. Et ça me paraissait suffisant. J’ai découvert House Of Love comme ça, Jesus And Mary Chain aussi. Ride, c’est un ami qui m’en avait parlé. Teenage Fanclub, c’est Bobby Gillespie de Primal Scream qui me les a conseillés. ». Et c’est ainsi, au beau milieu d’un désordre narcotique ambiant, que Creation enchaine les découvertes fondamentales. Avec son merveilleux album, « Bandwagonesque » en 1991, les écossais de Teenage Fanclub deviendra un des groupes préférés d’Alan McGee et un des plus grands groupes anglais de l’époque. Une musique rayonnante, lumineuse, gorgée d’insouciance et de mélodies évidente
s, qui allait marquer son temps. L’album sera élu « album de l’année 1991 » et les ventes ne sont clairement pas à la hauteur de sa qualité, très certainement du même niveau que les quelques dix autres qui auront compté dans les années 90. Quant à Swervedriver, c’est Andy Bell qui fait circuler la démo parmi les membres du label, jusqu’à arriver à Alan McGee. Celui-ci décide de l’écouter en voiture, complètement défoncé, et les signe à son retour. Pourtant, chaque décision prise, qui semble malgré tout complètement risquée ou inconsidéré, se révèle un coup de génie. Les albums et les singles cultes abondent, le groupe de fans grossit de jour en jour et la presse fait de ces groupes leurs chouchous. Bien vite, les pochettes de vinyles deviendront une marque de fabrique. Toujours élégantes, romantiques, un comble pour un label de rock. Quelques fois ce seront des bouquets de fleurs (les premiers singles de Ride), à d’autres des portraits de femmes (« Songs for the sad eyed girl » ou encore « L’amour, Demure, Stenhousem »), ou de membres du groupe (le jeune et androgyne Martin Duffy pour l’album de Felt ou Guy Chadwick pour The House of Love). Certaines seront confiées à Luke Haynes, ancien membre du groupe The Revolving Paint Dream, qui travaillait au sein de Chromatone Design et qui sera à l’origine de quelques pochettes cultes, Biff Bang Pow ! ou Primal Scream par exemple.


On ne pourra probablement plus vivre des instants comme ceux-là. Des fêtes, des drogues et beaucoup de bruits : l’inconscience incarnée. Grâce à Alan McGee et au travers lui, le rock indépendant allait trouver enfin à s’exprimer librement, à tenter le diable et à proposer quelques unes des expériences les plus fascinantes qu’il ne soit jamais proposé en matière de musique, notamment en matière de shoegaze, puisque le mouvement, c’est lui qui l’a quasiment lancé. Ses bases tiennent plus d’une réaction réfractaire au courant mainstream qu’une volonté d’inventer quelque chose de nouveau. Selon Mark Gardener, leader de Ride, sa démarche à l’époque était « d’essayer de créer des parties de guitares intéressantes et surtout différentes de ce qui se faisait alors. Les Simple Minds, U2, tous ces groupes, ce n’était absolument pas notre style. Avec Andy Bell, on préférait l’approche du Velvet Underground, l’idée que quatre personnes dans une pièce jouent avec leurs tripes, ensemble, sans se poser de questions, et qu’il en ressorte quelque chose de nouveau. Dans notre cas, ce fut un mur du son ». Cette obsession de pratiquer une musique sincère et authentique est sans aucun doute le dénominateur commun de tous ces groupes signés sur Creation Records, peu importe leurs origines. Après tout, il ne s’agit que d’amoureux du rock, dont le rêve d’adolescent n’excède jamais la simple et naïve pulsion de monter sur scène. Comme le disait Kevin Shield, il « ne voulait que ressembler à Joey Ramone. N’être bon qu’à une chose ». Et comme il ne s’estimait pas assez doué à la guitare, il se réfugia dans les « tremolos ». Pourtant, sans le savoir, ces tremolos allaient devenir la marque de fabrique de toute une génération d’esthètes mal dans leur peau, qui pourtant avaient des rêves de grandeur et une passion à faire partager. A l’époque, Alan McGee, ne demandait qu’à vibrer, à partager avec ces jeunes-là son goût pour la musique, à promulguer ceux qu’on n’écoute jamais d’habitude. Peu importe les styles et les manières, c’est cette passion qui est restée, toujours aussi intacte bien après la dissolution de Creation Records.

Sources :

Interview d'Alan McGee par Johanna Seban (Lesinrocks.com)

Interview d'Alan McGee par Eric Vernay (Fluctua.net)

Interview d'Alan McGee par Andy Capper (Vice)

Interview d'Alan McGee (Rural Waves)

Interviews de Jim Shepherd, Joe Foster, Dick Green (Creation Records.com)

Biographie de The House of Love par Dave Roberts

Histoire du club The Living Room par Marc Haynes

26 février 2012

Wilma : Claudius (vidéo)

Un titre très entraînant, dont les claviers dessinent des arabesques et des contours psychédéliques que reprendra le corps d'Anna Kuoppamäki en dansant. On se laisse complètement prendre au jeu, subjugué par ces superpositions de voix adorables et angéliques, par ces guitares vivifiantes et par ces couleurs criardes, absurdes et cyniquement fantastiques. Une vraie curiosité venue de Finlande à ne louper sous aucun prétexte !

Fiche artiste de Wilma


Wilma

A la base de cette formation finlandaise, il y a surtout la divine et extravagante Anna Kuoppamäki, à la voix si unique, et le guitariste Hans Andersson.
Adeptes de pop music, ils refusent ceci dit de tomber dans le banal. Leur premier album sort en 1992 grâce à un label indépendant, Herodes, soutenu dans sa diffusion par une filiale d’EMI basée en Finlande. On y trouve tout de suite le style si décalé de Wilma, avec des chansons avant-gardiste, une pop un peu rigolote, mais un bon absconse aussi. Autour d’eux, on trouvera le bassiste Mara Salminen, le batteur René Granström et la claviériste Sanna Valvanne.
C’est sous cette mouture que Wilma sort alors « Claudius » l’année suivante, beaucoup plus orienté vers le shoegaze et la dream-pop, mais sans se départir de son sens du kitch et du psychédélisme très second degré. Les chants en finnois sont délicieux et les claviers associés aux guitares saturées font des miracles. Mais le succès reste confidentiel et ne sort pas du pays. En Finlande par contre, Anna Kuoppamäki sera toujours considéré comme une grande artiste.
Le troisième album le confirme : « Suuri Valkea », sorti en 1996, voit le groupe se réduire au duo, qui s’oriente alors vers la power pop, quelque chose de plus accessible, de plus évident. Tournure poursuivi avec « Lovestore » en 2000, plus rock n’roll, plus acidulée. Sans oublier bien-sûr quelques morceaux aux claviers très kitch ou de sublimes ballades au piano et violons.

Fiche artiste de The Becketts


The Becketts

La légende veut que se soit Michael Chinaski qui ait fait découvrir PJ Harvey aux patrons du label Too Pure. Alors qu'ils avaient assisté à un concert des Becketts, le groupe leur prête une démo, jugée à l'aspect plutôt ringard, d'une formation locale du West Country qui souhaite se produire à Londres. PJ Harvey deviendra par la suite énorme, quant à The Becketts, plus personne ne se souviendra d'eux.
A tel point qu'il n'existe quasiment aucune biographie d'eux sur le net et qu'ils ne figurent même pas sur le Dictionnaire du Rock en Angleterre !
Debbie Johnson (chant, guitare), Michael Chinaski (chant, guitare, claviers), Nick Osbourne (batterie, percussions), Howard Francis (basse) et Simon Ashdown (guitares) forment The Becketts, et se font remarquer par le NME grâce à leur single fulgurant : "'The Most Beautiful Girl In The World". Un premier maxi sortira, sur le label obscur Bad Girl Records, "Lust", qui rappelle le son indie des années 80, puis une série géniale de singles aux guitares saturées. "Myth", le seul et véritable album du groupe parait en 1992, mais ne confirmera pas les attentes suscitées. Le succès n'est pas au rendez-vous, et c'est PJ Harvey qui récolte tous les lauriers. D'après Micheal Chinaski, cette injustice n'aura fait qu'accélérer la séparation du groupe.

25 février 2012

The Becketts : Lust EP


Lust EP de The Becketts

Sortie : 1990
Produit par Head et John Parish
Label : Bad Girl

The Becketts est un groupe peu conventionnel, qui n'aura existé que peu de temps mais qui aura su tout de même marquer de son style un rock anglais alors en pleine effervescence. Loin des obligations mercantiles, les Becketts oseront d'abord jouer ce qui leur passe par la tête sans s'arrêter à une recette particulière qu'ils useraient à fond.
C’est avec une attitude punk que ce groupe aborde la musique : titres courts, rêches, un peu foldingues, en tout cas qui se moquent de la bienséance. Les guitares sont là et bien là, elles le font savoir, en jouant sur la crispation. Les distorsions cassent les oreilles. Et pardessus, l’accent de bouledogue tout anglais.
Les hachures constantes de « The Janitor Song » transforment une mélodie évidente en déflagration rageuse et moqueuse. Le solo distordu y est un vrai miracle de fraîcheur. Tout est passé à la moulinette. Mais avec le sens de la désinvolture s’il vous plait. « Electra » est expédié à la vitesse de la lumière pour à peine une minute trente. Le long et génial « Dead Zone » est un exercice de blues râpeux et saturé, parsemé de cris, de hoquets et de déflagrations affolées. Spécial et fou-fou. Porté par les aboiements incroyables et les cris éructés, « Ride », énergique et cathartique, a un côté presque brutal.
C’est ce sens de la désinvolture qui permet d’inclure une guitare sèche sur le très saturé « Siren » et d’en faire une divine chanson. Et malgré le massacre général en termes d’instrumentalisation, la mélodie de « Persephone » reste innocente et légère.
Sur ce maxi, on retrouve également tout premier single de The Becketts, j’ai nommé « The most beautiful girl in town », déjà sorti un an auparavant, et qui permet de ne pas oublier ce titre fondateur pour le mouvement shoegaze. Entrainé par des guitares virevoltantes (à la Wedding Present), des distorsions délicieuses, une basse fantastique, un chant négligé, typique de l’indie pop de l’époque, une saturation générale, ce morceau est un trésor, un pur joyaux (non poli bien-sûr et livré dans sa forme brute, mais où serait le charme sinon ?), une déclaration d’amour aux guitares. Et à cette fameuse fille qu’on aurait tant aimé rencontrer…

The Becketts : Me and Robert Forster EP


Me and Robert Forster EP de The Becketts

Sortie : 1991
Produit par John Parish
Label : Bad Girl

Pas facile de se trouver une place lorsqu'on vient de Ilminster, une petite province anglaise, qu'on signe sur un label inconnu Bad Girl Records (également celui des Family Cat), éloigné de la hype et surtout de Creation qui truste les charts, et qu'on pratique une musique évoquant le shoegazing, qui est déjà à la base un mouvement peu reconnu, sans pourtant le jouer de manière convenue.
Ravagé par des distorsions horribles, coupantes et bruyantes, « Me and Robert Foster » est surtout un morceau incroyablement pop et avenant. Malgré le bruit ambiant et l’âpreté des guitares, on a avant tout le droit à un superbe morceau enlevé, joyeux et pêchu. Incontestablement, un des meilleurs morceaux du groupe. Un de ceux qui filent une bonne humeur pour longtemps ! En même temps que des acouphènes…
Pour cet EP, une référence trop méconnue en matière de shoegaze, The Becketts fait exploser constamment les guitares, tout en prenant un ton plutôt pouilleux, grossier, mal soigné. L’accent très fort de Province, rocailleux et rêche, de Michael Chinaski fait ici des miracles. Il donne plus de mordant à ces titres avant tout mélodieux. C’est une reprise en main de la pop par des jeunes fous malpoli et sans bonnes manières. Qui oserait d’ailleurs donner pour titre « Burn Margaret, Burn » ?
« On wings of desire » manque de peu de faire craquer les amplis, à force de percussions industrielles, de saturations ininterrompus, mais il réussit à laisser s’immiscer une voix féminine en chœur pour une coloration divine. Marqué par le délire avant tout, « Burn Margaret, Burn » reste une vraie démonstration : les saturations sont éclatantes, le rythme est varié, on y retrouve tout un tas de petites trouvailles, de décalages et de second degré. A la fois furieux et populaire, un vrai régal !
S’il n’a pas été très remarqué, cet EP est pourtant, aussi bien dans la carrière du groupe que pour le mouvement shoegaze en général,une vraie pépite.
Les amateurs ne s’y sont pas trompés, le groupe étant voué à un culte par les rares qui le connaissent.

23 février 2012

Wilma : Claudius


Claudius de Wilma

Sortie : 1993
Produit par Gabi Hakanen
Label : Herodes

En refusant clairement de se prêter au jeu de l’industrie musicale et en proposant une musique très personnelle, éthérée et teintée de fantaisies kitch, le groupe finlandais Wilma incarne le prestige de l’indie pop comme son snobisme.
Après un album plutôt expérimental et très avant-garde, Wilma revient avec des intentions clairement plus ouvertes et se revendiquant du courant shoegaze, qui séduisent instantanément. Certains titres sont directs, assemblent de multiples guitares, sèches ou saturées, offrent un écrin superbe pour un chant rêveur et angélique, et diffusent une énergie communicative de part leur caractère enfantin, simple et gracieux (« Yksin sinussa » et ses vocalises qui partent dans tous les sens, « Sekaisin » ou encore « Lumo » qui aurait pu être un tube).
Bien-sûr l’univers particulier de Wilma transparait toujours dans cet album. Les usages kitch et les claviers datées sont utilisés pour donner une coloration nouvelle à cet étalage de féérie : « Ihmelapsi » ou plus encore « Claudius », leur single, dont les claviers apportent une note gothabilly et psyché à un titre merveilleux, aux guitares savamment saturées et aux lignes de chants féminins intelligemment entrelacées. Les influences évoquent Stereolab ou Luminous Orange qui auront aussi la même approche : un peu psychédélique, très arty, une pop sophistiquée et surtout beaucoup d’élégance.
La confidentialité de cet album à cause de son hermétisme apparent, on va le retrouver dans son caractère hybride, entre ambient vaporeux et décharné (« Aika »), accent country-rock mélangé à de la dream-pop (« Kaksitoista Kuuta « ) ou bien electro-dark-shoegaze (le superbe « Kauan Sitten », morceau noir, presque méchant, cachant des airs indiens et des sitares sous un tempo artificiel de boites de nuit, des saturations et une voix cajoleuse de séductrice).
La voix de Anna Kuoppamäki est gracile, majestueuse, vaporeuse. Elle se marie en tout cas parfaitement avec les arrangements et les choix d’instrumentalisations (de l’électricité, des guitares, des nappes de claviers acidulées), ce qui donne une ambiance très personnelle. L’ensemble des morceaux de ce disque sont d’une beauté à couper le souffle, où les chœurs croisent les machines, dans un esprit fantasmagorique mais délibérément second degré et assez kitch.
Cet univers décalé ressemble à un coton rose bonbon. C’est ce côté maniéré qui rend service à la majesté absolue de chansons de la trempe de « Vetomoina » (qui fait tant penser à Lush), son ambiance féérique, son tempo gracile, avant la tombée de riffs de guitares magnifiques, ou bien du superbe « Nimesi pituinen matka », son recouvrement total de magie et de merveilleux pour des mélodies alambiquées et compliquées, toujours doublées par des vocalises hébétées, des drapes de aaaaaaaaaaaaaaaaah doux et vaporeux.
Une écoute indispensable qui permet de s’évader bien loin du tout-venant radiophonique, qui ne prend aucun risque et se limite à la facilité.

21 février 2012

Fiche artiste de Freefall

Freefall


Certainement un des groupes les moins connus du mouvement shoegaze. De jeunes musiciens anglais, aidés par les Boo Radleys, et qui n'ont sorti qu'un seul EP. Il s'agissait de "Dehydrate", sorti en 1992, sur le label Liquid Noise Records. Le style s'inscrit parfaitement dans celui de groupes comme Aspidistra ou Feral, autres formations elles-aussi méconnues.

Le groupe a eu une existence fugace puisqu'il a disparu de la circulation (quand on dit "disparu" cela veut vraiment dire "disparu"...), tout comme son label d'ailleurs, puisqu'à part une compilation particulièrement underground, le label n'aura sorti rien d'autre.

Il est ensuite facile d'imaginer toutes les peines du monde auxquelles il faut faire face pour sauvegarder ce groupe de l'oubli.

19 février 2012

Freefall : Dehydrate EP


Dehydrate EP de Freefall

Sortie : 1992
Produit par Martin Carr
Label : Liquid Noise Records

Parmi la liste des groupes oubliés du mouvement shoegaze, Freefall aurait probablement été oublié !
On n'a malheureusement pas retenu cette formation anglaise, et pour cause, celle-ci n'ayant sorti qu'un seul EP de quatre titres, ce qui est bien maigre, notamment lorsqu'on disparait des écrans radars juste après.
Pourtant ce superbe single, sorti en plein coeur de la vague shoegaze, résume tout à fait le style : guitares qui s'emballent dans des harmonies alambiquées, quelque peu lymphatiques et lunatiques, des amplis à fond pour un mur du son magique qui résonne au loin, multiplie les guitares, merveilleuses, saturées ou acoustiques, le tout en même temps, des arpèges qui pleuvent, des vocalises relâchées, presque béates au milieu de la beauté des compositions.
Ces chansons sont parfaites, aux mélodies prenantes et poétiques, tout en gardant un son dur et crachotant, avec un grain sapide lié aux économies de production. Pourtant les guitares occupent un grand espace de liberté, avec la possibilité de faire gronder les amplis comme de distiller des éclats cristallins, qui résonnent comme des gouttes d'or, le tout dans une infimie modestie et un ton amateur absolument charmant.
La guitare sèche et la flûte du délicat "Love in idleness", la libératrice et adorable agrégation de guitares de "Our Eyes", la lenteur malsaine et les distorsions grouillantes et rampantes de "Dehydrate", respirent bon l'ambiance indie qui régnait à l'époque. Quant à "Mirror", c'est tout simplement un titre merveilleux, empli de magie. Qu'il ait été produit avec l'aide des membres des Boo Radleys n'y est sans doute pas pour rien.
Ecouter, c'est donc se replonger dans cette époque, adhérer, s'y laisser prendre et en faire sienne.

Fiche artiste de Christianes


Christianes

C’est en 1989 que les amis d’enfance Christian Arenas et Cristían Heyne décident de s’investir sérieusement dans la musique. Ils fondent alors Christianes à Santagio même s’ils ne sont âgés que de 16 ans. Ils vont aborder une esthétique qui n’existait pas auparavant au Chili, influencé par Cocteau Twins, The Cure ou The Jesus and Mary Chain. Ils se lancent immédiatement en concerts, sans avoir les structures, ni les amplis nécessaires.
Heureusement, la venue du guitariste Juan Carlos Oyarsún, qui a répondu à une petite annonce, a permis de consolider l’écriture des chansons. Assurant la part de chant, il a été responsable de l’esthétisme du groupe, en faisant les affiches, en gérant la lumière ou la posture à adopter sur scène. Le songwriting se complexifie, autour de langueur shoegaze et de saturations éthérées.
Cependant le public a du mal à s’y faire ! L’attitude résolument anti-rock sera très mal vue. On se souvient d’un concert en 1990 où le groupe joue devant une assemblée de punk ! Devant leur prestation, le public les hue, les conspue et les insultes fusent : « espèces de pédés ! Faites sonner vos guitares comme de vraies guitares, bandes de femmeletes ! ». Cette mésaventure résume bien comment le mouvement shoegaze a eu du mal à trouver validation auprès du grand public. Il est vrai que le comportement réservé se situe à l’opposé des provocations habituelles du rock.
Malgré ces galères, le groupe commence à se faire un nom. Il apparaitra au sein de la fameuse scène dark au Chili, avec Lucybell entre autres. Christianes souhaite approfondir leur tendance pop mais Juan Carlos Oyarsún n’ayant plus assez de temps pour les répétitions, a fini par quitter le groupe. Désemparés, le groupe a alors fait appel à la petite amie de Christian Arenas ! Celle-ci, Evelyn Fuentes, était à l’époque étudiante en danse et n’avait aucune expérience dans le chant !
Seulement son incorporation a été une bénédiction. Car Evelyn possède une voix hors du commun ! Son chant léger, mutin et angélique allait donner une coloration nouvelle au shoegaze biscornu du groupe. Christian Arenas allait dès lors ne s’occuper que de l’écriture musicale, tandis que sa petite amie, Evelyn, allait s’occuper des paroles. Cette nouvelle optique allait permettre au groupe d’être signé sur une major. En effet, lorsque EMI allait lancer son projet « El nuevo rock chileno », afin de défendre les groupes locaux, Christianes allait rejoindre un catalogue, qui allait devenir culte plus tard, comprenant Los Tetas, Lucybell, Pánico etc…
Ce contrat inespéré allait permettre l’enregistrement d’un album. Même si les moyens alloués concernent uniquement la location du studio (le groupe devant s’acheter ses instruments sur ses propres moyens !), Ultrasol, le seul et unique album du trio chilien, sort en 1995, aidé par un clip vidéo, « Mírame solo una vez », (presque) un carton au pays, qui réussira à devenir n°1 des diffusions radios. La cohabitation étonnante du chaos mélodiques et du souffle caressant de la voix de Evelyn Fuentes bluffe le monde, comme la presse.
Mais les espoirs placés en eux n’ont jamais abouti, notamment parce que le groupe refusait et détestait l’exposition médiatique tout nouvelle. Lorsque Cristían Heyne a préféré s’intéresser à ses projets musicaux en tant que producteur dans le monde indépendant, les travaux s’en sont trouvé perturbés, jusqu’à aboutir à la dissolution du groupe en 1997.

18 février 2012

Christianes : Ultrasol


Ultrasol de Christianes

Sortie : 1995
Produit par Alejandro Lyon
Label : EMI

Impossible d'apposer une étiquette sur cette musique, encore moins de trouver une quelconque filiation au sein du shoegaze tant ça ne ressemble à rien de bien arrêté. Projet chilien du guitariste Christian Arenas et du bassiste Cristían Heyne, associés à la formidable chanteuse Evelyn Fuentes, la musique livrée ici est constamment surprenante, bizarroïde et curieuse. Les définitions explosent littéralement à grand coup de guitares saturées et de démonstrations pernicieuses. Cet album est tout juste étonnant. Les chansons possèdent un cachet indéniable, probablement pour leur propension à faire du n’importe quoi, à allier des instruments incongrus et à tracer des mélodies impossibles. Tout est harmonieux, classieux, merveilleux, sans pour autant utiliser la facilité : quelle malice se dégage de cet album ! Il n’y aura de cesse de surprendre. Des violons, une envolée lyrique, des distorsions, et nous voilà déjà perdu ! Les lignes dessinées sont tordues. Dès lors qu’on construit une voie, c’est pour aussitôt partir ailleurs, ajouter quelque chose d’impromptu, faire venir ce qu’on n’attendait pas. Et que penser de cette voix gentillette et candide, qui rien que par sa présence dans ce fracas déjanté fait frissonner de plaisir ? On n’a rarement entendu un chant si étonnant. Une chanteuse angélique, maligne, joueuse, dont les soubresauts et les virées dans les aigus rappellent l’opéra japonais.
Les mélodies sont à tomber à la renverse, le rythme imposé est prenant, l'atmosphère lourde en impose et le chant est absolument charmant. Cependant on sent bien que c'est totalement subversif, profane et que le ton décalé est avant tout là pour se mettre en marge, titiller l’esprit, caresser à rebrousse poil.
L’atmosphère est acidulée, pétillante, avec des grosses guitares qui rappellent le rock heavy, coupées brusquement pour des harmonies vocales incroyables et une main mise à base de violons (« Solté my cuerpo al viento »), des « houhouhou » sorties de l’asile, sous un son écrasant, une orgue vieillotte, un solo comme au bon vieux temps (« Nunca fuímos mas que dios ») ou bien encore avec les cloches et les samples de violons (« Amor Ultravioleta »).
On ne s’arrête sur aucun style, on mélange tout, dans une joyeuse pagaille. Avec ce groupe chilien, on s’amuse avant tout. « Tardío » est une chanson presque flottante, très calme, qui se laisse peu à peu envahir par des nuées électriques. « Abril » est une jolie ballade à la guitare sèche, qui évoque les traditions chiliennes, notamment la cueca, de même que « Marfil », à la voix fluette, chevrotante, qui se meut presque en folk nostalgique. Le chant se fait en espagnol pour un shoegaze coloré, sud-américain et adorable. Cela en devient un miracle sur le très bon et virevoltant « No morire jamas », capable de mélanger chant aérien d’équilibriste et guitares saturées ou distordues.
Particulièrement ludique et enfantin, « Remolinos de fuego », associe dissonance distordue et grâce féminine d’une beauté confondante. « Mírame sólo un avez », d’une beauté à couper le souffle, s’élève vers des sommets célestes, au travers une voix hors du commun, souple, gracile, espiègle, et une noyade sous des nappes de violons, aussi bien grattés que caressés à l’archet.
Evelyn Fuentes a une voix unique, capable de chanter de façon douce et sensuelle comme de soupirer avec une sensualité qui force le respect. Les riffs sont tout simplement monstrueux. Des morceaux comme "Amapolas" ou "Por qué" sont des merveilles de rock bruitiste et nerveux aux enchaînements entêtants. A d’autres moments, on préfère abaisser le tempo et changer d’atmosphère, pour quelque chose de plus velouté et évanescent, comme sur « Mientras nos sumergimos » avec ses guitares sèches ou « Sol », sorte de dub rêveur, à base de samples et de drones, de voix fantomatiques, de rythme industriel, de guitares acérées.
Le résultat dérange parce qu'il ne va pas à l'encontre des idées arrêtées et cartésiennes. Les choses sont bien plus vastes et les frontières plus minces qu'elles n'y paraissent. La musique de Los Christianes est fascinante en ce sens qu'elle a un côté mystérieux et impossible à déchiffrer. Il ne faut pas passer à côté ! Il n’existe pas d’autre album comme celui-ci ! Ce grain de folie trouble comme il attire incontestablement.

11 février 2012

Fiche artiste de That Uncertain Feeling

That Uncertain Feeling


Qui connait le label Dead Dead Good, dirigé par la manager des Charlatans ? Et qui connait un de leurs groupes, les mancuniens That Uncertain Feeling ?
Pourtant là depuis le début de l’ère shoegaze avec des singles très accrocheurs et aux pochettes sublimes (« Sunriser » fut classé « single of the week » par le NME), le groupe du guitariste Mark Lee a eu le malheur de sortir son album longtemps après. Proposant une musique piochant à droite à gauche parmi l’indie pop, le shoegaze ou le baggy, le groupe est apparu vite démodé par rapport à une production nouvelle. Cela leur a été fatal.
That Uncertain Feeling avait pourtant sorti une série de singles très prometteurs, avec des titres rapides, enjoués et légèrement influencé par le courant Madchester (Ah ! « On the edge » ! Inoubliable !), mais l’espoir placé en eux ne sera pas confirmé par leur album, arrivé trop tard et un peu irrégulier.

That Uncertain Feeling : Sunriser EP


Sunriser EP de That Uncertain Feeling

Sortie : 1991
Produit par Ed Buller
Label : Dead Dead Good

Ce jeune groupe mancunien a sorti ses premiers singles lors de la première vague du shoegaze, mais il n’a pas su en bénéficier par la suite. C’est bien dommage car ils avaient tout pour eux ! Ils sont malheureusement très nombreux dans ce mouvement à avoir eu le même destin.
Avec Sunriser, tout va vite, très vite. Le rythme est surmultiplié. Il subsiste pourtant une sorte de magie incroyable : cette espèce de frénésie dans les guitares s’allie parfaitement avec le ton glacé qui évoque New Order parfois (« Sunrise »). Il n’y a aucun temps morts et les instruments forment alors un tout, un vrai mur du son dévastateur. On sent l’ivresse nous gagner. D’ailleurs That Uncertain Feeling l’a bien compris puisque le groupe joue sur cet enivrement. Les guitares s’additionnent sans retenue pour sonner comme dans un tourbillon. Appuyée par une basse qu’on distingue à peine mais qui joue un rôle fondamental dans le maintien de la cohérence, malgré les déferlantes saturées qui arrivent successivement sans s’arrêter une seule seconde, le rythme sonne et donne le tournis.
« A dream of dolphins » est un tel déferlement qu’on en est presque perdu : secoué dans tous les sens, on se laisse porter par ce chant orgueilleux, élevé, crâneur et qui finit par s’évader dans des « aaaaaaaaaaaaah » mielleux et halluciné. Et ce tempo est si élevé qu’on a l’impression que même les musiciens sont dépassés. La voix douce et soufflée sur « Cody Calling » indique que le vertige est surpuissant : on n’a rarement joué un morceau shoegaze aussi vite. Une magie est invoquée, celle des boites de nuit et des parties sans fin.
Parmi les singles sortis à cette époque et qui ont lancé l’histoire du shoegaze en Angleterre, nul doute que « Sunrise » peut être considéré comme une référence.

10 février 2012

That Uncertain Feeling : On the edge EP


On the edge EP par That Uncertain Feeling

Sortie : 1992
Produit par Ed Buller
Label : Dead Dead Good

« A higher land » et « Violent Eye » reprennent les choses là où on les avait laissées : mode turbo, surcharge de guitares, distorsions en forme de sirène hurlante, batterie fracassée. « A higher land » en serait presque méchant. Mais sous ce mur du son, se dévoile un chant qui admet ses faiblesses, se fait doux et cajoleur, et cède souvent la place aux échanges de guitares pour ne jamais s’imposer. Un titre qui devient alors fabuleux, hors de portée, presque en apnée. Les saturations de « Violent Eyes » laissent malgré tout la place à des lignes de guitares tordues, hautement mélodiques, un vrai régal à suivre au-delà de ce rythme ébouriffant. Il faut bien que jeunesse se passe !
Un peu à part de ce qu’à fait le groupe jusqu’à présent, « On the edge » est un hommage appuyé aux groupes baggy, The Stone Roses et The Charlatans en tête (leur label d’ailleurs est le même que celui de Tim Burgess). C’est là qu’on sent que le groupe vient de Manchester : boite à rythme à gogo, clavier absolument kitch, guitares psychédéliques qui tracent de grandes gerbes, couches multiples de guitares. Et pourtant ce titre est absolument magique ! Probablement, le meilleur que le groupe ait jamais écrit !
On y retrouve une poésie incomparable, avec ces chants angéliques, naïfs et ouatés à souhait, qui se pavanent au milieu de cette surcharge d’instruments. Une envolée lyrique et psychédélique sous la forme d’une secousse artificielle digne des boites de nuits du Manchester de la grande époque. Le rythme est ébouriffant, ne faiblit jamais, et les parties de guitares sont tout simplement merveilleuses, complexes, hypnotiques et surpuissantes. Ce morceau shoegaze se transforme tout simplement en hymne pour toute une génération, amoureux de vitesse, de mur du son énorme, de cajoleries. Tant pis si le son a vieilli, il reste les paillettes…

That Uncertain Feeling : Brother EP


Brother EP de That Uncertain Feeling

Sortie : 1994
Produit par Ed Buller
Label : Dead Dead Good

C’est avec « Brother » que That Uncertain Feeling décide de frapper un grand coup : sa musique sera plus ouverte, plus avenante, mordante, la structure est plus évidente, plus punchy, voire simpliste, très rock finalement. C’est au cours de ce titre qu’on sent que le shoegaze s’éteint. En Angleterre, en 1994, on est à l’heure des grandes gueules de la Brit-Pop. Si la surcharge instrumentale est là, c’est pour mieux garantir une entente et une facilité, là où le shoegaze d’autrefois prenait plus de recul, de distance, quitte à en devenir autiste et à se désolidariser d’une partie du grand public.
On pourra regretter cette facilité mais il faut admettre que niveau riff, il n’y a rien à redire, le groupe signant là un tube particulièrement accrocheur.
L’esprit des débuts, frénétique et surchargé, on le retrouve avec les deux faces-b suivantes. Tout d’abord, « Nobody and nothing », avec son rythme survitaminé qui donne envie de danser jusqu’à plus soif, donne l’impression de vouloir s’élancer à corps perdu vers l’avant. Pas de message particulier, pas de désir de s’exposer, juste le plaisir de semer le vertige dans la tête des gens, à grand renfort de guitares, parfois magiques, de roulement de caisses et autres brisements de cymbales. Un vrai mur du son incomparable !
« Precious » se veut plus subtil encore avec sa basse qui roucoule et sa guitare toute distordue qui dérape toute seule, le chant est plus chaloupé, avant qu’un crescendo ne s’installe. Il préfigurera un refrain peut-être plus évident mais qui a le mérite d’ouvrir le groupe vers plus de lumière. Une lumière vite atténuée par un solo évanescent, d’une beauté frugale, qui se transformera bien vite en délire hypnotique et artificiel sous le coup de l’accélération du rythme.
Malheureusement le tord du groupe aura été de sortir ce single si tard…

9 février 2012

Fiche artiste de Grabbel and the Final Cut




Grabbel and the Final Cut

Quand on pense que les chansons de Grabbel and the Final Cut auraient pu ne jamais voir le jour, ça laisse songeur ! En effet, la cassette enregistrée en 1991 avait été refusé de tous les labels, avant d’être finalement abandonnée. Ce n’est que près de vingt ans plus tard, qu’un homme, Mike Sniper se rappelle au bon souvenir de ce groupe allemand et se décide alors à éditer enfin un vinyle pour la toute première fois !
Grabbel and the Final Cut se forme à Lunebourg en 1989 autour des personnes suivantes : Stefan Zachau, Gernot Dornblüth, Sascha Kotzur et Christian Grabowski. Ils passent leur temps à se produire dans les bars de Hambourg ou aux alentours. Pour essayer de se faire connaître, ils emmènent avec eux des cassettes qu'ils réalisent eux-mêmes. Dont l'EP "Get your feet back on the ground" qui sera enregistré en août 1991 sur une 4-pistes avec l'aide d'un microphone jaune emprunté au magasin local Woolworth. Mais aucun label n'accepte de les produire.
Le groupe se sépare alors en 1996 sans jamais avoir été signé !
Bien plus tard, c'est le label Captured Tracks, basé à Brooklyn, qui décide de rééditer le single en janvier 2012, avec l'aide de Stefan Zachau. A l'heure d'Internet, des téléchargements et des MySpace, il est réconfortant de voir qu'il existe encore des histoires d'hommes et de passion.

Grabbel and the Final Cut : Get your feet back on the ground EP


Get your feet back on the ground EP de Grabbel and the Final Cut

Sortie : 1991
Auto-produit
Réédition par Captured Tracks

Cet EP est en réalité une réédition inespérée, puisque à l’époque, en 1991, il n’avait pas pu être sorti qu’en autoproduit. Entendre ce son typique d’une époque lointaine, souvent oubliée, plonge dans une douce nostalgie déstabilisante. Une musique fantomatique mais absolument fantastique. Les grésillements, cette façon de faire de la pop avec un maximum de bruits et de crépitements, les envolées de guitares, cette basse sourde et profonde, cela provient du passé, incontestablement. Mais un passé intact, préservé, encore vibrant, secouant, d’une émotion encore palpable.
Et c’est ça qui est fantastique avec le shoegaze des débuts : l’envie, la simplicité, ce mélange de culot et de poésie, tout cela se ressent encore, avec la vitalité des premiers instants. « The Finest Thing » accélère le tempo avec une énergie secouante, un morceau très vif et pop dans l’esprit, recouvert d’un grésillement recouvrant, qui donne envie de partir loin, très loin. C’est l’évidence même, la chanson va droit au but, en deux minutes à peine, pourtant c’est un régal. On a l’impression qu’on va décoller. L’énergie est si contagieuse.
Les distorsions de « Out of work and on the dole » amène le volume sonore à un niveau difficilement supportable, surtout lorsqu’ils sont accompagnés d’un bruissement important. Cet effet procure au morceau une énergie inouïe : il pourrait tout renverser sur son passage, poussé par sa basse incroyable et à ce chant qui évoque tant la new-wave glacée et mélancolique.
Le pincement au cœur est inévitable. Car cette association entre la pop et le son noisy véhicule en elle tellement de charme qu’elle reste d’actualité malgré les années. On pourrait même reconnaitre que ce son saturé un peu vieillot en devient un atout. Une rythmique primitive, des larsens, des envolées de guitares prodigieuses, ces ballades traversent le temps, préservées de tout car déjà hors de tout, piégées dans une adorable bulle de bruits.
En effet, « Psycho Popsong », avec son un intro à faire rêver et des guitares magiques, semble venir d’un monde merveilleux de cristal. Des grésillements saturées, une voix froide, grave, désabusée, une basse très très en avant : s’il ne fallait en retenir qu’un, ce serait lui. Puis le refrain : avec cette montée dans le lumineux, le positif, l’entrain et l’espoir, tout simplement superbe. Les yeux se mouillent de tendresse. Le groupe ne cesse de jouer sur les deux tableaux : dépeindre un univers romantique sombre puis enchaîner avec la grâce absolue d’un froissement d’ailes métalliques. On dirait une chanson piquée au mythique Psychocandy

8 février 2012

That Uncertain Feeling : 500/600


500/600 de That Uncertain Feeling

Sortie : 1995
Produit par Ed Buller
Label : Dead Dead Good

That Uncertain Felling fait parti des groupes shoegaze les plus snobés. Peu de gens les connaissent. Dans la multitude des sorties anglaises, c’est comme s’ils n’avaient jamais existé.
Même s’il faut bien reconnaître qu’on n’est pas au même niveau que les plus grands du mouvement shoegaze, That Uncertain Feelling a malgré tout été puni d’avoir sorti son premier album en 1995, date à laquelle le shoegaze était déjà passé de mode. Et c’est bien cela le problème : le groupe paye de vouloir pratiquer une musique datée, surannée et qui de toute manière n’a jamais été attrayante.
L’intro magique de « Exit », avec une basse fantastique, un écho qui semble venir d’un pays lointain, un chant doublé, mais qui reste fier, frondeur, célèbre la magnificence. En faisant entendre une petite guitare perdue, la chanson prouve qu’accorder la place à la magie est crédible. Avant une accélération et une prise de mesures plus radicales. Le déferlement de guitares s’accompagne alors d’une prise de pouvoir. Le groupe s’assume et inscrit sa musique dans un registre plus revendicateur.
A ce jeu là, l’album est inégal, car sa deuxième partie souffre d’une envie d’être plus lisible. « What do you want ? » ou encore « Scar Tissue » ne réussissent pas à proposer une ambiance capable de sortir du lot. On n’y retrouve pas des notes magiques mais ceci dit, le groupe sait user de ses guitares, très abondantes, et ces chansons plutôt courtes, speedés, sont entièrement dédiées à la cause de leur refrain, mis en avant et d’un relief exagéré. On mentionnera tout de même le tout petit riff à la guitare qui termine « A Start and an end », splendide, reposant, évanescent et avant tout libre de tout mouvement. Il est presque dommage que le chant ne soit pas suffisamment calme durant cette chanson faussement chaloupée.
Heureusement, le groupe sait aussi tenter certaines associations, comme les violons qui concluent de façon plutôt décalée le morceau « On Fire » ou comme la conclusion de « Midnight Moves ». On dirait une belle ballade avec un chant un peu triste et une guitare sèche, mais qui se termine bizarrement par la venue d’un rythme acid house, des claviers et de superbes parties de guitares. Si le titre est savoureux, on peut comprendre que ce mélange des genres a pu dérouter certains.
C’est bien le reflet de la musique de That Uncertain Feeling : elle signe la quintessence du shoegaze, cette surdose émotionnelle exprimée à grand coup de guitares folles, comme son crépuscule, en se voulant plus accrocheur, plus lisible.
Par exemple « Weird Sister », génial à plus d’un titre : tout d’abord sa basse et sa structure glacée qui évoque The Chameleons, mais surtout son chant doux et enveloppé, soufflé. C’est là-dedans que va se perdre une guitare magnifique, un peu solitaire et décalée au milieu d’une addition de guitares, sorte de sédimentation fantasmagorique, poussières d’étoiles et saupoudrage mélancolique.
On enchaine avec l’étonnant « On the edge » qui se révèle un vrai hommage au courant Madchester, The Charlatans et Inspiral Carpets en tête. Une rythmique artificielle, accélérée, des claviers abondants, des guitares lunaires, qui servent d’écrin à des vocalises superbes, suaves, angéliques, qui n’hésitent pas à se dédoubler et à sa pavaner dans la légèreté. Un morceau shoegaze qui sort du lot. Et flirte assurément les sommets. On a l’impression de flotter rien qu’en l’écoutant.