27 décembre 2009

The Ropers : All the time


All the time de The Ropers

Sortie : 1995
Produit par Kurt Ralske
Label : Slumberland


Finnalement, que manque-t-il pour être reconnu ? La marge est si étroite ; d'un côté, on a une intense et évidente qualité, une propension à signer des titres adorables et de l'autre côté, un rendez-vous manqué avec son époque, son public, probabement mal informé.
Cela ne veut surtout pas dire que les mélodies sont ici trop absconses ou trop floues, bien au contraire, elles sont la base des morceaux, tissés par des guitares très anglaises, très indie pop, très shoegaze aussi, soutenues en arrière par une section rythmique propre sur elle et juvénile. De ci, de là, quelques touches de xylophones, de piano, des violons majestueux, une orgue ancienne, des tambourins agités, dont l'apport sublime cette douceur ambiante pour la hisser vers une certaine solennité timorée et naïve.
Les attentes des gens ne sont pas directement comblées : les mélodies sont là, choyées, cajolées, embrassées avec une tendresse infinie, mais rien n'est pourtant facile. Le tempo est souvent en deça de ce que les gens réclament, et lorsqu'il l'est, son appui est situé un cran en dessous d'un engagement total qu'on serait en droit d'avoir lorsqu'on écoute une chanson pop, avec couplet évident et refrain tapageur. On ne peut pas s'approprier la musique de The Ropers, comme on pourrait dire : "ce refrain est génial parce que je le fais mien, je peux le reprendre dans ma tête, l'accès m'est facile, c'est moi qui ait décidé, décrété, qu'il serait accrocheur", ce n'est pas le cas ici, la mélodie est trop lumineuse, trop douce pour qu'on puisse l'aggriper comme un objet. La plénitude délicieuse des titres de cet album en tout point réussi englobe l'auditeur, elle l'immerge, il se trouve au milieu d'une succession de nuages flottant de saturations, de voix douces mais empreintes d'une certaine hauteur et d'une certaine maladresse à vouloir se faire convaincu par la majesté fragile dégagée. Parfois même les mélodies prennent le temps de se déployer, elles s'étirent, se laissent recouvrir par des nuages de guitares ou de chants, s'ensablent en quelque sorte. Le déploiement est tellement progressif que l'auditeur est convaincu dans sa passivité comme la meilleure réaction à observer. C'est là que la beauté des chansons prend le plus de poid.
Pour avoir du succès, en somme, il faut sans doute que cette démarche soit minimisée au profit d'une séduction de l'égo. "Cette musique est faite pour moi, je la réclamais" dira l'auditeur conforté. The Ropers signe des chansons avec une envie ingénue d'écrire de parfaites pop-songs, non pas pour satisfaire qui que ce soit, mais pour la pop-songs elle-même. Et c'est cette mal-assurance qui fait qu'au final, les gens vont éprouver du mal à s'y reconnaître. Du fait d'une absence d'évidence, de facilité dans la démarche, dans une séduction grand public, ils se sentiront comme étrangers.
Tout y est pourtant : des guitares bouillonnantes, une concision du format, des chants délicieux, mais malgré tout, ce son trop anglais, cette humeur maladroite, ces bouffées vers l'avant mal maîtrisées, empêchent d'ériger cet album au top de ce le consensus peut exiger.
Seuls quelques fans éperdus vont adorer cette série de chansons magnifiques de charme. A croire qu'il ne sera réservé qu'aux esprits vagabonds, prêt à s'abaisser, à plier genoux, devant la musique, lorsqu'elle celle-ci arrive à allier vigueur et sensibilité. Ceux-là feront de "All the time" un trésor bien caché, probablement une des meilleures parution jamais sortis par le label Slumberland, quant aux autres, ils passeront à côté tout simplement.

24 décembre 2009

Fiche artiste de Swirlies


Swirlies

Au cours d’une carrière mouvementée qui les aura vu changer de membres à plusieurs reprises, le groupe sortira quatre albums sur le label Taang! ainsi que bon nombre de singles. De cette salade de musiciens, quittant tous le navire au fur et à mesure pour monter d’autres projets, il restera tout de même un goût certain pour une musique expérimentale et noisy.
Anciennement groupe de reprise des Go-Go’s, appelé Rasberry Bang, la première mouture du groupe se forme à Boston, en 1990, avec le guitariste (aussi chanteur) Damon Tuntunjian, la chanteuse (également guitariste) Seana Carmody, le bassiste Andy Bernick, et le batteur Ben Drucker
Ils sortiront tout d’abord une collection de six titres, nommée EP Swirlies Number One, paraitront un single sur le célèbre label Slumberland, avant de signer sur la structure locale Taang! Records, et de paraître un maxi et un album, en 1993, où le groupe inclura une esthétique lo-fi à sa dream-pop, musique que le groupe qualifiera lui-même de « sneakyflute music ». A chaque concert, le public n’attendait plus que le moment où le matériel allait être détérioré à force de distorsions, notamment celles de la guitare de Damon.
Mais c’est avant tout par ses frasques que le groupe se fait remarquer. Destructions de chambre d’hôtel, de voitures de location, signatures de contrats avec des gens peu recommandables et qu’ils connaissaient à peine, et ce, jusqu’à ce que l’image de « groupe à problème » leur colle à la peau. Voyant que le groupe n’est qu’un moyen irrévercible de s’écrouler financièrement, certains membres finiront par quitter le navire.
Tout d’abord ce sont Ben Drucker et Seana Carmody (partie pour former son propre groupe Syrup USA), en 1995, remplacés par Christina Files et le batteur Anthony DeLuca, ce qui permettra d’enregistrer l’année suivante un deuxième album, avec plus de clavier mais toujours le même esprit. Puis c’est au tour de Anthony DeLuca de partir, remplacé par Adam Pierce, après que le groupe ait tourné sous forme de trio assisté d’une boite à rythme. En 1997, il sera suivi par Christina Files. Leur musique se tourne de plus en plus vers un mélange de rock et d’électronique, et après d’autres départs, le groupe perd sa signature sur le label Taang! Records.
Mais ce ne sont pas ces accros qui arrêteront Damon Tuntunjian et Andy Bernick, les seuls rescapés originels, et les Swirlies, avec l’adjonction de Rob Faxo, et de bien d’autres qui vont et viennent au sein du groupe, poursuivent la parution de singles et de mini-albums sur leur propre label et sur Bubblecore Records, allant même jusqu’à faire une tournée commune avec le groupe Lilys.

Discographie :

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What to do about them

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Blonder Tongue Audio Baton

Swirlies : What to do about them


What to do about them de Swirlies

Sortie : 1992
Produit par Swirlies
Label : Taang!

Ce groupe se moque vraiment du monde : c'est le bordel, le vrai bordel partout, un maelstrom de larsens à tous les étages, en multi-couches, jusqu'à gavage, associé à des distorsions qui font mal, des cris, des bourdonnements incessant.
Mais au milieu de tout ça, un équilibre précaire, hyper hyper fragile se fait malgré tout, grâce à des chants féminins et masculins d'une nonchalance et d'une absence adorables, instaurant des mélodies imparables alors que tout autour c'est le fracas.
Nerveux, torturé, tranchant, ça prend aux tripes, que ce soit sur "Don't Understand" ou l'extraordinnaire "Tall Ships", car en réalité, sous les couches de guitares, c'est sans cesse changeant, une accélération fulgurante, un ralentissement, une cadence plus punk ou plus groovy, une pause lo-fi groovy, des sons riches et pourtant crades, des chants variés, entre déconfiture et grâce, comme on n'en avait plus entendu depuis le "Isn't Anything" de My Bloody Valentine ("Sarah Sitting" est soit un clin d'oeil, soit un plagiat), un groove intelligent mené par une batterie complètement folle et une basse rusée et maligne.
Cela reste malgré tout un premier EP expérimental, qui regroupe les tout premiers enregistrements faits maison du groupe, et il subsiste des intermèdes bizarres, accalmies à la guitare sèche, sous produites et recouvertes de larsen. Cependant on peut noter qu'au cours de "Chris R", rempli de douceur, la partition fait rêver, tandis que sur "Upstairs", le rythme emballant fait vriller la tête, synthèse de tension, d'énergie et de folie.
Ces mélodies déglingées sont structurées à la va-vite par ce shoegaze presque noise, presque free, aux guitares mordantes et aux changements de structure, voire pur moment d'improvisation. Cela demande encore à être canalisé mais tout est déjà dit : toute limite est là pour être dépassée.

22 décembre 2009

Fiche artiste de Toyen



Toyen

Bien qu'ayant démarré officiellement en 1989, peu de temps après la Révolution de Prague, Toyen était particulièrement attendu, tant par la presse que par une frange importante de la jeunesse estudiantine, car ses membres faisaient auparavant parti du groupe légendaire Letadlo, réputé pour avoir été censuré à de maintes reprises par le régime communiste.
A la base : Petr Chromosky à la guitare et au chant, Ivo Heger, le guitariste qui écrira la majorité des chansons, Petr Vaclavek, le bassiste qui écrira quant à lui toutes les paroles et Jimi Simecek, à la batterie, leader du groupe.
Le miracle de Toyen (dont le nom fait écho à celui choisi par la célèbre peintre suréaliste tchèque, Marie Cerminova) est d'avoir eu un temps d'avance à chaque fois sur ses contemporains. Ce sont eux qui les premiers vont dénicher dans les disquaires, à la sauvette, sous le manteau parfois, des vinyls de formations indépendantes, Echo and the Bunnymen, New Order, Ride, Jesus and Mary Chain, The Smiths, qui oseront chanter à la fois dans leur langue natale et en anglais, qui pratiqueront une musique innovante pour la scène tchèque, low-tempo, mélancolique, teinté de new-wave, comme sur leur premier maxi "Following the disappeared railroads", en 1991, qui se hisseront au sommet des charts tchèque, une première pour un groupe alternatif, et qui se feront remarqués par les chaînes de télé américaine (c'est Scott Murphy, superviseur de la chaîne ABC, qui prendra le groupe sous son aile après avoir vu quelques concerts dans les pubs de Prague) à tel point qu'on leur proposera une tournée dont le point d'orgue fut certainement une session au célèbre BCBG's, le club de New-York.
Le groupe voit alors sa carrière décoller avec une signature sur une division de Sony Records, un album, "Last Free Swans!" en 1992, beaucoup plus dur et lourd, produit par Colin Stuart, qui fera rentrer Toyen de plein pied dans la vague shoegaze du pays, une nomination aux Grammys local, des concerts en Angleterre, et enfin une reconnaissance de la part de MTV Londres, où durant la célèbre émission 120 minutes, Toyen aura le droit à un portrait, avec des extraits de live et un clip vidéo, réalisé par David Ondricek, ami du groupe, et futur réalisateur du film culte Septej.
C'est lorsque le groupe est au top que Ivo Heger décide de partir se consacrer à un autre projet, The Way. C'est un coup dur, car malgré le remplacement par Jiri Krivka, le groupe pert de son identité d'antant. Pourtant en 1993, Toyen signe sur BMG et prépare un deuxième album avec Jan Muchow, le leader de Ecstasy of Saint Theresa. Il sera même invité par Depeche Mode pour faire leur première partie. Alors qu'on pourrait croire à la consécration, Jiri quitte lui aussi le groupe, en pleine tournée aux Etats-Unis, qui avait été organisée de nouveau par Scott Murphy, et c'est le glas du groupe.
En 1997, le troisième et dernier album, "Ia Orana", dont le style revient à celui des débuts, est publié, produit par Ivo Heger, l'ex-guitariste, accompagné d'un documentaire tourné par David Ondricek qui paraitra à la télé tchèque uniquement, afin de sceller définitivement l'histoire de ce groupe ô combien fondamental pour l'histoire du rock indépendant en République Tchèque.

20 décembre 2009

Fiche artiste de Here



Here

Au moment de l’enregistrement de « Entre deux soleils », ce n’est plus un groupe, mais un véritable collectif, un orchestre, une communauté de musiciens tchèques, mélangeant au cours de longs poèmes abscons, flûte, harpe, violons, xylophone, saxophones, trompettes, clavier et percussions.
Depuis, la troupe emmenée par la chanteuse française Valérie Chauvey, pratique une musique proche du jazz, du trip hop, de l’electro, en publiant des albums, sur le label Escape, filiale d’EMI, depuis 1996, et toujours aidé du fidèle Jan P Muchow (leader de Ecstasy of Saint Theresa), devenant une référence du low-tempo langoureux en République Tchèque.
L’histoire a commencé pourtant un peu avant, en 1990, à Prague, quelques temps après la Révolution de Velours, au moment où de jeunes musiciens allaient tomber sur des disques de My Bloody Valentine, The Boo Radleys ou Ride. A l’époque, Valérie ne faisait pas encore partie du groupe. Celui-ci était formé de Martin Pecka à la batterie, Pavel Koutny à la basse, Tomas Luska et Znedeck Marek aux guitares, et bien-sûr Michaela Klímková au chant, elle qui allait soutenir de sa voix angélique, le shoegaze nerveux et bouillonnant du premier album, « Swirl » en 1993, et produit par l’inévitable Colin Stuart, qui aura été décidément déterminant pour l’éclosion de la scène shoegaze tchèque.
Peu de temps après, John Peel les invitera à participer à ses sessions sur la BBC, regroupées par Alison Records sur l’album « Sikusaq » deux ans plus tard. Sortie qui scelle la première époque du groupe, avant l’arrivée de Valérie et le glissement progressif vers l’avant-garde.

Discographie :

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Here EP

- Swirl

- Entre deux soleils

18 décembre 2009

Here : Here EP



Here EP de Here

Sortie : 1993
Produit par Colin Stuart
Label : Indies Records

Avec Here, on a l’impression d’être écrasé par la majesté. Les guitares ont beau être ultra ultra lourdes, recouvrant presque totalement les chants apprêtées et angéliques, il reste malgré tout toujours de la place pour un lyrisme enchanteur qui explose en pleine figure au moment où les saturations s’emballent.
C’est puissant, rapide, emballé, furieux par moment, on comprend plus rien aux paroles, mais un vent de fraîcheur, de nouveauté emballe le tout et procure mille sensations merveilleuses. Le rock dans son essence la plus rudimentaire ! On est secoué dans tous les sens (le nerveux « Scars in Day » ou le très commun « Shaking Out ») mais on en redemande encore, car à chaque fois le rythme effréné nous emmène plus loin, plus haut, dans la lumière et une éclatante envie d’en découdre.
L’arrivée des saturations sur le très dansant et rêveur « Stand » (avec son petit côté madchester qui n’est pas pour déplaire) est vécu comme une libération, un exutoire, capable de transporter cette ambiance volage, volatile et volubile vers des sommets magiques.
Cette coulée pesante mais merveilleuse, qui coule et qui parfois glisse sur le diamant, sert d’écrin basaltique à la douce voix de Katerina, qui joue d’élégance et de féminité, s’appuie sur des gerbes de guitares pour mieux se déployer, se fait toute douce vers la fin, s’amuse avec le mid-tempo, avant de s’éclipser devant une accélération ébouriffante qui conclue ce « For my star » d’anthologie.
Avec ce tout premier single, Here s’inscrit en droite ligne dans le courant shoegaze, sans surprendre, mais en insufflant une énergie sans pareille, qui place le groupe comme un des précurseurs fondamentaux de la scène shoegaze tchèque.

Toyen : Last Free Swans !


Last Free Swans ! de Toyen

Sortie : 1992
Produit par Colin Stuart
Label : Bonton Music

Quelqu’un a dit un jour : « les années 90 semblent plus éloignées de nous que les années 60 ». Et ça parait tellement vrai lorsqu’on constate que la majorité des groupes indépendants de cette époque sont tombés dans l’oubli. C’est une grande erreur car durant ces années-là, ils furent nombreux à signer de véritables tubes à peine sortis du magasin de location de guitares.
Aussi, il est à la fois tout à fait logique et imparablement injuste que Toyen, formation tchèque, figure parmi les inconnus de la scène des nineties. Figure incourtounable et tutélaire en son pays, Toyen n’évoque rien dans le reste du monde. Quel dommage !
Car avec Last Free Swans !, en 1992, Toyen mérite le détour et se présente comme un des trésors cachés de la scène indie pop et shoegaze.
Simples, entraînants, tourbillonnants, hautement mélodiques, les titres (on peut citer « The Flower Inside », « Don’t turn away » ou encore « Freight Train ») charment d'entrée de jeu, sans se compliquer et en misant sur la mise en relief de refrains impeccables. Les guitares se mélangent énergiquement pour composer des ambiances dynamiques et saturées, sur lesquelles vient se poser la voix claire et forte de Petr Chromovsky. On retrouve cette fausse classe, mélange de timidité et de morgue qui faisait l'attrait de cette époque intemporelle.
La seule exception est peut-être cette guitare métallique tremblante, accompagnant la voix grave et lyrique sur « Perfect Person », le tout parsemé de distorsions fantomatiques, qui glisse vers un flou artistique plus assombri.
Toyen fait preuve également d’un incroyable don d’écriture avec des chansons au tempo plus catchy et à la production plus éclatante, signé Colin Stuart, qui une fois encore aura tant fait pour la scène tchèque.
C’est un goût pour la magie et l’évasion qui pousse le groupe à se risquer à de superbes ballades comme l’extraordinaire « Last Free Swans ! », joyaux shoegaze méconnu, qui s’ouvre sur une intro arabisante, s’immerge dans la féerie et la douceur avec sa guitare sèche, avant d’être zébré par des guitares électriques, ou encore le final « I am rolling », avec une ambiance entre piano-bar et dream-pop.
On retiendra tout de même, pour finir, le génial « Puppet Show », où tout y est, tout est dit, superbe titre accrocheur, qui se permet de n’avoir rien à envier aux autres tubes de l’époque.

17 décembre 2009

Ride : Ride EP



Ride EP de Ride

Sortie : 1990
Produit par Alan Moulder
Label : Creation Records

Lorsqu’on est jeune, on peut tout se permettre, et finalement les choses paraissent simples. Il suffit de prendre une guitare et en avant. C’est ce qu’on fait les quatre gamins d’Oxford. Exactement ça.
Faire cracher les amplis, user des pédales steel à fond, produire un son noisy à déchirer les oreilles : c’est si commun et si jouissif ! D’autant que ce premier essai se dote de quelques approximations, tant dans la production que dans le chant ou le jeu (par exemple sur "All I can see"), qui confèrent beaucoup de charme aux chansons, et ne rajoutent finalement que plus d’enchantement à cette défonce musicale.
C’est un premier single et c’est déjà un coup de maître ! Ils sont peu nombreux ces groupes à avoir réussi du premier coup. Comme quelques uns avant eux (mais ils se comptent sur les doigts de la main), ils utilisent un son pourri jusqu’à la moelle, des distorsions à n’en plus finir, un rythme dur à la batterie, mais à cela s’ajoute un côté merveilleux et irrésistible. Quelque chose d’indéfinissable et qui font de Ride un groupe chouchou et adulé comme jamais : un talent innée pour les mélodies évanescentes.
C’est un brûlot mais c’est aussi un single qui enchante, qui adoucit, qui fait rêver.
Ce n’est pas l’intro presque indus de l’extraordinaire et indolent « Close my eyes » qui va faire changer les choses, car derrière les sirènes de guitares, il y a ce chant reposé, cette digression magique de fin et cette nonchalance adorable.
On aura beau dire, « Chelsea Girl » restera comme une hymne, une ode à la jeunesse, livrée à vive allure, sans prendre le temps de réfléchir, sans prendre le temps de réfréner les distorsions, en scandant à la manière d’enfant de cœur des paroles naïves qui resteront dans les annales de la pop musique. Quant à « Drive me Blind » et son intro tout droit sorti d’un rêve enchanteur, avant qu’une chape de guitares lourdes ne viennent recouvrir le tout, est un véritable miracle de fraîcheur et de nouveauté.
Il fallait ça.
L’Angleterre attendait tant d’un groupe comme ça : reprendre les codes du rock, s’en servir, les détourner pour en faire un moyen particulièrement bruyant de déclarer à quel point on aime la douceur.

Ride : Play EP



Play EP de Ride

Sortie : 1990
Produit par Alan Moulder
Label : Creation Records

Au pays de Syd Rotten, au pays de la révolte sociale, du crachat punk et du vomi, voilà que déboulent quatre garçons qui osent faire de la pop et chanter en faisant des « aaaaaah » mielleux. Comme sur « Like a daydream », joué à cent à l’heure avec un rythme infernal à la batterie, des tambourins qui cognent frénétiquement, des guitares qui s’entrelacent, et pourtant ces voix douces, doublées de vocalises ouatées.
Des comme eux à jouer aussi fort, il y en a eu quelques-uns, la différence, c’est que les gamins d’Oxford n’ont jamais voulu être sur le devant de la scène, pour eux, tout ce remue-ménage, c’est pour se cacher derrière par timidité. De grands adolescents timides et défoncés qui prennent les commandes, ça donne un n’importe quoi qui a un côté presque angélique.
Mais ces garçons sont loin d’être angéliques, comme en témoigne « Silver », blues psychédélique, qui rappelle The Telescopes ou Spacemen 3, complètement massacré et passé au mixer. La production est particulièrement minable, l’instrumentation ou le jeu approximatif, mais ces défauts de jeunesse ont énormément de charme.
C’est l’urgence qui prédomine sur « Furthest Sense », comme si le monde allait exploser et qu’il fallait se dépêcher. Le chant hésitant et extrêmement doux de Mark Gardener s’envole et se drape de suavité timide au beau milieu de tambourins qui claquent, de caisses martelées et de guitares triturées, souvent trop et qui dérapent du coup facilement. « It’s time for a change, I’m not asking, I’m telling you », l’annonce est là, la jeunesse prend le pouvoir. « I’m watching, I’m listenning, but to touch seems the furthest sense away”, tout est dit ici, on est dans l’action, dans l’expression d’une passion exacerbée mais qui ne va pouvoir passer que par l’honnêteté. Le reste, ce n’est pas fiable, notamment la représentation. Contradictoire avec la démarche du rock, sensé mettre en avant une posture et un son, ce crédo va pousser les membres de Ride à construire un son le plus opaque possible, le plus dur, le plus lourd, le plus chargé, en accumulant les instruments, en créant un mur, comme sur le vif et tourbillonnant « Perfect Time », où à force de triturations électriques, de suspension ralentie et brouillée, de reprise à la vitesse de la lumière, on arriverait presque à pouvoir toucher du doigt leur musique.
Derrière tout ça, il y a comme une sorte d’angoisse, une angoisse de ne pas exister si la musique produite n’est pas assez forte, assez bruyante.

Ride : Fall EP



Fall EP de Ride

Sortie : 1990
Produit par Alan Moulder
Label : Creation Records

Certes, les deux premiers essais, aux pochettes déjà cultes, avaient fait d’eux les « darlings » de la presse musicale en Angleterre, sans pour autant que les ventes décollent, mais avec ce single là, ils dépassent complètement les attentes.
Avec ce single là, et sa photo de pingouins absolument géniale (rien que pour ça ce single est une référence), Ride se place au dessus, brûle les étapes, et va bien au-delà des espérances.
La progression est si fulgurante en un an que Ride a réussi à sauter une marche que des milliers de groupe arrivent à peine à dépasser au cours de toute leur carrière. Chansons prodiges, chansons tourbillonnantes, chansons magiques sortis des plus beaux rêves de tout amateur de rock, cet EP est un recueil de jeunesse et de morgue.
Immédiatement enchanteur, « Here and now » possède ce charme divin, cet harmonica envoûtant, ce rythme qui défonce tout sur son passage, ce nuage saturé en arrière fond, qui laisse pantois : on abandonne affaire courante et on plie face à cette démonstration. C’est joué sans calcul, sans retenue, et pourtant ce n’est que de la beauté brute, du raffinement, le tout avec une nonchalance sans pareille. Faut-il rappeler qu’il ne s’agit que de gamins ? Des gamins timides mais suffisamment effrontés pour oser jouer en faisant un tel tohu-bohu.
Il se dégage de ce maxi un incroyable sentiment de puissance, comme si c’était la jeunesse qui prenait le pouvoir, une puissance lumineuse, rayonnante, qui dévastait tout sur son passage, à l’instar du frondeur « Taste », qui ose avec culot ne démarrer qu’avec des « aaaaaaaaaaaaaaah » savoureux et incroyablement doux, une puissance qui ne fait que s’accumuler, malgré les moments plus calmes où les arpèges viennent s’immiscer, mais ce n’est que pour mieux repartir vers l’avant, car la jeunesse, c’est ça, c’est partir vers l’avant sans sourciller, sans se poser plus de questions, en se laissant aller, et ne réfrénant rien.
Ce n’est pas pour autant que tout est occulté, qu’on court à l’aveugle, c’est la passion qui est le moteur de tout, et en terme de passion, il y a la recherche de l’évasion, cette envie de se cacher de la réalité.
D’un psychédélisme lancinant, légèrement inquiétant et parsemé de drones bourdonnant, le long et traînard « Nowhere », avec son ambiance de vieux western, diffuse un parfum somnifère, délicieux pour s’abandonner, être subjugué par ces vagues de distorsions qui s’accumulent, jusqu’à partir très loin et être bercé par le bruit de la mer et des mouettes.
Mais le morceau culte bien évidemment, celui où Ride démontre toute sa force, c’est « Dreams Burn Down », considéré souvent à juste titre comme le meilleur de leur carrière, un titre époustouflant de beauté et de maîtrise, au cours duquel les saturations, la batterie, les arpèges, tout est contrôlé à la perfection. Tout ceci se conjugue, les guitares qui pleuvent comme des gouttelettes féeriques, les caisses qui sont tapés avec dureté mais retenue, le chant qui se fait soufflé, sur-lyrique, ample et moelleux, le ton à la fois désabusé et d’une tendresse absolue, les orages de saturations qui viennent par intermittences mais qui ne détruisent rien et laisse tout sur place, tout ceci pour démultiplier le degré émotionnel de ce morceau culte et éternel. Tout ceci pour épater à jamais.
Tout ceci surtout pour montrer, si besoin était, que l’appréhension, la maladresse, l’innocence adolescente, pouvaient aussi émouvoir avec une assurance et un aplomb incroyables.

16 décembre 2009

Fiche artiste de Deardarkhead


Deardarkhead

Parfois lorsque les galères s’accumulent et qu’il est difficile de se faire connaître, monter son propre label est un bon moyen pour se diffuser. C’est ce qu’ont fait les membres de Deardarkhead pour sortir leurs cassettes démos, « Greeting from the infernal village » en 1988 puis « Spiral Dawn and Away » en 1991, tout en écumant les salles de concerts.
Il faut dire que ce n’est pas forcément évident lorsqu’on habite Atlantic City dans le New-Jersey et qu’on lorgne plus du côté du shoegaze anglais que du rock traditionnel américain. Alors dès leur formation en 1988, le guitariste Kevin Harrington, le batteur Robert Weiss et le bassiste mais aussi chanteur Micheal Amper, se choisissent un nom de groupe tiré d’un poeme irlandais et en trouve un autre, Fertile Crescent Records, un prétexte pour sortir leurs démos.
Pourtant, après quelques galères et quelques tournées, ils arrivent à sortir et diffuser deux singles, qui leur permettent de se distinguer, de coucher sur CD, leur style particulier, entre évanescence shoegaze et froideur issue de la dream-pop, et d’être parmi les pionniers du mouvement aux Etats-Unis.
Il était donc tout à fait normal, malgré un hiatus de quelques années, de les retrouver figurant sur la compilation “Spashed with many a speck”, eux qui ont été les instigateurs de cette scène dont les nombreux autres groupes partagent aussi la play-list de ce double CD culte, comme Faith and Disease, The Von Trapps, ou The Sunflower Conspiracy.
Malheureusement, leur premier album, « Unlock the valves of feeling », pourtant un trésor caché, paraît près de dix ans après leur formation, sera à peine remarqué et sera par la force des choses, le dernier signe d’activité du groupe…

Discographie :

- Melt away too soon EP

- Ultraviolet EP

- Unlock the valves of feeling

14 décembre 2009

Deardarkhead : Melt away too soon EP



Melt away too soon EP de Deardarkhead

Sortie : 1992
Produit par Deardarkhead
Label : Fertile Crescent

En poussant la sophistication jusqu’au bout, avec une rythmique carrée, une ambiance de chambre froide, évoquant la cold-wave de Cure ou de Cocteau Twins, des guitares lunaires, répétitives et gorgées d’échos, des voix en retrait émotionnellement mais éminemment soignées et suaves, des nuages saturées qui font pourtant un effet très propres sur eux, Deardarkhead arrive à supprimer toute tension liée au rock.
Malgré les distorsions incessantes du superbe « Surf’s up » ou les éclats de guitares et de cymbales (« Oceanside ») survenant après une langueur entre jazz et cold-wave, on arrive au contraire à un hébétement dérangeant, car sans rancœur, ni frustration, sorte de flottaison émotionnelle au sein d’une chimère esthétique, à la fois riche, luxueuse mais aseptisée de désirs vils et bas, typiquement humain en somme. Ici, c’est le royaume des rêves, des suppressions, pour un couronnement de la poésie romantique.
Cela n’empêche pas le ton de demeurer extrêmement vif, brouillé et chargé, de manière à insister sur la charge de beauté que ces premiers titres comportent. Derrière les couches de saturations de « Enough » se cache une immense beauté, un solo magique et sirupeux, une batterie répétitive mais souple et un chant tout à la fois affligé et léger.
Mis à mal par le chamboulement du monde, les membres de Deardarkhead transposent le tout pour un chamboulement du merveilleux, au sein duquel l’être n’a plus de prise, car il s’efface, se met en retrait et se plie aux lois de la beauté romantique, éminemment supérieure.

Deardarkhead : Ultraviolet EP


Ultraviolet EP de Deardarkhead

Sortie : 1993
Produit par Deardarkhead
Label : Fertile Crescent

Ça démarre tambour battant avec un orage saturé et un rythme roulant et frénétique, et pourtant le lyrisme le plus calculé vient s’immiscer avec un chant divin et une ambiance luxueuse. « Just for you » ouvre ce maxi de six titres en projetant de manière ostentatoire le style de Deardarkhead : un grand détachement maniéré devant l’accélération des choses.
Le tempo à la fois glacial et funky de « Strobelight » emmène l’auditeur dans un monde froid qui s’emporterait, bougerait sans cesse, vivoterait dans une sorte de chimère de papier glacé.
Les guitares tranchantes et cosmiques s’associent à une basse typée années 80 et une batterie robotiques dans le but de dépeindre un univers totalement artificiel, dans lequel les membres de Deardarkhead se laissent aller à leur pulsion. Car le son reste malgré tout très enlevé.
Même le chant, soufflé et apprêté, se voit ôté de son caractère sensible pour se faire au contraire doucereux et dépourvu de fébrilité. Sur « Invisible », au refrain enchanteur, ou le lent et suave « Little Marinara », plus rien de rock engagé, mais au contraire l’état extatique d’un maniérisme luxueux et irréel.
Ce merveilleux à température zéro se retrouvera sur l’instrumental « June 28th » qui évoque tant les drapées de soie de Cocteau Twins.
Deardarkhead est un groupe à (re)découvrir pour ses tendances à la fuite et la recherche du beau dans l’inexistant.