
Une révolution esthétique
En mémoire à Mike Freeman
C’est l’histoire d’un musicien américain complètement inconnu, d’un producteur émigré à Prague, d’un DJ de bar, d’une radio indépendante, de John Peel, d’un film pour adolescent et de la chute du régime communiste.
La scène tchèque tourne autour d’un seul homme, Colin Stuart, qui a enregistré quasiment tous les groupes shoegaze du pays, et pourtant l’histoire ne débute pas forcément avec lui, ni en Europe d’ailleurs, mais plutôt un peu plus tôt, en Californie, avec un dénommé Mike Freeman, guitariste de son état et officiellement étudiant.
Que l’éclosion de cette scène ait démarré de l’autre côté de l’Atlantique est un incroyable concours de circonstance, toujours est-il que cela ne fait que contribuer à la légende, en mélangeant les petites histoires avec les grandes.
A l’époque, Mike Freeman avait commencé à jouer avec son ami de longue date, Tim Rudek, à Laguna Beach. Ils avaient d’abord enregistré les compositions de Mike sous forme de duo.
Plus tard, ils ont été rejoints par un autre guitariste, Jeff Bayliss, et par Paul Scott à la batterie. Cette première mouture, rassemblée à l’été 1990, a formé le noyau dur de Colorfactory.
Tony Ozuna, un petit DJ qui faisait office dans un bar à Prague, et témoin privilégié de la scène indépendante tchèque, raconte les débuts du groupe Colorfactory : « La première fois que j’en ai entendu parler, c’était en 1991 lorsque mon ami de la fac de Californie, Tim Rudek m’a envoyé une démo de son nouveau groupe. A ce moment là, j’étais déjà à Prague et je travaillais comme DJ dans un petit bar alors il devait se figurer que je passerai sa chanson. Des harmonies très pop, des guitares saturées et un songwriting particulièrement accrocheur, voilà ce qui se dégageait de la cassette, et quelques unes des chansons auraient pu être des hits. D’ailleurs lorsque j’ai réussi à convaincre le barman de passer la démo, quelques personnes ont demandé de qui il s’agissait, mais le pauvre ne pouvait que hausser les épaules ; encore un groupe inconnu venu des USA. »

Peu de temps après, un nouveau membre allait changer la donne : Paul Scott présente au groupe un ami de Londres, Colin Stuart, qui va très vite convenir aux attentes du groupe, de part ses connaissances en matière de production et ses relations. Mais l’espoir est de courte durée, puisque bien vite l’ambiance se détériore jusqu’à ce que le groupe se sépare, comme en témoigne une lettre de Tim Rudek écrite à Tony Ozuna : « Je commence à paniquer à l’idée d’une séparation du groupe. Au départ, c’était trop marrant de se consacrer exclusivement à la musique, mais qu’il n’y ait pas de malentendu, je prends toujours autant de plaisir à jouer de la basse, et je n’ai pas l’intention de quitter le groupe, c’est juste que l’ambiance craint un max. »
L’entrée dans la drogue de leur batteur Paul Scott allait finir d’achever l’existence du groupe, Mike et Tim ayant pris la décision de mettre fin à l’aventure, à la suite de concerts désastreux. De tous les musiciens compris initialement dans le groupe, seul Colin Stuart a continué à travailler dans le rock, en tant que guitariste et producteur.
Après avoir émigré en Tchécoslovaquie, il commence à travailler avec Jan P Muchow, du groupe Ecstasy of Saint Theresa, avec qui il enregistre leur premier album en 1992. Cette association allait se révéler déterminante pour la suite. En effet la formation de Jan P Muchow allait par la force des choses devenir le groupe le plus représentatif de la scène tchèque et devenir le porte-drapeau de toute une génération.
C’était l’époque où la Tchécoslovaquie (les deux pays n’étaient pas encore indépendants) venait d’assister à la chute du Régime Communiste. En 1989, les étudiants allaient bouleverser le régime en place en participant à diverses manifestations sociales, toutes pacifiques. Ces déplacements dans la plupart des grandes villes (d’abord Bratislava puis Prague), malgré le risque encourus (exclusion de l’université), permirent à la population d’établir un contre-pouvoir et de revendiquer des libertés nouvelles ; on se souvient notamment de la fameuse pétition en faveur de la liberté de religion lancée par Augustin Navatel.
Une des premières manifestations, le 17 novembre 1989, fut violement réprimée par le gouvernement, ce qui engendra toute une série de réactions dans tout le pays durant près d’un mois. Parallèlement à la commémoration du cinquantenaire de l’interdiction des universités par les nazis, la tension allait en grandissant. Mais jamais ne déborda dans la violence ; au contraire, il s’agissait essentiellement de marches
commémoratives et de rassemblement dans des lieux publiques. Seulement il faut se souvenir que cela était purement interdit sous l’égide communiste. Les étudiants allaient ensuite imposer des marques de contestations, rivalisant d’ingéniosité pour paraître anodines tout en étant subversives. Les nombreuses photos de journalistes imposèrent ainsi dans les mémoires collectives bon nombre de symboles qui allaient rester cultes : le V de la victoire avec la main, les rubans bleu-blanc-rouge, les pantalons trop courts de Vaclav Hazel, l’écrivain icône du mouvement et bien sûr les nombreuses bougies et fleurs déposées sur les monuments. Ce dernier geste semble commun de nos jours mais à l’époque ces produits étaient très chers, luxueux et donc considérés comme non-conformes à l’idéologie du Parti.
Le nombre de manifestants pacifiques grimpa jusqu’à 500 000. Sous l’effet du mouvement, le parti communiste prit le pas de ses voisins européens et abolit l’article de la constitution prévoyant la main mise du parti sur le pouvoir. Ces événements sociaux, essentiellement liés aux étudiants, qu’on appela par la suite Révolution de Velours, en référence au peu de sang versé (ce qui est suffisamment rare pour le souligner), allait conduire à le démission des principaux dirigeants communistes du pays.
La première conséquence de cette Révolution de Velours allait être la mise en place, en 1990, du premier gouvernement non communiste depuis près de quarante ans. La deuxième allait être un incroyable engouement de la part de la jeunesse tchécoslovaque pour la nouveauté et tout ce qui était extérieur aux frontières. De nombreuses marques, inconnus jusqu’à alors, allaient devenir très populaires et des milliers de jeunes se ruèrent sur les films, livres et bien sûr vinyles, venus en imports.
C’est parmi cette vague nouvelle que Jan P Muchow et Irna Libowitz, décidèrent de monter un groupe, complètement fascinés par les formations qu’ils venaient tout juste de connaître : My Bloody Valentine, Cocteau Twins, Siouxsie and the Banshees, Dinosaur Jr, the Smiths, the Cure et tant d’autres. « A l’époque, rien que le fait de se retrouver au Café Slavia, entre amis, autour de bières et de ne faire rien d’autres que discuter musique, était déjà en soi extraordinaire », raconte aujourd’hui Jan.
Le duo se voit rejoindre par le bassiste Jan Gregar et le batteur Petr Wegner, avant de sortir leur premier single « Pigment » en 1991 : visuel agressif et psychédélique, titre grinçant dans un pays essentiellement catholique, le groupe fera parler de lui. Et c’est soutenu par Radio 1, une des premières radio libres de l’histoire de la Tchécoslovaquie, que le groupe commence à se faire un nom dans les milieux étudiants, de part ses guitares tourbillonnantes et hyper-saturées, et de part ses chants laconiques et duve
teux. Ecstasy allait représenter tout ce que la jeunesse du pays voulait être : un groupe hype et ouvert au monde anglo-saxons.
Le label Reflex leur propose alors de sortir un premier album. Aidé pour l’enregistrement par Colin Stuart, tout heureux de retrouver là des musiciens fascinés comme lui par le shoegaze, Ecstasy of Saint Theresa travaillera sur le son de manière à en sortir une incroyable mixture. A noter également à la production, Ivo Heger, qui ne fut pas pour rien lui aussi dans la scène shoegaze. Ce dernier, guitariste au sein des importants Toyen, faisait figure de pionnier et il contribua grandement aux échanges et aux influences réciproques entre les deux formations.
« Last Free Swan » de Toyen et « Sussurate » de EOST sortent tout deux en 1992, deviennent des albums étalons en matière de shoegaze et permettent aux groupes de s’exporter.
Car effectivement, à Londres, John Peel, le célèbre animateur de radio, tombe par hasard sur la musique de Ecstasy of Saint Theresa et pense là découvrir le nouveau My Bloody Valentine. Pendant une visite à Prague, il met un point d’honneur à vouloir rencontrer le groupe. Selon la légende, il réussit même à trouver la maison de Jan P Muchow mais se vit éconduire par sa mère, qui bien sûr n’avait jamais entendu parler d’un certain John Peel ! Heureusement après plusieurs coups de fils et de nombreux fax, EOST fut invité à venir participer aux fameuses sessions à la BBC. Après avoir tourné en boucle lors des émissions du soir, les chansons enregistrées à Londres finirent par donner naissance à un EP, « Fluidlance Centauri », sorti en 1993 et qui contribua à la renommé du groupe tchécoslovaque : en effet, ce dernier réussit la performance de se hisser jusqu’à la sixième place des charts indépendants. Un contrat avec Go ! Discs fut suivi dans la foulée.
A partir de là, Jan P Muchow commence à s’intéresser de plus en plus à la vague techno et ambient qui commençaient à déferler au pays. Ces nouvelles influences se retrouvent sur l’album suivant, « Free-D », aux chansons longues et évasives (entre sept et dix minutes), sur lequel figure John Moore (futur Black Box Recorder avec Luke Haines), toujours enregistré par Colin Stuart et produit par Guy Fixen. Mais le mariage et le départ en Angleterre de Irna Libowitz, ainsi que le rachat du label Go ! Discs suspendent pour un temps les activités du groupe. Jan P Muchow reviendra plus tard, accompagné d’une autre chanteuse, la divine Katarina Winterova.
Dans le même temps, et tandis que les deux pays se séparent en 1993, Colin Stuart produira bons nombres de
groupes locaux, comme Here, Sebastians ou les magnifiques mais trop méconnus The Naked Souls, prenant une part active à la nouvelle vague rock shoegaze issue de la révolution estudiantine. Preuve que le monde est petit, Jan Gregar de EOST participera à l’album des Sebatians et Ivo Heger en sera le producteur. En parlant d’ailleurs des Sebastians, certains des membres allaient contribuer à relancer l’histoire de la scène tchèque.
En effet, peu de temps après leur séparation, David Volenec et Stephan Tuma, expriment leur désir de réenregistrer les chansons de Colorfactory. Colin tente de se souvenir : « c’est étrange d’expliquer comment se projet est né. C’est juste arrivé par hasard sans que j’aie à provoquer quoique ce soit. Finalement ça se résume à une histoire de fans qui voulaient enregistrer les chansons uniquement parce qu’ils les aimaient. ».
Le groupe se réunit donc autour de Colin Stuart et de son ex-femme Iva, et comporte en plus Jan P Muchow et Irna Libowitz des Ecstasy of Saint Theresa, Jan Cechticky et Dusan Lipert des Sebastians (futur groupe Ohm Square), ainsi que Ivo Heger de Toyen, bref toute la scène shoegaze de l’époque en somme. Le résultat est tout à fait incongru : voici que les chansons écrites par Mike Freeman, un parfait inconnu américain en 1990, se retrouvent être joués par une pléiade de jeunes musiciens tchèques !
Là encore, c’est sans doute Tony Ozuna qui raconte cet épisode le mieux, lui qui allait transmettre la nouvelle à son vieil ami Tim Rudek, fondateur de Colorfactory, version 1.0 : « J’entendis parler à nouveau de Colorfactory en 1996, lorsque leur premier single fut diffusé sur Radio 1. Je réussi à me procurer la cassette promo et décidai de l’emmener dans mes bagages jusqu’en Californie pour la faire écouter à Tim. Je me souviendrais tout le temps de sa réaction. Au début, il fut plutôt enthousiaste, fier de reconnaître que « sa ligne de basse avait été respecté », mais après quelques verres de vodka-orange, il commença à grommeler : en effet, les arrangements épurées, les flûtes, la lenteur ambiante et les voix angéliques eurent tôt fait de le désappointer. Mais au fur à et à mesure, ce furent surtout ses souvenirs de lui cinq ans plus tôt qui le plongèrent dans une intense réflexion. »
Le single « It’s always you » fut édité par Monitor, une filiale d’EMI, mais il n’a jamais vraiment bénéficié d’une large diffusion, ni de promotion adéquate. En fait, la reconnaissance allait venir non pas de la radio
, mais d’un film. En effet, Septej (Whisper dans sa version anglaise), sorti en 1997, connu un relatif succès, mais plus intéressant encore fut sa BO : elle était quasiment entièrement composée de chansons de Colorfactory ! Le réalisateur David Ondrisek tomba sur les chansons de Colorfactory et décida de s’en servir pour illustrer ses propos. Septej n’est pas à proprement parlé un grand film mais c’est un film important. Il réussit à dépeindre parfaitement la jeunesse tchèque post-communisme, celle qui fut tant éprise d’expériences, d’ouvertures, de nouveautés et de provocation, une jeunesse androgyne, baba-cool et sortant jour et nuit. C’est comme si on découvrait Prague au travers des chansons de Colorfactory.
La popularité du film catapulta la formation obscure de Colin Stuart (dont certains membres avaient d’ailleurs joué dans le film) au sommet des charts. Le clip de « It’s always you » finit par tourner en boucle sur les télés. En plus de recevoir le Grammy Awards de la meilleure nouveauté tchèque, le prix du meilleur album par le magasine Pop & Rock, Colorfactory obtint le privilège d’ouvrir pour Sinead O’Connor et Erasure au Summer Festival de Prague.
Il aura fallu près de deux ans avant d’entendre parler à nouveau de Colorfactory, même si Colin Stuart se défend bien de parler de première séparation. « Colorfactory est plus un projet qu’un groupe, c’est en ce sens qu’on ne peut pas vraiment parler de dissolution ou de split ». En fait dès lors que Colin Stuart possède suffisamment l’envie de faire un concert ou d’enregistrer un album, il choisit de s’entourer de musiciens parmi ses plus proches amis. Sur le deuxième effort de Colorfactory, « Second Infinity », publié en 1999, Colin Stuart y a inséré de nouvelles chansons de Mike mais également ses propres compositions, plus proches de l’ambient et assez éloigné de l’esprit des débuts. A ce propos, Colin rétorque : « Tout ce que je fais c’est d’essayer d’écrire des chansons qui fournissent de bonnes ondes et qui permettent de transporter l’auditeur aussi loin qu’elles le peuvent. ».

Plus récemment le groupe s’est de nouveau rassemblé, accompagné d’autres musiciens, pour quelques concerts. Et Mike Freeman a même fini par débarquer en République Tchèque en compagnie de Paul Scott, pour retrouver leur vieil ami Colin Stuart, avant de faire ensemble quelques jams au sein du bar Scarlet O’Hara. Histoire de se rappeler aux bons souvenirs. Cette époque incroyable où toute une frange de la jeunesse s’était jetée à corps perdu dans la nouveauté, l’expérimental et le rock. Une décennie marquante pour une génération entière, désireuse de se vautrer dans l’évasion et le psychédélisme, afin d’abolir définitivement les barrières.
En 1997, autour d’un café, Colin dira : « si j’étais à la place de Mike, et si j’avais enregistré quelques chansons, avec quelques potes, sans rien poursuivre avec eux, pour finalement apprendre par hasard, que dans les rues de Prague, plus de cinq ans plus tard, les gens connaissent mes chansons, je pense que je serai très fier. »
Mike Freeman est décédé le 28 janvier 2009 et on se dit que c’est trop injuste.
En mémoire à Mike Freeman
C’est l’histoire d’un musicien américain complètement inconnu, d’un producteur émigré à Prague, d’un DJ de bar, d’une radio indépendante, de John Peel, d’un film pour adolescent et de la chute du régime communiste.
La scène tchèque tourne autour d’un seul homme, Colin Stuart, qui a enregistré quasiment tous les groupes shoegaze du pays, et pourtant l’histoire ne débute pas forcément avec lui, ni en Europe d’ailleurs, mais plutôt un peu plus tôt, en Californie, avec un dénommé Mike Freeman, guitariste de son état et officiellement étudiant.
Que l’éclosion de cette scène ait démarré de l’autre côté de l’Atlantique est un incroyable concours de circonstance, toujours est-il que cela ne fait que contribuer à la légende, en mélangeant les petites histoires avec les grandes.
A l’époque, Mike Freeman avait commencé à jouer avec son ami de longue date, Tim Rudek, à Laguna Beach. Ils avaient d’abord enregistré les compositions de Mike sous forme de duo.
Plus tard, ils ont été rejoints par un autre guitariste, Jeff Bayliss, et par Paul Scott à la batterie. Cette première mouture, rassemblée à l’été 1990, a formé le noyau dur de Colorfactory.
Tony Ozuna, un petit DJ qui faisait office dans un bar à Prague, et témoin privilégié de la scène indépendante tchèque, raconte les débuts du groupe Colorfactory : « La première fois que j’en ai entendu parler, c’était en 1991 lorsque mon ami de la fac de Californie, Tim Rudek m’a envoyé une démo de son nouveau groupe. A ce moment là, j’étais déjà à Prague et je travaillais comme DJ dans un petit bar alors il devait se figurer que je passerai sa chanson. Des harmonies très pop, des guitares saturées et un songwriting particulièrement accrocheur, voilà ce qui se dégageait de la cassette, et quelques unes des chansons auraient pu être des hits. D’ailleurs lorsque j’ai réussi à convaincre le barman de passer la démo, quelques personnes ont demandé de qui il s’agissait, mais le pauvre ne pouvait que hausser les épaules ; encore un groupe inconnu venu des USA. »

Peu de temps après, un nouveau membre allait changer la donne : Paul Scott présente au groupe un ami de Londres, Colin Stuart, qui va très vite convenir aux attentes du groupe, de part ses connaissances en matière de production et ses relations. Mais l’espoir est de courte durée, puisque bien vite l’ambiance se détériore jusqu’à ce que le groupe se sépare, comme en témoigne une lettre de Tim Rudek écrite à Tony Ozuna : « Je commence à paniquer à l’idée d’une séparation du groupe. Au départ, c’était trop marrant de se consacrer exclusivement à la musique, mais qu’il n’y ait pas de malentendu, je prends toujours autant de plaisir à jouer de la basse, et je n’ai pas l’intention de quitter le groupe, c’est juste que l’ambiance craint un max. »
L’entrée dans la drogue de leur batteur Paul Scott allait finir d’achever l’existence du groupe, Mike et Tim ayant pris la décision de mettre fin à l’aventure, à la suite de concerts désastreux. De tous les musiciens compris initialement dans le groupe, seul Colin Stuart a continué à travailler dans le rock, en tant que guitariste et producteur.
Après avoir émigré en Tchécoslovaquie, il commence à travailler avec Jan P Muchow, du groupe Ecstasy of Saint Theresa, avec qui il enregistre leur premier album en 1992. Cette association allait se révéler déterminante pour la suite. En effet la formation de Jan P Muchow allait par la force des choses devenir le groupe le plus représentatif de la scène tchèque et devenir le porte-drapeau de toute une génération.
C’était l’époque où la Tchécoslovaquie (les deux pays n’étaient pas encore indépendants) venait d’assister à la chute du Régime Communiste. En 1989, les étudiants allaient bouleverser le régime en place en participant à diverses manifestations sociales, toutes pacifiques. Ces déplacements dans la plupart des grandes villes (d’abord Bratislava puis Prague), malgré le risque encourus (exclusion de l’université), permirent à la population d’établir un contre-pouvoir et de revendiquer des libertés nouvelles ; on se souvient notamment de la fameuse pétition en faveur de la liberté de religion lancée par Augustin Navatel.
Une des premières manifestations, le 17 novembre 1989, fut violement réprimée par le gouvernement, ce qui engendra toute une série de réactions dans tout le pays durant près d’un mois. Parallèlement à la commémoration du cinquantenaire de l’interdiction des universités par les nazis, la tension allait en grandissant. Mais jamais ne déborda dans la violence ; au contraire, il s’agissait essentiellement de marches
commémoratives et de rassemblement dans des lieux publiques. Seulement il faut se souvenir que cela était purement interdit sous l’égide communiste. Les étudiants allaient ensuite imposer des marques de contestations, rivalisant d’ingéniosité pour paraître anodines tout en étant subversives. Les nombreuses photos de journalistes imposèrent ainsi dans les mémoires collectives bon nombre de symboles qui allaient rester cultes : le V de la victoire avec la main, les rubans bleu-blanc-rouge, les pantalons trop courts de Vaclav Hazel, l’écrivain icône du mouvement et bien sûr les nombreuses bougies et fleurs déposées sur les monuments. Ce dernier geste semble commun de nos jours mais à l’époque ces produits étaient très chers, luxueux et donc considérés comme non-conformes à l’idéologie du Parti.Le nombre de manifestants pacifiques grimpa jusqu’à 500 000. Sous l’effet du mouvement, le parti communiste prit le pas de ses voisins européens et abolit l’article de la constitution prévoyant la main mise du parti sur le pouvoir. Ces événements sociaux, essentiellement liés aux étudiants, qu’on appela par la suite Révolution de Velours, en référence au peu de sang versé (ce qui est suffisamment rare pour le souligner), allait conduire à le démission des principaux dirigeants communistes du pays.
La première conséquence de cette Révolution de Velours allait être la mise en place, en 1990, du premier gouvernement non communiste depuis près de quarante ans. La deuxième allait être un incroyable engouement de la part de la jeunesse tchécoslovaque pour la nouveauté et tout ce qui était extérieur aux frontières. De nombreuses marques, inconnus jusqu’à alors, allaient devenir très populaires et des milliers de jeunes se ruèrent sur les films, livres et bien sûr vinyles, venus en imports.
C’est parmi cette vague nouvelle que Jan P Muchow et Irna Libowitz, décidèrent de monter un groupe, complètement fascinés par les formations qu’ils venaient tout juste de connaître : My Bloody Valentine, Cocteau Twins, Siouxsie and the Banshees, Dinosaur Jr, the Smiths, the Cure et tant d’autres. « A l’époque, rien que le fait de se retrouver au Café Slavia, entre amis, autour de bières et de ne faire rien d’autres que discuter musique, était déjà en soi extraordinaire », raconte aujourd’hui Jan.
Le duo se voit rejoindre par le bassiste Jan Gregar et le batteur Petr Wegner, avant de sortir leur premier single « Pigment » en 1991 : visuel agressif et psychédélique, titre grinçant dans un pays essentiellement catholique, le groupe fera parler de lui. Et c’est soutenu par Radio 1, une des premières radio libres de l’histoire de la Tchécoslovaquie, que le groupe commence à se faire un nom dans les milieux étudiants, de part ses guitares tourbillonnantes et hyper-saturées, et de part ses chants laconiques et duve
teux. Ecstasy allait représenter tout ce que la jeunesse du pays voulait être : un groupe hype et ouvert au monde anglo-saxons.Le label Reflex leur propose alors de sortir un premier album. Aidé pour l’enregistrement par Colin Stuart, tout heureux de retrouver là des musiciens fascinés comme lui par le shoegaze, Ecstasy of Saint Theresa travaillera sur le son de manière à en sortir une incroyable mixture. A noter également à la production, Ivo Heger, qui ne fut pas pour rien lui aussi dans la scène shoegaze. Ce dernier, guitariste au sein des importants Toyen, faisait figure de pionnier et il contribua grandement aux échanges et aux influences réciproques entre les deux formations.
« Last Free Swan » de Toyen et « Sussurate » de EOST sortent tout deux en 1992, deviennent des albums étalons en matière de shoegaze et permettent aux groupes de s’exporter.
Car effectivement, à Londres, John Peel, le célèbre animateur de radio, tombe par hasard sur la musique de Ecstasy of Saint Theresa et pense là découvrir le nouveau My Bloody Valentine. Pendant une visite à Prague, il met un point d’honneur à vouloir rencontrer le groupe. Selon la légende, il réussit même à trouver la maison de Jan P Muchow mais se vit éconduire par sa mère, qui bien sûr n’avait jamais entendu parler d’un certain John Peel ! Heureusement après plusieurs coups de fils et de nombreux fax, EOST fut invité à venir participer aux fameuses sessions à la BBC. Après avoir tourné en boucle lors des émissions du soir, les chansons enregistrées à Londres finirent par donner naissance à un EP, « Fluidlance Centauri », sorti en 1993 et qui contribua à la renommé du groupe tchécoslovaque : en effet, ce dernier réussit la performance de se hisser jusqu’à la sixième place des charts indépendants. Un contrat avec Go ! Discs fut suivi dans la foulée.
A partir de là, Jan P Muchow commence à s’intéresser de plus en plus à la vague techno et ambient qui commençaient à déferler au pays. Ces nouvelles influences se retrouvent sur l’album suivant, « Free-D », aux chansons longues et évasives (entre sept et dix minutes), sur lequel figure John Moore (futur Black Box Recorder avec Luke Haines), toujours enregistré par Colin Stuart et produit par Guy Fixen. Mais le mariage et le départ en Angleterre de Irna Libowitz, ainsi que le rachat du label Go ! Discs suspendent pour un temps les activités du groupe. Jan P Muchow reviendra plus tard, accompagné d’une autre chanteuse, la divine Katarina Winterova.
Dans le même temps, et tandis que les deux pays se séparent en 1993, Colin Stuart produira bons nombres de
groupes locaux, comme Here, Sebastians ou les magnifiques mais trop méconnus The Naked Souls, prenant une part active à la nouvelle vague rock shoegaze issue de la révolution estudiantine. Preuve que le monde est petit, Jan Gregar de EOST participera à l’album des Sebatians et Ivo Heger en sera le producteur. En parlant d’ailleurs des Sebastians, certains des membres allaient contribuer à relancer l’histoire de la scène tchèque.En effet, peu de temps après leur séparation, David Volenec et Stephan Tuma, expriment leur désir de réenregistrer les chansons de Colorfactory. Colin tente de se souvenir : « c’est étrange d’expliquer comment se projet est né. C’est juste arrivé par hasard sans que j’aie à provoquer quoique ce soit. Finalement ça se résume à une histoire de fans qui voulaient enregistrer les chansons uniquement parce qu’ils les aimaient. ».
Le groupe se réunit donc autour de Colin Stuart et de son ex-femme Iva, et comporte en plus Jan P Muchow et Irna Libowitz des Ecstasy of Saint Theresa, Jan Cechticky et Dusan Lipert des Sebastians (futur groupe Ohm Square), ainsi que Ivo Heger de Toyen, bref toute la scène shoegaze de l’époque en somme. Le résultat est tout à fait incongru : voici que les chansons écrites par Mike Freeman, un parfait inconnu américain en 1990, se retrouvent être joués par une pléiade de jeunes musiciens tchèques !
Là encore, c’est sans doute Tony Ozuna qui raconte cet épisode le mieux, lui qui allait transmettre la nouvelle à son vieil ami Tim Rudek, fondateur de Colorfactory, version 1.0 : « J’entendis parler à nouveau de Colorfactory en 1996, lorsque leur premier single fut diffusé sur Radio 1. Je réussi à me procurer la cassette promo et décidai de l’emmener dans mes bagages jusqu’en Californie pour la faire écouter à Tim. Je me souviendrais tout le temps de sa réaction. Au début, il fut plutôt enthousiaste, fier de reconnaître que « sa ligne de basse avait été respecté », mais après quelques verres de vodka-orange, il commença à grommeler : en effet, les arrangements épurées, les flûtes, la lenteur ambiante et les voix angéliques eurent tôt fait de le désappointer. Mais au fur à et à mesure, ce furent surtout ses souvenirs de lui cinq ans plus tôt qui le plongèrent dans une intense réflexion. »
Le single « It’s always you » fut édité par Monitor, une filiale d’EMI, mais il n’a jamais vraiment bénéficié d’une large diffusion, ni de promotion adéquate. En fait, la reconnaissance allait venir non pas de la radio
, mais d’un film. En effet, Septej (Whisper dans sa version anglaise), sorti en 1997, connu un relatif succès, mais plus intéressant encore fut sa BO : elle était quasiment entièrement composée de chansons de Colorfactory ! Le réalisateur David Ondrisek tomba sur les chansons de Colorfactory et décida de s’en servir pour illustrer ses propos. Septej n’est pas à proprement parlé un grand film mais c’est un film important. Il réussit à dépeindre parfaitement la jeunesse tchèque post-communisme, celle qui fut tant éprise d’expériences, d’ouvertures, de nouveautés et de provocation, une jeunesse androgyne, baba-cool et sortant jour et nuit. C’est comme si on découvrait Prague au travers des chansons de Colorfactory.La popularité du film catapulta la formation obscure de Colin Stuart (dont certains membres avaient d’ailleurs joué dans le film) au sommet des charts. Le clip de « It’s always you » finit par tourner en boucle sur les télés. En plus de recevoir le Grammy Awards de la meilleure nouveauté tchèque, le prix du meilleur album par le magasine Pop & Rock, Colorfactory obtint le privilège d’ouvrir pour Sinead O’Connor et Erasure au Summer Festival de Prague.
Il aura fallu près de deux ans avant d’entendre parler à nouveau de Colorfactory, même si Colin Stuart se défend bien de parler de première séparation. « Colorfactory est plus un projet qu’un groupe, c’est en ce sens qu’on ne peut pas vraiment parler de dissolution ou de split ». En fait dès lors que Colin Stuart possède suffisamment l’envie de faire un concert ou d’enregistrer un album, il choisit de s’entourer de musiciens parmi ses plus proches amis. Sur le deuxième effort de Colorfactory, « Second Infinity », publié en 1999, Colin Stuart y a inséré de nouvelles chansons de Mike mais également ses propres compositions, plus proches de l’ambient et assez éloigné de l’esprit des débuts. A ce propos, Colin rétorque : « Tout ce que je fais c’est d’essayer d’écrire des chansons qui fournissent de bonnes ondes et qui permettent de transporter l’auditeur aussi loin qu’elles le peuvent. ».

Plus récemment le groupe s’est de nouveau rassemblé, accompagné d’autres musiciens, pour quelques concerts. Et Mike Freeman a même fini par débarquer en République Tchèque en compagnie de Paul Scott, pour retrouver leur vieil ami Colin Stuart, avant de faire ensemble quelques jams au sein du bar Scarlet O’Hara. Histoire de se rappeler aux bons souvenirs. Cette époque incroyable où toute une frange de la jeunesse s’était jetée à corps perdu dans la nouveauté, l’expérimental et le rock. Une décennie marquante pour une génération entière, désireuse de se vautrer dans l’évasion et le psychédélisme, afin d’abolir définitivement les barrières.
En 1997, autour d’un café, Colin dira : « si j’étais à la place de Mike, et si j’avais enregistré quelques chansons, avec quelques potes, sans rien poursuivre avec eux, pour finalement apprendre par hasard, que dans les rues de Prague, plus de cinq ans plus tard, les gens connaissent mes chansons, je pense que je serai très fier. »
Mike Freeman est décédé le 28 janvier 2009 et on se dit que c’est trop injuste.
Source : Tony Ozuna dans Prague Hill (2002)



















