30 juin 2007

Kitchens of Distinction : Drive that fast (vidéo)

Au début des années 90, Kitchens of Distinction désirait proposer leur vision de la pop : une musique féerique, des voix particulièrement douces, des guitares trop grosses et trop bruyantes pour ces jeunes gens timides. Malheureusement, ils tombèrent dans l'oubli, alors qu'ils symbolisaient parfaitement le vent de fraîcheur qui souffla sur l'Angleterre à cette époque-là.


Lulabox : Ride On (vidéo)

Alors bien-sûr on dirait Curve, à tel point qu'on confond l'intro, mais il faut tout de même écouter cette voix magnifique, ce charme, ce refrain emballant et l'esthétique du clip, très racée.


Swervedriver : Duel (vidéo)

Sur leur deuxième album, Swervedriver affiche une plus grande maîtrise technique, un son encore plus puissant et une certaine évanescence, dans le chant ou dans certains passages de jeu. Exemple avec "Duel", certainement une de leurs meilleures chansons, un vrai tube qui aurait du être un tube !


29 juin 2007

Sources et racines du mouvement




Un arbre phylogénétique aux branches entremêlées


Pour ceux qui ont assisté aux premiers concerts donnés à Londres par les frères Reid, c’est simple, pas la peine de chercher ailleurs, le son hyper saturé, couplé à une nonchalance incroyable (le groupe jouant dos au public), qu’on retrouvera plus tard dans le shoegaze, était déjà à l’époque l’apanage des écossais.
Lorsque sorti en 1985 le génial et bruyant Psychocandy (tout est dit dans le titre) le monde se prit une réelle claque. Comment pouvait-on faire de la pop en faisant autant mal aux oreilles ?
En dehors de l’Angleterre, à Dublin, le jeune Kevin Shield, alors enlisé avec son groupe My Bloody Valentine, pratiquant un rock pastiche des Cramps, ne s’en remettra pas ! Ce fut une véritable révélation. Passant ses soirées en compagnie de la charmante Belinda Butcher dans sa petite chambre, à écouter en boucle « Just like honey » (
voir vidéo), essayant de mettre en pratique les paroles de la chanson (selon la légende, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une apologie du cunnilingus) après avoir avalé quelques cachets d’ecstasy, nouvelle drogue à la mode, Kevin Shield aura alors une idée lumineuse : inclure dans ce bouillon sulfureux une dose de féminité et de glamour.
Les singles « Strawberry Wine » et « Ecstasy » de My Bloody Valentine se font les vestiges frappant de cette filiation entre Jesus and Mary Chain et le shoegaze qui venait tout juste d’être inventé. Mais ces caractères disparaîtront vite dans l’évolution de l’espèce My Bloody Valentine à la suite des albums à venir.

Cependant à l’époque, le groupe ne fut pas tout seul à reprendre les idées (et les fringues en cuir) des Jesus and Mary Chain : The Darling Buds, Shop Assistants (
voir vidéo), Talulah Gosh, Brillant Corners (voir vidéo), The Primitives, c’est tout une scène noisy-pop qui déferla sur l’Angleterre. Avec pour caractéristique essentielle : un mélange de guitares criardes, de rythme basique et de mélodies acidulées, voire faussement bêta. Elle eut au moins le mérite de réveiller les consciences et de mettre un nombre incalculable de coup de pied aux derrières de gens endormis sur leur lauriers. Pour beaucoup, ce mouvement brouillon et naissant fut une source d’inspiration inépuisable, où on pouvait enfin concilier esprit de débrouillardise et recherche musicale. Les concerts donnés auxquels assistaient bon nombre d’étudiants, marquèrent les esprits, comme celui de Mark Gardener. « On aimait beaucoup les groupes noisy-pop de l’époque. On était à l’Université d’Art et on allait énormément voir My Bloody Valentine, The House of Love ou les Stones Roses. » confia-t-il plus tard. Quant à Rachel Goswell, il va sans dire que ces préférences vont pour « The Primitives, The Jesus and Mary Chain ou bien My Bloody Valentine ».


Parallèlement une scène beaucoup moins tendre, mais tout aussi portée sur les fuzz et les distorsions interminables, émergea, portée qu’elle était par une nouvelle vague psychédélique. Et cette fois-ci, les voix fantomatiques n’étaient pas du au fait d’une recherche de douceur, mais plutôt la conséquence d’un état plus proche du shoot que de la conscience. Des groupes comme Loop (voir vidéo) ou The Telescopes, dont le son opaque, beaucoup plus obscur et rempli de volutes, tournant en boucle, était réputé pour être particulièrement planant, ne furent pas pour rien à ce côté tripant qu’on retrouve dans beaucoup de formations shoegaze. L’exemple le plus frappant est celui de Spacemen 3. Le groupe, dont le slogan, on ne peut plus évocateur, était « prendre des drogues pour faire une musique à écouter en prenant des drogues », a fini par se scinder en deux entités : Spectrum d’une part et Spiritualized d’autres part, toute deux formations shoegaze. Et puis les jeunes de Chapterhouse n’ont-ils pas démarré en jouant les roadies de Jason Pierce et Sonic Boom ? Il y a fort à parier que les fantômes de Spacemen 3 (voir vidéo) ont traîné par la suite dans les parages de The Verve, Brian Jonestown Massacre ou les Dandys Warlhols.




Seulement, pour beaucoup, le mouvement shoegaze ne se réduit pas uniquement à un mur du son hypnotique et répétitif, bâti par des artificiers complètement déchirés et camés jusqu’aux yeux. Car on dénote un esthétisme porté sur la grâce, la délicatesse, la féerie parfois.
Contemplative, aérienne, la musique de groupes comme Slowdive, Lovesliescrushing, Swallow, Pale Saints dépassent le simple cadre du bruit pour l’élever aux rangs d’arias sonores. Et cette quête du son éthéré, tellement glacé qu’il se détache de ceux qui la font pour finir sous une forme d’essence, ne peut être que la caractéristique des Cocteau Twins. Mais en fait le lien tient plus du hasard que d’une véritable recherche musicale. En 1983, alors que le groupe voit son bassiste partir, Robin Guthrie décide pour un temps de s’en passer, faute de moyens. Cette absence obligera à privilégier avant tout le talent des deux membres restants, à sav
oir Robin Guthrie et Elisabeth Frazer. Celle-ci accentuera son chant lyrique, se drapant d’esthétisme gothique. Sauf que Robin Guthrie n’étant pas un virtuose de la guitare, il préférera se doter d’un mur du son dissonant et majestueux. Le résultat, sur l’album « Head Over Heel » jeta les bases du shoegaze à venir. Par la suite, le bassiste Simon Raymonde ajoutera plus de cohésion à l’ensemble. De plus, la filiation avec la dream-pop est évidente puisque Robin Guthrie produira des chansons de Chapterhouse et ne sera jamais très loin de Swallow ou Air Miami (tous groupes de 4AD). La parenté se retrouvera même dans l’aspect des pochettes, toujours très floues. Mais l’exemple le plus représentatif est sans conteste l’influence sur Lush, qui reprendra cet aspect céleste des choses, ce côté vaporeux de cathédrale, sous des dehors de dentelles cotonneuses.
D’aucun avance également l’argument que le style de Cocteau Twins se retrouverait sur le « Loveless » de My Bloody Valentine. Mais juger le mouvement shoegaze à l’aune de cet album est une erreur. Car cet album, bien que sorti seulement en 1991, dépasse déjà le simple cadre du mouvement. « Loveless » est une impasse évolutive, qui n’a pas eu de descendant. Si on veut mesurer l’influence de la dream-pop sur le shoegaze, il vaut mieux se porter sur « Isn’t Anything ». Et là, on se perd, les voix n’étant pas aussi lyriques, et les guitares beaucoup plus mordantes. On se rend compte alors que les racines sont plus à chercher du côté de la noisy-pop anglaise.




La quête de l’ancêtre commun apparaît plus évidente lorsqu’on quitte l’Angleterre pour s’intéresser aux formations américaines. On sait par exemple que Kurt Cobain était un grand fan des Vaselines, des Pastels et de BMX Bandits, et on peut légitimement supposer que nombre de groupes anglais ont su traverser l’Atlantique, via notamment K Records, dont Calvin Johnson était en admiration devant les filles de Talulah Gosh. Quelque part, la pop de Velocity Girl ou de Rocketship possède des réminiscences de cette scène anglaise. Et par ailleurs lorsqu’on écoute Black Tambourine la filiation est flagrante : impossible de savoir que ce groupe est américain ! Pourtant il fut le premier à lancer la vague shoegaze aux Etats-Unies. Ce groupe californien, un des premiers de l’écurie Slumberland, reprit à la lettre le style de groupes comme Fizzbombs ou les groupes de Creation, comme Meat Whiplash.

Mais les choses se compliquent dès lors qu’on fait l’échange inverse. Car dans les remerciements présentés sur le premier album des Boo Radleys, figure Dinosaur Jr. Et même un des membres de Blind Mr Jones pose avec un tee-shirt à leur effigie. Ce qui peut prêter à sourire n’est en fait pas si incohérent que ça. Le son brouillon du groupe de Jay Mascis et cette avalanche de guitares crasseuses n’est pas pour rien dans la musique de Ride ou des débuts des Boo Radleys. Rob Montejo, le leader de Smashing Orange, se revendique d’ailleurs de cette influence.
D’ailleurs, lorsqu’il s’agit de shoegaze, beaucoup évoquent le groupe de Dean Waheran. Celui-ci, avec Galaxie 500, livra une poignée d’albums vaporeux vers la fin des années 80 (
voir vidéo). Mais au lieu de lover leurs chansons mornes dans une tendre paresse, leur producteur eut la brillante idée de noyer le tout sous d’interminables distorsions. Seulement, la lenteur chère à ce groupe, et les voix fatiguées initièrent beaucoup plus la vague slowcore que le shoegaze.
On peut même s’amuser à pimenter les choses quand on sait que quelques délires expérimentaux chers à Sonic Youth ont pu se glisser dans les chansons venimeuses des Swirlies ou de Henry’s Dress.
L’histoire du shoegaze n’est donc pas si linéaire que cela, et résulte en fait de multiples racines, causant des échanges de caractéristiques, certaines remontant même jusqu’aux groupes sixties, comme les Byrds ou les Beach Boys. Mais il reste tout de même une résultante commune : un malin plaisir à détourner les règles classiques de la pop.



De plus, il est sans compter une composante fondamentale du mouvement, qu’on n’appela pas « the scene who celebrates hisself » par hasard : le fait que tous ces groupes se connaissaient et s’influençaient les uns les autres. C’est à force de traîner aux concerts de The Charlottes, que Neil Hastead eut envie de monter son groupe. Et Rachel Goswell se déclare « fan jusqu’à la mort de Swervedriver ». Les premières tournées de Ride furent déterminantes dans la formation de Adorable ou de Catherine Wheel. Le mouvement shoegaze résulte de nombreuses hybridations, avec mélange des styles, brouillant ainsi les pistes.





Subsiste tout de même une énigme, encore non résolue : quelque part dans le Nebraska, à l’abri de toutes influences parasites, existaient trois esthètes qui pratiquaient une cold-wave élégiaques. Sans savoir si For Against dépassa la portée nécessaire pour dépasser le cadre de leur ville natale, il est tout de même frappant de constater à quel point les voix légères et aspirées ressemblent étonnamment à ce qui s’est fait par la suite (voir vidéo). On était en 1986, et déjà une deuxième source pour le shoegaze ? Cela restera un éternel mystère, et c’est ce qui rend l’histoire du rock passionnante : elle est sans cesse en réécriture...

The Family Cat : Furthest from the sun


Furthest from the sun de The Family Cat

Sortie : 1992
Produit par Guy Fixen
Label : Dedicated


Cet opus, produit par Guy Fixen est un véritable condensé de sauvagerie, de nuisance sonore et de morgue éhontée, le tout valdingué dans un brouhara électrique des plus décoiffant.
Et en plus de cela, ces cinqs jeunes rebelles avaient un goût hors du commun pour les mélodies splendides et les compositions efficaces. Captivantes dès les premiers éclairs, on ne se lasse jamais d'écouter ces chansons surpuissantes ("Too many late nights" ou "Prog one"). Les riffs sont monstrueux, à faire mal aux oreilles, la rythmique musclée, le ton varié et toujours mélodieux, un peu régal. A noter l'intervention au chant de PJ Harvey, alors à peine connue, sur le frénétique "Coulour me grey" et sur "River the diamonds". Les guitares saturent à tous les accords, les amplis sont à fond, les pédales steel aussi, on sent que la hargne et l'énergie se partagent cet album qui frappe fort d'entrée de jeu.
Mais The Family Cat sait aussi se faire plus apaisé, ou plutôt plus torturé, pour de grands moments de bonheur évasifs et magnifiques, au cours de titres plus longs, plus lents et tout aussi beaux (le célèbre "Steamroller" ou le divin et vaporeux "Gameshow").
Les rapports des guitaristes Paul Frederick et Stephen Jelbert avec leurs instruments sont complexes. Un coup leurs doigts vont en carresser les cordes du bout des ongles ("With a war")pour les faire sonner comme des cordes, un coup ils vont martyriser le manche en le secouant dans tous les sens ("Keep it to yourself"). L'instrument devient alors à la fois féminin et masculin. De ces rapports ambivalents naît une musique sincère, produite sans calcul, violente mais aussi élégante, comme sur le génial "Fire music", qui conclut de manière magistrale et en saturation l'album.
Furthest From The Sun, avec sa rudesse nihiliste et sa misère poignante, est un classique. Un classique, oublié certes, faute de succès, mais qui reste une oeuvre essentielle. Comme quoi, le courant shoegaze pouvait aussi être le terrain de jeu de groupes sauvages, à la rage exacerbée et au brin de folie dévastateur. Ceux-là défendaient la manifestation d'un malaise à évacuer bruyament, avec perte et fracas.
Ce brulôt maltraite la pop comme jamais, ou plutôt lui rend l'authenticité qui lui avait manqué. Une chaleur qui donne des frissons et sublime ces perles soniques, versions dépouillées et abrasives d'une certaine délicatesse.

26 juin 2007

Chapterhouse : Freefall EP


Freefall EP de Chapterhouse

Sortie : 1990
Produit par Paul Adkins
Label : Dedicated


A ses débuts, Chapterhouse n’était qu’un groupe de jeunes têtes brûlées, désireuses de faire passer leur délire sous un nuage superficiel de gros sons bien enfumés.
Tout y est passé au mixer, à la vitesse de la lumière, entrecoupé de passages psychédéliques (la coupure sur « Need (somedy) », stoppant brutalement cette salve rythmique), les voix s’effacent complètement et ne deviennent plus que les réminiscences de gamins shootées pris dans leur trip. Rien de particulièrement transcendant encore ; à l’époque Chapterhouse s’amusait surtout à jouer le plus fort et le plus vite possible, pour se rapprocher de l’état extatique dans lequel ils étaient plongés (« Inside of me »). Beaucoup de bruit donc, et certain on dit pour rien, mais pourtant ce tout premier EP recèle quelques surprises, comme la première version de « Falling Down », mais aussi le moins connu « Sixteen years », évasif et planant à souhait.
Il est indéniable que ses chansons, encore tâtonnantes, étaient surtout le manifeste d’une jeunesse branleuse qui n’avaient peur de rien et prenait la parole à grand coup de déferlante rythmique et de distorsions sans limite.

Chapterhouse : Sunburst EP


Sunburst EP de Chapterhouse

Sortie : 1990
Produit par Chapterhouse
Label : Dedicated


Considérés jusque là comme des gamins précoces, c’est avec ce maxi que les membres de Chapterhouse allait faire preuve d’une maturité extraordinaire et bien au-delà de la moyenne. S’engouffrant dans une veine contemplative, voire quasi-mystique, le groupe franchit incontestablement un palier en même temps qu’il s’enfonce dans un voile opaque indéchiffrable. L’écriture est plus poussée, n’hésitant pas à prendre d’autres chemins dès qu’une brèche s’ouvre.
On sent ici que c’est la jeunesse qui prend le pouvoir, parfois de façon bancale, mais tellement chaotique. Un mélange de rêve éthéré, comme sur « Something More », qui sera produit par Robin Guthrie, ou de délire mégalomaniaque, comme sur « Satin Safe ». A noter également la curieuse reprise de « Rain » des Beatles.
Avec « Feel the same » et ses guitares électriques ultra saturées mais également élégantes, venant couvrir et noyer une petite mélodie géniale et hypnotique, Chapterhouse pousse au plus loin ses caprices de gosses à vouloir tout démonter et tout casser pour voir si ça bouge encore. Et miracle, l’ensemble tient toujours debout, et prend même des aspects de chansons dansante et jouissive au cours de laquelle il est bon se trémousser. Avec Chapterhouse, on remue la tête et les jambes, mais surtout la tête, qui avec tout ce tintamarre hypnotique, a tendance à s’évader hors de l’attraction terrestre.
Les chœurs de fantômes de « Satin safe » filent la chair de poule comme font frissonner de plaisir. Non seulement les voix sont légères, voire incompréhensibles, mais le rythme très terrien est propre à faire danser. Même si cela est entrecoupé d’assaut destructeur, comme si la chanson se déformait, fondait sous une lumière de supernova, on se laisse accrocher et emporter.
Bien loin dans un manège sans fin.

Chapterhouse : Pearl EP



Pearl EP de Chapterhouse

Sortie : 1991
Produit par Jim Warren
Label : Dedicated


Ce single, précédant de peu "Whirlpool", fut l’occasion de découvrir une facette plus nébuleuse du groupe, qui avait la réputation de donner dans l’hédonisme. Et c'est notamment sur le single "Pearl" que Chapterhouse sera jugé, contribuant à faire monter le buzz.
Les voix ne seront quasiment plus que fantomatiques, rêveuses et oubliées, derrière un arrangement somptueux, samples, boite à rythme, guitares sèches, claviers et éclairs de guitares.
On a du mal à croire à l’écoute du songeur « In my arms » que l’on a à faire à des gosses. Car la grâce est sans cesse recherchée, aspiration pourtant délaissée habituellement par les âmes matérialistes. Mais Chapterhouse symbolise l’évasion. Tant pis pour les rêves brisés et pour les espoirs fendus, les chemins traversés sont trop beaux pour passer à côté.
Une douce mélancolie vient d’ailleurs s’immiscer dans ce trip psychotrope, notamment sur le divin « Come Heaven », et l’on ressent alors exactement ce que ces musiciens ressentent, tout en étant en même temps spectateurs de ce laisser-aller, et l’on regarde alors ces gosses précoces se perdre et dériver dans leur propre évasion, avec un affect ravagé par les drogues et proche du zero absolu dans l’échelle de l’implication émotionnelle. Aucune rage, aucun dépit, rien hormis l’étrange et déstabilisante impression d’être valdingué, de se diluer sous l’effet des choses, de se liquéfié sous la musique, alors plus grande que nous.
Mais à l’instar d’une plongée sous l’eau, il est alors bon de se laisser caresser par ce fluide duveteux. La beauté atteinte est telle qu’elle renforce et enveloppe comme un fluide. Un fluide de magie, de délicatesse, de puissance évocatrice aussi, mais dont les effets féeriques vont bien au-delà de notre propre nature. A l’image du merveilleux « Pearl » dont chaque écoute répétée brise le cœur, condamné à être trop petit pour accueillir un recueillement de majesté si grand.

Smashing Orange : 1991


1991 de Smashing Orange

Sortie : 2005
Produit par Stephen Pala
Label : Elephant Stone


Que serait-il advenus des premiers singles des Smashing Orange si le label Elephant Stone n’avait pas eu l’heureuse idée de les réunir sur une compilation ? Sans doute auraient-ils été perdus, n’ayant jamais été sortis sur le sol américain.
Comme son titre l’indique, ce recueil rassemble tous les titres sortis cette année là, à l’époque où le groupe venait faire partager son goût pour le shoegaze en Angleterre. C’est donc l’occasion de retrouver cette vision si unique du genre, fortement influencée par le psychédélisme et le rock garage, le groupe se revendiquant des Electric Prunes ou des Chocolate Watchband.
Parmi les pionniers de l’armada américaine du mouvement, les Smashing Orange figurent en bonne place. Eux qui en quelques EP's, sortis en 90 et 91 sur Ringer Lactate et Native, avaient déjà tout dit: un goût certains pour le bruit, la sauvagerie sonique et un talent inouï à composer de grandes chansons enivrantes, efficaces et hypnotiques. C'était histoire de se chauffer avant le tonitruant album The Glass Bead Game. Après, changement de style, on virera peu à peu vers le grunge et le psyché, avec l'album No Return In The End, produit par Jack Endino en 94. Mais cette compilation ne s'attache qu'au moment où le groupe avait attiré l'attention des illustres groupes anglais comme Ride ou Revolver (d'ailleurs la formation a vite fait des tournées en Angleterre, notamment avec le groupe d'Ispwitch, les sublimissimes Bleach) ainsi que celle des magazines rock, grâce notamment à leur tube « My Deranged Heart ».
Et à l'écoute des chansons magiques qui composent ce recueil, on comprend pourquoi. Le ton est relâché, le batteur maintient un tempo psychédélique, les guitares sont déchaînées et les larsens, effets fuzz et pédales steel abondent dans cette surenchère sonore. « Not very much to see » ou le tourbillonnant « Sugar » sont de vraies déflagrations sonores, crasseuses et pourries.
Les mélodies sont pourtant là, derrière la crasse et la souillure, des miracles de fraîcheur: les refrains sont prenants et les harmonies évidentes (« Just before I come » ou « Any further, it’s all over »). L’ambiance peut se faire carrément vaporeuse, lorsque le ton ralentit et que la paresse prend le dessus. Ainsi « Strange young girl », où est conviée à chanter Sara Montejo, la petite sœur de 16 ans à l’époque, est une longue traînée de lendemain de fête, où les esprits s’égarent et se laissent dériver par facilité pour approcher une certaine poésie.
Ces purs bijoux pop sont enveloppés dans un écrin sortie de la boue, riche en réverbs dégueulasses et autres pédales de distorsions, dignes des premiers albums de Dinosaur Jr (« Slivewinter » ou « Felt like nothing »). Les musiciens ne semblent même pas se rendre compte de leur fureur branleuse qu'ils libèrent autour d'eux. Ils feignent l'indifférence, parfois jusqu’à la nonchalance. Témoignages d’un laisser-aller psychotrope, les fuzz masquent le désabusement des chants, souvent traînards et complètement camés (« Only complete with you »). C'est cet équilibre toujours fragile, malgré la vindicte de la revendication, qui confère à cette musique unique une grâce agressive de toute beauté.
Ce qui met le shoegaze des Smashing Orange définitivement à part, c'est son ambivalence sans cesse redéfinie: un psychédélisme magnifiée et une magnificence brutalisée.

24 juin 2007

Fiche artiste de Rocketship


Rocketship

Vers le début des années 90, un label californien représentait avec panache la cause du rock indé, contre vents et marées : Slumberland Records. Encore aujourd'hui, ceux qui ont connu cette époque en parlent avec des trémolos dans la voix. Quant à ceux qui sont nés trop tard, ils regrettent que personne n'ait repris le flambeau. Il faut dire que le catalogue était fameux : The Softies, Lilys, Velocity Girl, Boyracer, Swirlies, et surtout Rockeship.
Même si Rockeship n’aura finalement sorti qu’un seul album en tout et pour tout, et encore s’agissait-il d’un mini-album, cela n’empêchera pas le groupe d’être l’effigie du label.
Symbolisant à la perfection l’esprit de Slumberland, qui luttait coûte que coûte pour défendre son attrait de la pop, au beau milieu d’un pays qui commençait à ne voir de la Californie que le punk-rock de Greenday, Rockeship s’inscrivait dans cette recherche de l’élégance et de la légèreté, tout en gardant un esprit très intellectuel.
Tout le monde se souvient de leur pochette, flamboyante et romantique, à l’instar de toutes celles du catalogue, faites de collages colorés, du titre de leur album aussi, tiré d’un titre d’Astruda Gilberto, la chanteuse brésilienne, mais surtout de leur musique tout aussi inspirée du shoegaze anglais que de la pop de chambre sixties.
Avant tout enfant du chanteur et guitariste Dustin Reske, le groupe, formé en 1993 à Sacramento, rassemble la bassiste Verna Brock (issue de Holiday Flyer), de Heidi Barney au clavier et du batteur Jim Rivas. Après avoir brillé avec le single « Hey hey girl », paru sur le label tout aussi culte Bus Stop, Rockeship signe sur Slumberland, le seul label apte à les accueillir. Mais Dustin Reske, éternellement insatisfait souhaitera faire prendre au groupe une tournure plus ambient après leur seul album sorti en 1995, et ne sera pas suivi des autres membres.
C’est donc seul que Dustin Reske fera sortir des singles sur le nom de Rockeship, avant de peu à peu disparaître des radars.

Rocketship : A certain smile, a certain sadness


A certain smile, a certain sadness de Rocketship

Sortie : 1995
Produit par Dustin Reske
Label : Slumberland Records


Rockeship représente l’archétype du groupe indé américain : hébergé sur une structure arty et obscure, cultivant le goût des pochettes racées et pratiquant surtout une musique aérienne et tranquille à mille lieux des préoccupations de l’époque, le groupe ne risquait pas de se faire connaître ailleurs que dans le cercle fermé des aficionados de charme décalé et quelque peu intellectuel.
On a souvent dit que Rockeship était la rencontre entre Ride (pour le côté aérien) et Stereolab (pour son côté electro prononcé), ce qui est sans doute vrai, mais incomplet, le groupe apportant également une touche de nostalgie, presque kitch, et qui lui sied bien et qui donne un côté rétro à l’ensemble. Le quator californien nous propose sur ce (mini) album des mélodies acidulées qui rappellent les sixties ou l’anorak pop écossaise, avec des synthés et des orgues qui peignent des ambiances plus tranquilles que rentre-dedans. Le tout étant tout de même très arrangé et porté sur les atmosphères fluettes et désuètes. Sans oublier les voix, toujours très légères, jamais forcées. Grâce à elles la nostalgie devient plutôt joyeuse.
La pop de Rockeship est planante (« Heather, tell me why ») mais paraît toujours décontractée (« I love you like the way that I used to do »), sans jamais tomber dans la sensiblerie. La musique de « A certain smile, a certain sadness » semble aussi simple, en témoigne « Let’s go away » basé sur un rythme ultra basique et paresseux, qu’elle est exigeante avec elle-même ; de la sensualité des voix féminines et masculines, qui alternent ou chantent en même temps, jusqu’à l’utilisation des claviers, qui n’en font jamais trop, même si elles sont omniprésentes. Dérivant au fil des titres vers une pop planante et mélancolique, avec le romantique « We’re both alone » par exemple, les trente-cinq minutes à peine de « A certain smile, a certain sadness » se décalent à force vers l’abstraction, avec des morceaux plus répétitifs presque mélancoliques, et construit autour de boucles.
Certes l’écoute de cet album est un plaisir futile, volatile, ce qui est à la fois son défaut et sa qualité, mais il n’est aucun doute que les soucis finissent immédiatement par s’envoler
.

22 juin 2007

Chapterhouse : Whirlpool


Whirlpool de Chapterhouse

Indispensable !

Sortie : 1991
Produit par Chapterhouse, Ralph Jezzard et Robin Guthrie
Label : Dedicated

On a tous un album précieux, qu’on garde auprès de nous, et vers lequel on revient inlassablement. Whirlpool est de ceux-là.
La grâce insolente de ces cinq garnements, au talent précoce, est rattachée à des souvenirs magiques de communion avec leur musique. Une sorte de transmission subliminale d’insouciance, dont on se gargarise d’en avoir les échos.
Il y a quelque chose de fascinant dans cette dangereuse liaison entre la rêvasserie pure et la pulsion destructrice. En détournant de manière vicieuse les mélodies acidulées pour en faire un mur du son lunaire et tournoyant, Chapterhouse réussit à faire scintiller un aura de mille feux abrasifs. Leur musique, à la fois naïve et profondément mature, est propre à créer un terrain de jeux divin et ensorcelant. Impossible de s’en passer.
L’envie d’en découdre se fait pleinement ressentir et l’on assiste au démantèlement chansons mirifiques à grand coup d’explosions bruitistes et infantiles, avec jubilation. Les tempos sont très dansant, voire transcendantal (« Breather »), tout en conservant une utilisation frénétique des guitares pour des arabesques féeriques. Quant aux voix, elles restent jusqu’au bout, légères, détachées, soufflées, presque asexuées. Derrière ce détachement narcotique se fait jour une grâce inégalée qu'on pensait perdue à tout jamais, surnaturelle et fantasmagorique. On a comme l’impression que Chapterhouse se transforme en vague énergétique qui fluctue et inonde l’espace. Les nappes vocales (à noter la délicate intervention de Rachel Goswell sur « Pearl ») s'entrelacent, se mélangent, se diluent avec les éclairs saccadés et les extensions de guitares tranchantes pour donner corps à un ballet subtil, instable et vaporeux. On est sur la corde tendue tout du long, entre songe aérien et torture bruitiste (« Falling Down »). Les morceaux refusent les schémas simples, et sont remplis de chausse-trappes mélodiques, avec passages psychédéliques, coupures, petites surprises avec rythmique très dansante, et éclairs saturés aussi brusques que surprenant (« Autosleeper »). Les chansons tirent parfois vers l’abstraction pure, comme le sublime et aérien « Treasure » ou « Guilt » et son passage transcendantal s’achevant dans un vombrissement sonore.
Car l'esthétisme a toujours un caractère subversif, on apprend ici que la pureté ne se trouve pas forcement là où on cherche et que ces adolescents éternels et géniaux préfèrent s'en détourner pour mieux la redéfinir. Ainsi « If you want me », qui démarre avec une toute petite mélodie, un xylophone et une jolie voix douce et fluette, installant petit à petit de plus en plus d’instruments, une batterie, des claviers, jusqu’à s’arrêter d’un coup… puis reprendre plus fort, plus majestueux pour un vrai moment de pure magie, s’achève pourtant dans une déferlante de saturations qui emporte tout : les voix qu’on n’entend plus, les mélodies, les arrangements. Seul réside ici la magie de faire du bruit pour atteindre des voluptés hypnotiques.
Whirlpool est l'union miraculeuse entre le psychédélisme éthéré et la tendresse névrosée, qui ne semble signifier rien d'autre que sa propre existence.

Fiche artiste de The Nightblooms


The Nightblooms

Un journaliste du NME, en parlant du premier opus de The Nightblooms, déclara un jour qu’il était « prêt à parcourir les mers pour se procurer un album d’une telle beauté».
Celui-ci avait bien raison mais sans doute est-ce la peur de traverser la Manche qui empêcha ce groupe hollandais de se faire connaître.
Très clairement inspiré des groupes shoegaze anglais, mais également de la première vague américaine menée par Black Tambourine, The Nightblooms proposa une musique particulièrement attachante, insufflant une dose de nonchalance à un sens de la mélodie criant. D’aucun les rapprochèrent d’ailleurs de la formation culte mais oubliée Young Marble Giant, pour ce côté grand enfants.
Après deux singles, « Go Eliza » en 1988, et surtout « Crazy Head » en 1990, le groupe originaire d’Utrecht, composé de la chanteuse Esther Sprikkelman, du guitariste Harry Otten, de la bassiste Petra van Tongeren et de l’excellent batteur Lean Morselt, se voit accordé quelques interviews sur le Melody Maker, puis proposé par John Peel de lui fournir plus de matériel pour des sessions.
En 1992, la formation réussit à louer les studios Vuurland pour une journée. En un tour d’horloge leurs premières chansons sont compilées en un album enregistré live et produit par Steve Gregory (du groupe « The Pooh Sticks ») qui paraîtra sur le micro-label Paperhouse.
La structure mère, Fire Records, leur offre alors la possibilité de sortir un deuxième album, espérant ainsi reproduire le relatif succès du premier essai (dont le single « Butterfly Girl » fut élu « single of the week » par le NME). Mais le groupe, volage et ambitieux, n’en fait qu’à sa tête, et sort alors un album en 1993, bancal, déséquilibré et qui suivra les tendances et les humeurs de l’instant.
Le groupe disparaît alors de la circulation publique, et ce n’est que cinq ans plus tard qu’on entend à nouveau parler de Esther Sprikkelman et Harry Otten, sous la forme de Safe Home.

Discographie :

-
The Nightblooms

- 24 days at catastrofe café

The Nightblooms : S/T




The Nightblooms

Coup de coeur !

Sortie : 1992
Produit par : Steve Gregory
Label : Paperhouse


On croit, à l'écoute de ce vacarme et de cette pop jouée tambour battant et à cent-à-l'heure, qui déboule après un bourdonnement qui évoque le décollage d’un avion, que l'on va être balayé, ravagé, puis dès que cette voix fantastique, susurrante, molle, légère, suave, dépose sa douceur sur cette ardeur, on sent qu'on va être transporté très loin.
On est surpris par ce mélange de douceur et d’agitation, si caractéristique du courant shoegaze des années 90, dont The Nightblooms était un des plus doué sans pouvoir cependant se faire connaître au delà du cercle d'initiés, la faute pour être originaire d’un pays qui n’était pas l’Angleterre.
Cette musique est indomptable, indéfinissable, non réductible. Elle fuse, explose, ralentit, s'envole, s'allège avant de s'endurcir. Les chansons sont toutes irrésistibles ("Slowly Rising", "A Thousand Years" ou "Starcatcher" ; il faudrait les citer toutes en fait). On ne sait jamais où aller (la montée en puissance de "59#2" et ses dialogues furieux). Il n'y a qu'à se laisser porter par ces mélodies savoureuses, cette dynamique entraînante, ce chant, souvent doublé (celui d'Esther Sprikkelman), sans aucun doute une des plus belles voix féminines de tout le mouvement. On a sans cesse l'impression que cet ensemble fragile et monté avec presque rien va s'écrouler ; seulement ça teint debout, ça se rattrape à chaque fois, et chaque vacillement est en fait le moyen de faire surgir une nouvelle mélodie ou une ligne de chant originale.
Enregistré en condition live, ce qui donne ce son un peu rêche et brouillon, mais aussi un cachet indéniable, cet album symbolise tout ce que la musique peut avoir de précieux dans sa véracité, sa spontanéité, sa franchise, sans mentir ni se travestir. Elle est le moyen d'offrir des expérimentations ("Butterfly Girl" et ses huit minutes envoûtantes), des voyages nouveaux, une alliance de sons nouvelle (les cithares de "Blue Marbles"). Mais elle permet surtout de sentir tout ce qu’il y a de vibrant à vivre et partager une musique qui ne s’embarrasse de rien, se fait juste porteuse de mélodies indolentes. Un charme prodigieux opère: entre rock bancal et lyrisme éploré, un équilibre se créé. La musique de The Nightblooms, en plus d'être toujours aussi raffinée et délicieusement énergique, se fait directe et chaleureuse. Les émotions suscitées n'en sont que plus palpables, vibrantes et authentiques. Ce premier opus éponyme est un terrain chaotique où se rencontrent une écriture pop insouciante et un rock résolument tendu, physique. L'apparente frénésie se transforme en beauté attendrissante lors d'un puzzle captivant.
Cette musique est belle à pleurer. Et elle était l'œuvre de quatre jeunes gens dans leur petit studio.

The Nightblooms : 24 days at catastrofe café


24 days at catastrofe café de The Nightblooms

Sortie : 1993
Produit par Steve Gregory
Label : Fire Records



Un peu d’indolence flotte sur cet album, sur lequel The Nightblooms joue les filles de l’air.
On dirait un terrain de jeux, et les formats s’étendent et se raccourcissent comme des élastiques ou de la guimauve fondue.
D’ailleurs l’album sera coupé en deux, avec une face-A, de très courtes chansons, noisy et charmantes, oscillant entre une minute trente et trois minutes pas plus, brèves éjaculations de mélodies (« Kiss and spell » ou « Never dream at all »), souvent frustrantes car ne s’étendant jamais plus. Le groupe y montre une facette plus ludique, presque capricieuse, avec des guitares plus lourdes, glissant souvent sur des riffs rock, mais avec une voix toujours aussi fluette, celle d'Esther Sprikkelman. L’atmosphère peu sérieuse colle très bien à l’image de la pochette, enfantine avec ces dessins à l’aquarelle, et tout aussi légère (il s’agit d’une parodie du « So far » de CSN&Y, que l’on doit à la graphiste Merle van Hees).
Au cours de la face-B, on retrouve les penchants du groupe pour les voyages psychédéliques et plus envoûtant. On y découvre alors deux morceaux absolument incroyables, longs et vaporeux, dont « Everyone loves you », chanson fleuve aux mélodies claires et aux solos hypnotisant, sortes d’envolées acides, dues à l’inspiré Harry Otten. Quant à « Shatterhand », pur chef-d'oeuvre anti-conventionnel, on atteint des sommets de décollage aérien, sur plus de dix minutes, avec son saturé en pagaille, douces voix, mélodies grattées qu’on redécouvre dès que le nuage de sons veut bien s’apaiser, passages instrumentaux ensorcelant, virant parfois à un jam semi-improvisé. Bref, on ne revient jamais indemne d’un tel morceau.
Et il faut bien une toute petite dernière chanson (« Sweet rescue », qui porte bien son nom), sorte de berceuse, délicate et presque minimaliste, pour se remettre d’un voyage comme celui-là.
Ce qui est certain, c’est que, même si on n’a parfois du mal à les suivre, The Nightblooms a voulu n’en faire qu’à sa tête et partir dans ses délires. Et peut-on reprocher à des (grands) enfants de vivre dans leur monde ?

13 juin 2007

Fiche artiste de Ultra Cindy



Ultra Cindy

On ne connaît pas grand-chose sur Ultra Cindy. Une carrière effilochée qui au final n’eut aucun impact.
Le groupe vient de Richmond (USA), au même titre que Fudge par exemple, dont ils sont assez proches, et n’a sorti qu’un album en tout et pour tout dans sa carrière, et qui plus est sur un label obscur, Earthling Release.
Admiratif pour les groupes de la côte est, comme les Swirlies ou les formations du label Slumberland, Ultra Cindy pratique un style proche de Ride ou Revolver, avec parfois des guitares proches de Kitchens of Distinction. Mais on note aussi quelques influences de New Order, notamment dans la basse, conférant ainsi un aspect hypnotique à leur musique.
Nul doute que pour William Russell (chant et guitare), Josh Kreamer (chant et guitare), Kemy Gatdula (basse) et Russell Cook (batterie), le sort n’a pas particulièrement joué en leur faveur. Mais chaque écoute de leur musique, qui se transforme en moment magique, répare l’injustice.

Ultra Cindy : The Mermaid's Parade


The Mermaid's Parade de Ultra Cindy

Coup de coeur !

Sortie : 1994
Produit par Ultra Cindy et Mark Miley
Label : Earthling Release


Aussi surprenant que cela paraisse, The Mermaid’s Parade passa complètement inaperçu à sa sortie. Et il n’est pas plus connu maintenant ! Sans doute, est-ce la date de parution qui explique que cet album fut vite rangé dans les bacs de seconde mains, voire de troisième. En 1994, tout était déjà dit, et Ultra Cindy ne faisait alors que copier ses modèles, Ride et compagnie.
Seulement le combo américain signe là un ensemble de chansons particulièrement réussies, romantiques et émotives, et cela est suffisamment rare pour le souligner.
Baignant tout d’abord dans un univers qui laisse venir l'expression des choses, Ultra Cindy les explore à tout venant, avec une émotion palpable et à fleur de peau, aidée en cela par une rythmique très appuyée, variée, et dont la basse joue ici un rôle déterminant de raccrocheur. Les chansons restent tendues tout du long, éclatent par moment, mais sans jamais détruire cette impression de nager dans des sphères toujours quelque peu romantique, parfois naïves. « Ferver pitch », « Eusebio », très émotive avec ses voix douces mais vindicatives, ou « Starblazers » sont de courtes et nerveuses chansons, à rapprocher d’un style proche de Revolver par exemple, plaisant aux âmes en mal de rage adolescente.
Mais à mesure de l’avancée dans l’album, on décèle une complexité qui augmente. Le discours n’est plus aussi lisse. Et petit à petit on perd les repères. L’impression que Ultra Cindy passe inaperçu à la première écoute finit par disparaître. Le caractère subtil des chansons et leur rêverie prennent de l’importance au fil des tentatives répétées pour apprivoiser l’album. On décèle alors des petites mélodies qu’on n’avait pas remarquées au départ et on se laisse prendre par le ton envoûtant de l’album.
The Mermaid’s Parade est en fait bâtie selon une structure en déliquescence, les morceaux devenant de plus en plus longs et de plus aériens. Le déclic se fait à partir de« She said to me » répétée inlassablement et aidée par la voix féminine de Jina Yi sur « Neat », terminant ainsi la chanson sur un abandon, un prolongement, une fuite. On bascule sans s’en apercevoir vers une émotion, cette fois-ci plus rentrée, plus en dedans. Au fur et à mesure que l’album avance, le groupe laisse tomber les codes du genre et laissent de plus en plus d’espace à l’évasion, aux passages instrumentaux, aux alternances, au rebonds et aux fuites, ainsi qu’à la souplesse. Ainsi « Crinoline » n’est qu’un déferlement tourbillonnant entrecoupé d’accalmies subites, faisant varier les climats et perdre la tête. Les chants aspirés et légers se répètent, restent inflexibles, malgré le déchaînement autour d’eux, et glissent lentement vers l’envol. Le dernier coup d’estocade est porté par « Near perfect », excellente, plus en longueur, plus rêveuse et compliquée.
Ne parlons même pas des paroles soufflées « She’s my best friend to the end » sur « Dean henry », où l’on atteint alors des sommets d’évanescence. La seconde partie de l'album fait la part belle à des morceaux tout aussi travaillées et magnifiques, mais plus lentes et plus tristes. Les mélodies prennent le temps de s'installer, sans s'empiéter les unes sur les autres, pour de tendres passages atmosphérique à la vénusté miraculeuse, comme au cours d'odes poétiques. On s'y laisse bercer, complètement emballé par cette magie unique, qui ne se répète jamais et explore sans cesse de nouveaux horizons.

10 juin 2007

The Telescopes : Flying (vidéo)

Jamais un titre n'aura été aussi explicite.
Un voyage psychédélique hallucinant sous forme de kaleidoscope !
Attention : ça peut faire mal aux yeux...

Fiche artiste de Medicine


Medicine

Pour une fois un des meilleurs groupes de noisy-pop n’est pas anglais mais américain.
Projet d’un seul homme, le chanteur/guitariste/compositeur/producteur Brad Laner, Medicine fut l’occasion d’enfanter une musique hybride entre expérimentation pop et bidouillage de studio. Ce groupe de Californie qui devint vite culte (avec notamment une apparition dans le film The Crow) permit à ce génie de studio de réaliser ses désirs de musique, toujours plus tempétueuses, toujours plus recherché, équilibre entre tendance douce et avant-gardisme sonore.
Ce goût pour ces travaux de psychopathes sur le son, Brad Laner l’a toujours eu depuis l’enfance, collectionnant au lycée des concerts pirates de Can, Beach Boys ou Stockhausen comme on collectionne les cartes de base-ball. Medicine ne fut que la résultante de ces nombreux projets et expérimentations faites maison.
Au sein de l’art-rock californien de la fin des années 80, Brad Laner était déjà connu (il fut un temps batteur des Savage Republic, dont on connaît le rôle et l’influence sur le post-rock et le shoegaze à venir), et c’est en participant aux projets Debt of Nature et Severed Head in a Bag, inspirés de la noise de John Cage, que Brad Laner fait la connaissance du batteur Jim Godall. Obsédé par My Bloody Valentine, Brad Laner affine le style de Medicine qui commence alors à prendre forme.
C’est l’arrivée de la chanteuse Beth Thompson en 1991 qui achève de poser la dernière pièce à l’édifice. Avec elle, Brad Laner trouve la touche féminine qu’il manquait à sa musique.
Le groupe sort l’année suivante un premier single : Aruca, sur le label Creation Records, celui de My Bloody Valentine également. Puis survient un premier album, paru sur le label de Rick Rubin, American Records, choix étonnant, la structure ayant l’habitude de regrouper des groupes de thrash metal, comme Slayer.
Mais c’est surtout avec « The Buried Life » que Medicine côtoie les charts, l’album sorti en 1993 ayant été très remarqué, tout en conservant un traitement du son toujours aussi ardu.
Plus tard, Medicine se fait plus lisse avec « Her Highness » mais qui sort dans l’indifférence générale, la formation américaine payant le détournement de l’intérêt du public et les nombreux projets parallèles du boulimique Brad Laner, avec Amnesia ou Electric Company. Cette tendance à l’éparpillement sonnera le glas du groupe.
Brad Laner revint pourtant en 2003 avec une nouvelle chanteuse, Sarah Lee (la fille de qui vous savez), et un nouvel album, qui fut malheureusement de piètre qualité et bien éloigné de ce qui faisait le charme de ce groupe particulièrement talentueux.


Discographie :

- Shot Forth Self Living

- The Buried Life

- The Sounds of Medicine EP

-
Her Highness

Medicine : Shot Forth Self Living


Shot Forth Self Living de Medicine

Indispensable !

Sortie : 1992
Produit par Brad Laner
Label : Creation Records


Pour un premier album, Brad Laner, celui qu’on compare volontiers pour son attrait de la production à Kevin Shield, mais en plus bourrin, réussit un coup de maître.
Froid, industriel, transcendantal, pointu, Short Forth Self Living dégage une atmosphère particulièrement saisissante : sans doute à cause de ces mêmes accords, de ces mêmes nuages de sons, qui se répètent et qui plonge l’auditeur dans une hypnose.
L’ouverture est grandiose, culte au possible : une longue phase de reverbs et de distos se prolonge sur « One more », avant que ces distos se mettent soudain à se mouvoir et se contorsionner pour former des mélodies comme par magie. Le rythme reste lui imperturbable, soutenant de manière inflexible la voix lointaine et légère de Brad : la transe commence, surtout lorsque les crissements prennent fin, et que le chant de Beth vient se joindre à cette envolée.
On a l'impression tenace que Medicine en jouant, froisse du papier de verre, fait crisser des pointes sur l'acier, torsade du barbelé tant le groupe manipule les instruments sous la torture jusqu'à en faire sortir des sons incroyables. L’intro de « Aruca » est à ce titre, particulièrement confondante : impossible de savoir où le groupe va nous mener, et c’est presque une étonnante surprise que de découvrir une plaisante chanson pop après ces accords massacrés. Rien ne sera lisse et transparent sur cet album. Ce qui intéresse Medicine, c’est la chirurgie. Découper, utiliser des scalpels, des scies électriques et voir si le corps de la pop est toujours vivant malgré les coups de ciseaux.
De ce vacarme de bloc opératoire, Brad Laner et les siens en feront le support idéal pour ses premières expériences, pop-songs ultra mélodieuses, rêveuses et somptueuses. L’adorable « Defective » emballe d’entrée par sa structure en ritournelle passée au vortex. Quant à « Short Happy Life », sa lenteur, sa gravité, le chant de Beth, son aspect majestueux en font une œuvre immense, sérieuse et fascinante. Une tendance à vouloir planer se ressent de bout en bout. C’est enivrant, charmeur, bizarroïde parfois, mais jamais ennuyeux. On arrive même à se laisser happer par ces délicieuses rengaines enfantines, susurrées sous une noyade de riffs réitérés à satiété (« Miss Drugstore »). De cette clameur artificielle équivalente à des fritures sur les bandes d’enregistrement, la formation californienne en fera un pur moment langoureux.
Paru en 1992 sur le label Creation, ce premier opus est considéré à juste titre comme une référence en matière de noisy-pop. Avec ses nappes de phasing et ses loopings sonores condensés, ces chansons exceptionnelles se détachent du lot, sans oublier d'être fascinantes. Tout l’opus est construit (ou déconstruit plutôt) selon des enchevêtrements complexes de distorsions, qui malgré tout forment des bâtiments métalliques d’une redoutable beauté. On y décèle beaucoup d’orientalisme, ce désir d’accéder à la transe par la danse et la libération de l’esprit, cette idée qu’il faut passer par la douleur pour atteindre le nirvana, ainsi qu’une fascination pour les machines, les robots, les sons synthétiques, à même de créer des boucles, qui reviennent sur elles-mêmes et créent alors un effet psychédélique novateur.
Les neuf minutes de « Christmas Song » achèvent l’étreinte onirique en prolongeant les émotions vers un lent décollage, direction des volutes quasi-mystiques.
Car c’est bien connu, un des moyens pour faire planer est de créer un court-circuit neuronique et d'agir sur les fusibles du cerveau. Par ses vertus euphorisantes et ses bourdonnements continuels, la musique unique de Medicine y arrive très bien.

Henry's Dress : Henry's Dress EP


Henry's Dress EP

Sortie : 1994
Produit par Dustin
Label : Slumberland


Des crissements insupportables et un « I don’t care » significatif, balancé par Amy Linton avec un je-m’en-foutisme assumé, résument assez bien le style du groupe.
Avec une nonchalance incroyable, Henry’s Dress prendra un malin plaisir à torturer, à malaxer et détruire sous une déferlante de sons et bruits blanc ses petites hymnes punk-pop, à la sauce mods sixties. Les guitares sont particulièrement ardentes, imprévisibles, et contrastent avec la fadeur des voix, qui se traînent, s’évaporent presque pour ne laisser la place qu’au chaos, savamment orchestré, et visant à laisser agir un marasme édifiant, le ton de titres très courts. C’est sec, nerveux, le son est pourri et ça crache de partout, comme aux bonnes heures de l’indie pop des années 80 (« Sally wants » ou « (you’re my) radio one »). Derrière cette indolence maladive, on décèle cependant une rêverie paresseuse assumée, comme sur le tendre « Forthcoming » ou le reposé et triste « ‘’A’’ is for cribbage three ».
Un premier maxi à valeur de mise en bouche : des chansonnettes enfantines, écervelées, charmantes, à consommer sans modération.

Blind Mr Jones : Disneyworld (vidéo)

Un clip rare qui symbolise la fin de l'innocense, la dureté du passage à la vie adulte et la perte des illusions... s


Chapterhouse : Pearl (vidéo)

Pour entrendre la douce voix de Rachel Goswell, invitée sur ce titre somptueux de Chapterhouse, mais qu'on ne verra pas, clip d'hallucinés, shootés à l'ecstasy et ne répondant plus de rien.

9 juin 2007

Fiche artiste de Drop Nineteens


Drop Nineteens

Comme certains groupes maudits de Boston (on pense aux Pixies par exemple), c'est en Angleterre que le très jeune groupe Drop Nineteens est le plus connu. La faute à un style, qui même s'il s'inpire du college rock américain, est délibérement tourné vers le shoegaze anglais.
C'est avec une démo que la formation composée de Greg Ackell (chant, guitare), Paula Kelley (chant, guitare), Steve Zimmerman (basse), Chris Roof (batterie), et Motohiro Yasue (guitare) s'attire les critiques de la presse anglaise.
Après avoir signé sur le label Caroline, le premier album "Delaware" réussit à se placer dans les charts, propulsé par ses deux singles, "Winona" et "My Aquarium", dont les clips sont diffusés sur MTV. Le groupe entame alors une tournée en Angleterre, notamment au Reading Festival, ou aux Etats-Unies, avec le Lollapalooza. S'ensuit également une session avec John Peel.
Mais à cause de différents sur les choix musicaux à prendre pour la suite, Paula, Chris et Motohiro, poursuivant leurs projets seront remplacés respectivement par Megan Gilbert, Pete Koeplin et Justin Coplin.
Un deuxième album, plus orienté rock indie, sort en 1993, toujours chez Caroline. Mais si l'album se fit connaître, c'est plus pour sa pochette ! Celle-ci, dans sa version non censurée, est sensé représenter une femme nue, peinte en blanc et portant un masque à gaz blanc, photographiée sur fond blanc. On ne trouve plus la pochette originale que sur la version vinyl.
Le manque de succès finit par faire couler le groupe, qui se sépare en 1995.
On retrouva par la suite Greg Ackell et Pete Koeplin avec Findel mais de tous, c'est Paula Kelley qui s'en sortit le mieux, avec le groupe Hot Rod ou bien sa carrière solo.


Discographie :


Drop Nineteens : Delaware


Delaware de Drop Nineteens

Coup de coeur !

Sortie : 1992
Produit par Drop Nineteens et Paul Degooyer
Label : Caroline


Ce groupe de Boston incarne la jeunesse. Pleine de morgue, d’insouciance, d’effronterie, d’immaturité assumée. Mais capable aussi de la poésie la plus naïve. Drop Nineteens symbolise un air du temps qu’on cherche et qu’on cherche encore, celui où il semblerait que tout soit permis.
Pas de rigueur, pas de règles à suivre, on prend les guitares comme on veut, tant pis si les doigts glissent, tant pis si le pied reste trop longtemps sur les pédales et qu’on n’est pas capable d’enchaîner une dizaine de notes claires et alambiquées, l’important c’est d’avoir les guitares en main et de faire du bruit. Car le son d’une guitare, crépitant, lourd, grinçant, à quelque chose de fascinant. On peut générer une multitude de sensations avec une guitare.
Et si les membres de Drop Nineteens choisissent d’étirer leurs morceaux en de longues plages de distorsions, pour s’offrir là une orgie de feedback à n’en plus finir, peu importe que ce soit peu académique.
Des guitares et du bruit : l’association peut sembler simpliste mais elle est carrément jouissive ! Car elle se fait l’expression de toute pulsions. A l’écoute de cet album, terriblement adolescent dans sa définition et sa configuration, on est libéré de tout poids, on savoure et on se délecte de tant de culot !
L’album entier transpire la malice : de l’intro irrésistible de « Delaware » jusqu’au séminal « (plus fish dream) », on découvre cette compulsion à vouloir tout saccager et refuser toute possibilité de rendre les choses faciles. Delaware est en fait un caprice. Un caprice capable de ralentir brusquement le tempo dès le deuxième titre (« Ease it halen »), en un pur moment langoureux, traversé de ça et là par des éclairs bruitistes. Ou bien de s’élancer dans un délire incompréhensible et éprouvant de saturations sans fins, entrecoupé de hurlements rageurs surprenant (« Reberrymemberer »). Derrière ces assauts soniques, oscillant entre My Bloody Valentine et Sonic Youth, se cache une fraîcheur incroyable, une présomption à vouloir côtoyer les sommets, une envie de tout foutre en l’air, pour le plaisir. Le chant de Greg Ackell est tout doux par rapport à ses propos ou son envie d’en découdre. Quant à la voix de la chipie Paula Kelley, elle marque les esprits : sexy, espiègle, douce, on dirait une jeune femme qui n’aurait pas froid aux yeux, mais qui joue les charmeuses. Difficile de ne pas rester insensible ! Tout en conservant un sens aigu de la délicatesse et de la douceur. « Kick the tragedy » a beau laisser partir à la dérive une guitare sèche pendant de longues minutes, soutenue par un nuage de saturations et d’échos, le murmure parlé de Paula Kelley fait frissonner de plaisir, par son charme envoûtant et quasi-sexuel.
Ce jeune groupe n’en fait qu’à sa tête, mêle rêve d’enfant et austérité, refusant de grandir et de se plier aux règles des grandes personnes, préférant de prélasser, endormi, loin des rigueurs du monde.
Pas étonnant dès lors qu’on retrouve alors un pur son noisy, torturé, déstructuré, incisif, noyant un chant suave et mielleux, comme sur la magnifique et surprenante reprise de Madonna (« Angel »). Et même si le ton peu paraître particulièrement violent, agressif, vindicatif ou expérimental, il n’occulte à aucun moment le goût pour les mélodies simples et célestes, propre à emballer l’imagination et l’évasion. Drop Nineteens cultive avec une certaine tendresse les aspirations de jeunes en proie au désir de se tenir toujours décalés et jamais à leur place. Jusqu’à même se dévêtir complètement de tout apparat parasite et régaler l’auditeur de petites ballades acoustiques enchanteresses et d’une délicatesse infinie, emportées par ces voix douces auxquelles on s’attache irrémédiablement.
Cet album donne le tournis. Il évoque un tourbillon qui ne s’arrêterait jamais. On est pris dans ce délire propre à vouloir se rebeller contre l’establishment tout en assumant parfaitement son immaturité. Sans se poser de question, avec une insouciance rare et bon enfant, qui collera idéalement avec l'air du temps, Drop Nineteens fera ce qu’il lui plait : une douceur adolescente maquillée sous un énorme déluge de guitares dans une enivrante envie de faire ce qui est interdit.

Drop Nineteens : National Coma


National Coma de Drop Nineteens

Sortie : 1993
Produit par Drop Nineteens
Label : Caroline


Malgré des chansons noisy-pop efficaces et très attachantes, ce très jeune combo américain n'aura jamais réussi à obtenir mieux que quelques lignes élogieuses écrites par une poignée de journalistes américains fans d'indé en mal de découverte, sous-fifres au sein de leurs fanzines universitaires.
Après un surprenant et premier album, qui plaça Drop Nineteens comme un des chefs de file du mouvement shoegaze américain, les deux comparses Greg Ackell et Steve Zimmerman, qui se retrouvèrent pratiquement seuls après le départ de nombreux membres, décidèrent de sortir de ce schéma trop réducteur.
Sur National Coma le registre est largement étendu et le groupe (qui verra de nouvelles arrivées) décline tout ce qui peut se faire de mieux en matière de rock indé à l'américaine : des chansons dynamiques et entraînantes ("Limp" ou "Rot Winter"), des douceurs saturées ("7/8") ou bien des titres à l'énergie punk mais à l'écriture savoureuse ("Martini Love").
Les chants de Greg Ackell et de Mogan Gilbert ne sont peut-être plus aussi éthérées qu'avant, abandonnant au passage le code shoegaze, mais on a la conviction qu'ils se sentent moins enfermés dans un style. D'ailleurs Greg semble s'amuser particulièrement à forcer le ton et à se faire plus hurleur comme sur l'étonnant "Superfeed", extraordinaire d'intensité et proche du noise rock. Les titres sont beaucoup plus courts, plus 'rentre-dedans' et le temps des expérimentations de plus de six minutes remplies de feed-back semble résolu. Ces gamins auraient mûri, dirait n'importe quelle oreille distraite. C'est ignorer le goût de ces musiciens pour les détournements soniques.
Bien sûr des airs rattachés à leurs débuts, il en reste, très aériens, suaves et gavés de guitares saturées, à l'instar de "All Swimmers Are Brother" ou du magnifique "Moses Brown".
Le groupe n'a rien perdu de sa propension pour l'écriture décalée, alliant mélodies et expérimentation noisy. Démarrant sur une petite ballade, "The Dead" se poursuit au cours d'une deuxième partie sur un air accrocheur. Quant à "Cuban", soigné et délicat, il fait penser que le talent multiforme de ce groupe réserve décidément bien des surprises.

8 juin 2007

Lovesliescrushing : Bloweyelashwish


Bloweyelashwish de Lovesliescrushing

Sortie : 1993
Produit par Scott Cortez

Label : Projeckt Records


Totalement à part, ce duo a réussi à se mettre complètement en dehors du rock, bien qu'il en utilise les bases. Lovesliescrushing, c'est des guitares, des samples et une voix. Ici la simplicité rejoint la pureté. Pas d'instruments rythmiques, pas d'accords harmoniques, juste des couches épaisses de saturations, de bourdonnements, de distorsions et de crissements sourds. Le flou est porté au sommet, souvent jusqu'à l'autisme pur. L'écoute peut se révèler aussi bien une surprenante découverte qu'un supplice.
Explosant tous les formats classiques, le groupe s'offre une vraie liberté, à la limite de l'abscon. Les morceaux, si tant est qu'on peut encore les dénommer ainsi, varient entre trente secondes et six minutes parfois, flirtant aussi bien avec l'avant-garde que les envolées atmosphériques.
Les saturations sont prenantes et en nappes épaisses, la voix de Melissa Arpin, quasiment inaudible, insidieusement gracieuse et éthérée, le son soigné et original, les climats prenants, aux confins du shoegaze, de la dream-pop et de l'expérimental : une ambiance urbaine et obsédante se dégage de cet album.
Pour auditeur averti.

3 juin 2007

Slowdive : Just for a day


Just for a day de Slowdive

Sortie : 1991
Produit par Chris Hufford
Label : Creation Records


Sur ce premier album envoûtant paru sur Creation, la formation anglaise signe des compositions sublimes et éblouissantes dans leur légèreté. Alliant une extrême douceur dans le ton, voire une certaine nonchalance romantique, avec une exubérance sonore virant à la surcharge d'effets, la musique de Slowdive devient vite confondante. D'autant que les structures étirées, presque volontairement neurasthénique, sèment le trouble et embrouillent les pistes, pour ne conserver que finesse, luxe et magie.
Encore plus audacieux, plus radicaux et sans doute plus perturbés que ses contemporains, Slowdive réussit à créer une musique unique et jamais égalée depuis. Comme beaucoup, le groupe s'inscrivait dans un courant musical appelé shoegaze, mais le porta vite aux nues pour faire de son oeuvre la plus incroyable et belle déposition jamais faite de beauté absolue.
Face à la pléthore de formations qui s'adonnèrent à ce mouvement on regroupa vite Neil Hastead et sa bande sous la bannière du shoegaze, en référence à leur attitude rigide sur scène et leur tendance à regarder leurs pieds. Les mauvaises langues iront même jusqu'à dire qu'il ne pouvait s'empêcher de regarder leurs guitares, faute de pouvoir aligner trois accords de suite. C'est à moitié faux, Neil Hastead, le leader de Slowdive déclarant être incapable de reproduire ses chansons à la guitare sèche. Mais Slowdive c’était déjà bien plus que ça : une envie nonchalante de créer des textures nouvelles pour s’y abandonner plutôt que d’écrire des chansons traditionnelles. Car les membres de Slowdive étaient avant tout des imprimeurs d'ambiances. Un univers unique en son genre, riche et très profond où l'on côtoie souvent le sublime avec l'irréel.
Les guitares ont la part belle et l'hyper-saturation est de mise pour créer un véritable mur du son dont il est très difficile de s'extraire sans être marqué à jamais. Mais faire du bruit ne signifie pas toujours jouer vite ou avec fracas. Chez Slowdive, justement, ce qui prime relève plutôt de l’armature, chargée, poussant au confinement et très majestueux. L'ensemble est finement travaillé et au service de chansons impeccables, au charme intemporel où la grâce se dispute au divin. Hautement mélodique, très lente et vaporeuse, la poésie est au rendez-vous, conférant aux titres un éther doux et suave, saveur garantie par des voix caractéristiques, très éthérée et presque angélique, celle de Neil Halstead et de la divine Rachel Goswell. A l'extrême opposé de la violence instrumentale environnante, elles tirent vers des sommets d'élégance trouble et fragile. Les structures classiques couplet-refrain sont abandonnées, pour mieux entraîner l'auditeur vers un tourbillon et le perdre dans le chamboulement émotionnel que provoque cette vague remuante. On reste souvent ébloui par tant de vigueur lié à un raffinement infini.
Et même si l’écoute est parfois éprouvante, soporifique, s’évanouissant sur la fin, on a sans cesse l'impression de côtoyer la féerie.

Slowdive : Souvlaki


Souvlaki de Slowdive

Mythique !

Sortie : 1993
Produit par Slowdive et Ed Buller
Label : SBK / Creation Records


Album de chevet, album d’île déserte, album pour faire l’amour, album pour portrait chinois, album d’une vie et de toutes ses réincarnations s’ils existaient, Souvlaki demeure dès la première seconde une évidence, une réponse et une mise en bande-son de tout ce qu’on est, ce qu’on peut ressentir.
Allégorie parfaite d’un certain désir d’abandon, de déliquescence de toutes les entraves, ce recueil, véritable poème élégiaque, aussi léger et profond qu’un haïku, dessine délicatement les contours vagues et flous d’un nuage de mélancolie.
Slowdive réussit à nous toucher droit au cœur, grâce à sa modestie et sa sincérité. Avec de deuxième opus, le groupe soigne ses compositions et maîtrise à la perfection ses ambiances, son univers.
D'ailleurs, ça débute par le mirifique « Alison », un mille-feuille d’instruments, dont aucun ne prend le dessus sur l’autre, aboutissant à un ensemble cotonneux, d'où émergent des voix de chérubins, faisant tanguer le sens des réalités.
Ce qui saisit et perturbe autant, c'est la lenteur que prend le groupe à se dévoiler. Même les assauts les plus lyriques (« Machine Gun » et sa guitare sèche perdue), les paroxysmes instrumentaux, à grand coup de saturations, prennent le temps de s’appesantir sur la chanson, et ce uniquement après un long moment d'accalmie, où les mélodies se dévoilent timidement (« Souvlaki Space Station»), de peur de se fragiliser. Cette dérive ralentie cajole et berce doucement.
Bien vite, un minimalisme se fait de mise, à tel point que l'on se perd, qu'on se retrouve déboussolé, au milieu d'un paysage rachitique, où ne subsiste que de la neige, à perte de vue, ou bien des nuages de brumes vaporeuses, qui enveloppent et caressent, tout comme peuvent le faire les nappes de guitares et de claviers, ou bien les voix, tendres et tombantes comme une pluie d’or, lorsqu’il s’agit de la divine Rachel Goswell.
On ne peut pas s'immiscer dans cet univers à tout venant : il faut une disposition d'esprit, car le groupe est peu pressé d'en finir, n'hésitant pas à traîner en longueur pour dire trois fois rien, juste l’essentiel en fait. Mais pour peu que l'on soit téméraire, et que l'on force les écoutes répétées, on se laisse à chaque fois pénétrer par une déstabilisante mélancolie, parfois poignante lorsqu'elle atteint des climax ("40 Days"), à grand renfort de montée en puissance des guitares.
Mais le plus souvent, c'est l'ascèse qui gagne, et il faut se laisser couler au rythme de la batterie et des samples électroniques ("Sing", signé Brian Eno qui collaborera sur l’album, et son ambiance aquatique), descendu à un tempo tel qu'il flirte avec l'arrêt. C'est au cours de ces apaisements que toute la beauté du groupe peut se révéler, comme lors de cette fulgurante démonstration de douceur et de naturel qu’est « Here she comes ». Lorsque le ton se durcit par contre et que les voix éthérées et si sublimes se recouvrent d’aria électriques (« When the sun hit »), on atteint là des purs moments d'évasion.
Feutrée, cotonneuse, l'atmosphère que dégage l'album et qui envahit tout l'espace, celui de la pièce, comme de notre corps, se cristallise, s'étire le plus possible, en un minimalisme parfois haletant ("Melon Yellow"). La simplicité finit par rejoindre et fusionner avec la pureté pour aboutir à la plus belle démonstration de grâce et de contemplation. Slowdive regarde et se laisse aller. Non pas par paresse ou par pleurnicherie, mais clairement parce qu’il est parfois agréable de s’éloigner du chemin, pour aller contempler la Beauté et ne pas voir si elle se cache ailleurs, que là où on veut habituellement nous la montrer, notamment par l’absence quasi-totale de guitares lead. Le temps pris pour dévoiler ses ambiances, à la fois neutre et affligée, serre la gorge.
L'émotion est telle qu'elle subjugue, empoigne le cœur, et donne l'impression qu'on ne se remettra jamais de ce choc. Tout apparaît d'une telle beauté, d'une telle profondeur, d'une telle tristesse, que c'est tout notre être qui remonte à la surface, soudain libéré de ses poids, et qui voyage, là, éperdue et un peu bête, jusqu'à des hauteurs insoupçonné, naviguant dans le ciel, aux côtés d'anges, qui nous tiennent par la main, pour nous guider vers des contrées magiques.
On ne revient d'ailleurs jamais d'un tel voyage. Celui-ci est trop intriguant, trop lointain pour qu'on n'en ressorte tout à fait le même. Et le dernier message, transperçant d'honnêteté désespérant, celui lancé à travers les arpèges délicats de "Dagger", auquel répond la voix sublimement grave et légère de Neil Hastead, se fait l'écho d'un touchant romantisme soyeux, sublimé par un chœur magique, jusqu'à une candeur assumée et flirtant avec une tristesse propre à faire venir les larmes aux yeux.
On ne sera jamais d'ailleurs, à la fin de l'écoute de cet album aussi intriguant que merveilleux, si tout cela n'était pas en réalité un simple rêve.

2 juin 2007

Fiche artiste de Blind Mr Jones


Blind Mr Jones

A l’époque il y avait une bonne blague qui circulait. La rumeur voulait que le groupe Jethro Tull se soit reformé. L’allusion tenait du fait que Blind Mr Jones avait un musicien qui jouait de la flûte, instrument incongru pour un groupe de rock, sensé vouloir en découdre avec les guitares. Et bien vite le groupe ne fut plus que réduit à ça.
C’est que la tentation était facile : les membres avaient à peine 19 ans de moyenne d’âge !
Blind Mr Jones, qui tire son nom d’une chanson des Talking Heads, s’est formé au début des années 90 à Marlow, en Angleterre. Le groupe composé essentiellement de lycéens attire vite l’œil de la presse comme étant une curiosité à surveiller. Il faut dire que le guitariste James Franklin, le chanteur/guitariste Richard Moore, le flûtiste Jon Tegner, le bassiste Will Teversham, et le batteur Jon White, avec leur look de petits garçons, fans de Dinosaur Jr mais pas encore en âge de passer le bac, firent rire pas mal de monde. C’était sans compter leur immense talent prometteur.
Durant leurs concerts erratiques de lycéens, personne ne s'interressa à eux, hormis le label Cherry Red Records qui les signa sur la fois d'une démo et de l'avis expérimenté de Chris Hufford (producteur de Chapterhouse et Radiohead). Paraîtront alors deux singles : « Eye vibes EP », sur lequel Neil Hastead vient faire quelques parties de guitares, puis « Crazy Jazz EP », dont les interventions à l’harmonica seront signés Johny Greenwood, guitariste de Radiohead.
L’album « Stereo Musicale » attira l’attention des critiques, mais surtout pour être traité avec une certaine suffisance, Blind Mr Jones souffrant d’être toujours comparé à Ride. Et même la parution d’un deuxième album, plus mature en 1994, toujours produit par Chris Hufford, n’y changera rien. Il était déjà trop tard, plus personne ne s’intéressait à eux, et ils restèrent cantonné au rang d’éternel espoirs. La lassitude finit par l’emporter, d’autant que déjà, les membres de Blind Mr Jones, passaient pour des vieux auprès des groupes Brit-Pop comme Menswear ou Supergrass.
Le groupe se sépara dès 1994, sans qu’on sache bien ce que ces musiciens devinrent par la suite.

Discographie :


Blind Mr Jones : Stereo Musicale


Stereo Musicale de Blind Mr Jones

Sortie : 1992
Produit par Chris Hufford
Label : Cherry Red


Le premier essai de ce (très) jeune groupe résume à lui tout seul tout ce que le courant shoegaze pouvait représenter à l'époque de pédant et de particulièrement infantile.
Objet de la moquerie et de la condescendance de certains en raison de la naïveté de ces musiciens, à peine majeurs, Blind Mr. Jones avait déjà des envies culottées qui démangeaient. La pochette, très adolescente et loin de style arty des autres, prêtait à sourire. Adoptant un chant sublime très angélique et éthéré, qui dénote pour un groupe de rock, surtout masculin, Blind Mr. Jones éveillait la curiosité, puis très vite de la condescendance.
Et sa musique ne faisait rien pour éviter d'être ainsi stigmatisé: belle, planante comme décoiffante, elle mêlait dans une joyeuse pagaille, stylisme raffiné et psychédélisme, jusqu'à y insérer violon et flûte, parfois en overdose ! Se posant délicatement entre des instrumentaux étranges (« Lonesome boatman »), les chansons ne suivaient que des détournements, longs et intenses (« Spooky Vibes »), au cours desquelles les parties chantées se réduisaient à de simples vocalises béâtes et sublimes.
Cela eut tôt fait de mettre à l'écart ce style musical, trop spirituel et saugrenu pour attirer les faveurs d'une audience grand public. D'autant que la concurrence parmi le shoegaze de ces années-là, était telle qu'une lassitude se fit place, enterrant nombre de formations qui se ressemblaient plus ou moins et étaient nourries des mêmes inspirations. Il était irrémédiable que Blind Mr Jones soit comparé à ses pairs, et cela lui fut fatal, version en culotte courte des plus grands.
Mais pourtant, ce que savait faire aussi Blind Mr Jones, et avec un talent précoce, c'était d’établir de véritables trips jouissifs à l'aide d'un mur du son phénoménal et de jeu en perte et fracas.
Les chansons sont toutes longues, complexes, alambiquées, entre crescendo monumental (le final hallucinant de « Against the glass ») ou excursion expérimentale (l’obsédant « Small Caravan » et ses percussions). L'intensité est réelle, que ce soit dans ces ouragans où le groupe lâche les brides et laisse exploser un jeu chatoyant et ébouriffant (« Going on cold »), ou bien que ce soit dans ces voix, sublimes de pureté cristalline (« Regular disease »). Les arrangements sont tous somptueux. Les guitares descendent en vrille tout au long de ce disque déjanté. Les mélodies ressemblent à de véritables contes de fées. Quant à « Going on cold », assurément un pur moment d’envoûtement, l’enchevêtrement de voix solennelles dans la légèreté et des guitares qui montent crescendo, laisse pantois d’admiration. Seulement ces aspirations seront trop absconses, parfois virant vers une musique trop emphatique, qui glissera peu à peu vers une caricature d’elle-même (« Sisters », lorgnant presque sur le prog-rock).
Tant pis s'il s'agit d'une musique trop abstraite, rêveuse et finalement égocentrique. Tant pis si Stereo Musicale, sans doute trop considéré au premier degré et vite réduit à un terrain de jeux pour jeunes gamins, ne s'attira que l'incompréhension. Tant pis si Blind Mr. Jones n'eut jamais le rayonnement espéré.
Seule compte la poignante émotion que cet album, rempli de grâce, parfois amusante, souvent saisissante de justesse et de vérité, sait transmettre à cette partie de nous qui refuse de grandir.

Blind Mr Jones : Tatooine


Tatooine de Blind Mr Jones

Sortie : 1994
Produit par Chris Hufford
Label : Cherry Red


C’est intriguant mais le violon transcendantal et les quelques « Hey hey hey », lancées comme ça à l’aveuglette, de manière douce et presque fatiguée, plonge aussitôt dans une ambiance incroyable, tranquille, presque zen, que les éclairs de guitares ne viendront même pas perturbé.
Dès ce premier morceau, fantastique, envoûtant et qui reste dans la tête pendant des heures, on sent que tout au long de l’album, on naviguera en eaux paisibles, proche d’un psychédélisme moderne.
Blind Mr Jones fait preuve d’une maturité extraordinaire, présentant des classiques immédiats (« Disney world »), des morceaux attachants (« See you again », sa basse magique ou son refrain ! Quel refrain !) ou bien des complaintes brumeuses (« Drop for days »), sans défaillir à aucun moment dans la qualité. Quelque chose de plus dramatique vient s’immiscer dans leur composition, à l’instar de cette flûte fantomatique qu’on retrouve sur « Viva fisher », soutenue dans la tristesse par des violons. Est-ce là le prix à payer pour passer à l’âge adulte ?
Clairement, Tatooine est l’évidence d’un cap franchi : plus réfléchi, moins enlevé, plus lent et moins bruyant. Fini les espérances adolescentes et sa suffisance qui mettait un point d’honneur à vouloir satisfaire des folies de grandeur. Les membres de Blind Mr Jones savent bien maintenant que cela n’est pas possible. La prise de conscience s’accompagne alors d’un défaitisme indélébile.
le travail de production sert idéalement cet album qui se retrouve doté d'un son clair et limpide rajoutant ainsi au caractère léger et enlevé de cet opus. L’urgence devient secondaire ici, et on n’hésite pas à mettre en avant une sorte d’état d’esprit plus contemplatif, voire même bucolique, comme sur « Big plane » et sa guitare sèche. Les voix sont toujours aussi douces et éthérées mais elles soufflent cette fois-ci un vent d’apaisement. Qu’auraient donc à dire ces anglais ? Ils savaient pertinemment que leur temps était passé et qu’on n’allait guère s’occuper d’eux.
C’est bien dommage car en 1994, tout était déjà fini, la mode était passée. Alors les membres de Blind Mr Jones ne chantent que pour eux, et pour le plaisir d’une certaine musique : tempérée, reposée, comme sûre d’elle et de son pouvoir d’attraction.
Car avec ces chansons calmes, au charme instantané, comme « Please me » ou le sublime « Mesa » qui conclu l’album, on côtoie un univers simple, lumineux et mélancolique, où jamais on n’osera monter de ton. Et il est stupéfiant de voir à quel point le groupe a mûri et a gagné en qualité d’écriture. L'album s'écoute d'une traite, et s'apprécie selon l'humeur de l'instant, pour y goûter à chaque fois un moment de sérénité.

1 juin 2007

My Bloody Valentine : Loveless


Loveless de My Bloody Valentine

Mythique !

Sortie : 1991
Produit par Kevin Shield et Alan Moulder
Label : Creation Records


La légende veut que l’enregistrement de cet album fut tellement éprouvant qu’il sonna le glas du couple Kévin Shield / Belinda Butcher. A force de passer autant de temps à la confection de ce chef-d’œuvre, à la recherche du son parfait, ils ont fini par ne plus rien avoir à se dire, et l’ensemble de l’album n’est en fait qu’un dialogue de sourd, où les deux amants se partagent successivement le devant de la scène pour s’avouer à chacun qu’ils ne sont en fait plus là. Ne subistent alors plus qu'une zone de « non-amour », d’où le titre, zone universelle de désespoir, d’espoir, d’abattement, de romantisme et de poésie. Un « no-mans land » émotif où chacun viendrait y puiser l’inspiration qu’il souhaite. Loveless a le mérite d’être sans doute le fruit le plus personnel de l’esprit dérangé de Kévin Shield mais de n’appartenir à personne. Du moins à tout le monde. Car derrière ce flot stupéfiant d’humeur et d’éther, chacun y puise son inspiration.
Il s’agit d’un album contemplatif, qui se refuse d’être dans l’action, qui se laisse aller, d’où ces morceaux qui ne s’arrêtent jamais, ou ces dérapages, dans les samples. C’est un album terrible en ce sens où il dresse le constat de l’impossibilité de dépasser sa condition d’humain, l’inconciliabilité entre les âmes de deux êtres, l’inexorabilité du temps qui ne fait que passer et ne retient rien de son passage. Loveless ne laisse que des traces, d’où le tenace besoin de s’y replonger encore et encore. La fusion des guitares est donc le dernier acte sexuel entre les deux amants. Et l’on y chante comme on murmure à l’oreille, des paroles sucrées mais qu’on ne saisit pas.
Car après tout, il n’y a plus rien à dire.
Il est d’ailleurs difficile de décrire l’album, de rendre compte de ce qui s’y passe.

Après cet album, le rock aurait du s’arrêter. Rendre les armes. A quoi bon discourir lorsque tout a été dit ? Justement, cette pierre angulaire, cette météorite survenue dans le plat paysage ambiant en 1991, est allé encore plus loin que le discours. Elle a coupé court aux mots, aux sens, aux messages, pour les dépasser et ne livrer qu’un bloc uni de sensations, dont l’impact est plus du domaine de l’intuitif que de la raison.
Loveless est hors-champs, hors-temps, hors-domaine, il ne ressemble à rien de ce qui a déjà été fait et ne vit que pour lui-même. Il n’y a plus de chansons d’ailleurs, mais des plages, des plages quasi-interminables de bidouillages ramassées sur eux-mêmes, un nuage bourdonnant de couleurs et de bruits, de fantômes, de choses qui disparaissent, d’autres qui apparaissent. Aboutissement de plusieurs années de travail acharné en studio, Loveless révèle toute la démesure et la folie de Kévin Shield, bidouilleur du son pointilleux, monomaniaque et perfectionniste. Au sein de ce fouillis sans nom, qui se liquéfie sous nos yeux, il n’y a plus qu’à se laisser envahir de sensations gluantes, merveilleuses, qui prennent tout l’espace et envahissent chaque parcelle du corps.

Dès que la touche play est appuyée, le décollage se fait, les éléments ne sont plus maîtrisés, à l’image de ces impressions tenaces que le disque tourne mal, que le diamant glisse ou dérape. Cet album monolithique ressemble à un débordement, un fluide envoûtant et mystique qui s’échapperait de la platine pour couler et se répandre partout. On ne retient que l’image de la pochette, sorte de pertinence rétinienne, de mirage indélibile. Cette guitare floutée sous un voile rose qui se fait l’allégorie du contenu. A moins que ce ne soit l’inverse. Ici, ce sont les sensations qui auront le pouvoir. Plus tacite que rationnelle, la machine de My Bloody Valentine explose tous les repères traditionnels. Là où d’habitude la batterie est toujours le point d’accroche, ici, elle passe au second plan. Là où les guitares s’emballent, elles glissent lentement vers une monotonie saisissante. Le résultat ne ressemble à rien de connu.
Véritable millefeuille musical, Loveless explore les possibilités sonores obtenus avec des guitares, tirant tout ce qu'il est possible de tirer comme essence à partir d'accords aiguisés et bruyant. Cette saturation exagérée n'est que le signe d'une infinie douceur. Et les mélodies ne prennent alors de l'ampleur qu'à partir du moment où elles ont été étendues sur de longues minutes incessantes, au cours desquelles elles n'auront cessé d'être malmenées, écrassées, enrombées, étirées, recouvertes par un voile opaque. La chappe de plomb est telle qu'elle englobe tout notre être.

Car lorsqu'on se laisse envahir par Loveless, ce sont toutes nos barrières qui tombent et notre personnalité qui est mise à nue. C'est surprenant, parfois déroutant, mais on se sent vivant.
Et arriver à faire ça, rien que ça, c'est rare. Très rare ...