9 juin 2007

Drop Nineteens : Delaware


Delaware de Drop Nineteens

Coup de coeur !

Sortie : 1992
Produit par Drop Nineteens et Paul Degooyer
Label : Caroline


Ce groupe de Boston incarne la jeunesse. Pleine de morgue, d’insouciance, d’effronterie, d’immaturité assumée. Mais capable aussi de la poésie la plus naïve. Drop Nineteens symbolise un air du temps qu’on cherche et qu’on cherche encore, celui où il semblerait que tout soit permis.
Pas de rigueur, pas de règles à suivre, on prend les guitares comme on veut, tant pis si les doigts glissent, tant pis si le pied reste trop longtemps sur les pédales et qu’on n’est pas capable d’enchaîner une dizaine de notes claires et alambiquées, l’important c’est d’avoir les guitares en main et de faire du bruit. Car le son d’une guitare, crépitant, lourd, grinçant, à quelque chose de fascinant. On peut générer une multitude de sensations avec une guitare.
Et si les membres de Drop Nineteens choisissent d’étirer leurs morceaux en de longues plages de distorsions, pour s’offrir là une orgie de feedback à n’en plus finir, peu importe que ce soit peu académique.
Des guitares et du bruit : l’association peut sembler simpliste mais elle est carrément jouissive ! Car elle se fait l’expression de toute pulsions. A l’écoute de cet album, terriblement adolescent dans sa définition et sa configuration, on est libéré de tout poids, on savoure et on se délecte de tant de culot !
L’album entier transpire la malice : de l’intro irrésistible de « Delaware » jusqu’au séminal « (plus fish dream) », on découvre cette compulsion à vouloir tout saccager et refuser toute possibilité de rendre les choses faciles. Delaware est en fait un caprice. Un caprice capable de ralentir brusquement le tempo dès le deuxième titre (« Ease it halen »), en un pur moment langoureux, traversé de ça et là par des éclairs bruitistes. Ou bien de s’élancer dans un délire incompréhensible et éprouvant de saturations sans fins, entrecoupé de hurlements rageurs surprenant (« Reberrymemberer »). Derrière ces assauts soniques, oscillant entre My Bloody Valentine et Sonic Youth, se cache une fraîcheur incroyable, une présomption à vouloir côtoyer les sommets, une envie de tout foutre en l’air, pour le plaisir. Le chant de Greg Ackell est tout doux par rapport à ses propos ou son envie d’en découdre. Quant à la voix de la chipie Paula Kelley, elle marque les esprits : sexy, espiègle, douce, on dirait une jeune femme qui n’aurait pas froid aux yeux, mais qui joue les charmeuses. Difficile de ne pas rester insensible ! Tout en conservant un sens aigu de la délicatesse et de la douceur. « Kick the tragedy » a beau laisser partir à la dérive une guitare sèche pendant de longues minutes, soutenue par un nuage de saturations et d’échos, le murmure parlé de Paula Kelley fait frissonner de plaisir, par son charme envoûtant et quasi-sexuel.
Ce jeune groupe n’en fait qu’à sa tête, mêle rêve d’enfant et austérité, refusant de grandir et de se plier aux règles des grandes personnes, préférant de prélasser, endormi, loin des rigueurs du monde.
Pas étonnant dès lors qu’on retrouve alors un pur son noisy, torturé, déstructuré, incisif, noyant un chant suave et mielleux, comme sur la magnifique et surprenante reprise de Madonna (« Angel »). Et même si le ton peu paraître particulièrement violent, agressif, vindicatif ou expérimental, il n’occulte à aucun moment le goût pour les mélodies simples et célestes, propre à emballer l’imagination et l’évasion. Drop Nineteens cultive avec une certaine tendresse les aspirations de jeunes en proie au désir de se tenir toujours décalés et jamais à leur place. Jusqu’à même se dévêtir complètement de tout apparat parasite et régaler l’auditeur de petites ballades acoustiques enchanteresses et d’une délicatesse infinie, emportées par ces voix douces auxquelles on s’attache irrémédiablement.
Cet album donne le tournis. Il évoque un tourbillon qui ne s’arrêterait jamais. On est pris dans ce délire propre à vouloir se rebeller contre l’establishment tout en assumant parfaitement son immaturité. Sans se poser de question, avec une insouciance rare et bon enfant, qui collera idéalement avec l'air du temps, Drop Nineteens fera ce qu’il lui plait : une douceur adolescente maquillée sous un énorme déluge de guitares dans une enivrante envie de faire ce qui est interdit.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

AH, oui, énorme album! L'un des tout meilleur disque de shoegaze jamais enregistré, après MBV bien sûr!
Et le son est encore très actuel, enveloppant, doux et mélancolique à souhait, par rapport à beaucoup d'autres shoegazers de l'époque (Chapterhouse ou même Ride).
Tout simplement intemporel!