30 septembre 2009

Luminous Orange : Vivid Short Trip



Vivid Short Trip de Luminous Orange

Sortie : 1996
Produit par Rie Takeushi
Label : Cream Cone Records

La pop japonaise a ceci d’attachante qu’elle ne peut s’empêcher d’être empreinte d’un esprit kitch qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.
En témoigne ce rigolo morceau d’ouverture, « Rose Petal Cake », entre music hall et morceau au piano des films muets des années de Charlie Chaplin, le tout sublimé pour la voix hors du commun de Rie Takeuchi. Ce qui détache cette musique du reste, c’est cette incroyable naïveté, cette façon folle d’aborder les choses, en s’essayant aux styles les plus baroques, les plus vieillot mais les plus doux aussi, sans avoir peur du ridicule. Au contraire, c’est avec allant, une envie de mordre la vie à pleine dent, un second degré indéniable, que la charmante Rie Takeuchi compose ses chansons, parfois sorte de valse tourbillonnante, passé sous un mixer électrique (« Summer Brush the View »), parfois incroyable morceau ambient, basé uniquement sur des beats electro, quelques samples, et la voix langoureuse et angélique de Rie Takeushi, qui coule comme un fluide de manière à faire voyager ("Birds of Paradise").
Les mélodies seront toujours compliquées, influencé par une magie qu’on doit à la dream-pop, comme sur l’hyper saturé « Slow Leopard » aux faux airs de Cocteau Twins, ou sur le superbe « Emeral Twins », qui débute par des chants de baleine, avant de se lover dans une ambiance aquatique et vaporeuse, et de se terminer sur des entrechats mélodiques adorables évoquant les musiques de cabaret.
Ce détournement des codes habituels de la pop, propre à la culture japonaise, emmène les chansons de Luminous Orange dans d’autres sphères, plus magiques, plus enfantines, rappelant les génériques des anime, très en vogue et populaire dans le Japon des années 80/90. Il n’y a presque pas de réelle action ou de connexion avec la réalité. Mais la beauté de cet album réside justement dans la description des rêves et des caprices enfantins. Et ce qui étonne c’est cette appropriation subtile. Les univers, lounge, jazz, ou tout simplement pop, sont visités mais sans insister, sans exubérance, sans grossir les traits, avec le soucis du détail et de la finesse. Ainsi « Fall Again », sorte de berceuse ou de comptine, se prend des airs de chansons fleur bleue.
Mais derrière cette bulle fantastique, où la violence n’a pas lieu d’être, un peu comme dans les anime de Miyasaki, il y a des envies tempétueuses, des élans de fougue, des portées de folie, des éclairs de saturations, tout en restant d’une innocence pure. Exemple avec « Dump the wings », noyé sous les guitares noisy, ou « Gertrude », au tempo lent, avec roulement de batterie et dérapage saturé.
En fait, ce qui permet de toucher le spectateur et de l’emmener ailleurs, dans un monde qui ressemble finalement autant à celui du Sibuya-Kei, ce mouvement japonais qui mêlait lounge, bossa nova et electro, qu’à celui du shoegaze, c’est ce mélange et ce refus de choisir, tant et si bien qu’il en sort un monde nouveau, celui de Luminous Orange.
Et à l’écoute du magnifique « December Sail », long, éthéré, cajolé par un sublime riff de guitare, avant qu’un tonnerre incroyable ne déferle par soubresaut sur une ligne de chant de l’ordre du divin, on touche alors du doigt le thème cher de Rie Takeushi : l’onirisme. Ou en d’autres termes, l’irréversible désir de combler ses rêves d’enfants.

24 septembre 2009

Luminous Orange : Waiting for the summer



Waiting for the summer de Luminous Orange

Sortie : 1997
Produit par Takaahi Hanya
Label : K.O.G.A Records

Le deuxième album, une véritable réussite que tout le monde devrait avoir entendu, assoie définitivement les composantes qu’on retrouvera par la suite : morceaux plus reposées, flottant et magiques, avec cette dimension tranquille presque fascinante. Si la pop particulière de Luminous Orange apparaît étrange, « Waiting for the summer » n’en demeure pas moins un sommet de classe.
En s’ouvrant sur le turbulent « Hot Caramel », et son riff coup de poing, on ne peut que se laisser alpagué par la suite, qui petit à petit dérive vers une pop plus proche du lounge, de la musique de chambre ou du jazz.
Que ce soit avec « Key for spring », avec ses réminiscences moyenâgeuse, son ambiance presque gothique, avant de s’ouvrir avec des violons et un chant lumineux de toute beauté, ou avec « Flame Flower » et ses guitares acoustiques, ses houhouhous, sa flûte, on navigue dans des eaux splendides, irréelles et exotiques. L’impression est renforcée par un choix audacieux d’arrangements, entre clavier vieillot, guitares acoustiques, violons, voire même triangle.
La voix de Rie Takeuchi est tout simplement époustouflante, soufflant comme du velours et excitant les sens comme un aphrodisiaque, notamment lorsqu’elle chantonne ces mots en japonais, sur un ton des plus aériens. « Waiting for the summer » se prend des airs de bossa nova, saupoudré d’un esprit qu’on n’avait plus retrouvé depuis la fin des années 60. On continue de plonger dans une intimité très raffinée. Le morceau « Sheet music » se veut même plus minimaliste, avec la voix, parfois dédoublée de vocalises d’anges, de Rie Takeuchi à peine soutenue par un piano.
Brouillé par un nuage de saturation en arrière fond, « The White Moon » évoque les plus grandes heures de la dream-pop, tout en invitant un piano jazzy, des violons, et une guitare électrique des plus alambiquée à venir construire un morceau complexe mélodiquement mais enivrant. Les violons de « I can’t move » en font un titre poignant et lyrique, presque exagéré avec ce rythme à la batterie superbe, ces tambourins, ce piano, les multiples chœurs, ce ton de musique de film, dont on ne se lasse pas.
Il faut se rendre à l’évidence : on n’avait jamais entendu musique pareille. Et pourtant on ne peut s’empêcher d’être émerveillé devant la richesse et la délicatesse des chansons, originales, délicieusement kitchs et décalées.

19 septembre 2009

Bailter Space : Robot World


Robot World de Bailter Space

Sortie : 1993
Produit par Bailter Space
Label : Flying Nun


Même si le style est clairement plus orienté vers la pop qu'à leur début, avec une sorte de hauteur et de légèreté que semble prendre le groupe néo-zélandais, pour des morceaux vibrant, dynamiques, embrouillés aussi, mais toujours âpretés d’une sorte de distance suspecte vis-à-vis du bruit engendré (« Begin » ou «Ore »), Bailter Space est avant tout un adepte du noise.
Et ça s’en ressent particulièrement sur des titres extrêmes, aux distorsions fracassantes comme « Be on time » ou le pressé « Get lost ». Les voix déformées, crachées dans un micro transformé, hachent des paroles répétitives, violentes et agressives, sous un déluge de guitares acérées. Le tempo est beaucoup moins ronds, anguleux et coupant bien souvent. Bailter Space a toujours été très porté sur la rudesse, voire parfois l’annihilation de toute forme d’évasion, en se refusant toute sortie de secours. La chanson « EIP », dans un style oppressant, en est la preuve, en répétant un motif des plus abscons.
Mais sur cet album, à la croisée des chemins dans leur carrière, on trouve trace également d’un alliage entre le saccage primaire et la paresse. C’est comme si Bailter Space prenait de la distance. Qu’ils prenaient du recul par rapport à la notion de bruit. Capable de le générer mais aussi de s’en défaire. De regarder les choses s’imposer, comme le tempo lourd à la batterie, les saturations constantes des guitares, la partition souvent réitéré pendant des minutes, le tout avec un chant détaché, soufflé et adoucie. A l’écoute de « Make », éthéré sous un déluge tranquille, ou « Orbit », chargé au niveau sonore, mais empreint d’une sorte de détachement, on a l’impression de finir aliéné. Car la percussion ne se fait pas forcément dans la surenchère, mais plutôt dans l’insistance, ou plutôt, pour être plus précis avec le style de Bailter Space, dans la persistance.
Jusqu'à atteindre une sorte de plénitude, sur le superbe "Remain", sommet tranquille de shoegaze, où tout y est.