28 juin 2011

Snapper : Shotgun Blossom


Shotgun Blossom de Snapper
Sortie : 1990
Produit par Brent McLachlan
Label : Avalanche Records

Fiers, déterminés et un peu provocateurs, les gars de Snapper taillent dans le vif et ne passent pas par quatre chemins : pirouettes électriques, saturations à tous les étages, répétitions de riffs jusqu'à hypnose complète, martèlement musical à la batterie ou au clavier, ambiance envoûtante, le tout pour un déluge sonore et instrumental à donner le tournis (« Pop your top », « I don’t know »). 
Pourtant bien campés sur leur position, les quatre têtes brûlées font vriller les esprits et font décoller l’auditeur avec un son qui dérape vite, tourbillonne parfois et vire à l’acharnement noisy, avec une certaine teinte de krautrock. Impossible de décrocher tant on est sous le charme. Ce sont pourtant les mêmes accords qui se répètent, qui se répètent, qui se répètent, mais le pouvoir d'attraction est aussi infaillible qu'un aimant (« What I you’re thinking »). Le psychédélisme se dote d’une teinte indus assez déconcertante. Mais les voix, étonnamment, restent toujours douces. Lorsque le tempo ralenti, on devine clairement ce goût pour le psychédélisme sensuel et subversif (« Snapper and the ocean » ou le tout doux « Dead Pictures »).
Le son est extrêmement saturé, mais par-dessus ces nappes hypnotiques, se dresse une ambiance de transe, moderne, numérique et diablement punk. Et c'est vrai que Peter Gutteridge et ses comparses se positionnent en dignes assaillants, avec leurs boucles de guitares et leurs claviers cheap, leurs chants détachés qu’on entend à peine sous ce déluge étourdissant. L’orgue est omniprésente, s’ajoutant à l’effet aliénant des boucles grésillant (« Eyes that shine » ou « Emmanuelle »).

Une succession de déflagration en règle, supersonique, très court et sans détour, électrique et tendu, martial presque, le tout avec nonchalance et détachement. Ça ressemble à un mélange improbable de My Bloody Valentine, Jesus and Mary Chain, Loop et Neu !.

27 juin 2011

Fiche artiste de The Lavender Faction


The Lavender Faction


La légende veut que ce soit le premier single de The Lavender Faction qui ait donné son nom à Ride. Mais tout est parti d’une mauvaise blague.
Comme le raconte Geoff Suggett : « Cette fausse rumeur provient d’un type sans scrupule qui voulait se promouvoir, c'est-à-dire moi, après une furieuse prise d’acides, dans la chambre de Stephen Maughan. J’étais en train de raconter mon voyage à Oxford où j’avais rencontré quatre gars qui étaient dans un groupe, et qui avaient vu notre concert et écouté notre single, avaient décidés de s’appeler « Ride ». Comme Stephen était encore stone, il m’a cru sur parole et l’a écrit plus tard dans son fanzine. ».
Il n’empêche que le fanzine de Stephen Maughan n’était autre que le célèbre This Almighty Pop ! qui a énormément fait pour promouvoir l’indie pop au début des années 90. En plus de son propre groupe (Bulldozer Crash), il a permis à pas mal de petits groupes de se faire un nom. D’ailleurs, Geoff et lui étant très amis, c’est lui qui les a présentés à Steve Woosh. Sans s’en rendre compte, The Lavender Faction allait prendre part à la scène shoegaze de Newcastle, très active et très représentative du rock indépendant, ne subsistant que grâce aux concerts dans les pubs, les flexidiscs ou les fanzines comme This Almighty Pop !

Et si pour de nombreuses personnes, cette scène est aujourd’hui oubliée, elle n’en demeure pas moins un authentique exemple de l’esprit festif qui régnait là-bas, du moins dans les bars et clubs, comme le Woosh Club, bastion indie et shoegaze. D’autant que pour la plupart, aucun des groupes ne se rendait compte qu’il contribuait à faire émerger un nouveau mouvement, le shoegaze, très peu en vogue et loin d’être connu encore. « Pour être honnête, avoue Goeff
, je n’étais pas au courant d’une telle salle comme le Woosh Club, seul le fanzine était en vente chez mon disquaire préféré de Newcastle, « Volume Records ». Mais j’en ai jamais acheté un exemplaire. Puis j’ai eu la chance de rencontrer Stephen Maughan qui a parlé de nous à Steve Woosh et lui a même envoyé une démo. Steve a apprécié nos chansons et s’est présenté à un de nos concerts. Cette nuit-là, il nous a demandé si on voulait bien enregistrer le premier single de son nouveau label « Lust Recordings ». Peu de temps après, le « Woosh Club » est devenu le « Lust Club », où on est devenu vite des réguliers, soit pour jouer, soit pour voir des groupes comme Feral, St James Infirmary, The Keatons, The Sunflowers.»

Goeff Suggett (voix et guitar), Tony Pickering (guitare), Andy Lee (basse) et Marc Patterson (qui a vite remplacé Jeff Macallum à la batterie), qui pourtant se sont rencontrés sur un coup de tête, ont fini par devenir les têtes de file du mythique catalogue Lust Records : avec à son actif, de nombreux singles, « In my mind », « Four riff for Joe » (dédié à leur roadie, du même nom) ou le fameux « Ride », des splits avec The Gravy Train ou St James Infirmary, et bien sûr de nombreux lives dans les bars bondés de Newcastle, voire même des sessions chez John Peel. « Mon souvenir des enregistrements, confie Geoff, c’est que c’était à la fois une partie de rigolade, et aussi une sacrée douleur dans le cul. Bien que le groupe fonctionnait plutôt de manière démocratique, les décisions finales finissaient toujours pas incomber à Tony ou à moi, surtout au sujet de l’importance d’un instrument, mais en général, ça se passait bien, et entendre une chanson qu’on avait nous même produite, passer chez John Peel, est une des choses les plus cool qu’il soit ».
Seulement, les sollicitations vont devenir de plus en plus grandes, loin des premiers soubresauts, jusqu’à phagocyter leur motivation : « on a tourné énormément, notamment avec Swervedriver, The Weeding Present, Buffalo Tom, il fallait répondre aux appels des magasines et des fanzines, mais Tony n’avait pas assez d’estomac pour encaisser tout ça, et on a fini par se séparer. »
Fin de l’histoire brutale (pas d’album enregistré tout de même !) pour ce groupe essentiel, qui aura lancé le shoegaze de manière confidentielle, dans l’intimité des bars de Newcastle, en compagnie de Feral et Aspidistra, et entre deux pintes de bières.

Interview de Geoff Suggett pour Cloudberry.

26 juin 2011

Fiche artiste de Los Planetas


Los Planetas
Groupe originaire de Grenade, essentiel à la scène indépendante espagnole, mené par le charismatique Juan Rodriguez.
Révélée avec le EP Medusa, la formation fait partie de la nouvelle éclosion alternative du célèbre label Elefant Records. Dans un style très noisy, Juan Rodríguez et Florent Muñoz (qui s’étaient rencontrés à la fac) se rapprochent donc d’autres groupes du même label, comme Penelope Trip, Bach is Dead, Le Mans, El Regalo de Silvia, Usura. La scène indie espagnole commence à naître, ce qui se traduit par des influences anglo-saxonnes, allant de Pavement à Sonic Youth, en passant par My Bloody Valentine. Elle deviendra passionnante et regorgera de groupes tous plus passionnant les uns que les autres, dont Los Planetas, qui se placera en tête de file, à grand coup de démos et de concerts.
C’est donc en pleine effervescence que Los Planetas deviendra le premier groupe à signer sur une major. Son premier album en 1994 reste ancré dans la tradition shoegaze, malgré des mélodies plus évidentes, et s’octroie de très bonnes critiques, faisant de Los Planetas un groupe important dans son pays. Son tube « Que puedo hacer ? » passera en boucle sur Radio 3 qui aura beaucoup fait pour promouvoir la scène.
Par la suite, et au cours d’innombrables albums, le son sera davantage coulant et facile d’accès, avant que le style n’inclue d’autres influences comme la power pop ou le flamenco.

24 juin 2011

Los Planetas : Super 8


Super 8 de Los Planetas

Sortie : 1994
Produit par Fino Oyonarte
Label : RCA - BMG


La pop doit rester simple. Et Los Planetas démontre que l’on peut faire de la pop simplement mais posséder aussi une immense crédibilité. Présenté comme énergique mais comme intensément romantique également, le groupe espagnol prône l’insouciance, l’amour de la musique et l’authenticité.
Ce premier opus déborde de titres accrocheurs, aux superbes riffs vibrant, saturés et excellents, aux mélodies qui rentrent vite dans la tête pour ne plus en sortir et aux harmonies vocales légères et à l’accent latin savoureux. Le retour au basique apporte beaucoup de fraîcheur, de l’énergie et de la tendresse. Pas moins de dix chansons pour dix tubes en puissance.
C’est de la pop sans prétention, toutes guitares dehors, d’ailleurs tellement saturées que ça en vrille les oreilles, mais que c’est bon ! C’est du shoegaze doux, sucré, simple, accessible et absolument pas renfermé sur lui-même, bien au contraire. Comment pouvoir se lasser de titres aussi naturellement renversant que « De Viaje » ? Tantôt power-pop comme sur « Qué puedo hacer ? » ou « Jesús » (quel refrain ! quelle énergie !), tantôt romantique comme sur « Rey Sombra », Los Planetas n’oublie jamais d’aller à l’essentiel et de se débarrasser de tout superflu pour ne retenir qu’un son rond, chatoyant et réconfortant. C’est à ne pas comprendre pourquoi l’aura de ce groupe n’a pas dépassé son pays. Leur musique possède tout pour plaire au plus grand nombre. Et c’est l’exemple type de musique vive et fédératrice, mélodieuse et facile, qu’on en revient à regretter d’autant plus les diffusions insipides et commerciales des radios.
Dommage qu’un tel album n’ait pas le droit à plus d’égard, d’autant qu’il possède comme il se doit de magnifiques ballades shoegaze, « 10.000 » ou « Estos últimio días », langoureuses, graciles, remplies de nappes de voix douces sur plusieurs niveaux, avec un fond saturé et grondant. Le style de Los Planetas est innocent, pur et renversant. Les textes en espagnol semblent convenir parfaitement au style aérien du shoegaze. Il ne faut pas gâcher son plaisir avec quelque chose d’aussi énergique et entraînant. Les guitares se déchainent dans les distorsions et il serait dommage de passer à côté ! Surtout sur des chansons comme « La caja del diablo », une vraie montée en puissance, qui démarre avec des voix noyées sous les guitares et un mid-tempo, avant de se terminer de manière jouissive sur une décharge électrique.
A l’écoute, on ressort de là persuadé qu’il n’y a rien de plus beau que la musique, et que, à elle seule, elle peut tout surmonter et tout dépasser.

15 juin 2011

Historique de la scène de Dublin


Irish fighting spirit
Difficile d’émerger lorsqu’on vient de Dublin : tout le monde n’a pas la chance de pouvoir un jour enregistrer au fameux Windmill Lane Studio (celui de U2 entre autres…) et pour s’inscrire dans la scène alternative, il n’y a guère d’autres solutions que d’aller s’exiler ailleurs. C’est ce que firent par exemple les groupes shoegaze Rollerskate Skinny (où figure le frère de Kevin Shield) et Whipping Boy pour avoir une chance d’être reconnu par des labels basés à Londres, place davantage exposée.
Pourtant ce déficit d’image n’empêcha pas la ville irlandaise d’héberger dans les années 90 une scène locale très bouillonnante et passionnante. Bien-sûr aucun des groupes qui en faisaient partie n’ont connu ne serait-ce que le dixième du succès des Cranberries. Mais cela n’empêcha pas cette scène de faire vivre Dublin et de montrer qu’un mouvement indépendant pouvait aussi être naître là-bas. C’est ainsi qu’une flopée de groupes, pratiquant soit du noise, soit du shoegaze, allait prendre d’assaut une flopée de bars, qu’une flopée de fanzines allait en parler et qu’une flopée de singles, de démos et de split allaient circuler dans la ville, pour le plus grand plaisir des amateurs de rock. Le tout dans un esprit bon enfant, parfois un peu moins (ça se battait souvent dans les bars !). La légende allait petit à petit se former autour de Mexican Pets, The Idiots, Luggage, In Motion, Pet Lamb, Sunbear, Wormhole, et tant d’autres…


Ce qu’il faut savoir, c’est que les choses étaient loin d’être gagnés. Pour peu qu’on soit un groupe de rock indépendant, qu’on souhaite sonner noisy et avoir une attitude Do-It-Yourself, difficile de se faire connaître et de trouver un support pour se diffuser. Et ça, certains groupes l’avaient bien compris en allant s’établir à Londres. Mais cela n’a pas été un frein pour d’autres, désireux de faire coute que coute la musique qui leur plaisait, peu importe qu’ils soient complètement fauchés.
Avant leur premier concert en 1990 chez McGonagles, les trois amis d’enfance qu’étaient Liam Ryan, Alan Kelly et John Duff (plus tard avec Mexican Pets) tentaient tant bien que mal d
e maîtriser leurs manches de guitares dans un hangar de Crumlin. Par la suite, cette première prestation, pleine de culot, permit au trio qui allait devenir In Motion, superbe groupe shoegaze irlandais, de se produire au Rock Garden, Trinity, The Attics ou encore Fox and the Pheasant.
De même, c’est à force de répéter dans un local d’entrepôt loué 2£ la journée que les membres de Wormhole, tous fans de Fugazi, décident de sauter le pas et de jouer en live. Mais leur guitariste ne se sent pas à la hauteur. Il sera remplacé par Graham Blackmore, le jeune frère d’un de leurs compagnons. Leur premier concert, au Baggot Inn en juin 1992, dont ils firent eux-mêmes la promotion, ne leur rapporta quasiment rien, juste de quoi être défrayés ! Mais ils ne se découragèrent pas et, tout en consolidant leur songwriting, ils établissent des contacts dans tout Dublin. Pourtant Graham n’avait 16 ans au moment du concert et les jumeaux Dave Caroll (batterie) et Anthony Caroll (basse), que 22 ans. A défaut de grandes salles de concert, ils arrivent à se produire dans de multiples pubs dans la ville, comme The Attic, Fox and the Pheasant ou The Earl Gratten, en premières parties de groupes locaux.


C’était une période euphorique, grâce à l’énergie des concerts, souvent chaotiques d’ailleurs. Toutes les semaines, les irlandais pouvaient avoir l’assurance de voir se produire leurs groupes préférées dans ces petites salles, devenus mythiques mais désormais fermées. Les soirées là-bas étaient l'occasion de voir les groupes locaux sur scène, tout en s'assurant des places pas chers et des bières bon marchés. L'ambiance devenait vite électrique et se finissait parfois en bagarre générale ! Mais il n'y aurait pas eu de scène indé à Dublin s'il n'y avait pas eu tous ces pubs. The Idiots, The Vains (le groupe de Eric Scott), In Motion, Unease, et bien d’autres encore, se sont tous produits là-bas, s’assurant les uns, les autres de faire les premières parties. Les prestations plutôt surchauffés contribuèrent à leur réputation et le bouche à oreille, ainsi que les fanzines, contribuèrent très vite au buzz. Le style était lourd, cathartique, proche du noise hardcore (comme avec les excellents Mexican Pets), en tout cas saturée (comme avec In Motion) et en tout cas, quoiqu’il arrive, monté avec trois fois rien. Pas besoin d’être pro de la guitare pour posséder son propre son. De nombreux dilettantes du rock ont eu envie alors de s’immerger à leur tour dans cette scène, qui a progressivement grossis et contribué à faire vivre les quartiers populaires de Dublin, d’habitude délaissés.
Ce qui a démarré comme une vague fumisterie a fini par donner lieu à l’émergence de groupes talentueux. Martin Kelly (le chanteur du groupe shoegaze Sunbear) raconte ainsi leur début : «
C’est en 1993 qu’on a fait notre premier concert où on a joué deux chansons seulement, devant un public clairsemé. Les paroles n’étaient pas vraiment un problème parce que je n’ai jamais vu la nécessité d’en écrire des tonnes durant une chanson, mais par contre les chanter était une autre paire de manche ! Je ne voulais pas être un chanteur mais on s’est rendu compte que j’étais le seul apte à ce rôle. Et j’ai tâché de glisser mes meuglements quelque part au milieu des distorsions de guitares.
La seule raison qui nous ait vraiment poussés à fonder un groupe fut le désir de jouer de la musique saturée. Comment on avait les oreilles branchées sur My Bloody Valentine, Sonic Youth, Dinosaur Jr, Swervedriver, Pale Saints, parmi tant d’autres, on était vraiment influencés par eux et on était aussi impressionné par tous ces groupes qui jouaient dans le même style qu’eux chaque semaine à Dublin (In Motion, The Idiots, Luggage, The Mexican Pets, Pet Lamb). Après un moment, on était vraiment fier de pouvoir partager cette scène avec eux.
On a également souvent partagé l’affiche avec Whipping Boy et les parieurs auraient pu se faire un max de frics en devinant pour qui on faisait la première partie.
»
La tendance à vouloir mettre le volume des amplis à fond assure une ambiance bordélique dans les salles, ce que l’alcool ne contribue pas à apaiser. L’esprit était proche de l’amateurisme. Et cela augurait de souvenirs mémorables, lieux de rendez-vous pour tous les amateurs de rock de la ville.
« Quelqu’un a dit une fois qu’ils nous aimaient bien parce qu’on était imprévisible, se rappelle Martin Kelly, les choses pouvaient dégénérer puis ressembler à un état de grâce l’instant d’après. Je ne suis même pas sûr qu’on appréciait cela, vu qu’on n’était jamais content de nos prestations et j’ai plus souvenirs de mes divagations d’alcooliques ! ». Mais ces groupes réussissaient à canaliser ce chaos apparent pour n’en garder que les bons côtés. Même si les chansons pouvaient se voir rallongées par quelques improvisations et autres distorsions, elles conservaient leur sens de la mélodie accrocheuse et fédératrice. Pour citer un exemple, les membres de Wormhole étaient si concernés à l’idée de jouer bien, qu’à la moindre faute s’échappait quantité d’insultes, lorsque ce n’était pas le matériel qui était cassé. Ils finirent par acquérir une réputation plus pour leurs frasques que pour leur musique. Et ils étaient en train de se créer une base de fans, sans s’en rendre compte. Il faut dire aussi que les prix des places n’étaient pas très chers non plus, ceci expliquant sans doute cela.


De manière Do-It-Yourself, la scène s’organise et les groupes s’arrangent entre eux pour sortir leurs singles et produire des cassettes, faute d’autres moyens. Ainsi le seul enregistrement du groupe The Idiots est en réalité une démo ! C’est donc avec une qualité peu adéquate qu’on découvre ce mélange unique de noise made in Amphetamine Reptile Records et de shoegaze. Et il arrive souvent que les joueurs eux-mêmes se muent en producteur, pour filer un coup de pouce aux amis. Il faut ensuite s’exiler ailleurs pour trouver un studio pas trop cher.
La première publication de In Motion fut enregistrée par Dylan Philips, du groupe Pet Lamb. Il s’agit d’un split de cinq titres avec Pet Lamb, Ciunas et Wheel, intitulé « A statement is a weapon on an empty hand » et paru en 1992. Il représente avec le recul comme le premier acte fédérateur de la scène de Dublin. Un autre single sort l’année suivante sur un label basé à Cork.
S’en suit une série incroyable de concerts avec Mexican Pets, Pet Lamb, Luggage, Sunbear, The Idiots.
Mais cela entraîne malgré tout beaucoup de galères et la situation reste précaire pour tous ces groupes. Il est temps de monter à Dublin un label indépendant digne de ce nom. Une structure proche de cette scène qui se chargera de capter toute cette effervescence rapidement et sans se ruiner, en gardant cet esprit Do-It-Yourself. Ce sera chose faite avec le légendaire label Dead Elvis.


Depuis le début de 1993, le groupe Wormhole était tout le temps en train de parler avec Eammon Doyle qu’ils avaient impressionné lorsqu’ils avaient joué pour le club qu’il tenait au Fibber Magge’s. Le club s’appelait « Crush » et il était logé dans un bâtiment qui devait à la base être une résidence. La location était peu chère car située dans un quartier populaire de Dublin. Le bureau de Eammon avait ainsi une vue imprenable sur les bagarres de rues à la fermeture des bars ! Il était en train de monter un label qui plus tard allait devenir Dead Elvis, et Wormholes devait être la première signature. Eammon Doyle, Og Crudden et Marc Carolan étaient les autres personnes derrière le label à l’époque. En avril 1994, ils commencèrent alors à enregistrer ce qui devait n’être qu’initialement un EP mais comme les choses se passaient très bien, ils rajoutèrent des chansons. Le studio Fuse, au 147 Parnell Street, était en train de se construire encore lorsqu’ils enregistraient ! Malgré tout la location n’excéda pas sept jours. C’était la première fois qu’ils travaillaient avec Marc Carolan. Plus tard, il allait devenir célèbre et tourner partout dans le monde.
« Chicks dig scars » sortit en mai 1994 sur le label Dead Elvis uniquement en CD pour la somme de 5£. Ce fut une révolution puisque Dead Elvis avait découvert une presse de CD-ROM appelée Sonopress qui finalement servi à produire des albums de musique. Le pas avait été désormais franchi et il n’y eu plus de réticences de la part des différents groupes de faire appel à eux, ce qui permit à la musique en Irlande de connaître un boom. Quelque part cet album de Wormhole était un peu spécial pour avoir été le premier. Colin, du groupe Sunbear, se rappelle son étonnement à l’époque : « lorsqu’on a appris que Wormhole sortait un album, on était tous surpris. Non pas que Wormhole n’était pas suffisament bon pour avoir le droit à un album, mais personne de cette envergure à Dublin n’avait réussi une telle performance ! En plus, cet album a été un CD ! Sortir un album en CD appartenait avant à des groupes avec un plus gros budget. D’habitude, on tentait de faire la promotion de nos démos sur cassettes »

Eammon Doyle, qui trainait pas mal dans les bars à l’époque, approche un autre groupe, In Motion, pour leur proposer de faire eux-aussi leur premier album. « The langage of everyday life » fut ainsi enregistré dans les studios Fuse, toujours sous la houlette de Marc Carolan, qui contribua énormément au son shoegaze du groupe. L’album est élégant et magnifié. Il contribua à la scène de
Dublin d’avoir une certaine crédibilité. Pourtant l’album fut enregistré par des jeunes amateurs : selon Steve Rennicks, un éditeur de fanzine de l’époque, qui accompagna le groupe The Vains dans les studios de Fuse, témoigne « que tout le matériel n’était pas encore livré, les travaux dans le studio allaient être fini seulement en 1994 et Marc Carolan n’avait qu’une vingtaine d’année à l’époque ! ».
L’émergence de Dead Elvis permet à d’autres groupes d’avoir leurs chances. Après Wormhole et In Motion, ce fut au tour de Sunbear, un autre groupe shoegaze, d’aller jouer dans les studios de Parnell Street, devenu un véritable camp de base pour la scène de Dublin. Martin Kelly explique les conditions de l’époque : «
On avait seulement 200 £ avec nous (ce qui représentait tout de même une sacrée somme vu les boulots de merde qu’on enchainait Moss et moi !) et on les a dépensé pour une semaine de studio et mille copies de notre album. Je pense qu’on a tenté d’être le moins conventionnel possible et de mettre beaucoup d’émotions dans ce qu’on faisait. On a vraiment pris ça au sérieux.
Marc Carolan a été super avec nous ! On s’est investi à fond et il nous a aidé à bien le vivre. On voulait une tonne de fuzz et de distorsions sur certaines chansons, et plus de mélodies claires hérité de la dream-pop pour d’autres, et je pense que c’est ce qu’on a obtenu. Toutes les influences shoegaze sont là, mais j’espère qu’on a su garder notre originalité. « Resin » et « Things to do » sont clairement typés indie mais on aimait essayer d’autres genres de musique, et je pense que « Centre Page » résume assez cette idée. La voie trafiquée par l’ordinateur sonne bien même si tout le monde pense qu’on a piqué l’astuce à Radiohead
». Colin Morris, le bassiste du groupe, évoque lui aussi ses souvenirs de l’enregistrement : « Og Crudden nous a proposé son aide pour nous produire. Avec Dead Elvis, ils avaient déjà un studio, connu pour avoir sorti l’album de Wormhole et In Motion, et déjà un producteur, alors avant qu’on ait le temps de se rendre compte de quoi que ce soit, on était dans un studio pour 50£ la journée. Une table de mixage Soundcraft, une 8-pistes et Dieu sait quelle sorte de micros, furent nos seuls outils, mais on s’en est sortis quand même ! Marc était vraiment doué et très inventif. Par exemple, la voix trafiquée à la « Stephen Hawkins » sur Centre Page fut enregistré un an avant que Radiohead fasse la même chose avec Fitter/Happier sur OK Computer. On était donc en avance sur notre temps si on peut dire ! »


Ce qu’il faut retenir de toute cette effervescence, les concerts dans les petites salles de Dublin, cet esprit de débrouille et l’éclosion de Dead Elvis, c’est que ce mouvement ressemblait plus à une grande famille. The Idiots est ainsi un projet parallèle du chanteur Brian Mooney (de Pet Lamb) et James Eadie, le claviériste du groupe, appartenait également à Luggage, formation atypique, mélange de punk à la Wire et de glam à la Pulp, avec Rachel Tighe, ex-Into Paradise, une formation irlandaise culte, qui pratiquait une musique froide héritée de The Chameleons. Son chanteur, Dave Long, a ensuite fondé Supernaut. Et des groupes comme Whipping Boy, qui se sont établis à Londres, sont souvent retournés à Dublin pour partager les affiches. Wormhole signe sur le label Roadrunner, encouragé par Pet Lamb qui venait de faire de même auparavant. Lorsque Mexican Pets n’a plus de batteur, c’est John Duff de In Motion qui le remplace. Eammon Crudden, le patron du label Dead Elvis, s’occupait de faire les clips vidéos, et malgré les mauvaises qualités, il réussit à les faire diffuser sur Irish TV, au sein de l’émission No Disco. Cette émission de musique devint très vite le support de cette scène, à force de diffuser les clips de Pet Lamb, Mexican Pets ou In Motion. Des extraits live passaient également, comme ceux de Wormhole en 1993 ou The Idiots en 1995.

Malheureusement, les sirènes commerciales ont eu tôt fait de briser l’élan et de tuer cette scène à petit feu. De plus gros labels, désireux de se faire de l’argent ou de se redorer une image, ont commencé à vouloir attiré dans leur filet quelques groupes locaux, ce qui s’est révélé fatal.
C’est ce qui arriva pour Wormhole. Après de multiples tournées, notamment en Angleterre, leur label Roadrunner exige un deuxième album. Steve Rennicks, fan du groupe, explique que la session se révéla une plaie, éreintante pour tout le monde, et fut certainement l’effort de trop, à cause de la pression du label de se dépêcher de boucler l’album. En plus, l’enregistrement avait lieu aux Etats-Unis, ce qui obligea le groupe de changer de noms pour des problèmes de droit. Au final, l’album est brouillon, comme un premier jet, et renvoie au manque d’égard du label. Pourtant « Parijuana » marque une réelle évolution dans le style du groupe, une vraie qualité dans l’écriture, d’autant plus méritante que réalisée dans des conditions misérables, à cause du petit budget alloué par Roadrunner. Comble de malchance, le label rejette les démos envoyées et abandonne le groupe, tout comme ils abandonnent également Pet Lamb ! Heureusement, en 1996, un vieil ami du groupe, Shane O’Reilly leur explique qu’il compte monter un label et leur demande s’ils ne voudraient pas sortir un album. Ils retournent alors en studio, pour trois jours, et aboutissent à un nouvel album, « Scorpio », nouvelle expérience, et nouvel engouement.
Plus tard, « Parijuana » sera finalement réédité, mais ce n’est qu’un trompe-l’œil puisque les membres du groupe, voyant que guère personne ne s’intéresse plus à eux, décident de se séparer.



Car un autre facteur est aussi à prendre en compte : l’essoufflement naturel de la scène. A la fin des années 90, le rock indépendant est passé de mode, les nombreux bars qui autrefois faisaient le plein, mettent successivement la clé sous la porte, le label Dead Elvis s’éteint en 1999, faute de quoi être rentable.
Comme le raconte Patrick Morgan, le batteur du groupe Sunbear : « Probablement à notre grand dam, d’autres influences travaillaient dans l’ombre, et « l’industrie musicale » est venue frapper à notre porte. A l’époque auto-produire son album, même si c’est ce qu’on avait fait pour notre premier, n’était plus vraiment à la mode. Je pense qu’on est tombé inévitablement dans le piège de la signature de contrat, des labels etc… On a finalement passé un accord avec Enclave, un label américain qui était tombé sur nos démos. En vérité, on trouvait ces chansons en deçà de ce qu’on a pu faire par la suite. Mais peu de temps après, le label faisait faillite. Le groupe a malgré tout continué, mais les concerts nous ont éparpillés, puis l’âge et la fatigue nous ont rattrapé, alors on s’est séparé. »
C’est fatal mais c’est comme ça. Et aujourd’hui, Dublin est à nouveau tombé dans l’indifférence, sans que personne ne se doute qu’il n’y a pas si longtemps, existaient des groupes locaux, amoureux du bruit, qui faisaient du punk, du hardcore ou du shoegaze, dans un pur esprit indépendant comme on aimerait en voir plus souvent !




Sources :


















Fiche artiste de Suárez


Suárez
Le groupe argentin de pop expérimentale est celui de Rosario Bléfari. Cette femme touche-à-tout est considérée dans son pays comme une référence culturelle dans le milieu indépendant.
Tout d'abord, avec sa formation, qui comprend en plus Fabio Suárez, Marcelo Zanelli, Gonzalo Córdoba et Diego Fosser, elle prendra une part active à la scène "La Movida Sonica", avec des albums entre shoegaze, lo-fi et expérimental.
Mais cette icône, avant-gardiste et géniale, est aussi écrivain, poète et actrice ! Elle joue ainsi dans des téléfilms et films argentins, notamment sous la direction de María Luisa Bemberg, connue pour ses engagements féministes. 

14 juin 2011

Suárez : Hora de no ver


Hora de no ver de Suárez

Sortie : 1994
Produit par Suárez
Label : FAN Discos

Dès ce premier album, Rosario Bléfari, leader de Suarez, affiche son style : elle joue de manière complètement décontractée, déconstruit ses morceaux avec beaucoup de fraîcheur et possède surtout un sens inouï pour la mélodie. Sans oublier une voix hors du commun, beaucoup de douceur et un grain sapide très particulier.
On sent que les conditions d’enregistrements ont relevé de l’amateurisme mais ces chansons plaisent de par leur caractère tarabiscoté, distordu, expérimental parfois. Les membres de Suárez s’amusent comme des enfants (« Nuestro amigo asiático »), passent au mixeur une jolie mélodie (« Susme »), improvisnte et triturent leurs guitares (le xylophone a vraiment mais vraiment beaucoup de mal à s’imposer face au capharnaüm qu’est « El ídolo »), reprennent divers styles (le final « Sonido Cotopaxi » est volontairement plus lent, plus langoureux, répète la même mélodie, se fond progressivement sous les bourdonnements), fabriquent avec trois fois rien de vraies tubes en puissance, ou bien nous surprennent vraiment (la chanson cachée est un folk bancal, presque fantomatique, avec quelques airs de dub et de trip-hop).
Entre punk déjanté, shoegaze lo-fi et rock façon bout de ficelle, Suarez s’est constitué un style inimitable. Certaines chansons, montées à l’économie de moyens, sont pourtant d’une puissance évocatrice ébouriffante, comme « Mañana » qui débute comme une chanson romantique, presque fleur bleu, et se finit dans un acharnement sonore et un défouloir de distorsions à casser les tympans. Ou encore « Morirían », superbe ballade à la guitare sèche, avec la voix de Rosario Bléfari, qui fait des ravages, mielleuse mais parfois rugissante, ou encore ses traversées de guitares saturées qui peuvent dérailler à tout instant.
Avec son groupe et sa spontanéité attachante, Rosario Bléfari devient dès lors une icône en Argentine.

13 juin 2011

Fiche artiste de The Sigh

The Sigh


The Sigh est un petit groupe français, inconnu et complètement oublié à l'heure actuelle, dont il n'existe aucunes autres informations sur Internet. Il faut se référer à la jaquette, de leur seul et unique EP, sorti en 1993, pour apprendre que le groupe vient de L'Isle-Jourdain, dans le Gers, qu'il a participé à la scène indé en France, avec notamment Roméo Suspect ou The Waning Poets, dont ils étaient proches, mais sans jamais réussir à sortir de l'ombre.

La formation rassemble Sylvie Fratus (chant), Jean-Luc Damiot (guitare et chant), Eric Lamézas (basse) et Renaud Gindre (batterie).

Leur EP, intitulé "Winsomeness" a été enregistré au studio Music Manne à Balma, ville située près de Toulouse, en août 1993. Il est la preuve que le shoegaze a existé en France à l'époque des années 1990 et qu'il coïncide avec la naissance du rock indé, des festivals et des salles de concerts. Et les chansons sont de belles surprises qu'il faut sauver de l'abandon !

Cependant, il ne faut pas chercher plus, c'est tout ce que l'on peut savoir d'eux...

The Sigh : Winsomeness EP


Winsomeness EP de The Sigh

Sortie : 1993
Produit par Jean Rigaud
Label : Jdle

Encore un EP inconnu signé d’un groupe inconnu (à ce point inconnu d’ailleurs qu’il n’existe quasiment plus aucune trace d’eux, même sur le net !).
Dans le shoegaze, c’est un cas banal, à plus forte raison lorsqu’il s’agit d’un groupe français, mais cela souligne terriblement le mépris accordé à ce genre. De ce fait, il est courant de croire que ce mouvement n’a jamais pris en France ! Pourtant, le rock indépendant était bien présent et ce petit bijou en atteste !
En effet, The Sigh n’est pas le premier nom qui vient à l’esprit lorsqu’on veut citer des références françaises, ce qui ne les a pas empêchés pourtant d’écrire quelques chansons (exclusivement chantées en anglais) qui dépassent allégrement celles que d’autres plus célèbres ont pu sortir au cours de toute leur carrière.
Une basse d’enfer, une batterie martelante, quelques guitares fantômes, puis un super riff magique et une voix (celle de Sylvie Fratus) d’une tendresse absolue, avec un léger accent. On est déjà happé par ce premier titre « Winsomeness » et on se dit : « non, ça ne peut pas être comme tout le temps ». Mais dès la lourdeur grunge et un riff génial à la Boo Radleys de « Slightly Different » , probablement un des meilleurs titres shoegaze jamais écrit, on succombe. Cet EP, bien court lorsqu’on y pense, vu la qualité, regorge de finesse. Les chansons n’en font jamais trop, se contentant de ternir avec des légères saturations, une pop enchanteresse et quelque peu désabusée. Mythique, «Slightly Different » finit par se couper, une petite guitare sèche s’installe puis c’est cette voix qui rentre, absolument ravissante et divine, et on se pâme devant cette chanteuse qu’on ne connait ni d’Eve, ni d’Adam, et dont on ne sait même pas si elle a bien pu exister. Le refrain, qui se contente en fait de n’être que des vocalises angéliques, des « aaaaaaaaaaaaaaaaah » éblouissant, élève la majesté du titre, malgré la pesanteur des instruments. La voix détachée à la Neil Hastead viendra se joindre à elles, pour conférer une autre saveur, plus triste, que d’ailleurs la conclusion à la guitare sèche, comme une ballade folk tragique, viendra confirmer.
Le groupe tranchait probablement trop avec le rock français, de part ses références trop prononcées avec ce qu’il se passait Outre-Manche (on pense à Blind Mr Jones, Ride, Pale Saints ou The Charlottes), comme par exemple avec «A garden in your eyes » , dont l’intro frétille, au tempo très langoureux, aux arpèges célestes, ce ton lyrique et emprunté, avant une prise de contrôle du chant par et une accélération qui ressemble à un emballement soudain.
Ceci explique sans doute pourquoi ce groupe n’a pas marché, pas plus d’ailleurs que ses comparses qui s’adonnaient dans le même style : l’égocentrisme français n’a pas permis d’avoir l’esprit suffisament ouvert aux découvertes. Pourtant le style de The Sigh demeure simple, accessible et sans fausse note. Par exemple, avec « Skygazer » (qui ressemble presque à un hommage au genre plus qu’à une chanson personnelle), on va retrouver toute une contenance, dans le chant comme dans les saturations, avant de s’échapper le temps d’une escapade sertie de guitare sèche et d’un riff majestueux et rêveur.
Avec de l’économie et beaucoup de modestie, The Sigh arrive malgré tout à toucher à la magie.

7 juin 2011

Fiche artiste de Aspidistra



Aspidistra

David McLaughlin, le patron autodidacte de Fluff (micro-label de Leicester qui a signé entre autres, Hood et Boyracer à leurs débuts) dit à propos d'eux : "Aspidistra est arrivé de Perth, en Ecosse. Ils aimaient faire la fête et étaient plutôt cool. Je ne sais pas ce qu'ils sont devenus ensuite".
Cette formule, interchangeable, ne renseigne pas énormément, tant elle pourrait au final s'appliquer à tellement d'autres. A tel point qu'on pourrait en faire la définition du groupe typique anglais, jeune, fringuant, arrivé là un peu par hasard, désireux d'avoir des bières gratuites en échange de quelques coups de grattes, et qui parvient malgré tout à signer quelques fulgurances.
Car des fulgurances, Aspidistra aura eu l'occasion d'en signer quelques unes, sur le label Fluff donc, véritable entreprise Do-It-Yourself, extension de fanzines et entretenu quasiment à main nue par le seul David McLaughlin, mais aussi sur le label Lust Recording, juste avant, en 1990 (déjà !).
A l'époque où le shoegaze n'était pas encore un mot de journaliste, une époque où Ride n'allait pas tarder à sortir son tout premier single, une époque où il était encore très bien vu de faire cracher des saturations à tout bout de champs. Aspidistra participera donc à la scène de Newcastle, même s'il en est pas originaire, en compagnie de Feral, The Lavender Faction ou Mr Peculiar.
Et comme le dit si bien David McLaughlin, on ne sait rien de ce qu'il leur est advenu après ces quelques singles. Ce qui est le lot de nombreux groupes anglais.

Aspidistra : Sunrise EP


Sunrise EP de Aspidistra

Sortie : 1990
Produit par Aspidistra
Label : Lust Recording

Du shoegaze joué par des fous furieux, ça donne comme résultat un vrai tourbillon. Le rythme est tellement emporté et le son si crasseux qu’on a l’impression que les musiciens eux-mêmes perdent la main sur la déferlante qu’ils ont lancés, à grand coup de saturations et de tempo effréné.
Le chant a beau essayer de rester laconique et doucereux, ce sont les écorchures des saturations et le grain dépouillé de la production qui filent le tournis : « Stunned » n’est qu’un amalgame de crépitations quasiment informe et bourdonnant. Pourtant la mélodie reste délicieusement typée indie pop. Et les guitares s’envolent loin.
Cela replonge instantanément à l’époque des débuts brouillons du mouvement shoegaze, notamment à Newcastle, avec Feral ou The Lavender Faction. Lorsque tous ces groupes, pour se faire voir, sortaient uniquement leurs singles en vinyles ou en flexi-discs, et qu’ils écumaient les bars, faute de moyens. On sent dans ce single la naïveté de la production et la fougue de secouer, tant pis pour les approximations ou les à côtés sonores (« Ignite » est court, vif, relâché mais écorche les oreilles).
Si les membres d’Aspidistra cherchent avant tout à signer la pop-song parfaite sans se poser plus de questions que ça, sans soigner le rendu, ni chercher à adoucir le volume des guitares, on se retrouve avec des saturations crispantes et une batterie massacrée. Et le propre du shoegaze est d’arriver à extraire de ce marasme coquin et juvénile, LA mélodie céleste, celle qui envoute et remporte tous les suffrages. La guitare mirifique du splendide « Happy Sunday Stories » flirte avec les étoiles, avant qu’un tonnerre de saturations lui tombe dessus. Et c’est cette ambivalence étrange entre l’acharnement électrique et l’allégresse angélique qui rend ces chansons primesautières superbes.
C’est un premier essai, et ça s’entend, ce qui n’empêche pas le groupe d’avoir signé un hymne shoegaze, symbole de la première vague anglaise, avant même que le shoegaze ne soit vraiment connu (nous sommes en 1990, rappelons-le), et encore, est-ce que le shoegaze a réellement un jour été connu ? Ainsi « Sunrise », avec son rythme tressautant et ce chant en retrait discordant avec ce déversement de guitares quasi-intarissable n’usurpe en rien son titre de petit bijou.

6 juin 2011

Fiche artiste de The Sunflowers

The Sunflowers

A l'actif de ce groupe quasi-inconnu originaire de Tynemouth en Angleterre, une poignée de singles et quelques splits. Et rien de plus !
Le quatuor est pourtant un exemple typique des groupes indépendant à l'aube des années 90, s'exerçant dans un shoegaze léger et frondeur. Participant tout d'abord à la scène de Newcastle, The Sunflowers écume les bars, notamment le célèbre Broken Doll, pub du centre ville aujourd'hui disparu. D'ailleurs, le groupe sort sur le label Woosh un split EP avec St James Infirmary (formation de la scène de Newcastle avec The Lavender Faction par exemple ou Feral) où figure la chanson "Bubble Bus".
Par la suite, The Sunflowers migre jusqu'à Londres, et plus précisément le quartier de Camden, poursuivant son défilé de salles de concert. Un split EP avec un autre groupe shoegaze affilié à la scène de Camden, à savoir Smashing Orange, sera enregistré en 1992. Cette activité, loin des projecteurs, sera tout de même reconnue dans le milieu indépendant, puisque le label très obscur et très peu connu Clawfist leur proposera de sortir deux singles, en 1991. Ce label aura pris une part très active dans le mouvement Camden Lush, avec entre autres Gallon Drunk, Breed, Mambo Taxi, Leatherface, God, Terminal Cheesecake ou encore The Family Cat.
The Sunflowers aura donc cotoyé tout le microcosme du rock indépendant et underground anglais. Malheureusement cette collaboration sera de courte durée puisqu'ensuite The Sunflowers disparaîtra de la circulation.

5 juin 2011

Aspidistra : Grip EP


Grip EP de Aspidistra

Sortie : 1991
Produit par Aspidistra
Label : Fluff

Le tube oublié de ce groupe oublié, c’est clairement « Grip », une chanson parfaite, qui rend bien compte de ce que représentait le shoegaze au début, sans le lyrisme, sans l’exagération, sans le romantisme outrancier. Trois minutes et quelques de fraîcheur, de dynamisme et d’évasion sonore. On s’émerveille de peu de choses : un chant qui reste en retrait, des caisses frappées à grande vitesse et durement, des guitares surchauffées, un vrombissement assourdissant. Le mélange aboutit à une chanson simplissime mais fabuleuse. Cela semble trois fois rien mais Aspidistra réussit là à dire l’essentiel.
Et Aspidstra rappelle bien justement que le shoegaze, c’est avant tout des guitares, en témoignent les obscures distorsions qui servent d’intro au nom moins obscur « Frances », plus lourd, plus expérimental, plus ténébreux, où la voix douce et cachée se dispute aux guitares, démolissant méchamment toutes constructions sonores.
Un single qui remplit parfaitement son rôle : une chanson efficace, détachée de tout contexte, qu'on écoute juste pour elle-même, avant de s'évanouir et de disparaître dans l'évanescence d'un plaisir furtif.

Aspidistra : Cradle EP



Cradle EP de Aspidistra

Sortie : 1992
Produit par Martin Howard
Label : Fluff

Dans l’histoire du shoegaze, beaucoup de groupes n’ont jamais eu la possibilité de sortir un album, se contentant d’une poignée de singles, encore imparfaits mais pleins de promesses, sans que jamais l’enthousiasme présent ne puisse aller jusqu’à la concrétisation.
Aspidistra a lancé la vague du shoegaze en son temps, celui de l'obscur label Fluff (qui a sorti les premiers singles de Hood et de Boyracer) et surtout du label Lust Recording (avec entre autres, Mr Keaton, Feral ou The Lavender Faction), ces petites structures, sortes d’extension de fanzines, montées avec peu de moyens et beaucoup de cœur, qui permettront à quelques formations d’avoir leurs chansons juvéniles et crasseuses enregistrées sur vinyle.
Dans le milieu underground à l’aube des années 90, ce ton unique et nouveau, frais et cradingue au possible, se met un peu à l’écart. Peu de gens firent grand cas du shoegaze dans l’ensemble, en tout cas pas le shoegaze des piliers de bars, bruyant et sans prétention. Il fallait dire que ces guitares faisaient un boucan du diable. Ce qui n’empêcha pas les amateurs du genre d’être sidérés par ce son absolument pourri mais jouissif.
Ce single contient tout ce que l'indé peut faire de plus beau, notamment avec « Demand Better Protection » : pas de refrain, pas de couplet, juste des riffs mélodieux, un rythme soutenu, une saturation décoiffant et une richesse sans limite.
L’Histoire oubliera ensuite ce modeste groupe.

1 juin 2011

Fiche artiste de 1000 Spirales


1000 Spirales

Yann Savel, connu dans le milieu indépendant français pour ses albums baroques et expérimentaux, a démarré en montant un groupe shoegaze, qui n'existera guère longtemps. Suffisamment en tout cas pour prendre part à la scène de Nantes, active et rafraîchissante.
En compagnie de Marc Cortes (à la basse) et d'Antoine Ripoll (à la batterie), Yann, qui s'occupera du chant, de la guitare et de l'écriture des chansons, inscrira son nom à la longue liste des groupes indépendants de la ville publiés sur la compilation : "Ces chères têtes blondes", publié par le label local Cindie. Entre autres, on y retrouvera Romeo Suspect, Mr de Foursaings, The Drift, mais aussi de nombreux groupes shoegaze français (Les Meubles Oranges, Des Garçons Ordinaires, San July, Lucie Vacarme, Kaleidoscope etc...), bref, en somme, une cassette culte, essentielle dans l'histoire du rock indépendant en France.

On retrouvera par la suite le style brouillé de 1000 Spirales sur un maxi, publié toujours sur Cindie, seulement en 500 exemplaires, tous numérotés, et enregistré au Garage Hermétique, avant de disparaitre définitivement, Yann Savel préférant se consacrer à la musique de film et à ses efforts solo.

1000 Spirales : 1000 Spirales EP


1000 SpiralesSortie : 1994
Produit par Yann Savel
Label : Cindie

Shoegaze déglingué pour auditeurs dézingués. Avec ce maxi, le trio nantais dérange la bienséance. A croire que c'est de tradition française de ne pas respecter la tradition...
Bien que ça transpire encore l'esprit étudiant et aventureux, un peu casse-coup, un peu expérimental, ça demeure plein de spontanéité. On reste ébahi et décontenancé devant ces assauts rythmiques, ces tourbillons de distorsions qui ressemblent à des lasers de l'espace ou des soucoupes volantes, ce chant complètement foireux, limite faux, prenant toujours le contre-pied et montant dans les aigus ou cherchant les graves toujours de manière contre-indiquée, mais en restant d'une suavité surprenante au regard du déluge de guitares foldingues. Et pourtant, "Tes égarements d'esprit" deviendra leur tube !
On croirait une blague.
Ce maxi fourmille de délires, de distorsions qui partent dans tous les sens, d'un son particulièrement saturé, et de mélodies pop. Derrière ce maxi, apparement fait à l'arrache, on distingue tout de même une vraie volonté de se démarquer, de faire une pop très lettrée et intellectuelle, de massacrer/sublimer la langue française. Cette fantaisie est illustrée avec "Ce chemin parfois", qui oscille entre moment obscur, bancal, un peu étrange où les guitares comme le chant se font célestes et aériens, et assauts débridés menés tambour battant. Pop acidulée, décalée, légèrement crispante et irritante, on s'aperçoit alors de l'effet subversif.
Car avec ce style décadent, cette manie de massacrer le chant, 1000 Spirales peut déconcerter ("Super 8") comme il peut aussi enchanter ("Les Planètes" avec la voix de la délicieuse Joséphine), en étant aussi provoc que talentueux. Rythmique indus, haché par les distorsions, recouvrement noisy au possible, texte poétique sussuré d'une voix extrêmement douce de chérubin, dialogue avec une nymphe lyrique et enflammée : 1000 Spirales possède une réelle originalité dans le monde de la pop française.