21 décembre 2007

Fiche artiste de Welcome to Julian


Welcome to Julian

Oublié aujourd’hui, Welcome to Julian a pourtant fait parti de cette vague française qui dans le courant des années 90 a proposé une alternative au rock.
Sans le savoir, Welcome to Julian, qui venait de sortir un maxi sur le label rennais Rosebud (qui deviendra célèbre pour héberger Kaolin ou Katerine), a ainsi participé à la toute première diffusion des Black Sessions, l’émission de Bernard Lenoir, le 23 février 1992. Présentant quelques versions de ces premières compositions, c’est surtout l’étonnante reprise du « In between days » des Cure qui retint l’intention. L’édition du Printemps de Bourges de 1990 sera une des toutes premières occasions de voir Welcome to Julian monter sur scène. Le groupe a également été à l’affiche de la deuxième édition de la Route du Rock, le festival de St Malo, qui à l’époque se jouait l’hiver, dans des bars et devant 2000 personnes seulement.
Le groupe faisait donc office de pionniers. Chantant en anglais, clairement inspiré des groupes shoegaze anglais, allant même jusqu’à enregistrer ses chansons à Londres, Welcome to Julian ne faisait rien comme les autres. Ce qui ne leur fit pas que du bien. En effet, on leur reprochait essentiellement de délaisser l’originalité de la musique estampillée France.
Leur premier album, sorti en 1993, fait figure de référence en matière de rock indé français. Formé de Lionel Beuque (chant et guitare), Jacques Guamin (guitare), Fred Gurnot (basse) et Philippe Deshaies (batterie), la formation parisienne signe là un recueil de chansons emballant, dont le son noisy et mélodieux fera école et influencera pas mal de formations à venir, notamment dans le rock français (par exemple Dalhia). A la fois nerveux et rêveur, « Never so close » rivalise de puissance et de délicatesse.
Par la suite, le groupe étrennera ses galons au cours de nombreuses tournées, qui les emmèneront aux Etats-Unis (Los Angeles, New-York, Philadelphie, Chicago). Toujours prompt à capter les styles et les modes de son époque, Welcome to Julian revient en 1995 avec un album qui sera plus « américanisé ». Véritable melting pot musical, « Surfin On A T’Bone », enregistré à New-York, verra se croiser des influences aussi diverses que le rock-fusion des Red Hot Chili Peppers, le noise de Sonic Youth ou l’esprit dépouillé et éclaté de Pavement.
Au même moment, leur label Rosebud, commençait à être sous l’égide de la major française Barclay. Certes l’album pu ainsi bénéficier d’une meilleure production et d’une large diffusion (même le Hit Machine de la chaîne M6 le présenta dans ses sorties de la semaine !), augmentant ainsi les ventes, mais cela se fit au prix de certains compromis. Condition nécessaire pour être distribué par un label français aussi prestigieux que Barclay, Welcome to Julian se devait d’écrire une chanson en français. Mais ne pouvant s’empêcher de jouer les troublions, le dernier titre « Connais toi toi-même » sera justement une virulente critique de cette pression. « Salut, je ne voudrais pas te prendre la tête le temps d'une chanson, je suis Français, et je dois me faire comprendre des Français, je dois chanter, je dois chanter, je dois chanter…cette chanson » : le tout sous une déferlante saturée.
Mais ce pied de nez fut l’affront de trop et le groupe disparut par la suite, même si l’on sait que depuis Lionel Beuque s’est lancé à la production. Bref, une trace en filigrane dans la musique actuelle, un peu comme tous ses compagnons de l’époque (qui se souvient des Skippies par exemple ?), qui malgré un rock méritant, ne seront destinés qu’à nourrir la nostalgie.

Discographie :

-
Welcome to Julian

- Never So Close

Welcome to Julian : Welcome to Julian



Welcome to Julian

Sortie : 1991
Produit par Welcome to Julian et Hervé Jegaden
Label : Rosebud

A l’époque des débuts, le groupe n’a de yeux que pour les shoegazers et cela s’en ressent. Au point qu’on reprocha au groupe de trop vouloir ressembler à ses modèles.
Quand bien même il ne s’agirait que de copier des codes usités, Welcome to Julian prend une coudée d’avance sur ses contemporains. Car il faut admettre la qualité de ces compositions, à l’image du brûlant « Higher ». En cherchant à se rendre accessible et à être direct, Welcome to Julian n’a rien à envier à ses références (Ride, Revolver surtout). Malgré un son rudimentaire et une voix pas encore tout à fait assumée, quoique légère, le groupe fait preuve d’un talent extraordinaire pour soigner de petites merveilles pop. Et il n’y a rien à jeter sur ce maxi, le premier sur Rosebud, qui se révèlera juste trop court.
Les parties de guitares sont excellemment bien exécutées, à la fois suaves mais glissant aussi dans la saturation, assumant parfaitement leur rôle d’accélérateur vertigineux. Lorsque elles s’apaisent, ce n’est que pour mieux repartir et provoquer un véritable maelström (« Heavy World ») ou pour appuyer une montée en puissance qui laissera éclater une complainte déchirante (le magnifique « Kiss Me »).
Titre ambivalent, « Bye Bye Childwood », remarquable de bout en bout, comprend en même temps énergie rentrée (le son bas et lourd de la guitare) et calme schizophrénique (les arpèges cristallins) jusqu’à atteindre une sorte de point d’orgue sensoriel confus où la grâce de la voix de Lionel s’estompe dans un nuage crade de distorsions. A se damner !
Des ressemblances avec le shoegaze anglais donc, mais le groupe a du culot et l’affiche : la ligne de basse en intro de « There’s a rainbow » marque les esprits avant que des éclairs de guitares ne viennent instaurer un climat à la fois glacé et à la fois majestueux. Car même si Welcome to Julian s’amuse avec un titre électrique et énergique (« I don’t mind »), il ne pourra s’empêcher d’y inclure quelques accords mélodiques de toute beauté et une nonchalance insouciante superbe de douceur dans le chant. Le groupe a beau se dépêtrer avec un son bouillonnant, il ne manquera pas de rendre le moindre fuzz rayonnant.
Après tout, c’est eux qui ont raison : « I don’t mind, I don’t care ». Welcome to Julian fait ce qui lui plait et c’est tant mieux !

20 décembre 2007

Fiche artiste de The Werefrogs


The Werefrogs

Un commentateur sportif, qui s’ennuyait durant la rencontre Ukraine / Tunisie lors de la Coupe du Monde de football en 2006, s’amusa à énumérer tous les « perdants magnifiques » de l'histoire du rock qu’il connaissait. Après Mansun et The Charlatans, c’est au tour des Werefrogs d’être cité, plus pour la performance de se souvenir d’un tel groupe que par réelle affection. D’ailleurs Mark Clark sera honnête : « Ils étaient vraiment des nazes mais j’ai acheté leur CD parce que j’aimais bien leur nom ».
Il est dommage que la seule trace qu’il reste de ce groupe soit cette remarque assassine sortie alors que les journalistes s’ennuyaient à mourir devant un match terme. Le groupe vaut beaucoup plus que ça et mérite d’être redécouvert. Mais c’est vrai qu’à l’époque, hormis un single, les gens avaient plus entendu parler des Werefrogs pour leur nom que pour leur musique.
D’ailleurs, les membres du groupe s’étaient tous affublés de surnoms : on trouve donc Steve « Frog » à la basse, Matthew « Frog » à la batterie et Marc « Frog » au chant et à la guitare. De leur vrai nom : Steve Savoca (qui a aussi participé à des enregistrements de Tadpoles), Matthew Valentine et Marc Wolf.
The Werefrogs est une formation new-yorkaise à l’origine mais c’est à Londres que le groupe fera ses premières armes. Traînant dans les petites salles et envoyant des démos à tout venant, le trio finira par être repéré par le label Ultimate.
Le producteur Guy Fixen, spécialiste des choses shoegaze enregistre leur premier single « Don’t slip away » qui sera remarqué dans le milieu. Le trio a l’occasion d’être convié à faire une session chez John Peel sur Radio 1, la radio de la BBC en 1992. Peu après un EP paraîtra, intitulé « Forest of doves », toujours produit par Guy Fixen.
Fort de cette expérience, le groupe repart à New-York en septembre 1992 pour composer l’album « Swing », dont sera extrait le single « Nixie Concusion ». Le son sur le premier opus est tiraillé entre les guitares noisy et les textures plus terre-à-terre du rock américain. Et cela s’explique sans doute par le choix des producteurs et des ingénieurs. Ce sera Anjali Dutt qui façonnera l’unité de l’album, déjà connu pour avoir produit Swervedriver ou les Boo Radleys lorsqu’ils étaient chez Creation. Mais ce sera sans compter l’appui de Ted Niceley, producteur de Fugazi (et aussi de Noir Désir !) ainsi que de Eli Janney au mixage, producteur de Shudder to Think. La présence de ces hommes n’est pas pour rien dans le ton plus brut de certains morceaux.
En 1993, The Werefrogs assure la promotion de son album en tournée en compagnie de quelques autres groupes du label Ultimate. Il y aura également une autre session chez John Peel, où là, bizarrement, les membres adoptèrent de nouveaux noms : Marja Volffe pour Marc, Stripped Bass pour Steve et Schroeder (le pianiste de génie dont Lucy est éperdument amoureuse dans la BD culte Charlie Brown) pour Matthew.
Malheureusement à partir de cette date, il n’y eut plus aucune nouvelle du groupe, sans doute séparé par faute de reconnaissance et d’argent. Et en cherchant bien sur le Net des informations, on finit par apprendre qu’aujourd’hui Mark Wolf est professeur de guitare au Golden Bridge Studio à New-York. On ne peut s’empêcher d’avoir un pincement au cœur lorsqu’on lit ça…

10 décembre 2007

Fiche artiste de The Julie Dolphin


The Julie Dolphin

Diane Swans, la chanteuse de The Julie Dolphin, est surtout connue pour avoir prêté sa voix sur une face-b de Radiohead, le somptueux « How can be sure ? ». Malgré l’insistance d’Ed O’Brien pour que celle-ci figure sur The Bends, on ne la retrouve que sur le single Fake Plastic Trees ou sur la version japonaise de l’album. Mais la notoriété à l’époque de The Julie Dolphin était tel, que tout le monde cru qu’en réalité la voix féminine entendue était celle de Ed, mixée et trafiquée, Diane Swans devenant alors l’équivalent phonétique pour Dying Swans (cygne mourrant).
Et pourtant cette femme existe bel et bien, puisqu’il s’agit d’une grande amie de Thom Yorke qui invita la formation shoegaze The Julie Dolphin à partager leur tournée. La silhouette derrière le clavier au concert à l’Astoria en 1994 d’ailleurs, c’est elle.
Dommage qu’il n’y ait plus maintenant que les fans de Radiohead qui connaissent The Julie Dolphin car leur EP « Roses » et l’unique album du groupe sont suffisamment sympathiques pour ne pas être snobés.
Grâce à eux, la formation, essentiellement le duo Brett Adams et Diane Swans qui s’est constitué à Londres en 1992, réussira à partir en tournée avec des groupes reconnus comme Green Day, Oasis (c’est d’ailleurs en compagnie de Liam Gallagher avec qui ils se disputaient qu’ils apprirent aux infos la mort de Kurt Cobain), Catatonia et d’autres. Leur single « Roses » (écrite à Queens Park) réussira à se classer « single of the week » par le NME et à être diffusé en boucle sur Radio One, la célèbre radio anglaise, par laquelle tous les groupes indé se devaient de passer. Quant à « Birthday », il se classera n°2, juste derrière Snoop Doogy Dog !
Un contrat passé avec Chrysalis Music permet au couple de continuer leur écriture, et ils présenteront alors plusieurs projets sous le nom de « Super Model Human » puis maintenant sous The Bads.

The Julie Dolphin : Lit


Lit de The Julie Dolphin

Sortie : 1994
Produit par The Julie Dolphin et John Cornfield
Label : Timbuktu Records

On pourrait s’attendre avec une voix aussi délicieuse et sexy que celle de Diane Swan à une musique soft modérant volontairement son ton pour ne pas froisser une certaine légèreté qu’on associerait par facilité à de la féminité.
Ce n’est pas le cas avec The Julie Dolphin. Les guitares sont vives et tranchantes, la batterie volontiers rentre-dedans, le tempo rapide, voire bousculant. Ça secoue dans tous les sens et quelque part le propos ne fait pas dans la dentelle, au regard des textes plutôt crus, ou bien de la lourdeur du jeu. Les roulements de batterie sont d’ailleurs assez systématiques. Pourtant, il ne faut pas s'y tromper : le groupe évolue dans une veine pop, immédiate comme dérangeante.
Le ton est globalement plutôt froid, voire glacée, la faute à des passages plus lents qui marquent des coupures au sein de la dynamique du morceau, à la présence de quelques arpèges cristallins, à la voix grave de Diane Swans et surtout de la basse, marquée.
En filigrane, derrière tout ça, se cache tout de même une sensibilité plus voluptueuse, à l’instar de ces ballades incroyables, qu’on croirait piquées au groupe culte The Parachute Men (ahhh…… ses trémolos dans la voix…), qui prennent dès lors une ampleur démesurée sous le coup des guitares fracassantes et saturées. Il arrive même, de manière totalement surprenante que le groupe s’offre un écart, acoustique, accompagné d’une basse, dont les paroles seront chantées par Brett Adams, à la voix tout aussi légère, mais complètement shootée, avant un duo magnifique.
Les mélodies sont évidentes, simplistes, parfois divinement accrocheuses, à d’autres moments virant vers quelque chose de plus étirée, comme si pour Julie Dolphin insérait une bonne dose de punkette attitude dans une grâce habituellement plus poétique.
La même formule sera répétée : des mélodies pop, des vraies, c'est-à-dire qui affichent leur côté facile, accouplées à des guitares acérées et rudimentaires. On revient au basique, presque au rock pur et dur, et à l'époque, c'était une révolution, un vrai affront fait à l'industrie du disque, habituée à ce que les timides shoegazers n’osent pas empiéter sur les plates bandes des groupes radiophoniques. Evidemment la démarche passa inaperçue, tandis que les groupes Brit-Pop raflaient la mise à leur place.

30 novembre 2007

Bang Bang Machine : Geek Love (vidéo)

Single de l'année 92 et on comprend pourquoi !
Un rythme tout droit issu de la dance music et de la techno, une mélodie à la guitare à tomber à la renverse et surtout, surtout, une voix d'ange à faire pleurer !
Tout simplement merveilleux...

The Ropers : Revolver (vidéo)

Un des nombreux groupes de la scène Ouest américaine, mais un des rare à avoir eu le droit à un single diffusé sous forme de clip. Une manière donc de découvrir un des représentants de Slumberland Records.


25 novembre 2007

The Werefrogs : Swing


Swing de The Werefrogs

Sortie : 1993
Produit par Anjali Dutt
Label : Ultimate


Il y a quelque chose qui cloche avec la musique de Werefrogs. Entraînante et tonitruante, elle laisse tourbillonner des mélodies entêtantes et des bourdonnements de guitares saturées mais il y a derrière elle, on le sent, on le devine, un spleen à peine dévoilé.
Conservant une structure d’un premier abord énergique et bien ancrée dans l’action (« Green » ou le violent « Nixie Concussion»), le groupe sème pourtant quelques touches qui plombent l’ambiance, comme ça, l’air de rien. En fait on a le droit à neuf plaintes qui ressemblent plus ou moins à des formats de rock accrocheur. Les guitares s'entrelacent, les larsens se prolongent dans le lointain, la batterie éclate de tous les côtés mais il subsiste toujours cette teinte grise par dessous qui rappelle que la beauté peut aussi avoir quelque chose de triste. Mais les parties de guitares, ce son saturé, ne sont le signe que d’un état d’esprit quelque peu désabusé. Une rage frustrée s'insinue malicieusement, que ce soit au cours d'énergiques brûlots (l'excellent "Transfigured" qui démarre comme un titre sadcore de Idaho et où le chanteur finit par crier) où le jeu parfait trouve toujours une ligne de déviance, dans des passages instrumentaux vigoureux ou dans quelques prolongements de saturations qui glissent et s'échappent, ou que ce soit pendant ces retenues, cette légèreté, ces coups d'oreillers que l'on entend dans "Doctor Pain", morceau plus évasifs, proche du jazz. La voix du chanteur s'y fait plus soufflée, la batterie plus discrète et matinée et les guitares plus douces.
Les distorsions de départ de « Jellyfish » avant que la basse ne rentre balise bien la route pourtant : le monde est moche, gardez ça à l’esprit, et ça risque parfois de vous faire mal, et le pire, c’est que vous ne pourrez rien y faire. Et quand bien même le refrain, magnifique et éclatant, finit par survenir, ce n’est que pour rajouter une dose supplémentaire à la boule de colère qui est en train de se former. Le chanteur s’éraille même la voix sur la fin.
Mature, racé, le rock de The Werefrogs impose d'entrée et sans détour une façon de consumer la poudre captivante. Pourtant il s'agit d'autre chose: ce n'est pas la fougue de la jeunesse qui parle mais un certain abattement, qui teint en gris toutes les compositions. Et une certaine grâce jaillit des moments plus calmes et des ballades névralgiques, aux mélodies claires et somptueuses, comme sur le final « H. Dumty », à la guitare sèche.
Il est hors de question de faire du tape-à-l'oeil ou de l'esbroufe. Toutes guitares dehors et sensibilité à fleur de peau, The Werefrogs se fait juste, direct et entier.
On aurait du deviner, et on s’en veut d’avoir été pris au piège, qu’en réalité, le groupe new-yorkais est parasité par une tristesse, comme en témoigne « Lighthouse », sa guitare sèche, ses saturations en arrière fond, et ce refrain plombé, qui descend, et descend encore, alors qu’il devrait au contraire être moins grave que le couplet. Ici c’est l’inverse parce qu’on se laisse aller. Et que toute cette inutilité d’action se convertit en frustration, qui tourne sur lui-même, se débat inutilement, à l’image de cette voix trafiquée, de ces solos de guitares qui semblent se noyer ou de cette basse qui écrase tout. « Now that is over, I’m just a little colder » est-il répété jusqu’à extinction. Et alors c’est là que toute la tristesse insondable du groupe apparaît au grand jour, morne et effrayante.
Une noirceur absolue révélée le temps d’un instant en plein milieu de l’album, plutôt qu’à la fin, non pas comme la vérité enfin dévoilée, mais au contraire une brève apparition de la facette cachée du groupe et de la justification de leur musique. Car derrière ce jeu en tohu-bohu, il y a ça : un désespoir qui transforme « Goddess » en morceau lent, rampant, soutenu par une basse et une guitare sèche répétitive, véritable écrin à des propos sans la moindre once de gaîté. « I know it’s a selfish world » est-il murmuré d’une voix absolument grave.
Puis vite, on éteint les lumières et on passe à un morceau plus rock, quitte à couper la chanson, presque plus léger (le superbe « Potvan » avec ses hoquets qui montent dans les aigus), comme si prolonger aurait été insoutenable. Mais trop tard : le venin a pris.

Half String : Tripping Up Breathing


Tripping Up Breathing

Sortie : 1995
Produit par Brandon Capps
Label : Independent Project Records


Brandon Capps se risque enfin à durcir son ton et à se doter d’une force supplémentaire sur les cinq chansons qui composent ce maxi. Comme pour se convaincre lui-même de son attachement à la réalité, alors que cela fait bien longtemps qu’il ne représente plus qu’un continent à la dérive.
Toujours aidés de guitares sèches et d’une surenchère d’instruments électriques, le rythme devient beaucoup plus tonique, tourbillonnant (« Quiet Like Seeds »), sans pour autant oublier les arpèges, véritables signatures du groupe (« Brief Like Photograph »). Avec « Evergreen », on dirait Moose à ses débuts, lorsque ceux-ci mettaient en scène une fuite en avant, mais sans conviction, juste pour regarder ce qu’il se passe lorsqu’on court. Le reste demeure contemplatif. Le dernier morceau, instrumental, fait appel à des sonorités étranges, évoquant le cold-wave.
La voix de Brandon Capps a quelque chose de fatigué, ce qui n’est pas sans évoquer le chanteur de Red House Painters. L’esprit n’est pas à la fête, il est juste en mode passif. Cela s’en ressent avec « Slipknot », beaucoup plus calme et reposé.
Cet EP paraîtra une fois de plus sur Independent Project, emballé dans une somptueuse pochette en carton (signé Bruce Litcher), comme la majorité des artistes signés sur ce label, renforçant cette musique rêveuse, sensorielle et parfois inquiétante, parcourue d’accords noisy, de guitares sèches ou de rythmes glacées.
L'intensité sonore se construit lentement et s'impose à coup d'ambiance délicate ou d'éclairs de guitares.

22 novembre 2007

My Bloody Valentine : Isn't Anything


Isn't Anything de My Bloody Valentine

Sortie : 1988
Produit par Kevin Shield
Label : Creation Records

A sa sortie, cet album fut un pur OVNI musical. Impossible de rattacher ce son à quelque chose de déjà connu. Encore un peu tâtonnant et hésitant, on fit pourtant beaucoup mieux par la suite, à commencer par le groupe lui-même, mais à l’époque tout restait à inventer. Et les premiers à s’y coller furent My Bloody Valentine.
Imaginez, on était en 1988, autrement dit la préhistoire, et déjà le résultat ébouriffant d’une torture faite à la pop. Guitares tranchantes comme des lames d’acier, samples plaintifs et voix angéliques sorties d’ailleurs : c’est à ne rien y comprendre. Pourquoi refuser la simplicité ? C’était la toute première fois que la pop était l’objet d’expérimentation, elle la pudibonde, la timoré, qui fricote désormais avec un arsenal inquiétant et un masochisme à faire froid dans le dos.
Lorsque les journalistes tombèrent sur « Soft as snow (but warm inside) », ils ignoraient à quel point ce titre collait parfaitement à la chanson. Ils restèrent tout simplement sans voix à l’écoute ce ces coups de batterie martelant, presque méchants et agressifs, de cette basse ronde qui s’efface devant ces guitares qui ne tracent aucun riff mélodieux, mais juste des plaintes déformées comme des machines industrielles déréglées. Morceau trippant, presque tribal, dont l’effet surprenant aux oreilles est renforcé par les chœurs de Belinda tout en chant de baleine, énigmatique et captivant.
Et ce morceau s’enchaîne immédiatement sur une douce ballade (« Lose my breath ») à la guitare sèche où la voix douce de Belinda fait des ravages, ponctuant ses couplets par des « ouh ouh ouuuuuh » ravageur et sexy. A peine deux chansons, et déjà, on est dans un monde complètement nouveau.
« Cupid Come » et ses guitares lascives qui introduisent un morceau de toute beauté, pleine de nonchalance esthétique (le chant à la fois suave et branleur de Kévin), n’arrange rien à l’affaire : à peine a-t-on le temps de s’attacher à une mélodie que celle-ci est noyé par un brouillage fait de fanger, de fuzz et de feedback. Pourtant ce jeu de guitare n’est pas crade ou brouillon (Kévin Shield était un maniaque obsédé de la production), mais plutôt surchargé, moite, intense. En témoigne « (When you wake) You’re still in a dream », titre vif, sonique, presque punk, si il n’y avait pas les choeurs de Belinda qui changeaient tout.
On se dit alors que l’on va retrouver un semblant de linéarité, un accessit plus évident et moins de propos abscons, on fait alors face à « No More Sorry », composé uniquement de samples, qui tremblent, qui remuent, qui gigotent, qui bouillent, qui glissent et dérapent.
On surprend au sein de cet album atypique des orages magnétiques, des guitares complètement saturées, des bourdonnements, des synthés pathétiques, pleins de bruits bizarres. Ça n'arrête pas. Pas l’ombre d’une seule chanson normale. Impossible de faire la liste exhaustive de tout ce que contient le disque. Chaque nouvelle écoute révèle un nouveau détail. A chaque instant on frise le génie, tant l’inventivité de ce groupe fondateur est débordante.
Parfois ça cogne, ça montre les crocs, ça arrache et ça fait mal, comme sur le single « Feed me with your kiss », mais à chaque fois on distingue derrière ce fouillis un semblant de pop et de refrain accrocheur, quand bien même les voix sont neurasthéniques. Les sous-entendus sexuels sont à peine voilés. En pleine orgie, sous l’emprise des drogues, le couple Shield / Butcher passaient leur passion sous un mixeur / broyeur sans aucune pitié. « You never should » ou l’excellent « Nothing much to lose » rivalisent d’urgence, de précipitation, de crachat sonore tout en maintenant préservé dans une bulle de pureté, un certain allant romantique et poétique. Le résultat de leur délire est compris en entier dans cet album, à la fois abject et à la fois d’une beauté fascinante.
Beaucoup de journalistes et de critiques musicaux eurent du mal à trouver les mots pour décrire des chansons de la trempe de « I can see it (but I can’t feel it) », ses guitares sèches plombées, ses larsens, et ce chant désabusé, accompagné de chœurs célestes. L’album ne ressemble en aucun cas à ses contemporains et encore moins aux canons commerciaux exigés par les grosses maisons de disque. Isn’t Anything est avant tout un album expérimental. Quitte à éprouver tout d’abord un sentiment de rejet. Mais après y avoir décelé quelques secrets (le jeu à la batterie de Colm O’Closoig est épatant) ou des timbres de voix à tomber à la renverse, on ne peut que succomber à l’ivresse tourbillonnante de ce disque.

19 novembre 2007

A venir prochainement

Modifié : le 6 octobre 2009

Et voilà, petit à petit, le site se remplit, et il ne reste plus beaucoup de groupes à découvrir (quoique !), et oui !
En effet, voici quelques pistes des futurs articles à venir, histoire de nourrir votre impatience :

Chroniques : les japonais de Coalstar of the Deepers, les irlandais Whipping Boys, Long Fin Killie et ses violons celtes, The Jupiter Sun, du label Slumberland ou les gothiques de All About Eve, c'est loin d'être fini !

Biographies : bientôt vous saurez tout sur Ride, dernière série des biographies !


Historiques : à suivre, l'historique sur la scène américaine de l'Arizona, très prolifique à l'époque. Certains m'ont demandé pourquoi The Jesus and Mary Chain n'était pas présent : ils auront leur place ; tout un article de fond leur sera consacré.

Analyses : cette partie, non moins intéressante, ne sera pas en reste, au contraire, avec en chantier, des articles de fond sur l'influence des drogues (avec l'axe Spacemen 3 - Spiritualized), mais aussi une analyse de l'esthétique et du graphisme du mouvement


Le site est donc loin d'être complet : n'hésitez pas à revenir régulièrement...

Musicalement votre,

Vic

14 novembre 2007

Fiche artiste de Planète Zen


Planète Zen

Le 22 janvier 1992, Bernard Lenoir choisit de diffuser sur les ondes de France Inter le single « Charlie The Spaceriver » et s’écrie alors : « C’est le meilleur groupe du monde ! ».
Evidemment il serait un peu trop facile de réduire le groupe à cette seule phrase, mais aujourd’hui tout le monde a oublié Planète Zen et il ne reste que le souvenir de l’euphorie de Lenoir pour ce trio sympathique mais qui ne rencontra qu’un maigre succès, à une époque où la France n’avait de yeux que pour le rock torturé et violent de Noir Désir.
Deux EP et deux albums seulement au cours des années 90 pour une musique pop digne d’intérêt mais qui n’en suscita que trop peu. Le trio composé de Muriel Bonfils (chant), Stephan Haeri (guitare) et Christophe Chiabba (basse) a été un des premiers à pratiquer du rock shoegaze en France, et ce dès 1990, avant d'ajouter quelques expérimentations à sa pop, notamment du côté électronique. Mais cela ne suffit pas et le groupe du se séparer.

On retiendra cependant leur premier album, sorte de mélange pop-punk-shoegaze-indie, The Primitives rencontrant My Bloody Valentine, qui sera publié par Single KO, le label parisien. Il permit au groupe d'acquérir une certaine notoriété dans le milieu des fanzines. Malheureusement, il fut très mal accueillis par la presse intellectuelle, du style Télérama ou Les Inrockuptibles.
Hélas, les déboires ne s'arrêtent pas là puisque le label Single KO du mettre la clé sous la porte.Suit alors une période trouble, de nouvelles chansons resteront dans les cartons, et le groupe se murera dans le silence, ponctué de rares concerts comme à la Route du Rock en 1993.
C’est finalement en 1995, avec Pascal Vaillant (batteur et ex-Turbidine) mais sans Christophe Chiappa, parti à l’Armée, que le groupe ressort de l’ombre. Le maxi Tous les jours de Mars sort en édition limitée sur Garage Records. On y notera les premiers textes en français et la participation de Valérie Leuillot du groupe Autour de Lucie, qui marquera le début de leur amitié.
Encouragé et aidé par le groupe Tango, Planète Zen signera sur le label XIII Bis Records, qui leur réclamera un album. Leur amis de Autour de Lucie viennent leur prêter main forte et l’album est enregistré en 15 jours seulement par Frédérique Kirster au studio garage. Terr… sort le 20 mai 1996 avec un nouveau son : l’électronique prend la place de l’acoustique. Il sera mieux accueilli mais comme tout groupe français indépendant, les ventes n'atteindront jamais un niveau correct, condamnant le groupe...

Lucie Vacarme : Metalvox EP


Metalvox EP de Lucie Vacarme

Sortie : 1991
Produit par Lucie Vacarme
Label : Lithium


Lorsqu'on est étudiants et que l'on reprend le "Freak Scene" de Dinosaur Jr (à l'époque totalement underground), on ne peut pas dire qu'on met tous les atouts de son côté pour percer. Déjà donc, le but de ces toulousains ne se situaient clairement pas dans la recherche de reconnaissance. Désireux de pousser le rock dans ses derniers retranchements, il s'employa alors à pratiquer une musique archi-criarde, saturée et brouillonne, à la limite de l'audible, notamment en concert. Comme il fallait bien commencer quelque part et qu'à l'époque son groupe était à la recherche d'une identité propre, les comparses estudiantins allaient plutôt fouiner du côté des bruitistes, de Sonic Youth à My Bloody Valentine, en passant par Mercury Rev. Le résultat ne fait donc pas dans la dentelle. Et malgré le soutien de Lenoir, Lucie Vacarme resta dans l'ombre et le reste encore maintenant, même si le guitariste Michel Cloup (avec Diabologum ou Experience) jouit d'une autre aura désormais. En effet pas énormément de jeunes écoutaient ce genre de musique, si loin des morceaux frelatés servis en soupe tiède à la radio.
Il fallait oser, pour le coup, écrire un titre comme "Encore Stéphanie", massacre sans ménagement, avec ses longs slides crispants, son riff entêtant et ses accélérations, sous lesquels se dégagent, chantée d'une voix douce, voire inaudible, des paroles en français, dont on ne comprend finalement pas un mot, tant tout est enseveli sous un nuage de distorsions tordues et tarabiscotées. On le jurerait pourtant : il s'agit bien de pop !
Cette radicalité en matière de recyclage des influences est une des particularités de Lucie Vacarme. Ainsi le vif "Freak Scene" sera chanté non pas d'une voix nasillarde, mais plutôt fatiguée et nonchalante, à la manière des groupes shoegaze. Le groupe se place d'emblée et sans le savoir parmi les défricheurs français. Les travaux sur le son, le collage des mélodies, le détournement, la perversité (en témoigne "Metalvox", ses solos distordus, ses guitares lourdes, sa rythmique instrumentale et surtout ses dérapages) serviront de mouture pour Diabologum, le futur projet de Michel Cloup.
En attendant de devenir un artiste conceptuel reconnu, le guitariste n'était alors qu'un étudiant amoureux de ses idoles et désireux de ne rien faire comme personne. Il y a une certaine manière de prendre les choses par-dessus la jambe chez ce garçon. Jouer fort, bruyamment, en cassant les mélodies (ces sirènes stridentes qui oscillent en permanence) mais s'en moquer, faire comme si ce n'était pas important comme si la vie n'en dépendait pas, car finalement la vie est morne mais vaut mieux en rire. Du coup, des paroles aussi naïves que "je ne regarde que toi mais tu ne me vois pas" prennent une tout autre tournure lorsqu'elles sont lâchées doucement au milieu d'un bordel sonore sans nom. Le morceau "Essaie De Comprendre", un de leur plus célèbre, est symptomatique de l'esprit du groupe : dialogue de mélodies à la guitare, couplet enchanteur, d'une langueur incroyable, rehaussé par des chœurs féminins en arrière fond, tout en étant écharpé par des distorsions foldingues. On vibre au beau milieu d'un univers mutin, infantile et capricieux. Voire passionnel. A l'image des shoegazers. Le morceau se lâche sur la fin et finit complètement sous le coup de crispations fracassantes, avant que les chants savoureux réapparaissent.
Comme si les quatre de Lucie Vacarme disaient aux gens : "Vous avez mal aux oreilles ? Et bien tant pis, parce que nous, on adore ça !".

4 novembre 2007

Planète Zen : S/T


Planète Zen

Sortie : 1992
Produit par : The Rise and Fall of a Decade
Label : Single KO


Ce groupe aurait du rafler tous les succès, seulement, il y avait un tout petit problème : Planète Zen, au-delà de trahir son pays en chantant en anglais, pratiquait du shoegaze, et à l’époque, hormis quelques étudiants bretons ou parisiens, tout le monde s’en foutait.
C’est bien dommage car les titres font preuve d’un sens incroyable de l’accroche. Les mélodies se savourent comme des bonbons, malgré l’acidité des guitares. Certes la formule : distorsions + voix délicieuse (celle de Muriel Bonfils) peut paraître simpliste, surtout lorsqu’elle se décline sans peu de variations (toutes les chansons se ressemblent ou à peu près), mais elle permet de mettre au goût du jour la pop. Et d’offrir un allant, une fougue et une fraîcheur retrouvée à des mélodies naïves de simplicité.
Des titres enjoués, simplistes, assez courts, joués dans le rouge et recouverts de sons criards, voire même crispant, ne traduisent que l’empressement du groupe à se lancer dans la musique, quitte à brûler quelques étapes. « Vu que je ne savais pas du tout jouer de guitare, c'était facile: je branchais une disto, j'envoyais deux accords... ça sonne tout de suite, ça fait du bruit et quand tu fais du bruit les gens ont l'impression que tu sais jouer! » avoue Muriel Bonfils.
Alors on pourra toujours dire que après tout, Planète Zen ne fait rien de plus que du My Bloody Valentine, et certains journalistes ne manquèrent pas de le faire remarquer, et a priori c’est vrai. Planète Zen n’apporte rien de neuf. Mais ça ne peut pas faire de mal.
Et avec des chansons de la trempe de « Charlie the spacedriver » (leur plus célèbre single, celui qui lancera leur carrière) ou « Why we split », il ne faudrait pas s’en priver. On reprocha un certain manque de risque, notamment pour s’obstiner à chanter en anglais, mais cela n’est qu’un malentendu. Muriel Bonfils devra se rendre à l’évidence : « il y a vraiment un problème de rythmique dans notre langue. Il est plus difficile d'écrire des textes qui soient cohérents et qui sonnent bien, car notre vocabulaire chargé de sens est souvent trop long pour en faire des phrases intelligibles. Je prends les textes comme ils me viennent, indifféremment dans une langue ou l'autre, je ne réprime rien. ». S’arrêter là-dessus implique de passer à côté du charme indéniable de chansons comme « Dreamland » (et la voix incroyable de Muriel), véritables bombes soniques, ou bien le lancinant « Solar Hammond ». Car en réalité, le groupe ne se prend pas à la légère, comme le démontre certains titres (« J’aime pas les poufs »).
Le mérite de Planète Zen, à défaut d’être original, est de remettre au goût du jour, une certaine idée de la pop, directe, franche, entière et sans maniérisme, presque punk. On ressent pas mal l’influence de groupes comme The Darling Buds ou The Primitives en fin de compte, et il n’est finalement pas si étonnant que ça de noter la présence de « Denis », reprise de Blondie, envoyé pied au plancher et délicieux de minauderie. L’album cache même une petite ballade merveilleuse, noyée sous un déluge de guitares, « Slow », où le tempo ralenti et la voix féminine doublée font des ravages !
Et finalement le cas Planète Zen résume bien le mal du rock français : le problème ne vient pas du manque de qualité, surtout avec la vague indie des années 90 dans laquelle s’inscrivait en plein le trio, mais du fait que peu de gens en France sont capables de s’en apercevoir…

3 novembre 2007

Half String : A Fascination With Heights


A Fascination With Heights de Half String

Sortie : 1996
Produit par Ken Mari
Label : Independent Project Records


Il aura fallu pas moins de quatre années pour que le groupe provenant de l’Arizona puisse publier son premier album. Et le moindre que l’on puisse dire, c’est que ça ne ressemble en rien à une musique qui pourrait provenir de l’Arizona.
Adoptant des textures très soignés (ah ! la basse de « Shell Life ») et vaporeuses hérités de groupes anglais, Brandon Capps, faute de pouvoir quitter la platitude rattaché à son état natal, lancera son groupe dans une échappée folle, une cavale aussi bien dans la finesse que la majesté.
Seulement cela est tellement éloigné de ce qui se faisait à l'époque aux Etats-Unis que la formation ne trouva aucun écho.
D'autant que ce premier album ne survint qu'en 1996, au moment où le shoegazing n'était qu'un lointain et mauvais souvenir (pour la plupart des gens). Et ce n'est pas l'obscur et très arty label Independent Project Records qui allait aider la formation à trouver une large diffusion.
Mais cela convenait très bien à Bradon Capps, dont l'ambition réelle était de pouvoir pratiquer une musique personnelle, tout en restant le plus discret possible. Une musique rêveuse, innocente et vaporeuse, parfois nerveuse (« Backstroke »), même si les chants célestes évitent toute affectation rageuse (« Lolligag »). L'intensité se retrouve plutôt dans les arpèges cristallins, la sécheresse de la basse, le rythme souple et la multiplication des partitions de guitares, virant parfois à la création d'un mur du son enivrant (« Hurrah ? »). Plus que sur les premiers singles, le ton est concis, direct, dessinant des chansons accrocheuses (« A Fascination With Heights » prend ainsi des airs de bossa nova noisy), tout en gardant ce caractère volubile. Les textures s'envolent vite, notamment quand les saturations décollent ou que les guitares s'emballent. L'ivresse survient surtout lorsque l'ambiance se met en pause au cours de passages atmosphériques irrésistibles. Et que les parties de guitares dérivent de manière léthargique, composant un climat élégiaque, qui n’est pas sans rappeler des groupes anciens comme Felt ou Durutti Collumn.
Brandon Capps était tout aussi bien porté sur les groupes shoegaze dont il était adulateur mais il reconnaissait des influences flânant volontiers vers le post-rock, de Bark Psychosis à Savage Republic, en passant par For Against, groupe fondamental des années 80. De ces formations, il conservera le goût pour la longueur, la prédominance pour l'instrumental et les tendances compulsives pour contourner insidieusement tous les schémas structurels pré-conçus (« Departures », démarrant de façon grave avant de s’ouvrir au soleil). Il est ainsi surprenant de se rendre compte qu’il est difficile de se souvenir des mélodies entendues, comme s’il avait s’agit d’un rêve.
On sent l'envie de conduire sa musique vers une grâce chimérique, tant l'application à poser une ambiance légère et funambule se ressent partout.
A Fascination With Heights est l'album idéal pour se plonger dans de longues heures à flâner et dont les mystères se révèlent en fonction de sa disposition.

31 octobre 2007

Rollerskate Skinny : Horsedrawn Wishes


Horsedrawn Wishes de Rollerskate Skinny

Sortie : 1996
Produit par Rollerskate Skinny et Aidan Folley
Label : Show Biz Records / Warner Bros


Réduit à un trio, le combo irlandais en profite alors pour se livrer à toutes les fantaisies. Ils ont de la chance : la major sur laquelle ils ont signée les laisse libre de leur action ; douce époque aujourd’hui révolue.
Tout ce qu'on peut constater c'est que ces gars sont fêlés, barrés et définitivement déjantés. On dirait des doux dingues échappés d'un asile. Mais on se laisse entraîner par leur entrain, leur grain de folie, tant tout cela est inventif et génial. Leur exubérance, leur goût pour le n'importe quoi, leur décalage, tout cela est contagieux.
Tous les morceaux possèdent le petit plus qui en font des grandes chansons aux guitares qui partent en vrille ("Cradle Burns"), aux tendances cartoonesques ("Swinging Yawing"), voire carrément irrésistibles ("Speed to my side" ). On ne sait jamais ce que la prochaine chanson va donner. Rollerskate Skinny s'assume dans son délire, dans son auto-dérision, sans forcément tomber dans la facilité ou la complaisance, maîtrisant à la perfection l'art du refrain à chanter par dessus et même la chanson langoureuse ("All Morning Break").
Ken Griffin le disait lui-même : « Echo and the Bunnymen rencontre les Beach Boys, époque Pet Sounds ». Il a peut-être raison mais dans cet album, il y a bien plus que ça.
Avec un sens de la débrouille et de l'expérimentation inouï, ce groupe anglais renouvelle les codes de la pop. Traitant avec une nonchalance folle les arrangements et les possibilités de production, Rollerskate Skinny mêle donc petits bruits insolites, boîtes à rythmes, xylophone, clochettes, grosse caisse frappée avec un marteau d’orchestre, et arrangements synthétiques à leurs guitares saturées et leur musique lumineuse et rayonnante.
Cet usage incessant de ce mur du son et autres subterfuges permet au groupe d'explorer toutes les facettes de leur envie : musique fanfaronesque ("Ribbon Fat"), douce berceuse qui se termine en feux d’artifice ("Bell Jars Away", on ne pouvait pas faire meilleure conclusion à l’album), bombes soniques coupé en son milieu par une évidence étincelante (« Shimmer Son Like A Star »), délire psychédélique (quasiment toutes les chansons) ou tout simplement titres pop irrésistibles ("Angela Starling " ou le magnifique "Thirsty European").
Rollerskate Skinny n'oublie pas d'apporter à son sens du délire juste ce qu'il faut de majesté. Ingénieux, certes, mais surtout suffisamment décalé pour se démarquer.


10 octobre 2007

Welcome to Julian : Never so close


Never so close de Welcome to Julian

Sortie : 1993
Produit par Guy Fixen
Label : Rosebud / Barclay

Difficile d’affirmer sa personnalité lorsqu’on est un groupe français mais qu’on s’applique à reproduire les climats virevoltant de la pop outre-manche, au point de chanter en anglais, de plagier les pochettes des groupes shoegaze et de faire produire son premier album par Guy Fixen. C’est d’ailleurs bien se que l’on reprocha à Welcome to Julian : de trop se servir des formations anglaise comme modèle, crime de trahison pour le pays. On ajouta bien vite que le groupe n’avait aucune idée et qu’il lui fallait prendre le ferry pour en emprunter quelques unes.
Pourtant, Welcome to Julian a su défendre depuis le début sa part d’intégrité. Incluant tout au long de l’opus quelques intermèdes courts et surprenant (« Diamond » et sa guitare sèche ou les deux « Interludes », très planant), le groupe ne se borne pas à empiler les guitares par-dessus des chants sirupeux, il sait aussi faire preuve d’une originalité certaine dans la façon d’appréhender les choses. On retrouve ainsi une flûte sur le magnifique et enchanteur « Who’s », un groove hypnotique et des chœurs éthérées sur l’énorme montée en puissance qu’est « Is it a crime ? », des pédales wah-wah sur le très noisy-punk « Take it easy Eddie » (un instrumental de même pas deux minutes) ou bien un solo crasseux étonnant sur le fougueux « Higher ».
Mais ce qui dénote aussi, c’est la maturité du groupe, capable d’écrire de véritables perles mélodiques, savoureuses au possible lorsqu’elles entremêlent des cordes de guitares, parfois cristallines et oniriques, bien souvent saturées et puissantes. C’est avec des titres de la trempe du trépidant « Real Things » ou l’entêtant « Drop Dead Gorgeous », malade, vicié, tendu, avant de se faire fouetter par des lanières de guitares saturées, que le groupe dévoile sa face complexe.
L’espace de quelques instants, Welcome to Julian créé son monde, qu’il sait aussi fragile que fugace, malgré ses guitares. Un univers bien frêle, comme emporté par un vertige sonique, à l’instar du merveilleux « Lucky Star », avec ses voix absolument toutes douces, ses petits accords adorables et ses vagues de distorsions câlines.
« Don’t close your eyes, brave the world, the brillant world » sera-t-il marqué sur la pochette, comme pour rappeler qu’il y a sans doute trop de choses à voir, à faire, des miracles comme des bêtises, pour s’arrêter en si bon chemin.

8 octobre 2007

The Telescopes : Precious Little EP


Precious Little EP de The Telescopes

Sortie : 1990
Produit par Richard Forby
Label : Creation

The Telescopes vient de signer chez Creation et découvre alors l’étendu des possibilités : une liberté quasi-totale, Alan Mc Gee ne faisant pas dans la demi-mesure, des moyens de production enfin à la hauteur de leur ambition, les finances du label n’étant pas surveillés, et surtout de la drogue à profusion. Il n’y avait qu’à claquer des doigts.
Découvrant alors les effets de l’ecstasy, nouvelle drogue à la mode et ramenée directement de la Hacienda de Manchester, les membres du groupe vont user de leurs traditionnelles guitares saturées pour s’adonner aux joies des trips les plus planant, penchant leur musique vers un hédonisme, encore dur et rêche pour l’instant, mais qui ne manque pas d’attrait et de goût pour l’hypnose.
Avec ce premier maxi sur Creation, une parfaite réussite de bout en bout, on plane sous l'effet conjugué des guitares remplies de fuzz, mais aussi des tambourins lancinant, des voix nonchalantes, et surtout de ce groove incroyable, qui baigne toutes les chansons. Petites évanescences ("Never Hurt You"), délices enrobés de guitares (le merveilleux "Precious Little") ou carrément trip camé ("Deep Hole Friends") celles-ci sont un pur régal.
Le ton est franc, branleur, voire plus négligé qu'il n'y paraît. La nonchalance avec laquelle le groupe côtoie le délicat frise l'incorrection. Mauvais coucheurs et propres à se laisser tenter par la déviance, The Telescopes s'inscrit ici comme un des fleurons de toute la musique anglaise de l'époque : manipulant maladroitement le rock bruitiste pour au final le transformer en orgie de fumettes et de cachetons.

The Telescopes : Everso EP


Everso EP de The Telescopes

Sortie : 1990
Produit par Richard Forby
Label : Creation

Difficile de faire plus hypnotique comme EP, à moins d’augmenter considérablement les doses de stupéfiants utilisés. L’ecstasy pouvant être considéré comme le sixième membre du groupe, il ne pouvait aboutir que des morceaux de la trempe de « Never Learnt To Love » ou « Everso », dont les « aah aah aah » sont symptomatiques de la neurasthénie qui commence à envelopper le style de The Telescopes. Les chants se font plus traînant, plus légers aussi. Et enchanteront l’auditeur qui se laissera totalement fondre. Emmené par les réminiscences sixties, il n’y aura plus qu’à rêver très fort. Les guitares caressantes, rêveuses parfois, beaucoup moins lourdes qu’autrefois, ainsi que les saturations en arrière fond, les quelques effets de cithares qu’on devine à peine, concourront à dessiner cette plage d’ouverture à l’évasion la plus folle, ouvrant les portes de la perception.
The Telescopes entame sa mue, première étape vers l’abstraction la plus totale, sorte de longue montée d’acide, dont on peut constater les dégâts tout au long de singles, tous plus cultes les uns que les autres, étalés en à peu moins d’un an.
C’est à partir de « Everso » que les choses s’amorcent. Il n’y aura plus de retour en arrière. Stephen Lawrie et les siens finiront par plonger irrémédiablement dans un marasme qui leur fera perdre leur moyen et leur objectivité.
Rempli d'évanescentes chansons cyniques à propos de la drogue ou de l’amour, cet EP est un fragile ajout équilibriste de slides rugueux, langoureux et d'arrangements discrets, répétés et entêtant. Les courtes chansons sont des plages (presque) tranquilles, lentes, hyper cool, où l'on se laisse enivrer par un relâchement, une détente hypnotique, voire cosmique. A force d'écoute (on n'écoute pas une telle musique n'importe quand et n'importe comment), on se laisse gagner par un charme indéniable.

The Telescopes : Celeste EP


Celeste EP de The Telescopes

Sortie : 1991
Produit par Richard Forby
Label : Creation

Rien qu’à voir le clip de « Celeste », ses rayures, sa caméra grossissante, ses changements incessants de couleur, ses passages aux filtres, on nage en plein psychédélisme. Il en sera tout autant pour ce titre, accompagné ici de « All A Dreams » et « Celestial », qui se voudra une revisite moderne des trips psychotropes les plus fuyants.
Clavier, chœur légers, rythmique groovy (la basse évoque Madchester), guitares glissantes, tout y est. Loin d’être agressif, ce single entraîne un long voyage planant vers un lit douillet.
Petit à petit les guitares dures s’effacent, au même titre que la batterie qui se fait moins violente, chaque instrument prend moins d’ampleur mais se diffuse plus longuement.
Ce single s’additionnera à la collection incroyable parue sous le label de Alan Mc Gee, vite recherchées des collectionneurs, amateurs de leurs pochettes magnifiques et hautement psychédéliques, taches de couleurs complètement abstraites, où chacun peut y voir ce qu’il veut. Des sortes de tâches de couleurs solaires qui fusionneront entre elles, se chevaucheront et se superposeront pour donner de nouveaux mélanges.
D’ailleurs au cours de ces chansons, tout sera mou, nonchalant, céleste, alangui. C’est comme si tous les membres avaient finis par être chloroformés.
Aucun doute maintenant, la drogue a fait son effet : Stephen Lawrie est ailleurs et n’est plus avec nous. On ignore encore quelles sont les contrées qu’il a visité
.

The Telescopes : Flying EP


Flying EP de The Telescopes
Sortie : 1991
Produit par Richard Forby
Label : Creation

Dernier single de l’impressionnante série sortie sur Creation, « Flying » achève la fulgurante déliquescence qu’entame Stephen Lawrie pour s’épanouir dans le psychédélisme le plus complet. Moins de bruits et plus d’espaces, plus d’étirements, plus de longueurs et de langueurs. Ce sont des guitares sèches et de longs slides qui ouvrent le bal, avant que des voix shootées, masculines comme féminines, qu’on arrive d’ailleurs plus très bien à distinguer entre elles, ne viennent se répandre paresseusement. Les paroles collent très bien à l’esprit ambiant : « Don’t you need to feel the ground you can not see ? ». Rien à dire, ce titre est une apologie de l’évasion, de la fuite quand bien même il serait artificiel.
Ce sera également le single le plus célèbre, inouï et inattendu succès pour un titre si vaporeux et drogué, qui se classera à la 72ème place des charts et dont le clip kaléidoscopique passera en boucle sur MTV.
Au sein du maxi, on retrouve d’autres chansons, dans la même veine, « Soul Full of Tears » ou le très aérien « The Sleepwalk », ainsi que le somptueux « High on Fire », avec ses cithares, son tambourin, ses voix doublées qui arrivent par vague, son instant de répit à la guitare sèche, avant la lente et savoureuse montée en puissance se terminant dans un refrain lumineux.
Tout ne sera que finesse, long trip acide et revendication new-age
.

7 octobre 2007

Fiche artiste de The Charlottes


The Charlottes

Lorsqu’on parle des pionniers du mouvement shoegaze, on pense bien évidemment à My Bloody Valentine mais on oublie bien souvent The Charlottes, qui avec leur single « Are you happy now ?» posa pourtant les bases du genre.
Formé en 1988 à Huntington, dans le Cambridge, le groupe rassemblé autour de Petra Roddis sera affilié d’abord à la vague noisy-pop proche de The Primitives, à défaut de pouvoir à l’époque définir leur style, qui finalement était plus proche du mur de son de My Bloody Valentine. C’est au cours d’un concert en novembre 1988, à l’Université des Arts et des Technologie, en compagnie de The Darling Buds et The Telescopes, que leur premier titre fut mis en vente. Même si seulement un quart du public présent se décida à l’acheter ce soir-là, il reçut le soutien de nombreux fanzines, et recevra même un éloge de Dave Simpson du Melody Maker, le qualifiant de classique du mouvement twee.

C’est à force d’enchaîner des performances remarquées à chacun de leur concert, qui débutèrent par un soutien de Snapdragons et qui furent suivi par une tête d’affiche lors du festival d’été du Cambridge, ou alors par la première partie de The House of Love, que le groupe se fit remarqué et pu enregistrer son premier single dans les studio de Peterborough.
Le single fut qualifié de « brillant » (Pop Eats Apathy), de « incroyablement inouï »
(Total Warpout ), voire même de « petit classique (Avanti), et même le magasine House of Dolls expliqua qu’on ressentait la même chose à l’écoute de la chanson que « si on était coincé dans le tambour d’une machine à laver ». Le single se vendit en moins d’une semaine. Il faut dire que l’art work y fut pour beaucoup, celui-ci ayant été conçu par le groupe lui-même. Des lettres de fans venus du Japon, d’Australie, d’Allemagne, d’Espagne, commencèrent à affluer. Et à Ispwich, le bassiste Dave Fletcher, le guitariste Graham Gargiulo et le batteur Simon Scott (qui se démarquait des autres pour être un fan de Soundgarden), encadrant la chanteuse charismatique Petra Roddis, ont donné l’envie aux membres du groupe Bleach de se lancer.
Mais il n’y avait pas que chez les fans que le single fit sensation.

Martin Whitehead, alors patron du label Subway Records, tombe sur le single et déclare dans un magasine qu’il s’agit d’un des trois meilleurs single de 1988. Il se dépêche alors de les rencontrer lors d’une première partie de The Flamates (un de ses groupes) en février de l’année suivante pour les faire signer. Il en résultera un mini-album, « Lovehappy », qui reçut la prestigieuse note de 9 sur 10 sur le NME, et qui leur vaudra d’être interviewés par John Peel lors d’un concert. Dave Simpsons déclarera avoir été impressionné par « ces distortions de guitares qui ressemblent aux roulettes des dentistes ». Quelque temps plus tard, ils enregistreront des black sessions sur Radio 1. Dale Griffin, le producteur de la BBC, jugera le son des guitares trop bruyantes mais il ne réussit pas à faire changer d’avis le groupe, ce dont John Peel se réjouit, ainsi que les fans. C’est que The Charlottes possédait maintenant un son distinct et reconnaissable entre mille. Ils furent parmi les premiers à créer ce fameux « mur de guitares », Petra n’hésitant pas à brancher la sienne, sans savoir forcément enchaîner des accords complexes. Progressivement le style s’éloigne de la direction commerciale des toutes premières chansons.
Les concerts étant de plus en plus fréquents, Dave Fletcher, qui cumulait également un poste de batteur au sein des Nightjars, annonce son retrait. Il sera remplacé quasiment au pied levé par Andrew Wade, un ami de Graham Gargiulo, qui apprendra les rudiments de l’instrument en une semaine, délai imposé car il fallait assurer une tournée de trente dates en compagnie d’un jeune groupe, fan de The Charlottes également. Pour la petite histoire, ce groupe en question, s’appelait Ride.

Un second EP « Love in the emptiness » sortira peu de temps après mais il sera largement moins diffusé, la faute à une promotion déficiente, et la sortie cumulée des premiers singles de Ride au mê
me moment. Le groupe rompt alors son contrat avec Subway pour passer sur Cherry Red, en mars 1990, dont la première parution sera le maxi « Liar », sortie qui sera accompagné d’une tournée et même d’un clip diffusé sur MTV, quand bien même celui-ci sera rudimentaire. Le tout récent label fait de The Charlottes sa priorité et ambitionne de sortir un album dans l’année. En décembre, ils démarrent des enregistrements au Minstrel Court Studio, mais lors des vacances de Noël, Simon Scott annonce qu’il s’en va rejoindre Slowdive. Les autres membres du groupe jugeant Simon essentiel, son départ marque ainsi la fin du groupe.
Dans quelques interviews données plus tard, Petra avouera être soulagée de mettre un terme à la formation, dénonçant au passage le harcèlement de certains journalistes (elle citera même des noms). Au regard des critiques élogieuses, on peut s’interroger, mais à rebours, lorsqu’on sait que The Charlottes multiplia les concerts dans Londres, supportant des groupes-amis, on comprend qu’elle fut en réalité excédé d’avoir été considéré comme parti prenante de cette scène « that celebrates hitself ». Plus tard Cherry Red regroupera tous les enregistrements sous son nom sur le recueil « Things Come Apart » en 1991.

C’est la dernière trace de ce groupe fondamental. Au final, The Charlottes n’aura laissé qu’un petit testament, mais essentiel.

The Charlottes : Love Happy

Love Happy de The Charlottes

Sortie : 1989
Produit par The Charlottes
Label : Subway Organisation

Le titre "Cold" est court, percutant, rapide et un peu grossier, il faut la voix doucereuse (mais forte elle aussi) pour réussir à s'extirper. Il illustre très bien le style que voulait imposer The Charlottes : de la percussion (suffit d'entendre les roulements à la batterie, déchaînées) et énormément de saturations, mais à aucun moment, il ne faut s'en effrayer, au contraire, leur chanteuse Petra reste debout, droit sur ses jambes, et ne vacille pas, continue de scander ses chants légers, comme si de rien n'était.
Avec son côté innocent, "Are you happy now", c'est tout un hommage aux groupes comme Talulah Gosh ou Shop Assistant, avec les saturations en plus. 
D'ailleurs, la production rudimentaire va presque rendre service à ce premier album, encore un peu C-86, pas encore tout à fait shoegaze. Comme quoi il n'y avait pas que My Bloody Valentine à cette époque pionnière, et cela beaucoup l'oublie.
Pour le moment, et alors que le groupe est un des pionniers en matière de shoegaze, The Charlottes ignore encore quelle posture adopter, de la posture ou de la frivolité, à l'instar de "Keep me down". On n'est pas encore dans le sérieux et le côté épique, parfois, qu'on trouvera par la suite.
Comme si de toute manière, les guitares représentaient une force incommensurable, qui pouvait facilement tout submerger et que ça ne servait à rien de lutter. Qu'on pouvait même trouver du plaisir à se laisser noyer et qu'il fallait s'en amuser.
On dirait du punk. "In my hair" joue sur les coupures, sur le déferlement, sur les arrêts, comme pour dire, tout ceci n'est que de la musique, pas la peine de se prendre la tête, on est jeunes, et les ennuis sont loin...

The Charlottes : Things Come Apart


Things Come Apart de The Charlottes

Sortie : 1991
Produit par Martin Dice
Label : Cherry Red

Quand bien même, les guitares lâchent les brides et que les coups à la batterie martèlent, The Charlottes reste pop dans l’esprit, absolument pop. Impossible de s’en défaire.
Leurs chansons pourraient passer sous un déluge de saturations écrabouillant, on décèle toujours une légèreté dans le ton, qui est la marque d’un goût prononcé pour les mélodies rondes et chaudes.
De ce recueil des enregistrements sous Cherry Red, on retient essentiellement une bonne dose de lumière, de sucrée, de délicatesse et de violence à la fois. C’est que les choses vont vite, quelques mélodies envoyées pied en plancher, soutenues par un gros son, comme on n’avait osé à l’époque, tout en restant très accessible : le contraste est étonnant entre la finesse de la musique et la dureté des instruments ou du tempo, à l’instar de « Payer Song » ou « Beautify ». Il n’y a pas le désir de rendre les choses compliquées, de saccager le tout sous des dissonances, de se livrer à l’expérimental, juste le plaisir de brancher les amplis à fond et de n’avoir aucune retenue quant aux décibels employées.
Guitares plutôt chargées, voix féminine très plaisante, rythmique nerveuse, mélodies bien ficelées, tous les éléments sont réunis et permettent au groupe de Petra de produire une pop-rock hyper noisy mais de bonne facture (le sublime « We’re going wrong »). Simples, entraînants, hautement mélodiques, les titres charment d'entrée de jeu, sans se compliquer et en misant sur la mise en relief de refrains impeccables, grâce à un jeu tout en tohu-bohu. Les guitares saturées se mélangent énergiquement pour composer des ambiances tendrement dynamiques, sur lesquelles vient se poser la voix légère et fruitée de Petra Rodiss. On retrouve cette fausse douceur qui faisait l'attrait de cette époque intemporelle. Jusqu’à glisser discrètement vers un charme rêveur, comme sur « Love in the emptiness », presque hypnotique à force d’être dur et féroce, jusque dans le chant, qui prend des teintes graves et solennelles. Voire jusqu’à atteindre des sommets d’évasion intemporelle, où on dérive dans un état extatique, tout au long d’une montée en puissance extraordinaire, à l’image des neuf minutes de « By my side », à la mélodie envoûtante, qui finira par être noyée, et dont les assauts répétés, s’atténuent parfois pour mieux revenir à la charge ensuite et définitivement emporter l’auditeur au cours de tournis inouïs.
Mais on revient vite vers des choses plus concises, directes et simples, à savoir l’innocence et la naïveté pop, qui oublie tout et se complait dans sa propre chimère rose-bonbon (« Mad Girl’s Love Song » ou la reprise du « Venus », des Stocking Blue, en massacre en règle saturé). Et il est si bon de s’y vautrer et de savourer autant d’énergie, de puissance, pour finalement tenir des propos si légers et insouciant.
En effet ces chansons énergiques et balancées ne manquent pas de pêche et s'écoutent inlassablement. La part de rêve n’en ait que plus décuplée.

2 octobre 2007

Historique de Slumberland Records



Des romantiques et des cheveux longs

Georges Gelestino (1951-2002)



On parle d’une époque que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.
En ces temps-là, sur les radios, il n’y avait qu’une seule chose : Smell Like Teen Spirit de Nirvana. Difficile donc lorsqu’on habite aux Etats-Unis d’échapper aux déferlantes venus de Seattle. Pourtant quelques irréductibles réussirent à protéger et à choyer une certaine idée de la pop. Comme le rappelle Jenny Toomer : « depuis Nevermind, il était difficile de trouver de la bonne pop music, dans la mesure où tout les groupes indépendants étaient rachetés par des majors ». Et c’est sans doute cette volonté de ne pas se compromettre, qui fut l’ingrédient essentiel dans la recette à l’origine de ce son si particulier que partagent en commun les groupes indie pop ou shoegaze dans le courant des nineties. L’éthique « lo-fi » sera bien marqué, de la réalisation des pochettes, jusqu’à la gestion des tournées, en auto-gestion.
Et finalement, comme dans toutes choses en fait, la légende ne tournera autour que de quelques uns, de pauvres loosers, incompris et vaguement romantiques, la risée du campus, les bannis des salles de concert, préférant s’enfermer dans leur chambre, écouter quelques albums de pop innocente et échanger de quoi planer, et se rouler des pelles, dans le noir bien-sûr, timidement. Bientôt c’était des milliers de rêveurs éperdus qui allaient partager cette même chambre, cette chambre ouverte à tous, et pourtant si protectrice et chaleureuse.
Car ce désir, presque adolescent, de vouloir tout préserver, ne rien saccager, aura façonné l’esprit à venir. La philosophie pouvait paraître naïve, mais elle eut au moins le mérite de faire émerger une certaine sensibilité, sans doute étouffée en d’autres occasions, et de se risquer à diverses expérimentations. Car pour certains, il n’y avait que ce biais-là pour échapper au quotidien et à tout ce qu’il pouvait offrir de morne et d’ennuyeux.

Vers la fin des années 80, alors que la scène de Washington DC était envahie de groupes hardcore, certains jeunes amateurs de pop décidèrent de se réunir pour faire partager au mieux leur passion. Lorsqu’on est considéré comme une mauviette, ce n’est pas une chose aisée, surtout dans les milieux universitaires, très sectaires. Ecouter de la pop et finir pestiféré. C’était le lot de tout ceux qui avaient choisi de porter les cheveux courts alors que tout le monde les portait long. Les choses auraient pu tourner autrement. On compara souvent la scène indie pop aux Etats-Unis comme un micro-climat particulier, une excentricité au milieu d’un monde entièrement dévoué au punk ou au hardcore. Pourtant, en fin de compte, son éclosion n’aurait sans doute pas eu lieu sans un seul homme, ou presque, Mike Schulman, originaire de la petite ville d’Alexandria et amoureux des Jesus and Mary Chain, une hérésie à l’époque.
Profitant des structures indé (fanzines, associations, disquaires), lui et quelques amis se jettent à l’eau : ils décident de monter un label.
Le pari est risqué : ceux qui partagent le goût pour ce genre de musique se comptent sur les doigts de la main. Et quand bien même ils voudraient se lancer, ils n’ont aucune expérience, et encore moins d’argent !

Slumberland Records débute ainsi : Mike Schulman (des groupes Powderburns ou Biger Jesus Trash Can, devenant plus tard Whorl), Archie Moore (Velocity Girl) et Brian Nelson (Whorl) empruntent un peu d’argent et trouvent un nom qui leur permettra de produire leurs singles. Ainsi, le premier EP pressé et sorti par le label, ne sera ni plus ni moins qu’une compilation de trois titres. Le désormais mythique « What kind of heaven do you want ? » regroupe “Clock” de
Velocity Girl, qui venait tout juste de trouver leur nom, “Pam’s Tam" de Black Tambourine, qui n’avait pas encore collaboré autrement que par lettres interposées avec la chanteuse Pam, et l’éponyme single de Powderburns. Très influencé par la noisy pop, le label d'Olympia, K Records, et le mouvement C-86, 1000 exemplaires seront disponibles seulement, en décembre 1989, et les pochettes seront peintes à la main.

Par la suite, durant deux années suivantes, le label n’aura d’autres prétentions que de sortir leur propre production. Ainsi, chacun des groupes, tous amis entre eux, sortira son single. Ce sera aussi le cas pour Lilys, autre formation shoegaze de Washington. Mais le label permet aussi à d’autres formations, extérieurs à la scène de Washington, de publier leurs premières compositions : ce sera le cas pour les Swirlies (de Boston) ou Honeybunch (de Providence)
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Petit à petit, par le bouche à oreille, la label devient une source de référence. A l’époque où Mike Schulman travaillait comme disquaire à Alexandria, il était le seul à faire venir des vinyles de noisy pop anglaise, créant ainsi une bulle au milieu du monde du hardcore. Parmi les quelques habitués figurait David Jones, qui plus tard ira s’installer à Richmond pour fonder Fudge. Le travail réalisé au sein de Vinyl Ink sera déterminant pour faire germer quelques graines. Appartenant à Georges Gelestino, qui ne possédait que des disques de Sonic Youth ou Swans, le magasin, ouvert en 1986, servit également de base arrière du label Slumberland. Durant plus d’une décennie, Georges Gelestino continua de manière active à faire de Washington DC, l’épicentre de la vague indie pop américaine. « Tandis que les autres magasins se spécialisaient dans le punk ou la new-wave, Vinyl Ink était le seul à distribuer les singles de Ride ou d’autres disques de Creation ou Sarah Records », se souvient Don Smith, autrefois adolescent fidèle au disquaire, aujourd’hui patron d’un fanzine.
Et Georges se dépensa sans compter, ruinant ses finances, pour aider et faire connaître des groupes obscurs qui n’auraient sans doute pas pu se faire connaître autrement. Ecrasé par l’essort des maisons de disques avant de se tourner vers l’internet, il succomba à une hépatite C en 2002 alors qu’il avait cinquante ans. Nul doute que Mike Schulman prit exemple sur sa générosité et son esprit défricheur pour mener à bien son propre label.

Défendant avant tout les groupes avec qui il partageait des affinités (HoneyBunch, Small Factory), Slumberland fut vite critiqué pour ne prendre parti que pour satisfaire ses connaissances. Cette démarche peut se rapprocher de l’amateurisme mais sans cela, beaucoup de choses n’auraient pas eu lieu. Et le label n’aurait pu ensuite s’étendre à d’autres formations. Ou bien inspirer l'éclosion de quelques structures du cru qui regroupèrent des formations indie pop. On pense à Bus Stop, Go! Disc, Brillant Records ou SpinArt, dont les compilations sont aujourd'hui cultes. Ce fut ce même état d’esprit qui servit à monter le festival Lotsa Pop Losers en 1991, un des premiers événements centrés exclusivement autour de la pop music. Il fut le point de départ de pas mal de formations shoegaze et permit surtout au public de découvrir une musique qu’il n’avait probablement jamais entendu, essentiellement influencée par ce qui se faisait en Angleterre (ce qui leur valu aussi quelques moqueries).
Pendant deux jours, à Washington DC, le festival accueillera de nombreux groupes, la plupart appartenant aux organisateurs, et dont ce fut la première représentation. Pour eux, c’était le seul moyen pour se montrer. A défaut d’avoir un public dans les salles, autant venir à eux. L’idée offrit la possibilité de s’essayer à la scène, sans avoir de bâtons dans les roues. Ce fut le cas notamment pour Mark Robinson, directeur de label et ancien guitariste de
Unrest, ou bien Jenny Toomey et Kristin Thompson, appartenant à Tsunami. D’ailleurs Mark et Jenny monteront plus tard Grenadine, avec à la batterie Rob Christiansen, de The Eggs, groupe programmé lui aussi à l’affiche du festival.
A rebours, ces deux jours (et deux nuits) furent le point de départ de la vague indie de la côte Ouest américaine. La plupart des artistes qui monteront sur scène, inconnus à l’époque, devinrent par la suite absolument cultes. Pour preuve : Small Factory, Tsunami, Velocity Girl etc… D’ailleurs, c’est là-bas que le premier single des Swirlies sera vendu, une simple cassette pressée à 1000 exemplaires. Quant à Mark Robinson, il deviendra un des personnages incontournable de la scène de Washington, membre de plusieurs groupes, patron de labels et parfois producteur.

Le mouvement commence à prendre un peu plus d’ampleur, et déjà on fait circuler dans les universités quelques disques du label Slumberland, ce qui ne manquera pas d’attirer l’attention sur ce nouveau son en devenir. Velocity Girl signera d’ailleurs sur le label Sub Pop, grâce à Kurt Cobain, fan absolu. Et Fudge, le groupe de Richmond, sur Caroline Records. Mike Schulman, se retrouvant seul aux commandes de la structure, décide alors de déménager à San Francisco en 1992. Comme il le dit lui-même : " J’ai pris le label avec moi et le premier chapitre fut ainsi clot.” Le deuxième, il l’ouvre en publiant les premiers albums de Lilys, le groupe de Kurt Heasley (qui a collaboré aussi un temps avec David Jones), des Ropers et de
Jane Pow. Même si Kurt redoutait devoir assumer la ressemblance avec My Bloody Valentine, les ventes furent plutôt correct, du moins pour une ville comme Washington, considéré comme « le trou-du-cul du monde ». De plus, à l’époque, c’est à peine si les membres avaient le droit de consommer de l’alcool. « On est le plus jeune groupe du monde » en rigolera Kurt. The Lilys comprenait également le batteur Alex Hacker, qui allait ensuite rejoindre The Ropers, groupe shoegaze, très influencé par Ride et également signature de Slumberland. Mais le coup d’éclat du label restera la parution des singles de Stereolab, un groupe anglais intrigué de retrouver le même style de musique si loin de chez eux.

Derrière cela, il n’y a aucune envie de faire sensation et de dénicher la nouvelle poule aux œufs d’or. Comme le souligne Mike : « à l’époque, personne ne s’était rendu compte qu’on venait de créer l’histoire. C’était juste un groupe super cool qu’on adorait ». Cette philosophie, avec de simples coups de coeur comme moteur, permettra au label californien de découvrir des groupes comme les anglais de Boyracer (issu du label Sarah Records), Sleepyhead, Lorelei, Rocketship et surtout The Softies. Le groupe, qui rappelle ceux du label K de Calvin Johnston, est composé d’ex-membres de Tiger Trap (dont Rose Melberg), qui s’adonnait dans une Twee Pop bon enfant au début des années 90. Avec peu de moyens et « beaucoup de cafés », Slumberland Records devint vite une référence. Avec derrière elle, une certaine idée de la musique, intransigeante, passionnée et sans arrière-pensées.

Mais les choses ne durent pas. Vers le milieu des années 90, l’effet de mode passe vite, supplanté par le mouvement punk-rock, beaucoup plus proche des jeunes. Et contribua à enterrer un mouvement qui avait déjà un pied dans la tombe avant même de naître. Les ventes ne décollèrent jamais, quand bien même le label était respecté dans le milieu underground. Et les maisons de disques indépendantes se tournent plus du côté de l’americana de Palace Brother. De plus, le shoegaze, comme ailleurs, commençait à être vite dépassé. Anéanti par une critique dans le Spin Magasine, de Graig Marks, ancien manager de Homestead Records et désireux de descendre en flamme un groupe du label Caroline, ancien concurrent, Fudge alourdira sa musique, quitte à se renier, avant de jeter l’éponge. Kurt Heasley, excédé de devoir se coltiner l’étiquette de groupe du label Slumberland, se plongera dans les années 60 et le psychédélisme pour s’inspirer et faire rebondir son groupe Lilys, miné par les défections. « Mais ce n’est pas un retour en arrière par pure nostalgie » se défendra-t-il. « Je pratique ce genre de musique parce que je suis intrigué par le son de cette époque. Il y avait tellement d’expérimentation et je pense qu’il y a toujours de la place pour mes propres expérimentations ». Quant à Velocity Girl, le groupe phare, le pilier formateur, finira par sombrer dans la pop, pour plaire à MTV. Mike Schulman mit alors pour un temps son label entre parenthèse. C’est la fin d’une époque dorée, d’un certain credo et surtout de l’activité familiale de quelques activistes de l’ombre qui feront vivre un goût immodéré pour une musique légère et insouciante.

Lui qui a toujours adoré le rock indépendant, regarde alors de loin ses illusions s’envoler au grès des récupérations par les grosses maisons de disques. Sans doute, au temps où il jouait les DJ sur la radio universitaire du Maryland en 1983, était-il très loin de se douter de la tournure des choses. « L’underground n’existe plus, tout est overground maintenant. » reconnaît-il, dépité. « Ce n’est pas uniquement à cause de l’attention des labels, mais aussi à cause de l’attention des médias et des fans. Les gens ne peuvent pas avoir la chance d’exprimer réellement leurs idéespures merdes ». La seule différence avec autrefois, c’est que désormais « les groupes se forment dans l’unique but de sortir un single, ne se concentrent pas sur ce qu’ils font et jettent l’argent par les fenêtres ». Dur donc de se reconnaître dans ce milieu, lui, l’éternel adolescent dont le seul rêve était « de trouver un son sympa ou quelques bonnes chansons, ou les deux si possible ». Et qui ne voulait rien d’autre que faire connaître au monde ses groupe-amis. Et donner sa chance à ceux qui osaient. Comme les anglais de Stereolab ou Hood, qui par la suite allaient devenir des icônes du post-rock avant d’avoir exploré tous les recoins du shoegaze.

C’est un coup de téléphone de Amy de Henry’s Dress qui remet Mike Schulman sur les rails. Elle lui envoie une cassette contenant quelques chansons, qu’elle signe sous le nom de
». Ce que regrette Schulman, c’est la pression, que parfois les groupes s’imposent eux-mêmes, et qui nuit à leur liberté, au processus même de création. Et il voit autour de lui trop de gens, préférer plaire aux autres plutôt qu’à eux-mêmes. Et finalement l’augmentation du nombre de propositions, de démos et de cassettes est du uniquement à une recherche accrus de la part des labels, et non pas une amélioration de la qualité artistique. Car la plupart des œuvres qui existent, que ce soit des livres, des films ou des disques, sont de « The Aislers Set. C’est l’illumination. Selon Mike, c’est « la meilleure chose qu’il ait jamais écouté » et il ne pouvait pas attendre une seconde de plus de les publier. Slumberland Records s’active donc à nouveau. Et Mike Schulman en profite alors pour se faire plaisir en éditant les anciens enregistrements de Black Tambourine, mais aussi du groupe culte anglais 14 Iced Bears. La maison de disque fonctionne donc toujours, de manière confidentielle certes, mais toujours avec la même passion et la même rigueur esthétique. Accompagnée d’une sœur jumelle, spécialisée dans l’electro, Slumberland Records sort au compte-goutte quelques disques, comme The Saturday People ou The Lodgers.
Encore existant plus de quinze après, Slumberland Records est un des rares rescapés de cette époque bénite où tout était permis, où il suffisait de posséder une guitare pour faire du rock, où la naïveté était synonyme de talent. Heureusement, car le label continue de véhiculer une éthique aujourd’hui disparu, une certaine idée du romantisme, s’amusant avec les guitares, le bruit, le son, pour en faire les plus beaux poèmes…



Quelques compilations à retenir :



- Slumberland Records : Why popstars can't dance (double LP), avec Jupiter Sun, Magpies, The Artisans...

- Brillant Records : Something Pretty Beautiful (LP), avec The Tribbles, Twitch Hazel, Ultra Cindy...

- SpinArt : ...One Last Kiss (LP), avec Veronica Lake, The Magnetic Field, Whorl...

28 septembre 2007

Fiche artiste de Fudge


Fudge

Il était difficile, voir impossible, pour un groupe tel que Fudge, de s’imposer dans une ville comme Richmond où la seule musique qui s’écoutait depuis la fin des années 80 était du métal. Surtout lorsqu’on se dit fans du label Sarah Records.
« C’était bizarre de faire de la pop à cette époque. On était vraiment considéré comme des poules mouillées » reconnaît David Jones. « J’aime le football mais j’aime aussi la pop de poltron, c’est comme ça. Je passais mon temps à réserver des places de concerts de chacun des groupes de Slumberland, comme Black Tambourine, et je me foutais des autres groupes ». Ce qui l’a poussé à venir fonder un groupe, c’est sa rencontre avec Mike Schulman, alors qu’ils habitaient tout deux à Alexandria. A cette époque, celui-ci dirigeait un magasin de disques. Lui et quelques autres (Jenny Toomey, Kristin Thompson, ainsi que Mark Robinson) ont alors monté le Pop Losers Festival en 1991 qui fut déterminant dans le lancement de toute la scène indie pop de la côte Ouest américaine. Nul doute qu’une ville comme Richmond n’entendit même pas parler de ce show mais une de ses conséquences fut la venue de David Jones, accompagné de Tony Amandolia, dans l’espoir de saisir leur chance.
Dès leur arrivée, les deux comparses enregistrent quelques chansons sous différents noms (Engine #9 ou bien Twitch Hazel, avec la participation de Wally Heasley, futur Kurt Heasley de Lilys) et font passer le mot par bouche-à-oreille dans les universités, en évitant soigneusement les amateurs de métal.
Et le buzz se fait petit à petit. Le groupe était une attraction, ce qui, pour Andrew Beaujont (qui signera les flyers) était « un comble pour une formation qui n’était pas formée d’ex-membres de Mudd Helmet ou Death Piggy. ». Ils ont pu être aidés par Moore, qui venait de fonder le label Brillant Records et de lancer un festival pop en 1992.
Le premier enregistrement paru sous le nom de Fudge sorti sur une flexidisc : il s’agit du single « Girl Wish », qui sera repris plus tard par le label Super Fly, accompagné de « Way Side ». Est crédité à la basse, Peter Montchiloff. Le groupe se fait ainsi connaître. Entendre une musique sans bruits insupportables, crasseux, mais remplis de voix douces et de guitares brillantes était complètement nouveau, après des années dominées par le métal ou le noise.
Fudge, enfin un vrai groupe, suite aux additions de Steve Venable et Mike Savage, signe sur un label californien, en l’occurrence Caroline, et enregistre un premier album en 1993, encore influencé par les groupes shoegaze comme Ride, tout en y ajoutant un son plus catchy.
Cette évolution se poursuivra jusqu’au deuxième album, « Southside Speedway », qui finalement ressemblera beaucoup à ce que faisait les groupes power-pop de l’époque. Le problème de Fudge fut de vouloir plaire au public de Richmond, principalement constitué de kids en mal de gros sons. Mais après tout, n’était-ce pas là le lot de tous les groupes d’indie pop qui ont succombé aux charmes des majors ?
« Le piège dans le milieu indé, c’est de se croire obligé de changer perpétuellement, au risque parfois de se dénaturer » regrette David Jones. « Mais on se rappelle de tous ces gens qu’on a connu et qui nous ont apporté beaucoup ».
Les regrets, donc, on y revient toujours. Mais pour avoir été en marge de la scène de Richmond et avoir contribué, en matière de pionnier, à l’émergence de la pop indie sur la côte Ouest des Etat-Unis, quand bien même l’histoire se terminera de manière bancale, la tentative de Fudge ne peut être que saluée.