22 novembre 2007

My Bloody Valentine : Isn't Anything


Isn't Anything de My Bloody Valentine

Sortie : 1988
Produit par Kevin Shield
Label : Creation Records

A sa sortie, cet album fut un pur OVNI musical. Impossible de rattacher ce son à quelque chose de déjà connu. Encore un peu tâtonnant et hésitant, on fit pourtant beaucoup mieux par la suite, à commencer par le groupe lui-même, mais à l’époque tout restait à inventer. Et les premiers à s’y coller furent My Bloody Valentine.
Imaginez, on était en 1988, autrement dit la préhistoire, et déjà le résultat ébouriffant d’une torture faite à la pop. Guitares tranchantes comme des lames d’acier, samples plaintifs et voix angéliques sorties d’ailleurs : c’est à ne rien y comprendre. Pourquoi refuser la simplicité ? C’était la toute première fois que la pop était l’objet d’expérimentation, elle la pudibonde, la timoré, qui fricote désormais avec un arsenal inquiétant et un masochisme à faire froid dans le dos.
Lorsque les journalistes tombèrent sur « Soft as snow (but warm inside) », ils ignoraient à quel point ce titre collait parfaitement à la chanson. Ils restèrent tout simplement sans voix à l’écoute ce ces coups de batterie martelant, presque méchants et agressifs, de cette basse ronde qui s’efface devant ces guitares qui ne tracent aucun riff mélodieux, mais juste des plaintes déformées comme des machines industrielles déréglées. Morceau trippant, presque tribal, dont l’effet surprenant aux oreilles est renforcé par les chœurs de Belinda tout en chant de baleine, énigmatique et captivant.
Et ce morceau s’enchaîne immédiatement sur une douce ballade (« Lose my breath ») à la guitare sèche où la voix douce de Belinda fait des ravages, ponctuant ses couplets par des « ouh ouh ouuuuuh » ravageur et sexy. A peine deux chansons, et déjà, on est dans un monde complètement nouveau.
« Cupid Come » et ses guitares lascives qui introduisent un morceau de toute beauté, pleine de nonchalance esthétique (le chant à la fois suave et branleur de Kévin), n’arrange rien à l’affaire : à peine a-t-on le temps de s’attacher à une mélodie que celle-ci est noyé par un brouillage fait de fanger, de fuzz et de feedback. Pourtant ce jeu de guitare n’est pas crade ou brouillon (Kévin Shield était un maniaque obsédé de la production), mais plutôt surchargé, moite, intense. En témoigne « (When you wake) You’re still in a dream », titre vif, sonique, presque punk, si il n’y avait pas les choeurs de Belinda qui changeaient tout.
On se dit alors que l’on va retrouver un semblant de linéarité, un accessit plus évident et moins de propos abscons, on fait alors face à « No More Sorry », composé uniquement de samples, qui tremblent, qui remuent, qui gigotent, qui bouillent, qui glissent et dérapent.
On surprend au sein de cet album atypique des orages magnétiques, des guitares complètement saturées, des bourdonnements, des synthés pathétiques, pleins de bruits bizarres. Ça n'arrête pas. Pas l’ombre d’une seule chanson normale. Impossible de faire la liste exhaustive de tout ce que contient le disque. Chaque nouvelle écoute révèle un nouveau détail. A chaque instant on frise le génie, tant l’inventivité de ce groupe fondateur est débordante.
Parfois ça cogne, ça montre les crocs, ça arrache et ça fait mal, comme sur le single « Feed me with your kiss », mais à chaque fois on distingue derrière ce fouillis un semblant de pop et de refrain accrocheur, quand bien même les voix sont neurasthéniques. Les sous-entendus sexuels sont à peine voilés. En pleine orgie, sous l’emprise des drogues, le couple Shield / Butcher passaient leur passion sous un mixeur / broyeur sans aucune pitié. « You never should » ou l’excellent « Nothing much to lose » rivalisent d’urgence, de précipitation, de crachat sonore tout en maintenant préservé dans une bulle de pureté, un certain allant romantique et poétique. Le résultat de leur délire est compris en entier dans cet album, à la fois abject et à la fois d’une beauté fascinante.
Beaucoup de journalistes et de critiques musicaux eurent du mal à trouver les mots pour décrire des chansons de la trempe de « I can see it (but I can’t feel it) », ses guitares sèches plombées, ses larsens, et ce chant désabusé, accompagné de chœurs célestes. L’album ne ressemble en aucun cas à ses contemporains et encore moins aux canons commerciaux exigés par les grosses maisons de disque. Isn’t Anything est avant tout un album expérimental. Quitte à éprouver tout d’abord un sentiment de rejet. Mais après y avoir décelé quelques secrets (le jeu à la batterie de Colm O’Closoig est épatant) ou des timbres de voix à tomber à la renverse, on ne peut que succomber à l’ivresse tourbillonnante de ce disque.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour.

Tout d'abord je vous félicite pour la création de ce blog. Une référence incontestable.
Ensuite je vous félicite une nouvelle fois pour cette chronique d'un "Isn't anything" qui, comme vous l'avouez, est difficile à circonscrire, à décrire. Vous remportez à mon sens le défi de saisir cet album, et d'offrir sans aucun doute la meilleure chronique que j'ai jamais lu à propos de ce disque.

Bonne continuation.
(j'attends avec une certaine impatience la chronique du monstre protéiforme que constitue "Loveless" ; bref je vous souhaite du courage !).

Vic a dit…

Tout d'abord merci pour ces félicitations...
Sachez que la chronique de Loveless est déjà présente. Voir libellé My Bloody Valentine (liste des artistes).
Celle-ci, à l'image du contenu, est cependant plus abstraite et imagée.

f a dit…

Bizarrement je suis beaucoup plus submergé par cet album que par Loveless. C'est à la fois beaucoup plus innocent et brut. On ressent une certaine urgence et la pureté de certains morceaux contraste fortement avec le jeu agressif et guerrier du groupe. On sait jamais sur quel pied danser et c'est véritablement une découverte de chaque instant et une aventure véritablement humaine et psychologique. On dirait le son de l'inconscient. Donc pour moi cet album c'est pas rien, c'est même le contraire. Une forme d'explosion créatrice comme on en voit rarement. Le bruit se fait émanation de la vie et du sens que le groupe cherche à lui donner.

Et puis je suis né en 88, forcément ça marque.

Bertrand a dit…

Je suis d'accord pour dire que cet album est plus important que Loveless. Cf ma chronqiue sur mon (jeune) blog...

http://bertrandmusics.blogspot.com/