30 avril 2007

Fiche artiste de Majesty Crush


Majesty Crush

J'ai une tendresse toute particulière pour ce groupe. Il est originaire de Detroit, n'a existé que brièvement et été un des rares à pratiquer du shoegaze à l'époque où on n'avait de yeux que pour le hardcore ou le grunge.

C'est l'exemple type du groupe culte : celui que personne ne connait mais qui est pourtant excellent. Mélange de saturation et de lyrisme langoureux, la musique de cette formation américaine résonne différemment. Plus chaleureuse, plus émouvante, plus sensuelle aussi.

De plus, ils ont manqué de chance, leur carrière n'a été qu'un enchaînement de rendez-vous manqué et de malchances. C'est ce qui contribue certainement à l'attachement que je peux avoir. Et pourquoi il faut écouter les albums de ce groupe.

Mais Majesty Crush ne serait rien sans son chanteur, à la voix gémissante et séductrice, un type complètement barge, un peu fêlé, un peu génial, obsédé notoire et disjoncté sur scène. Hors du commun et charismatique comme il en existe si peu. 

La biographie détaillée du groupe se trouve sur cette page, et elle est la sauvegarde de l'histoire de ce groupe, étant donné qu'il est extrêmement rare d'obtenir des informations sur eux.

Discographie :




Majesty Crush : Fan EP


Fan EP de Majesty Crush

Sortie : 1992
Produit par Mike E Clark et Dave Fenny
Label : Dali


Dès leur premier single, Majesty Crush frappe un grand coup. D’une part parce que leur musique se place directement à l’opposé du son made in US, au risque de se saborder eux-mêmes, et d’autre part en livrant des singles dont les sujets choqueront le microcosme de Detroit comme un pied de nez absolument jouissif, porté à la bienséance américaine.
Bien que l’apparence douceur et onirisme des chansons peuvent charmer l’auditeur, celui-ci se révèle vite ulcéré, voire fasciné selon le degré de perversité de celui-ci, par les textes, portant sur la filature et la persécution (« N°1 fan »), la prostitution (le relaxant « Sunny Pie »), et l’héroïne (« Horse »).
Malgré un son brouillon peu enclin à donner l’étendu de la magnificence des morceaux, on retrouve dès ce maxi, ce qui fera le charme des productions suivantes. Une sensibilité particulièrement originale se dégage de l’ambiance générale, distillant tout du long une poésie moderne, sombre, intelligente comme mordante et cynique. Bien que les guitares de Michael Segal, qui se contentent de draper le tout d’un nuage de saturations très légères et presque fondantes, et le chant de David Stroughter, tout en souffle et respiration amplifiée de manière presque lyrique, montrent très clairement l’obédience shoegaze qu’a choisit le groupe, à ses risques et périls, on dénote tout de même une dynamique proche de la pop américaine, notamment au regard de la section rythmique, composée de O’dell Nails III et Hobey Echlin, qui apporte un cachet groovy et intense aux chansons.
Ce qui rend Majesty Crush si unique, si attachant, c'est ce décalage qu'on va retrouver partout, ce côté borderline, prêt à surgir. David Stroughter n'a sans doute pas toute sa raison. On le devine dans sa façon de chanter, qui systématiquement va s'appuyer sur un souffle érotique, comme s'il sortait d'une nuit passée en compagnie d'une ou plusieurs groupies, ce qui était probablement le cas. L'exagération est de mise, conférant beaucoup de chaleur, d'intimité aux morceaux, de rondeurs et de galbes. La basse de "Penny for love" est à l'origine de la légereté du morceau, sur laquelle pourront venir se greffer des guitares aériennes ou des chants enflammés. Sur "Worri", c'est un brouillage de saturations qui ouvre ce titre, presque ambient, très chaloupé, et qui va le traverser au grès des humeurs, câline ou tempétueuse.
L’ensemble sonne autant délicat que puissant, et reflète assez bien la caractéristique du groupe, jouant des nuances, et des impressions qu’elle peut laisser, surfant ainsi avec autant de facilité sur la sphère romantique, que sur la sphère provocatrice. Démarrant doucement, "Horse" accueille un éclat langoureux, qui se laisse aller, s'épanche presque de manière impudique, et soulève jusqu'à un déluge de guitares qui fera tourner les têtes.
C’est ce refus de trancher, et ce second degré irrésistible, qui rendra sa musique si splendidement particulière.

Majesty Crush : Love 15


Love 15 de Majesty Crush

Coup de coeur !

Sortie en : 1993
Produit par Micheal et Andrew Nehra, Dave Fenny et Mike E Clark
Label : Dali


Sans doute est-ce la poisse qui est à l'origine de la faillite de Majesty Crush. Ou peut-être un mauvais sens de la gestion. Ou tout simplement une inadéquation totale avec le style de son époque.
Le guitariste Mickeal Segal le dira lui-même: comment s'imposer face au grunge ? Et qui plus est en étant basé à Detroit dans le Michigan, qualifié ‘d'anus de l'univers' ? Pas évident donc. Surtout quand on a à sa tête un personnage haut en couleur comme David Stroughter. Obsédé sexuel notoire (on se souvient de son single "Cicciolina" tout simplement dédié à l'actrice de X italienne), ce chanteur charismatique et quelque peu fêlé aura donné un ton particulièrement déroutant et savoureux à la musique de son groupe, devenu sur la foi d'un seul album et à la suite de nombreux concerts, absolument culte pour les initiés. Mais ses textes sulfureux, ses allusions continuelles pour la pornographie ou les joueuses de tennis, ses discours énigmatiques n'auront pas contribué à faire dépasser l'aura du groupe au-delà des radios locales.
Il faut dire aussi que la musique du combo américain n'a pas aidé: trop aérienne, profonde, lumineuse et intense pour accrocher les radios FM. Pourtant le groupe sait trouver des mélodies enchanteresses à partir de deux ou trois accords cristallins posés là comme des ambiances. La rythmique du bassiste Hobey Echlin et du batteur Odell Nails III (tout deux ex-Spahn Ranch) est étonnamment puissante, tandis que la guitare de Mickeal Segal couvre le tout d'un nuage ombrageux et lyrique de saturations. Majesty Crush fut un des rares groupes à prolonger et à s'inspirer des grâces du courant shoegaze et c'est aussi une des raisons de son manque de notoriété. Trop évasives, trop sensuelles, les chansons n'ont su trouver un écho, alors qu'elles sonnaient de manière magistrale, entre rêverie et déluge fracassant.
Tout d'abord les compositions, toutes magnifiques, très riches mélodiquement et où la douceur s'allie à merveille au son noisy-pop, basse et guitares saturées en avant, sont de vrais moments de bonheur planant.
Ça commence fort sur « Boyfriend » avec un bruit fort et un roulement de batterie, avant de tout à coup subir une décompression subite qui fait tourner la tête, comme lorsqu’on descend brusquement après une montagne russe. Ici la basse joue un rôle prédominant puisque c’est d’elle que vient cette ambiance d’apesanteur. La voix rentre, d’un souffle chargé d’intensité, comme à la suite d’un effort physique, ou dans la confidence au lit, après une nuit passée à faire l’amour. Et ce qui est d’autant plus pervers que les textes portent sur la torture du petit copain d’une fille. Charmant.
On a du mal à le croire avec cette ambiance aérienne et rêveuse, mais le discours énoncé est particulièrement subversif. Il faut absolument se concentrer sur les paroles, le « I’ll kill the President for your love » ne pouvant laisser de marbre.
Les morceaux sont tous magnifiques, puissants et évocateurs, à l’instar de « Uma » ou « Penny for love », et certains s’évadent jusqu’à des sommets de poésie hypnotique, chargé de brume psychédélique, comme « Seles ». Lorsque l’intensité est à son comble, il faut presque retenir son souffle, et les titres prennent alors une dimension épique, « Grow » par exemple. Pas à un seul moment l’intensité ne retombe, et l’on reste sidéré par tant de qualité de bout en bout, qui nous emmène jusqu’à un final, « Horse », quasiment orgasmique, avec ses petites touches de piano qui bercent un passage atmosphérique et planant, coupant un mur du son rempli de guitares, absolument décoiffant, avant de s’achever sur la déliquescence la plus cristalline.
Love 15 est une œuvre magistrale qu’il faut immédiatement découvrir et dont on s’attache comme d’un coup de foudre. Marquant et inoubliable. On revient sans arrêt vers cette écoute, pour le plaisir qu’elle procure, mais pour cet univers attachant lié au groupe, sans doute mésestimé ou jouant de malchance, et dont l’authenticité nous rapproche et nous attache en un lien unique.
Le climat de l’album, et ses nappes de guitares, son tempo viril et sa poésie à double sens, envoûte et sidère à la fois. Rien que ça justifie que cet album soit toujours un peu à part, parmi les œuvres chouchoutées et défendues parce qu’elles ne sont pas connues.
Et puis la voix de David Strougher vaut vraiment le détour: à peine soufflée, murmurée, suave, elle apporte une touche incroyablement sensuelle, voire sexuelle (en référence à des titres évocateurs comme "Cicciolina", le nom de leur label "Vulva" ou les pochettes de leur album) aux morceaux, tous moites et chargés de tensions charnelles. Son chant d’amant marque les mémoires, on n’avait jamais chanté tout en étant aussi lubrique. Et jamais le shoegazing n'avait flirté de si près avec des domaines avant tout physiques et matérialistes, comme le sexe ou les jolies filles. Le romantisme évasif des chansons se perd dans les fantasmes latents et subversifs (avec une certaine fixation perverse pour les joueuses de tennis, Cf : les chansons "Seles" ou "n#1 fan" et son intro à la basse extraordinaire), rêvés par le charismatique et dérangé chanteur du groupe.
Love 15 est une bulle géniale d'évasion allumée où il est bon de s'abandonner sans retenue.

Majesty Crush : Sans Muscles EP


Sans Muscles EP de Majesty Crush

Sortie : 1994
Produit par Mikael Nehra
Label : Vulva

Après l'échec commercial et le flop financier de leur label Dali Records, le groupe a du se réfugier chez Vulva (encore un nom tendancieux, surtout associé à son logo, un coquillage dont les plis columellaires évoquent des lèvres), histoire de ne pas sombrer. La bande de Detroit y signera le maxi Sans Muscles, où il reprendront le titre "Uma" (dédié à Uma Thurman), issus de leur album Love 15, mais paru sous le nom "Bestower Of Blessing", à cause des droits. On ne peut pas dire que le groupe ait eu beaucoup de chance. Et ce ne fut pas ce maxi qui sauva les meubles.

Pourtant les titres y sont tous ici excellents, énergiques et grandioses, à l'instar de "Seine" ou du hit "If JFA Were Still Together", qui part du principe que JFA n'est pas un groupe hardcore mais une branche armée chargée de protéger les actrices de John Hinckley, comme Jodie Foster. C'est clair, David Stroughter a toujours navigué dans ses délires et autres fantasmes, le décalant toujours d'un cran par rapport à la normalité. Ce pur génie frappadingue a su rendre ses chansons particulièrement prenantes, basant son chant sur le tempo, groovy lors des passages lascifs, rayonnant lors des refrains éclatants. Ses paroles sont de vrais textes farfelus et remplis de sous-entendu, s'accommodant des renversements de climat des chansons, basculant d'une ambiance calme à une tempête de guitares."Space Between Your Moles" est un titre assez confondant, complètement relâché et contemplatif, typique du style shoegaze, au cours du quel la voix de David Stroughter se fait complètement douce, éthérée, prolongeant toujours son souffle, derrière des nappes de saturations hypnotiques.

Majesty Crush n'a jamais su calquer son style sur les modes de son époque et de sa nation, mais il aura réussi comme aucun autre à rendre ses chansons intenses et émotionnelles. "Ghost Of Fun", à l'intro cosmique où rentre une basse ronde et chaude avant que des guitares n'explosent comme des déflagrations d'étoiles, sert d'écrin idéal au chant de David Stroughter, susurrant, voilé, soupirant, comme s'il gémissait en faisant l'amour. De temps à autre le ton s'assombrit pendant une décharge de saturations et d'adrénalines. Mais il revient toujours vers celui de l'évasion et de l'ensorcellement.

David Stroughter émerveille parce qu'il emmène loin, très loin, l'auditeur dans des virées psychédéliques. Peut-être est-ce la faute aussi à son rapport avec la drogue, qui a coulé Majesty Crush. Qui sait ? David Stroughter est un artiste perturbé, très difficile à suivre. Les membres ont tous fini par quitter l'aventure. Et Sans Muscles restera le dernier témoignage du combo.

29 avril 2007

Liste des artistes

De la fin des années 80 en Angleterre jusqu'au milieu des années 90 aux Etats-Unis, c'est toute une armada de jeunes romantiques, les cheveux dans les yeux, qui ont érigé le mur du son le plus imposant jamais créé, dans l'unique but de cacher leur timidité derrière.

Pour chacun, une biographie et des chroniques des albums :

Candle

Lucie Vacarme

Les Autres

Ride

Starflyer 59

All Natural Lemon and Lime Flavors

Flying Saucer Attack

The Naked Souls

Sweet Jesus

Levitation

The Curtain Society

The Werefrogs

Half String

Rollerskate Skinny

Welcome to Julian

Difference Engine

Bailter Space

The Charlottes

Black Tambourine

Stereolab

Drop

Miss Bliss

Swallow

The Boo Radleys

The Rosemarys

Moose

Orange

Closedown

SIANspheric

Lilys

Thousand Yard Stare

Ultra Cindy

Catherine Wheel

The Verve

Swirlies

My Bloody Valentine

Seely

Kitchens of Distinction

Henry's Dress

Green Hill

Seven Percent Solution

The Earthmen

Bleach

The Jennifers

Whorl

The Becketts


The Imajinray Friends

Swervedriver

Aenone

Medicine

Difference Engine

Planète Zen

February

Blind Mr Jones

Th' Faith Healers

Curve

Submarine

Colfax Abbey

Slowdive

Anna

Jupiter

Smashing Orange

The Nightblooms

Rocketship

Pale Saints

The Julie Dolphin

Majesty Crush

AR Kane

Revolver

The Ecstasy of Saint Theresa

The Veldt

Secret Shine

Adorable

Bang Bang Machine

Lenola

Air Miami

The Telescopes

Lovesliescrushing

Lush

Something Pretty Beautiful

Drop Nineteens

Velocity Girl

The Family Cat

Spirea X

The Milk and Honey Band

Springhouse

Spitfire


Chapterhouse

Fudge

Teenage Filmstars

The Belltower

Seefeel

Groupes en attente :


- Butterfly Childs

- Drop City
- Snapper
- Bricando de Deus
- Amnesia
- That Uncertain Feeling
- Mellonta Tauta
- Nyack
- Viola Peacock


Il y en a une tripotée : soyez patient ! Merci...

Fiche artiste de Curve



Curve

Curve, c'est surtout la rencontre entre le guitariste et bidouilleur Dean Garcia et la chanteuse Toni Holliday.
Selon les propres termes de Dean Garcia, leur musique se veut un mix improbable entre "dance, rock et dark", mais leur utilisation en couches superposées des samples, et la voix envoutante de Toni allaient les faire partager le mouvement shoegaze.
Avant d'être remarqué par le producteur Alan Moulder, le groupe publie un grand nombre de maxi, parfois en quelques mois seulement, dont les célèbres "The Frozen" ou "Cherry". Le premier opus est une réussite parfaite, tout en sortant du lot. Suivra "Cuckoo" en 1993, dont le maigre succès n'empechera pas le groupe de se séparer une première fois l'année suivante.
Le salut viendra d'une chanson, "Chinese Burn", brûlot incroyable electro, qui fut utilisé par Sony pour la publicité du mini-disc, qui fit le tour du monde. Toujours aussi à la pointe de la technique du son, les albums "Come clear" ou "Gift" seront l'occasion de collaborer avec Alan Moulder ou Kevin Shield. La nouvelle carrière de Curve peut donc se poursuivre sous de nouveaux ospices.

Extrait vidéo : Faît Accompli

Discographie :

-
Pubic Fruit

-
Dopplergänger

Curve : Pubic Fruit


Pubic Fruit de Curve

Sortie : 1992
Produit par Flood et Alan Moulder
Label : Charisma


La musique de Curve fait peur: inquiétante, noire, hybride, elle s'immisce par les pores de la peau, ravage le corps et manipule les cerveaux. Littéralement fascinante, cette déflagration cyberpunk est propre à flanquer une peur bleue comme une excitation incroyablement stimulante.
Né à Londres, le groupe s'est vite détourné vers des horizons incertains et obscurs, quelque part entre electro-rock et shoegazing cérébral. Sur cette compilation on peut entendre les premiers singles du groupe parus en 1991 et 1992. Bien que ces essais balbutiants inaugurent le choc qu'allait être Dopplergänger, on peut toutefois mesurer à quel point ce groupe avait des années d'avance.
Curve joue avec l'intellect comme avec les sensations, en mixant sur ses morceaux hypnotiques, guitares acérées, touches electro mais aussi des sonorités industrielles et une atmosphère dérivée de la dream-pop. A l'instar de morceau de la trempe de "Ten little girl" ou "Coast is clear", Curve oscille et ondule dans les ambiances, basées sur les samples de guitares et les boites à rythme, de manière à insuffler un charme plutôt glauque.
La beauté de Curve réside dans sa compaction, qui se fait à la limite de l'audible: on saisit une mélodie, on est émerveillé par la douce et ensorcelante voix de Toni Halliday, lorsque tout cela est écrasé par un tourbillon secouant, toujours étrangement attractif.

Curve : Dopplergänger


Dopplergänger de Curve

Indispensable !

Sortie : 1992
Produit par Flood et Alan Moulder
Label : Anxious

Dès le single "Faît Accompli", puis cet album splendide, le groupe s'imposa comme une des curiosités parmi les shoegazers. Le son est compact, brut, inflexible et chaotique, sorte de mélange improbable entre guitares, electro et musique gothique. Impossible de s'extraire de cette lave en fusion de beat electro, de guitares à satiété, de pulsations tapageuses, de samples biscornus, de tempo shoegaze ultra-rapide...

Doppelgänger (rien que le nom fait peur) ressemble à un capharnaum industriel, d'où émergerait un chant venimeux ("Wish you dead" ou "Split into fraction").

On ne retient rien des mélodies, qu'on oublie vite sous la déferlante et le bruit blanc, pourtant on est stupéfait par leur quantité phénoménale. Car les titres sont malgré tout très maniérés et inouïs. Leur traitement est en fait tellement comprimé qu'on finit confus. On reconnaît bien là la patte de Flood et Alan Moulder, psychopathes géniaux de la production.

Et puis il y a également la voix délicieusement ténébreuse de Toni Halliday, digne héritière des sorcières gothiques Liz Fraser et Lisa Gerrard, qui apporte une touche envoûtante à ce fracas ardent de martèlements ronflants et tumultueux. Parfois on a l'impression qu'elle sort de nulle part, comme sur le divin "Horror Dead", afin d'immiscer une dose de grâce dans ce cauchemar.

On sort de cette musique complètement déboussolé et anéanti, tant ce choc retentissant nous vrille les esprits. Pourtant on sait qu'on vient d'écouter un chef-d'oeuvre. Ce style complètement novateur au début des années 90 a inspiré par exemple des groupes comme Garbage ou les Chemical Brother, ne laissant malheureusement à Curve qu'un maigre succès d'estime injustifié.

Swervedriver : Ejector Seat Reservation



Ejector Seat Reservation de Swervedriver

Coup de coeur !




Sortie : 1995
Produit par Alan Moulder
Label : Creation

On se demande bien souvent pourquoi certains groupes au génie indiscutable restent maudits tout au long de leur carrière. Swervedriver donne pourtant ici une vraie leçon de rock. Mais personne ne s'en est rendu compte !

S'échappant du carcan du shoegazing, dont il garde pourtant le goût pour l'empilement de guitares hyper saturées, le groupe d'Adam Franklin va explorer de nouveaux horizons. Et cela lui réussit plutôt puisque le groupe gagne en maturité et son talent va s'exprimer à sa juste mesure à travers de grandes chansons remarquables et extraordinaires.

Après une introduction tout en violons et trompettes, on débute par un titre somptueux joué à cent à l'heure puis ça enchaîne avec "The Other Jesus" au groove et à la morgue impeccables. On est sans cesse surpris par l'abondance d'arrangements, l'apparition de petites mélodies parsemées de ci, de là, de voix trafiquées par vibraphone, de cithares orientales, de chansons cachées etc...

Tout respire l'inventivité et l'envie d'oser les expérimentations. Alliés à un sens mélodique hors du commun, on ne peut qu'aboutir à de superbes titres aussi admirables les uns que les autres. Sur "Bubbling Up" le ton n'hésite pas à se ralentir et à devenir plus planant au cours d'un air indolent et prodigieux. "Ejector Seat Reservation" alterne maelström retentissant et surélévation aérienne. Enfin "Last Day On Earth" d'une sensibilité exquise, suffit à elle seule à créer une euphorie sophistiquée et classieuse, dévergondée à souhait. Ces jeunes garçons au chic insolent pouvaient tout se permettre. Cet album est un monument de trouvailles et de titres enthousiasmants. Un chef-d'œuvre à réhabiliter d'urgence.

28 avril 2007

Secret Shine : Untouched


Untouched de Secret Shine

Coup de coeur !

Sortie : 1993
Produit par Corin Dingley
Label : Sarah Records

On éprouvera toujours un certain mal à résumer Secret Shine. Comment, en effet, s'arrêter sur un groupe qui n'existait pas mais qui se voulait la manifestation éphémère d'une musique qui se dépasse ? Leur parcours ressemble à la trace d'une étoile filante, qui se grave plus dans les souvenirs que dans la voute du ciel. Ni l'insondable manque de notoriété, ni la maigreur de leur production (trois singles et un album, tous parus sur Sarah Records) ne les auront empéché d'atteindre une sorte de nirvana séminal, ce que peu de groupes à la discographie étoffée auront réussi. Prétendre qu'ils auraient fait carrière, ou ne serait-ce que toucher le public de l'époque, serait une ineptie, tant cela ne convient pas à leur oeuvre qui se veut éternellement adolescente, décalée et autiste.

D'ailleurs cette musique pourrait être celle de demain, comme celle du siècle dernier, à force de puiser dans la grâce des motifs incongrus, qui prennent leur ampleur plus dans la verticalité que dans l'étendue. Untouched, seul vestige de cette formation multi-céphale, décroche toutes les prises directes avec la réalité pour passer dans un univers fantasmagorique, baigné d'une lumière froide mais sublime.

Déballant un incroyable arsenal instrumental, à coup de basse racée, d'arpèges brillants, de batterie martiale et d'harmonies célèstes, le groupe anglais signe une symphonie condensée, démesurée et à la grandeur exubérante. Le jeu, tout en saturation, créé un decorum parfait pour les voix vaporeuses, immaculées et légères, dont les échos sont d'une beauté à couper le souffle. Les chants sont si éthérés qu'on croirait entendre des anges. Ces titres, assez lent, très magestueux, sans véritables couplets, ni refrain, et dont on comprend à moitié les paroles, sidèrent pourtant par leur magnifiscence inégalée, leurs mélodies cachées, leur maniérisme de cathédrale. Les guitares archi-saturées d'effets fuzz et autres nappages indescriptibles jettent un voile obscur et précieux à ces ritournelles faussement candides.

En quelques pièces riches et exigentes, Secret Shine redécouvre une merveille d'intensité dont le flot cristallin nous entraîne dans des dérapages inouïs. Untouched est un miracle. Une sorte de soleil noir qui nous réchauffe et nous enveloppe dans sa clarté brumeuse pour réveiller en nous des impressions de douces tristesses. Sommet inconnu du mouvement shoegazing, considéré à tort par la presse de l'époque comme un opus de second ordre par rapport aux chef-d'oeuvres que sont Nowhere de Ride ou Souvlaki de Slowdive, Untouched arrive pourtant largement à leur hauteur. Il se veut même la plus parfaite déclaration d'amour à la mélancolie.

C'est sans doute pour cela que cette musique incroyable nous touche autant : profondement tourmentée, désespérement en quête de rien d'autre qu'elle-même, magiquement délicate, discretement insidieuse, simplement envoutante...

Fiche artiste de Adorable


Adorable

Considéré d'abord comme groupe néo-glam, à l'instar de Suede, bien que cela ait execré leur leader, ce n'est qu'après que Adorable fut reclassé parmis les groupes shoegaze, du fait de son amour pour un son puissant et la saturation.

C'est à Coventry que se forme Adorable en 1991, groupe qui rassemble en son sein Piotr Fijalkowski (voix, guitare), Robert Dillam (guitare), Wil (basse), et Kevin Gritton (batterie). Après un article sur le NME qui parlait d'un single autoproduit, c'est le prestigieux label Creation Records qui fait appel à eux. Les premiers singles, "Homeboy" ou "Sistine Chapel Ceiling" arrivent à se classer dans les charts indépendants et permet au groupe de faire des tournées aux Etats Unies ou au Japon.

Malheureusement, au bout de deux albums seulement, le groupe explose en plein vol, durant la tournée de 1994.

Bien qu'aujourd'hui ces membres se soient recyclés (Robert Dillam dans The Zephris et Piotr Fijalkowski dans Polka), Adorable est oublié, bien que des groupes comme Ash et Oasis aient toujours clamé leur admiration.

Extrait vidéo : Sunshine Smile

Discographie :

- Against Perfection

- Fake

Adorable : Fake


Fake de Adorable

Sortie : 1994
Produit par Paul Corkett et Pat Collier
Label : Creation Records


Un an après le monstrueux Against Perfection qui avait bluffé son monde, Piotr Fijalkowski remet le couvert sur ce deuxième opus, sur vitaminé. "Feed Me" envoie tout balader d'entrée de jeu, entre éclat flamboyant et fureur. Ce qui sidère avec Adorable, c'est sa facilité déconcertante à sortir des mélodies imparables ("Vendetta", "Lettergo") qui conjuguent majesté et force de frappe.

Les brides ne sont pas retenues dans ce jeu lumineux, ce qui augure un mur du son toujours aussi énorme, moins saturé et plus limpide que sur le premier album, pour aboutir à un résultat confondant. Les refrains s'enchaînent comme par miracle, que ce soit lors de morceaux énergiques, dans la veine du groupe ("Radio Days"), ou sur des titres plus reposées, où les guitares acoustiques font leur apparition ("Man in a surface").

Piotr, toujours aussi habité, s'approprie complètement l'identité des chansons, leur donnant vie et leur accordant une tonicité sans faille. Son accent polonais ne laisse pas indifférent, ni sa façon de s'investir totalement dans la puissance de son chant, souvent énergique, mais parfois aussi époustouflant lorsque Piotr Fijalkowski se calfeutre derrière ses retenus. Adorable enchaîne les prestations soniques, en durcissant ses guitares ("Kangaroo Court") et en renversant un tempo mélancolique en tourmente sonore ("Go Easy On Her").

Sans doute moins romantique que son prédesseur, Fake est plus direct, plus lumineux aussi, mais peut parfois faire très mal par moment.

Ce groupe a la classe (ça se voit aux fringues, des "jackets" noires, ça se faisait pas trop à l'époque) et se distingue dans le monde du shoegazing, n'hésitant pas à faire du rentre-dedans, là où d'autres se seraient contentés de rester discret. Sur "Have You Seen The Light", final de toute beauté, les débuts vaporeux et languissant sont vite interrompus par une déferlante étincelante, tout en guitares saturées, batterie déchaînée et jeu en fracas. Cet album aurait mérité sans doute meilleur sort. Malheureusement, la même année, un autre groupe du même label Creation Records allait faire parler de lui : Oasis.

Adorable : Against Perfection


Against Perfection de Adorable

Coup de coeur !

Sortie : 1993
Produit par Pat Collier
Label : Creation

Que dire de cet album hormis qu'il est quasi-parfait ?
Chacune des chansons est un bijou de noisy-pop à la classe impeccable. Les guitares sont acérées, le bassiste joue avec une morgue digne des plus grands, le chanteur (à l'accent polonais inimitable) fait vivre les compositions tour à tour romantiques ou déchaînées. Pas une ombre de fléchissement.
Impossible de trouver la moindre faute de goût, tant l'ensemble est soigné, élégant et furieusement rock. Les riffs d'intro ou les mélodies sont bien plus riches sur ce disque qu'au cours d'une œuvre entière d'un groupe dit "réputé". L'intensité est saisissante. On est littéralement scotché dès "Glorious", les hurlements crescendo de Piotr Fijalkowski sur le single "Homeboy" (produit par le légendaire Alan Moulder) font frémir, on se prend à secouer la tête de haut en bas sur "Cut # 2" (signe qui ne trompe pas) et "Breathless" conclut magistralement, ce qui peut être considéré comme une totale réussite.
Immédiatement mordant, Adorable pratique un shoegazing énergique. Là où beaucoup tentent d'éclairer des compositions mornes et désespérées, ce groupe fait exactement l'inverse, à savoir pervertir à souhait des couplets sucrés au moyen de saturations soniques.
Tout bonnement jouissif.

Moose : Honey Bee


Honey Bee de Moose

Indispensable !

Sortie : 1993
Produit par Lincoln Fong
Label : Play It Again Sam

Plus ou moins viré du label Hut, faute de vouloir se plier aux exigences commerciales, le groupe ira migré sur Play It Again Sam, corpuscule belge inconnu et sans le sous, mais qui aura au moins le mérite de leur offrir une liberté totale. C'est tout juste ce que désirait KJ Mc Killop, le leader fantasque, trop allumé pour se fondre dans un quelconque moule.Il fera de Honey Bee son plus beau chef-d'œuvre, un véritable fourre-tout magique et inouï, où la grâce et la fantaisie transpercent à tous les niveaux.On trouve de tout sur cet album complètement déjanté : de la folie, une envie de sortir hors des sentiers battus, de la douceur, de la nonchalance, une certaine forme de magnificence, et surtout un talent incroyable. Beaucoup plus vivant que XYZ, emmené par des guitares acoustiques déchaînées, ça remue beaucoup, c'est vibrant et dynamique, mais aussi plus reposé par moments. Ça part dans tous les sens, aucune chansons ne ressemble à la précédente, c'est riche et fouillé comme sur "Meringue", c'est calme et dépouillé comme sur "You Don't Listen". Les courants de guitares sèches soufflent la bourrasque qu'est "Uptown Invisible", une flûte fait une délicate intervention sur "Mondo Came" ; ailleurs c'est violon ou harmonica. Les arrangements sont autant discrets que splendides. Ça fourmille d'idées et d'inventions. De bout en bout de l'album, on a souvent l'impression d'être dans un autre univers. Les mélodies, nombreuses, superbes et raffinées, sonnent comme si elles sortaient d'un monde nouveau, onirique et irréel. Un monde où tout serait permis, où le merveilleux aurait sa place et où le rêve serait affaire quotidienne. Comment ne pas vouloir s'évader lorsqu'on entend les notes délicates de "Joe Courtesy" ? Comment ne pas se laisser bercer sous les arpèges de " I Wanted To See You To See If I Wanted You" ?Car il s'agit bien de voyager ici. Apercevoir ce que peut donner l'autre côté du miroir, découvrir le moyen d'utiliser ses sens autrement. Le monde terrestre est bien trop réducteur et assommant pour s'acharner à y rester. Chez Moose, la musique est un refuge, un havre féerique où il est bon d'y fuir. D'ailleurs même si c'est de très loin, Honey Bee n'oublie pas de rester au shoegazing d'où le groupe est issu, les arrangements multiples, recherchés et condensés offrent plusieurs pistes d'exploration. Une odyssée sous forme de mini-ballet musical à la découverte de soi et des émotions qui peuvent exister. La voix grave, reposée et éthérée de Russel Yates nous enchante tout du long et apporte la douceur nécessaire à un transport aérien, une libération de la perception. Ce n'est pas une sensation qui nous submerge mais bien plusieurs, mille, une multitude, autant que les étoiles. Sur le splendide et indépassable "Dress You The Same", tendre sommet de poésie enchanteresse à la volupté céleste, c'est carrément un voyage sidéral qu'on effectue."Hold On" conclut l'album comme un atterrisage en douceur, mais on se demande bien si on a les pieds sur terre à nouveau. Il se peut qu'une partie de nous y soit encore. On n'est plus le même après. En effet ce monde imaginaire entr'aperçu dans l'album, figure désormais dans notre cœur : c'est celui de notre enfance, celui de Peter-Pan, celui figuré sur les pochettes d'album ... Un part de rêve s'y est inscrit.On le regagne à chaque nouvelle écoute, sans savoir à chaque fois ce qui nous attend vraiment. On sait juste que cette musique ne ressemble à rien de ce qui a été fait et qu'il manque aujourd'hui de vrais novateurs pour nous entraîner si loin. Mais si l'on veut se jeter dans le merveilleux, on sait qu'il nous restera ce témoignage unique d'un groupe qui voulait flirter avec le ciel.

Moose : ...XYZ


...XYZ de Moose

Sortie : 1992
Produit par Mitch Healer

Label : Hut

Souvent cité comme référence, car ayant reçu de bonnes critiques de la part de la presse anglaise comme NME, XYZ de Moose est une ode à l'évasion et à la contemplation. Pourtant, on commence déjà à s'éloigner des codes rigides du genre ; seuls les premiers maxis restaient traditionnels. Kevin Mc Killop, songwriter très fantasque, indique ici qu'il souhaite faire prendre au groupe une autre tournure, mélanger des genres, ralentir le tempo pour aboutir à des déclarations d'amour à la lenteur et la fantaisie.
Les titres, chantés d'une voix grave, aspirée et suave, sont de purs moments étirés et étendus de rêverie. Tout en gardant le goût pour les guitares noisy, Moose ne se refuse rien et s'offre une orchestration de haute volée. Les violons, cordes, harmonica, guitares séches, remplissent une palette grandiose et bucolique.
Les paroles alternent entre sentiment de bonheur intense et noirceur sentimentale, jouant sur le malentendu. Les arpèges contagieux nous emportent dans les nuages, là où l'air y semble plus sein, laissant sur la terre les soucis et autres tracas quotidiens.
Totalement à part, bizarre, nouvelle, la musique de Moose (même si elle n'a pas eu le succés qu'elle escomptait) n'en oublie pas moins d'être extrêmement attachante et agréable. XYZ fascine toujours, sans jamais délivrer son secret.