30 mars 2012

Historique du label Creation (suite et fin)



De la gloire à la déchéance

Liam Gallagher et Alan McGee

Pour la plupart des gens, Alan McGee restera à jamais le manager d’Oasis, un parvenu, un opportuniste, désireux d’exploiter le succès et d’en tirer tout l’argent possible.
Avec cette vision réductrice de l’histoire du label Creation, on oublie bien souvent qu’avant toute chose, Alan McGee était là pour aider ses amis, les soutenir et leur faire plaisir, quitte à prendre des risques ou persister malgré la malchance. Tout n’a pas été rose d’ailleurs. Beaucoup de formations signées sur Creation, bien qu’elles aient elles aussi été fabuleuses, n’ont pas eu la reconnaissance qu’elles méritaient. L’histoire oubliera souvent ces groupes maudits. Mais pas Alan McGee, s’acharnant dans son envie d’offrir le plus de liberté possible à ses artistes, et à donner la priorité à ses amis, parfois au mépris du bon sens commercial. Creation Records, avant de devenir la grosse industrie, qu’on admire ou qu’on exècre, était avant tout une structure familiale.

On pense notamment à Felt. Le groupe de Lawrence, loser parmi les losers. Viré de chez Cherry Red, la faute à des albums merveilleux mais trop abscon, Lawrence, abonné aux dépressions chroniques, se retrouve presque sans le sou. C’est Alan McGee qui le sortira du pétrin, les deux hommes se connaissant depuis les sessions au Living Room. Il lui propose alors de continuer dans sa musique et lui assure des parutions, peu importe ses essais. Son album « Forever breathes the lonely world », sorti en 1986, qui marque l’arrivée du (très) jeune Martin Duffy au clavier (et futur Primal Scream), est un pur chef d’œuvre de pop maniérée, alambiquée et délicate. Probablement marquée par l’introspection et les névroses de son leader (Lawrence était réputé pour être maniaque et obsédé par l’hygiène), sa musique a cependant été éclipsé par d’autres, et Lawrence a toujours demeuré pauvre, aigri et délaissé, aussi bien par le public que par la presse. Aujourd’hui, bien après sa disparition, beaucoup lui voue une adoration sans borne mais légitime. Alan McGee, lui, ne l’a jamais lâché à l’époque. Et ce, même si Lawrence s’enfermait dans la dépréciation de soi et les albums impénétrables, jazzy et expérimentaux.

Car Alan McGee n’oublie pas ses amis. Ainsi, lorsqu’Ed Ball se retrouve largué suite à la défection du label Whaam !, il lui propose de travailler au sein de Creation. L’homme qui avait participé autrefois à Television Personalities avec Dan Treacy et Joe Foster, trouve enfin un univers où on lui fait confiance. « Il a sauvé ma vie ! » lui reconnaitra-t-il. Alan McGee lui offre même l’opportunité de sortir quelques singles de son groupe The Times, concept qu’il avait monté avec Dan Treacy lorsqu’ils s’occupaient tout deux de leur label Whaam !, mais qui seulement n’existe plus depuis un moment. « Je n’avais pas de groupe ! The Times avait splité depuis huit mois. Rien de bien gênant pour Alan. Son propre groupe Biff Bang Pow ! allait enregistrer un album avec moi. Et c’est comme ça que « Beat Torture » est sorti en 1988. ». Plus tard, Ed Ball allait pleinement profiter de la structure du label, tout d’abord pour les drogues, quasiment en quantité illimitée, puis pour créer sa propre musique, très psychédélique et plutôt foutraque. « Il existait une sorte de marché implicite avec Alan. On avait la permission de faire tout ce qu’on voulait à condition que l’enregistrement restait court. J’ai eu la réputation d’user et d’abuser de Creation. J’ai sorti près de douze albums entre The Times, Teenage Filmstars ou The Love Corporation en un peu plus d’un an. ». Avec Teenage Filmstars, il répond au Loveless de My Bloody Valentine, avec sa propre vision du shoegaze, très psychédélique et bordélique. Et c’est aussi à Ed Ball qu’on doit le merveilleux titre « Manchester », paru en 1989, une véritable hymne générationnelle, qui rend un superbe hommage à la ville et à la folie qui existait là-bas à l’époque. Les paroles, les arrangements, les clins d’œil multiples aux groupes locaux, les chœurs féminins, la guitare sèche, les claviers, les cloches, tout ici respire l’hédonisme.

Ce titre « Manchester » est symbolique de l’histoire du label car la folie qui se passait là-bas allait profondément influencer sa philosophie. En effet, Alan McGee finit par se laisser convaincre par l’effervescence autour de ce mélange entre la house music et le rock. Tout commence en 1988, lors d’un voyage à Manchester pour assister à une prestation de New Order et des Happy Mondays. « Cela devait se faire au Hacienda Club, se souvient-il encore. J’étais bien parti, avec deux ou trois trips déjà, lorsque je suis tombé sur un des membres du groupe. Je lui ai demandé s’il avait un peu d’ecstasy, il sort une pilule de sa poche et en fourre la moitié dans ma gorge. Les quinze minutes suivantes furent incroyables : la tête de la fille que je matais se mit à devenir un diamant vert. Puis tout en me dirigeant vers un endroit plus tranquille avec l’équipe de Factory Records, j’admirais toutes ces formes géométriques que je distinguais parmi les lumières des projecteurs. J’étais époustouflé. C’est ce soir là que j’ai découvert l’acid house. Et cela a changé Creation Records. ». Jusqu’à aller installer les locaux de Creation à Manchester même ! Lorsque Alan McGee est invité sur Chanel 4 sur l’émission de Tony Wilson, célèbre présentateur mais aussi patron de Factory Records, et qu’il lui demande pourquoi un écossais comme lui viendrait s’installer à Manchester, il lui répond simplement : « mais parce que vos drogues sont bien meilleures ! ».

L’ecstasy a fait beaucoup dans l’évolution du rock anglais, et de Creation Records en particulier, quoiqu’au final, les deux soient liés. Aux portées particulièrement hallucinogènes, renforçant les impressions sonores et visuelles, la pilule abondera bien vite dans les soirées et les concerts. En effet, deux ans auparavant, deux anglais, Paul Oakenfold et Danny Rampling fêtent les 28 ans de Oakenfold à Ibiza. Là-bas, ils découvrent la nouvelle musique d’un DJ américain de Chicago – la house - et une nouvelle drogue, l’ecstasy. Souhaitant ramener tout cela en Angleterre, ils ouvrent alors le club Oakenfold’s The Project, où sera joué pour la première fois l’acid house. Le style fait un carton. Toute la jeunesse anglaise s’y jette à corps perdu. Chaque concert fait salle comble, les files d’attente pour rentrer en boite s’allonge jusque dans la rue et la foule à chaque fois immense. C’est le « Second Summer of Love » en 1987, avec l’ecstasy, les premiers DJs et le fameux badge smiley jaune devenu aujourd’hui mondialement connu. Alan McGee est bien-sûr un régulier de ces soirées-là.

Il tente de faire partager l’expérience à son ami de toujours, Bobby Gillepsie. Il ne faut pas oublier que ces deux-là sont dans tous les mauvais coups depuis le lycée, une amitié indéfectible qui dure depuis le lycée de King’s Park à Glasgow où ils jouaient dans un groupe de punk dès 1978, appelé The Drains ! On y retrouvait également Andrew Innes, futur Revolving Paint Dream au début de l’histoire de Creation Records, mais surtout connu pour être devenu le guitariste de Primal Scream. Lorsqu’on y repense, tous les éléments pour construire la légende étaient déjà là, et on ne sait plus très bien entre la petite histoire et la grande, ce qui a réellement contribué aux plus belles heures du label. Il était en tout cas tout naturel qu’Alan McGee invite son meilleur ami à se joindre à cette boite très en vogue. Complètement shooté, Alan appelle une nuit Bobby à quatre heures du matin pour lui crier au téléphone : « c’est tout bonnement hallucinant ! Tu devrais voir Shaun Ryder (leader des Happy Mondays) sur scène fendre l’air avec son bras ! La drogue est puissante ! J’ai l’impression que je peux défoncer n’importe qui ! ». Bobby Gillepsie se laisse alors convaincre de le rejoindre à l’une de ces soirées. Bien que fasciné par l’extravagance de cette nouvelle scène émergente, il a du mal à accrocher dans un premier temps. « Il était ouvert à quelque chose de nouveau parce qu’il voyait bien le changement chez Alan ou moi. » raconte Jeff Barrett, attaché de presse pour Creation et futur fondateur du mythique label Heavenly. « Puis il y est allé du bout des orteils avant de mettre à peine cinq minutes pour se rendre compte de tout le bonheur que pouvait lui apporter l’ecstasy. ».

Le groupe Primal Scream rencontre alors le DJ Andrew Weatherall lors d’une rave party. Premier DJ de l’histoire en Angleterre, cette grande figure de la house naissante mixait souvent lors des soirées au club de Oakenfold et a même repris une chanson des Happy Mondays. Il a participé également aux premières nuits dance à se faire à l’extérieur, dans des champs, ces fameuses raves party, plus tard célèbres. « Bobby et moi avons rencontré Andrew dans un champ au-delà de Brighton, raconte Alan McGee, il avait de longs cheveux et un tee-shirt à l’effigie de New Order. C’était une de ces sacrées nuits. On a roulé autour de Brigthon pour trouver le lieu, on a marché des heures dans les champs et quand on est arrivé, nous attendaient déjà Florewed Up, The KLF, Richard Norris et Andrew Weatherall dans une tente. A onze du matin, lorsque tout a pris fin, Andrew est venu jusqu’à nous pour se présenter de lui-même ».

Son influence sera prépondérante. Le groupe s’adonne constamment à l’ecstasy, dans les clubs, à la plage, avant des concerts, dans le bus, organisant des parties improvisées.
Il est donné ensuite alors « I’m loosing more thant I ever have » à Andrew Weatherall pour en faire un remix en concert. Le lien avec la danse music se fera plus fort ensuite, jusqu’à aboutir à la création d’une œuvre ultime : le génial « Screamadelica ». Bobby Gillepsie évoque comment cette branche récente de la musique allait l’aider à construire son nouvel album : « On allait aux parties, on y restait toute la nuit, puis on revenait en studio ». Ils invitent alors Andrew bien-sûr, mais aussi d’autres DJs et producteurs, comme Hugo Nicolson, The Orb, Paul Taylor, Terry Farley et engagent cette fois-ci à plein temps Martin Duffy, ex-Felt. Même Jimmy Miller, célèbre producteur des Rolling Stones, est convié pour le superbe hommage « Movin’ On Up ». Pour se donner de l’inspiration, le groupe se fait livrer au studio toutes les drogues possibles et imaginables. Les séances de travail deviennent des orgies. Une ambiance de folie s’installe alors. C’est avant tout l’envie de tenter de multiples expériences qui prime. On se laisse couler à pic. Les conditions d’enregistrement sont infernales, les salles sont sans cesse remplies de gens divers, amis de passage, filles de passage aussi. Les répétitions s’éternisent, ce qui n’est pas pour déplaire aux acteurs, tout content de perdurer la fête. Et ce qui se fait de jour se fait de nuit. Paul Cannell, un artiste qui s’était fait remarquer avec le artwork d’un single de Flowered Up, et qui s’occupera du design mythique de Screamadelica, dira à propos des sessions : « Je suis passé au studio quelques fois. J’ai participé à quelques parties qu’ils y organisaient et c’était vraiment la démonstration de la formule sexe, drogue et rock n’roll. ». Le sens commun est complètement laissé de côté ; place à l’euphorie. Manifestement le groupe était plus occupé à naviguer dans des trips, ce qui les dégageait de toutes responsabilités. « Il y avait beaucoup de folie les week-ends, en rigole encore Weatherall. Il y avait beaucoup de retards le lendemain ! J’ai même une mis une semaine à me remettre d’une soirée parce que quelqu’un m’avait forcé à me nourrir exclusivement d’Esctasy pendant que j’étais à Rimini. »

D’ailleurs il était très difficile de les suivre dans leur délire très personnel, qui mélange allègrement une multitude de styles et de références, allant de l’ambient à l'acid-house, en passant par le rock, le dub ou encore le gospel, et dans une bonhomie bon enfant de surcroît, ce qui n'arrange rien. On aurait pu croire à une compilation en forme d'hommage aux maîtres du psychédélisme, il s'agit d'une forme nouvelle, chimérique, de pop cosmique et hallucinogène, comme une sorte de recyclage. Le résultat est tout bonnement confondant : leur musique hédoniste, expérimentale et hypnotique, se fait l'écho d'un désir de s'évader et de s'abandonner dans la fête et la danse. Rien qu’à l’oreille, on peut deviner la composition sanguine des musiciens, shootés comme jamais et qui se livrent avec délectation à des techniques de samples ou des tempos roucoulant et artificiels. « Je me souviens de Martin Duffy quand on était en train de faire ‘Inner Flight’, se rappelle Gillepsie. Il était en train de triper à l’acide. Je me souviens de lui en train de sauter à pied joins sur la table de mixage. ‘Bob, Bob, je suis en train de pisser à l’air !’ , c’était beau ! ». Ce que retient Primal Scream des raves parties et des boites de nuit qui commençaient à apparaître, c'était ce même dénominateur commun : un goût certain pour la transe et les plaisirs artificiels. L’apport de DJ Andrew Weatherall est prépondérante et certains morceaux possèdent une dynamique digne des plus grandes boites de nuit, comme par exemple « Don’t fight it, feel it », à la sublime voix black, groovy et soul, empli de bidouillages, de sifflets, de sirènes, et qui s’agrémente d’un superbe piano, ou encore « Loaded », profusion de riffs tirés des Rolling Stones, de saxos festifs, de percussions, un vrai patchwork multicolore.
Avec une ambiance pareille, c’est une envie irrémédiable de danser, de se secouer, de se dandiner qui prend l’auditeur. On a le droit aussi à des morceaux envoutants, calmes, vaporeux, déliquescent, à base de petits bidules et de petits pouic-pouic tout chouettes, dont on pourrait dire qu’ils sont tout droit sorti d’un monde fantasmagorique, comme sur « Higher than the sun », au chant soufflé et défoncé, sur le merveilleux « Inner Flight », une sorte de conte de fées électronique, planant et reposant à la fois, ou sur le divin « Shine like stars » qui achève l’opus. Le mélange des styles est impressionnant, l’innovation en matière de techniques et de mixages également. « C’était le meilleur moment de notre carrière, évoque avec nostalgie Bobby Gillepsie. Il y avait un tas de bonnes idées. On a complètement déconstruit le groupe. Au lieu d’avoir deux guitares, une basse, une batterie et une voix, on a inclus une quantité d’autres instruments. Synthé, table de mixage, boite à rythme, percussions, sitars, samples. Et on a même convié des chanteuses de gospel. On voulait juste faire de la bonne musique et partagé avec toutes ces personnes, Alan, Hugo, tout le monde. ».
Screamadelica fait aujourd’hui figure de chef d’œuvre du rock, un des sommets de l’histoire de Creation Records et le dépositaire éternel d’une époque festive qui aura bien du mal à se manifester à nouveau. A ce titre, comment ne pas citer le vibrant « Come together », véritable hymne d’une génération à lui tout seul, avec ce refrain à reprendre en chœur ? Fédérateur, dansant, bizarre et puissant. « Nous étions vraiment en train de faire quelque chose de nouveau et d’excitant, s’exclame Bobby Gillepsie. On était fiers de ce qu’on faisait. Il y a beaucoup d’amour dans cet album et je pense que c’est pourquoi les gens l’apprécient. Pendant les années qui ont suivis, des personnes venaient me voir pour me dire à quel point elles aimaient Screamadelica, à quel point cela comptait pour eux, et cela signifiait aussi beaucoup pour moi en retour. ».
Dès sa sortie, l’album sera consacré comme une des parutions les plus essentielles de l’année. Avec le temps, il fera parti de ces albums révolutionnaires ayant marqué l’histoire du rock anglais. Encore aujourd’hui Alan McGee s’extasie : « Cet album reste plus futuriste que n’importe quel putain d’album qui sort chaque semaine ». C’est ce qui est triste avec Creation Records ; cette idée tenace que les exploits ne pourront être réédités. Entre la folie et le génie, on ne sait plus trop distinguer ce qui est la cause de cette musique si unique et indépassable.

Le groupe entame alors une gigantesque tournée en Europe. Ce ne sera l’occasion que de prolonger encore plus la fête. Le voyage frise plusieurs fois la catastrophe. « Avec le recul, je pense que commencer la tournée par Amsterdam aurait pu être une erreur fatale, admet Nightingale. C’était une semaine épouvantable. Les concerts étaient incroyables. ». Les membres vivent dans leur bus, ne sortent dans les rues que pour acheter de la drogue, rentrent des concerts dans un état défoncé, et enchaine le lendemain sans s’arrêter, toujours à la recherche de nouvelles expériences. « Je réveillais les membres du groupe dès 14 heures avec une ligne de coke. » admet Alan McGee. Lorsqu’un journaliste du Melody Maker les surprend en train de discuter de Vietnamienne, d’Indienne ou de Chinoise, il pense naïvement qu’ils discutent de burger et de sauce qui va avec. On lui répond avec un aplomb devenu célèbre par la suite qu’ils ne parlent pas nourriture mais bien drogue. « Qu’est-ce que je peux dire ? Certains ne sont jamais revenus de l’autre côté, se rappelle Andrew Weatherall. Je me souviens que certain membre du groupe disparaissait pendant une journée complète pour arriver sur scène dès que le premier accord devait être joué. Et Throb qui était encore assis dans les coulisses de la Hacienda, alors qu’ils avaient déjà une demi-heure de retard pour monter sur scène, et qui réclame : "Je veux une pinte de Jack Daniel’s dans du coca !". Quelqu’un lui dit : "mais ça ne va pas ? qu’est-ce que tu fais ?". Et lui de répondre : "Je suis dans un putain de groupe, j’ai le droit de demander toutes les choses stupides qui me chantent." ».
Sauf que pendant ce temps-là, les finances du label allaient être complètement dilapidées. Le patron de Creation Records laisse faire tout le monde, s’amuse, se drogue à en perdre la raison, reste insouciant et ne se rend pas compte de la faillite : les caisses finissent vides !

La faute surtout à Kevin Shield, le leader de My Bloody Valentine, et à sa tendance compulsive au perfectionnisme : ce dernier, pour l’enregistrement du mythique « Loveless », aura passé trois ans de travail méticuleux et compulsif, alternant entre vingt studios loués pour l’occasion, aura usé jusqu’à la corde près d’une dizaine de producteurs différents, et aura utilisé l’équivalent en terme de tables de mixage, d’amplis ou de guitares, sans compter bien-sûr là aussi toutes les drogues consommées. L’album est certes merveilleux, un OVNI artistique inégalé encore à ce jour, il aura tout de même coûté la bagatelle de 200.000 £, ce qui en fait un des plus chers de l’histoire, et aura mis les économies du label à sec. Une véritable folie à l’époque. L’histoire deviendra un des plus grands fiascos que le rock anglais ait jamais connu. « C’est ce qui arrive lorsqu’on met ensemble un génie complètement frappé et un drogué notoire » avoue Alan McGee. Il se débrouille alors pour virer immédiatement My Bloody Valentine de son catalogue. « Ride était différent – un vrai groupe de rock, un fantastique groupe de rock – mais My Bloody Valentine était une blague, ma façon de voir jusqu’à quel point je pouvais faire monter la hype ». Malgré les critiques dithyrambiques à propos de ce nouveau chef d’œuvre de 1991, les ventes restent modestes et le groupe se voit obligé de signer sur Island Records. Ils reçoivent malgré tout une avance de 250.000 £ et un studio personnel qui ne verra finalement jamais le jour. Ils n’arriveront plus à sortir quoique ce soit de potable par la suite.

Menacé de mettre la clé sous la porte, faute d’argent, Alan McGee va alors signer un pacte avec une grosse maison de disque. C’est ainsi qu’en 1992, Sony rachète quasiment pour moitié les parts de Creation Records. C’était peut-être renier ses idéaux et son éthique indépendante, mais sans ça, c’était probablement la banqueroute. « Pour moi, la fin de l’indépendance remonte à la signature avec Sony, regrette Alan McGee, Même si on n’avait pas le choix. C’était ça ou le dépôt de bilan. ». Il réussit cependant à faire signer et à produire avant tout les groupes de son choix. Les finances ne sont plus à lui, ce qui lui permettra d’ailleurs de se lancer à corps perdu dans la drogue, ne resteront que les choix artistiques. Le poids de la major lui permettra d’attirer dans son filet quelques groupes plus prestigieux comme les américains de Sugar (appartenant à Bob Mould, ex-Hüsker Dü), très bon groupe de power-pop, et qui sortiront avec « Copper Blue » ni plus ni moins que l’album de l’année 1992, selon le NME, ou encore Medicine, formation shoegaze de californie. « Comme j’avais des contacts avec les gars qui travaillaient chez WEA, j’ai pu les convaincre de signer Medicine », raconte Alan McGee. Leur seul et unique album, « Shot Forth Self Living » est une référence en matière de shoegaze bruitiste et expérimental.

Malgré la pression du label qui espère un retour sur investissement, Alan McGee n’en fait qu’à sa tête. En se fiant à son talent inné pour débusquer les perles, il continue de signer des groupes avant-gardistes : Saint-Etienne, 18 Wheeler, Silverfish, Moonshake, tous cultes et innovant dans leur style. C’est durant cette période que sortiront quelques uns des plus grands albums de shoegaze : « Raise » de Swervedriver, « Souvlaki » de Slowdive, « Against Perfection » de Adorable, « Going blank again » de Ride, « Everything alright forever » des Boo Radleys ou encore « Higher N’Higher » des Telescopes. La liste peut à elle seule donner le tournis. A aucun moment la qualité ne fléchit. Seulement, s’ils apparaissent fondamentaux pour le mouvement, on ne peut pas dire qu’ils aient été très populaires. C’est le problème de Creation Records : sortir des albums anti-glamour. Aucun de ceux-là ne passionne les foules. Si « Giant Step » des Boo Radleys est un album phare, reconnu comme l’album de l’année 1993, ses faibles ventes en font une œuvre maudite. Et c’est bien pire pour Ride, conspué par une partie de la presse, ou encore Slowdive, dont l’attitude nonchalante, mièvre et lymphatique ne suscitera que mépris et insultes. On se souvient encore de la déclaration de James Dean Bradfield, leader des Manic Street Preachers : « Je déteste Slowdive bien plus qu’Hitler ».
Les grands patrons de Sony commencent à s’impatienter. Ils réclament le groupe qui va percer, qui deviendra n°1 des ventes et qui sera célèbre dans le monde entier. Ce groupe, il viendra de manière presque inespérée, et en profitera au passage pour exploser tous les records, jusqu’à devenir une sorte de fierté nationale et le porte drapeau de l’Angleterre. Ce sera Oasis…

Pourtant la rencontre avec le groupe de Manchester a failli ne jamais se faire ! Le premier contact ressort plus de la légende que de l’anecdote. Elle fait partie de ces histoires qui font le prestige de Creation Records. C’est en retournant à Glasgow, sa ville natale, pour assister à un concert de 18 Wheeler, groupe qu’il devait signer, qu’il voit pour la première fois débouler les frères Gallagher. Ces deux-là, qui vivaient à l’arrière d’un van, croyaient avoir été programmé en première partie. Face au refus du promoteur, ils font des pieds et des mains pour interpréter quelques chansons avant que le public ne vienne, quitte à menacer de lancer une incendie. « J’étais monté à Glasgow surtout pour voir mon père et je n’étais même sûr de venir au concert. Je suis venu plus tôt que prévu par erreur. J’ai cru au début que le type qui portait une tenue Adidas était le dealer du groupe. Ce n’est que sur scène que j’ai compris que c’était le chanteur ! ». Epaté par le son incroyablement puissant, il s’empresse de les convaincre de rejoindre son écurie immédiatement après le concert, sans prendre même la peine d’en savoir plus sur eux. Il rejoint Noël Gallagher après le show. Ce dernier s’en souvient encore : «J’étais au bar et McGee est venu me voir. Il avait une chemise bleue ciel, un jean blanc, des chaussures rouges et des cheveux roux. Je me suis dit: "Putain, c’est qui ce dingue?". Il donnait l’impression d’être sous acide depuis six mois. Il a dit: "J’aime vraiment le groupe". OK, cool. Il m’a demandé si on avait un contrat. J’ai dit non. Il m’a dit: "Vous en voulez un?". J’ai dit: "Vous êtes qui?". Il a dit: "Creation". Et c’était fait.». Le reste appartient à l’Histoire.
Alan McGee se dépêche alors de convaincre les patrons de Sony. « Quand j'ai découvert Oasis, je venais de signer un deal avec Sony, et 49% de Creation leur appartenait. Je gardais le contrôle, mais ils avaient malgré tout leur mot à dire. Je suis allé voir les gens de la maison de disque, mais eux ne voulaient pas du groupe. Je les ai suppliés de me laisser les signer, leur disant que s'ils ne voulaient pas s'en occuper, je le ferais seul. Ils m'ont finalement suivi, et je ne pense pas qu'ils le regrettent. »

En effet, les premiers singles, « Supersonic » et « Shakermaker » se positionnent haut dans les charts, ce qui leur permet de passer dans des émissions, comme le célèbre « Top of the Pops ». La presse commence à s’y intéresser, notamment pour leur réputation sulfureuse : destruction de chambres d’hôtel, drogues en tout genre, déclarations provocantes dans la presse et bagarres incessantes, notamment entre les deux frères Gallagher, qui en réalité se détestent cordialement. Avant même qu’ils ne sortent d’album la presse va écrire des articles élogieux, les mettre en couverture et accorder de longues pages à leurs interviews où ils se présentent stupidement comme les meilleurs. En proie aux difficultés financières, les magasines vont vite sauter sur l’occasion. Dans le même temps, ce sera la fin annoncée du shoegaze, courant qui lui ne voulait pas traiter avec la presse. La hype est au plus haut et tout le monde annonce Oasis comme les sauveurs du rock. Pourtant tout le monde s’accorde à rester mesuré, même Alan McGee qui pourtant avait été le seul à croire en eux : « Je savais qu’ils allaient devenir célèbre mais personne ne pouvait prédire ce qui s’est passé. Je me disais qu’ils seraient au moins aussi gros que Dodgy ! ».
Pourtant le succès dépasse toutes les attentes : le 30 août 1994, date de sortie de « Definitely Maybe », premier album rempli de grosses guitares et de refrains mordant et vaniteux, les gens se pressent au Virgin Megastore de Apple March pour les voir jouer. Près de 150.000 exemplaires seront écoulés en moins de trois jours, record historique. Propulsé par une flopée de singles qui auront fait monter la pression, ce coup d’essai devient un vrai carton, devenant ainsi l’album le plus rapidement vendu dans toute l’histoire du rock anglais, et se place illico à la première place des charts. Une tournée aux Etat-Unis est organisée. Sensée consacrer Oasis, elle frôlera la catastrophe lorsque Noël, dépité par l’attitude irresponsable de son frangin, claquera la porte et s’enfuira avec une partie des recettes de la billetterie, avant de finalement se raviser au bout de quinze jours de périple solitaire ! En décembre, une chanson de fond de tiroir, sans guitares électriques mais avec des violons, écrite par Noël Gallagher, est sortie comme single : ce sera « Whatever », considéré comme une des plus grandes chansons du groupe, tout simplement.

L’année suivante, la presse, en mal de sensations fortes, reprendra les querelles entre Oasis et le groupe londonien Blur, que tout oppose : de jeunes fils d’ouvriers jouant du rock contre de jeunes issus de la classe moyenne préférant la pop. Les deux groupes s’affrontent à grand coup de déclarations par presse interposée. Liam Gallagher finissant même par « souhaiter à Damon Albarn d’attraper le SIDA », propos choquant et dont il devra s’excuser publiquement. Creation Records en profite alors pour faire un coup de génie : programmer la sortie du single « Roll with it » le même jour que le « Country House » de son adversaire. Les deux sont de véritables succès mais Oasis est battu de peu. D’une mauvaise foi absolue, les patrons de Creation Records évoqueront un problème de code barre non lisible et différentes faces-b avec « Country House » obligeant les fans à l’acheter deux fois. La popularité du groupe est alors à son comble. Lors du festival de Glastonbury, Noël, malade, monte sur scène vêtu d’un duffle coat ; résultat : augmentation des ventes de duffle coat de 20% ! En octobre, c’est la sortie du deuxième album, « (What’s the story ?) Morning Glory ». Si les fans de la première heure lui reprocheront un son plus doux et policé, la majorité s’extasie devant la qualité du songwriting, alors à son apogée, avec des tubes à la pelle : « Some might say » ou encore « Roll with it ». Elargissant leur palette musicale avec les arrangements splendides de « Don't Look Back In Anger » et son intro qui n'est pas sans rappeler « Imagine » et qui fit couler beaucoup d'encre, on sent une écriture qui atteint des sommets et qui fleure bon les nineties. Sur la clôture, « Champagne Supernova », véritable tourbillon psychédélique d'une beauté inclassable et intemporelle, démontre un talent inégalable. Peu de groupes ont joué avec autant de classe et de morgue réunies sur de telles compositions, parfaites et directes. Le groupe tentait tout et tout se transformait en tubes. Qui ne se souvient pas de « Wonderwall » ? Considéré comme un classique aujourd'hui.
Ce disque deviendra vite un monument de la Brit-Pop, une pierre angulaire du rock made in Manchester. Oasis frappera un grand coup et rentrera alors au panthéon du rock. Le groupe passe en rotation sur MTV, souvent jusqu’à saturation, tous les concerts se font à guichet fermé et on commence à parler d’Oasismania, un peu à l’image des Beatles. Des concerts devant près de 80.000 personnes sont donnés dans le stade du club de Manchester City, club dont sont fans les frères Gallagher. Alan McGee consacrera alors toute son attention à protéger le groupe et à faire fructifier le succès, délaissant alors complètement tous ces autres groupes !

Si Alan McGee a quasiment à lui tout seul lancé le mouvement shoegaze, il aura également été responsable de sa lente chute. La presse se délectant de groupes comme Oasis, bon client, et de la vague Brit-Pop en général, qui redonna un sentiment de fierté nationale, on peut reconnaître que la disparition des groupes shoegaze, présentés comme trop timides et renfermés sur eux-mêmes, semblait inéluctable. Mais on ne peut s’empêcher de penser que le sort a été bien cruel et que Alan McGee les a sacrifié au nom de l’argent. Les mauvaises langues diront d’ailleurs que les ventes des albums d’Oasis ont permis à Alan McGee d’éponger les dettes du label causées par la folie de Kevin Shield. Aucune promotion, aucune tournée, aucune aide, aucune avance pour la location de studios ne seront accordés aux autres groupes du label Creation ! Adorable s’écroulera tandis que Ride sortira des albums de plus en plus minables, infectés par la haine tenace entre ses membres. Swervedriver, qui avait bien compris qu’on lui préférait Oasis, intitulera le troisième album : « Ejector Seat Reservation », en clin d’œil à sa situation. En réponse au déni et au manque de soutien accordé, les membres des Boo Radleys signeront volontairement des albums expérimentaux, qui bien-sûr ne se vendront pas et déclencheront la colère d’Alan McGee. Slowdive fera bien pire encore ! Laissé pour compte avec des fins de non-recevoir pour toute demande d’aides financières et d’organisation de concerts, le groupe va alors effectuer un des plus beaux suicides artistiques. Volontairement, Slowdive publie un troisième album illisible, minimaliste et electro, au message abscons, qui ne se vendra quasiment pas ! C’est la fin du shoegaze…

En 1996, durant l’été, le groupe Oasis participe au gigantesque festival de Knebswork Park : la British Telecom annonce que près de 5% des anglais ont téléphoné pour avoir des places ! Oasis joue alors devant un parterre de 250.000 personnes, pour un show gigantesque, retransmis en direct par BBC1 et diffusé dans le monde entier. On est bien loin des débuts de Creation Records. A propos de ce succès inespéré, Alan McGee se remémore l’époque où il avait monté la structure avec seulement 1000£ en poche : « J’espérais que ça durerait au mieux trois quatre ans. J’ai rendu les sous à la banque depuis ! Au départ je voulais copier Whaaam!, le label de TV Personalities. L’idée de mélanger le psychédélisme et le punk rock vient de là, j’ai tout emprunté à Dan Treacy. Et puis j’ai vendu 60 millions de disques ! Ça m’a valu de me retrouver sur la Rich list en Angleterre pendant trois ans. Jamais je n’aurais imaginé ça. Jusqu’à 1988 et les succès de House of Love, Primal Scream et My Bloody Valentine, j’étais d’ailleurs dans le déni total, je ne pensais pas que ça marchait vraiment… »
Si cette prestation à Knebswork Park marque le point culminant de la carrière d’Oasis, elle symbolise aussi tous les aspects de l’industrie musicale que Creation Records accepte finalement de respecter. Noël Gallagher reconnaitra que « le concert de Knebswork a signé la fin du rock indépendant. ». Alan McGee nuancera ces propos, tout en se montrant réaliste : « C’était la fin d’une ère. Avec le recul, je pense qu’on aurait dû arrêter Creation après Knebworth, ça aurait été une belle sortie. ». Car tout juste remis d’une overdose dans un avion en 1994, où Alan McGee termine à l’hôpital de Los Angeles, le patron de Creation Records prend du recul et décide de rester en roue libre. Il abandonne toutes ses activités et se contente d’encaisser les rentrées d’argents. « Entre 1990 et 1994, on a fait les bons choix artistiques, et à partir de 1994 on a fait les bons choix commerciaux. On aurait pu continuer si on avait été intéressés que par le fric. On aurait pu embaucher six ou sept personnes et des tas d’autres groupes. Creation était une idée que Joe Foster et moi-même avons eu en 1983 et autour de 1996 on était parvenu à la concrétiser ; à l’époque j’avais trop la grosse tête pour laisser tomber, donc j’ai continué jusqu’en 1999. C’est allé jusqu’à un point où c’est devenu vraiment abusé – genre on se défonçait en permanence et on attendant que le prochain album d’Oasis sorte pour qu’on soit de nouveau numéro un, puis on attendait le nouvel album de Primal Scream pour être de nouveau numéro deux
A cette époque-là, c’est essentiellement les dirigeants de Sony qui prennent en main en label. Hormis Super Furry Animal, excellent groupe gallois, plus rien de bon ne sortira sous le nom de Creation Records. En 1999, Alan McGee jette l’éponge…

Quand on pense à l’homme qui au départ haïssait les grosses maisons, on pourrait reconnaître que Alan McGee s’est vendu. Ce qui fait dire à certains qu’en réalité, le but premier d’Alan McGee a avant tout été de se faire de l’argent. Ce qui écorne pas mal la légende. Par contre, cela signifie que quoiqu’il arrive le rock indépendant a fini par perdre le combat face à l’envie de succès, la pression de rentabilité et la dictature du profit. C’est une morale triste à cette histoire. C’est probablement pour cela qu’aujourd’hui, malgré internet, malgré MySpace, malgré les accès facilités, en réalité l’esprit novateur est étouffé. Primauté accordé aux facilités, aux certitudes de succès, aux goûts plats qui pourraient plaire au plus grand monde. Les coups de folie comme à l’époque de Creation Records se heurteront toujours à l’envie de gagner plus d’argent que le label voisin.
Pour ne pas se contenter de ce constat, il suffit alors de se remémorer les douces folies des débuts de Creation, l’envie de guider le rock malgré le manque de moyens, cet amour inconditionné pour le bruit et les guitares saturées, les graciles mélodies et les groupes défoncés. Alors on apprécie à sa juste valeur toute la portée du rock indépendant, espace intense de liberté et d’expressions. Une musique unique, affranchie, qui suffit à nous transmettre tant !

Sources :

Biographie de Primal Scream par Michel Bonner (Uncut)
Article sur Alan McGee (The Sun)
Article sur My Bloody Valentine (musique.fluctuat.net)
Interview d'Alan McGee (https://www.vice.com/en_uk/article/exaz8k/velocity-boys-v18n5)
Interview d'Alan McGee (Rhino)

Fiche artiste de Easy

Easy

Le groupe suédois a tenté sa chance en Angleterre mais en est revenu déconfit et malchanceux. En signant sur Blast First, les membres du groupe, influencés par le shoegaze anglais et le psychédélisme de Jesus and Mary Chain ou de The House of Love, pensaient pouvoir contribuer à l'émergence de cette scène. Ils enregistrent d'ailleurs en 1990 un album, "Magic Seed", avec John Fryer aux manettes et enchainent avec des tournées en Angleterre, pour faire les premières parties de The House of Love, Lush ou The Charlatans.
Malheureusement, le label fait faillite et les concerts avec Sonic Youth ou Dinosaur Jr seront finalement annulés. Easy est alors obligé de regagner la Suède. Tout le monde s'imagine le groupe splité. Là-bas, c'est pourtant l'inévitable label culte Snap Records qui les accueille et leur propose de sortir deux singles en 1993. Suivra un album l'année suivante, "Sun Years", plus fort, plus puissant et qui marie d'autres styles.
Par la suite, Johan Holmlund (chant), Tommy Ericson (guitare), Anders Peterson (guitare, claviers), Rikard Jormin (basse, chant) et Tommy Jonsson (batterie), ont continué à sortir des albums, mais de manière espacée, et dont la diffusion sera strictement limitée aux pays scandinaves, avant de finir par se séparer.
On se souviendra tout de même de leur performance en 2010, où le groupe s'est reformé pour jouer en intégralité leur mythique "Magic Seed", splendide et inégalable album des débuts.

29 mars 2012

Easy : Magic Seed


Magic Seed de Easy

Sortie : 1990
Produit par John Fryer
Label : Blast First


Pionniers de l’indie pop suédoise, Easy ne révolutionne pourtant rien du tout dans sa forme : guitare/basse/batterie, la formule est connue, usitée mais diablement efficace encore. Non, s’il faut découvrir et retenir ce groupe, c’est parce qu’il a été un des premiers dans son pays à insuffler de la légèreté, une sensation de flottement et une part de préciosité dans ses morceaux. Sans aller jusqu’à imiter Ride, Moose ou Revolver, mais on sent tout de même l’influence. Normal pour un album qui a été enregistré en Angleterre par John Fryer.
Par exemple sur le single « Bring the honey », qui a fait connaître le groupe dans le milieu estudiantin de Jököping, ville célèbre pour avoir été la base de The Cardigans, on retrouve une basse sourde et grasse, un riff tueur, un rythme effréné et qui aurait été irrespirable s’il n’y avait pas eu ces petits arpèges descendus du ciel. Ou encore « Castle Train », sorti dès 1990, très rock n’roll, avec son riff primaire et pétaradant, son refrain naïf et désuet, accompagné de « aaaaaaaaaaaaaah » béat et mielleux.
Magic Seed, sorti l'année suivante sur Blast First, subdivision de Mute Records, et produit par l’immense John Fryer, contient ces hits célèbres (enfin, tout est relatif), ainsi que d'autres titres tout aussi enlevés, brouillons et exquis. Avec leur premier opus, c'est donc tout un pan de l'indie pop de l'époque que l'on découvre.
Guitares méchantes et sauvageonnes ("Between John and Yoko" et son envolé déjantée), nuages cotonneux de guitares tourbillonnantes typiques du style ("Hypnose"), chant venimeux et mordant ("Cloud Chamber"), ballades tendancieuses et magnifiques ("Magic Seed"), explosion féérique napée de magie et de chants vaporeux ("Land Diving"), fanfare de sortie dans un déchainement absolu parsemé de cris et de vociférations ("Pleasure Cruise") : il n'y a rien à redire ! Tellement frais, tellement avenant et tellement camé qu'on en redemande sans cesse.
Easy livre donc des petits trésors de pop admirables, fugaces, agités et vivifiant, faussement innocents. Car sous des dehors cajoleurs se cachent des références aux drogues et au psychédélisme. En témoignent l’admirable « Dawn Sugar » où l’on entend une guitare déformée qui semble venir de l’espace. Le passage plus calme, avec tambourins, guitare sèche et voix douces et doublées de chœur d’angelots défoncés, est à coller des frissons. Frissons de plaisir qui se prolonge avec le délicat « Sunny Day », adorable titre magique, évanescent, alternant tempête et moment de langueur, jusqu’à s’évanouir totalement dans la préciosité, le murmure et la tendresse absolue et reprendre dans un maelström de guitares.

28 mars 2012

Fiche artiste de Mosaic Eyes

Mosaic Eyes

Le groupe Mosaic Eye n’évoque rien pour la plupart des gens. Mais pour les amateurs de shoegaze, le nom a été aperçu de multiples fois : sur la compilation allemande « The Noise and the Melodies » en compagnie d’autres groupes de shoegazing comme Lucie Vacarme, Des Garçons Ordinaires ou Ecstasy of Saint Theresa, ou sur le split album avec Antiseptic Beauty ou Les Autres.
En 1992, Ener (chant), Miguel (guitare), David (guitare), Laurant (basse), Valentine (batterie) ont pratiqué un shoegaze classique, qui en reprend tout les codes, avant de disparaître aussi vite qu’ils n’étaient apparus. Venue de Belgique, la formation souffrira pour émerger et n’arrivera jamais à sortir dans l’ombre de la scène indépendante.
Alternant ainsi des sorties sur des micro-labels cultes mais quasiment inconnus (Sunday Records, le label américain de Fat Tulips ou The Pristines, pour un single, puis Distorsion pour un maxi, label français de Fontenay-les-Roses, tellement sans le sous qu’ils ont du passer par Danceteria pour la diffusion et qu’ils n’ont sorti que deux publications seulement), le groupe belge a eu du mal à tenir le bon tempo et se sera arrêté très vite finalement.

Mosaic Eyes : A sunday dress till monday EP


A sunday dress till monday EP de Mosaic Eyes

Sortie : 1992
Produit par Mosaic Eyes
Label : Distorsion


On ne peut que s’émouvoir devant l’évidence mélodique de « Let’s party », transportée par sa fougue, son esprit juvénile, sa délicate propension à jouer sur un registre doux, cajoleur et quelque peu abruti. Etourdissant par ses fuzz, ses phrasés de boite de nuit, ses chants d’angelots perdus, son rythme frénétique, ce titre n’en reste pas moins d’une très haute qualité mélodique, sachant rester simple et avenante.
Les roulements de caisse, la déferlante de guitare saturée, la simplicité de la construction sont la preuve, sur « Mother », qu’on peut conjuguer tout à fait le bruit avec du romantisme, de la retenue et une certaine tenue. Le chant reste freluquet, timide, soufflé et plutôt précieux, mais le titre quant à lui va droit à l’essentiel, histoire de secouer, de faire bouger les jambes et de vider les têtes. Une sorte d’ivresse estudiantine. Une évasion pernicieuse, qui sous ses dehors innocents, entraîne en réalité les jeunes vers une transe sans pareille et un défouloir immense. Les codes et les tabous explosent, le sens des convenances n’a plus lieu d’être, la jeunesse après tout, c’est l’orgie. Une fête où les guitares sont conviées à venir tout détruire, où les jupes des filles passent par-dessus les têtes et où on crie, on danse, on s’étourdit sous les étreintes tapageuses des guitares de « Sweetless Cuddle ».
Sur « Moody Morning », qu’on confondrait avec un inédit des sessions de Isn’t anything de My Bloody Valentine, les flottements de guitares, enregistrées en multi-couches, les dérapages, la nonchalance des chants féminins et masculins, qui alternent ou se superposent en une béatitude défoncée et psychotrope, le rythme alangui, la richesse mélodique époustouflante, tout ceci concourt à faire de Mosaic Eyes, et tout le mouvement shoegaze en général, puisque le groupe s’y inscrit pleinement, les représentants de toute une génération en mal d’idéal.

27 mars 2012

Fiche artiste Des Garçons Ordinaires

Des Garçons Ordinaires

Boris, Alban, Stéphane, Emmanuel sont des Garçons Ordinaires. Des jeunes comme tout le monde, épris de musique et désireux d’écrire leurs propres chansons. Un peu insouciant, un peu fleur bleue, un peu fougueux aussi. Mais surtout amoureux de la pop.

Fiche artiste de Amnesia


Amnesia

Après la séparation du groupe mythique Medicine, Brad Laner s'enferme en studio tout seul, jouera de tous les instruments et publiera deux albums sous le nom d'Amnesia. Quelques amis à lui viendront jouer de la guitare, dont Matt Devine, ex-Permanent Green Light, ou son frère Josh Laner.
Il y aura le magnifique "Cherry Flavor Light Night" en 1997 et l'électique "Lingus" en 1998. Mais comme Medicine est restée une formation underground, Amnesia n'est jamais sorti d'un cadre confidentiel.
A noter par contre que le premier album existe également en édition limitée double-CD. Sur le deuxième disque, on y trouve des chansons d'Amnesia mais remixée par Electric Company, l'autre projet plus électronique de... Brad Laner ! Attitude étonnante et intéressante que de mixer ses propres chansons.

Amnesia : Cherry Flavor Night Light


Cherry Flavor Night Light de Amnesia

Sortie : 1997
Produit par Brad Laner
Label : Supreme Recording


Absolument seul à l’écriture, aux instruments et à la réalisation, Brad Laner va polir sa production, travailler minutieusement sur chacune des plages de guitares et rendre un son aussi touffu que particulièrement ouvert. Cela ne veut pas dire pour autant que cet éternel bidouilleur de studio se soit apaisé, on y retrouve ainsi toujours les mêmes distorsions industrielles, sauf que c'est au service de titres plus allongés, plus lents et plus cools. Derrière les saturations si caractéristiques (ressemblant à des crépitements robotiques), apparaissent cette fois des plages triturées de pur raffinement, tranquilles, oscillant entre lounge (le superbe « If you come around »), morceau jazz expérimental (« Wrong with me ») ou encore pop nonchalante (« Drained »). Seul aux commandes, Brad Laner peut donc se montrer plus éclectique.
Il se dégage de cet esprit une accueillante chaleur, une touchante liberté qui vient se cacher sous des harmonies évidentes. La voix de Brad Laner, douce, légère, souvent mixée, est toujours aussi savoureuse. Elle prend cette fois-ci plus de temps. On se laisse voguer. L’ambiance est particulièrement feutrée. Parfois lourde (« Undergarden Song »), parfois plus psychédélique (« Blind Me »), souvent bizarre, toujours d’un attrait intéressant. On note cette attirance pour la musique orientale ou africaine sur certains morceaux, ainsi qu'un goût très prononcé pour les rythmes artificiels, l'avant-garde et les distorsions.
La part belle est donnée à la contemplation, à la curiosité devant des constructions étonnamment hypnotiques, des déstructurations, des rythmes chaloupées, des vagues flottantes de fritures électriques, des étirements ou sur des parties instrumentales entêtantes. Cherry Flavor Night Time est un sommet d'une sensibilité tendue, palpable et absolument enivrante lorsqu'on s'y laisse prendre. Brad Laner prouve encore une fois que le talent doit être cherché souvent ailleurs que ce que nous montre la reconnaissance. Avec ce projet solo, le musicien de génie s’enfonce encore plus dans l’anonymat.

26 mars 2012

Lucybell : De sudor y ternura (vidéo)

La première chanson de Lucybell ! C'est ici qu'on sent la proximité géographique entre la scène argentine et ce goupe chilien. On retrouve dans cette chanson, chaloupée, fougueuse et nonchalante, toute l'influence de Soda Stereo ou Martes Menta. Un rythme artificiel, des claviers kitchs, un chant approximatif et provocateur, et des guitares magiques. Culte !


Lucybell : Cuando repiro en tu boca (vidéo)

Un des tous meilleurs titres du groupe chilien, un vrai tube qui nous vient d'Amérique Latine, où on peut découvrir la superbe voie sépulcrale de Claudio Valenzuena, ainsi que l'esthétique du groupe, étrange, remplie d'allégorie, de glamour et de psychédélisme shoegaze.


25 mars 2012

Fiche artiste de Underground Lovers


Underground Lovers

Un peu à l’instar des Go-Betweens, le groupe australien Underground Lovers aura été un des plus grands groupes du pays mais sans jamais en obtenir le succès.
Formés en 1990 par la paire emblématique Vincent Giarrusso et Glenn Bennie, qui ne se seront jamais quittés depuis le lycée, Underground Lovers a traversé les années 90 en ayant pour seul crédo celui de proposer une pop toujours à la pointe de l’expérimentation. Pourtant le groupe aura subi pas mal de galères, entre rupture de contrat inopinée avec les maisons de disque, faible vente et séparations répétées avec divers membres. A croire que l’Australie est le spécialiste des groupes maudits.
La line-up d’origine, rassemblée pour assurer la première partie des Macguffins en mai 1990 au Corner Hotel, comprenait, en plus de Bennie et Giarrusso, Philippa Nihils (qui assurera certaines parties vocales), Stephen Downes (basse) et Richard Andrew (batterie), remplacé tout de suite après par Maurice Argiro. Après quelques concerts seulement, Craig Kamber, directeur de A&M propose ses services en tant que manager. Grâce à lui, ils peuvent ainsi se produire en première partie de groupes plus importants, comme Clouds ou The Glory Box. Dans le même temps, ils enregistrent par leur propre moyen un premier album et le sorte sur le label Shock.
Grâce à cette initiative, le groupe reçoit le prix du groupe de l’année par l’ARIA, font les premières parties des Cure et de My Bloody Valentine, et s’enferme en studio avec Wayne Connelly pour leur deuxième album, « Leaves me blind », qui sortira en 1992, sur Guernica, la structure éphémère de 4AD. Sur un ton résolument plus avant-gardiste que sur le premier album, beaucoup plus porté sur le shoegaze ou la dream-pop, Underground Lovers signe un grand album du rock australien. Polydor leur fait alors les yeux doux.
Après la signature sur la major, le groupe effectue une intense tournée aux Etats-Unis et en Angleterre. Puis ils décident de travailler sur leur troisième album. Ils appellent alors David Chesworth, spécialiste de l’electro, pour être leur producteur, faisant de « Dream in Down » un album beaucoup plus porté sur l’expérimentation encore. Porté par la célèbre radio JJJ qui diffuse en boucle « Losin’ it » et s’étant vendu au même nombre d’exemplaire que le précédent, Polydor jugera que ce n’est pas assez et les relations deviendront dès lors très houleuses.
Cette mésaventure les obligera à quitter la maison de disque pour conserver leur liberté et à monter leur propre label. Par la suite, Underground Lovers jonglera entre sorties novatrices et mésaventures. Ainsi Philippa Nihils quittera le groupe, pour mener une carrière solo, en plein milieu des sessions d’enregistrement en 1996 de « Rushall Station ». Puis « Cold Feeling » en 1999, très porté sur les sons et textures électroniques, sera un échec commercial.
La fin du groupe sera difficile, Vincent Giarrusso préférant se consacrer pleinement à son film indépendant « Mallboy », sélectionné au Festival de Cannes en 2000. En 2002, le duo Giarrusso et Bennie se sépare. Fort heureusement, dès 2009, le duo mythique se reforme, ce qui permet de réécouter leur songwriting inimitable.

Underground Lovers : Leaves me blind


Leaves me blind de Underground Lovers

Sortie : 1992
Produit par Wayne Connolly
Label : Guernica


Métaphorique et clairement hypnotisant, ce deuxième opus du groupe australien se veut une transe, une vraie évasion sensorielle, une expérience où les attentions s’écroulent pour laisser place à une dispersion.
L’épopée revêt de formes multiples, entre ballade chaloupée matinée de psychédélisme ou morceau expérimental et ambient, mais tout en gardant une grande cohésion, celle d’une identité forte, assourdissante et construite. Des couleurs nouvelles s’inventent ici, entre arc-en-ciel flouté et gerbes saturantes. Si les distorsions du puissant « Got off on it » proposent une expérience psychédélique enivrante, les voix douces féminines et masculines de « Daze », qui évoquent des chants angéliques, alignées sur des volutes de guitares magiques et reposées, emmènent ce psychédélisme vers un monde merveilleux et irréel.
Parfois dur, abscons, parsemé d’interludes cotonneux, de brouillages sonores, de plages trafiquées, cet album se veut transcendantal. Il suscite chez l’auditeur un trouble qui l’oblige à abandonner ses repères pour mieux se laisser porter. Plutôt sombre et langoureuse, la musique du groupe australien se veut une recherche sonore avant tout, un levier pour l’imagination, un moyen pour désinhiber l’esprit. Cela démarre d’ailleurs très brutalement avec un absorbant « Eastside Story », dont la basse fascinante, sourde et profonde, ses riffs lourds et son rythme indien, propose une ambiance noire et inquiétante. On vogue encore plus loin dans cette aventure vers le céleste, avec « Holiday », mystérieux, lyrique et solennel, à la voix de déesse, sous des nappes de claviers évanescents.
Si « Leaves me blind » se veut parsemé d’embuche et assez troublant, son côté onirique laisse entrer la lumière de temps en temps. Les accroches sont davantage mises en avant. Happé par un son tourbillonnant, le vertige conduit à se laisser complètement dérivé au cours de ce voyage. Le titre rock et pêchu qu’est « Promenade » propose une voix douce et quelques accents country-rock tout en étant noyé sous un gros mur du son, pour apparaître sur de lui-même et tranquille. Derrière le côté avenant, se dévoile des guitares triturées, lancées dans de grands fracas et des éclats agitées, étourdissant et hypnotisant. La note spéciale de Undergound Lovers apparait tout au long de l’album. On reste tout bonnement ébahi devant la splendeur de « I was right », morceau extraordinaire de beauté venimeuse, au tempo new-wave, écrasé sous des saturations, avant l’arrivée de guitares magiques et cristallines. La guitare sèche demeure constamment en lutte avec les grondements électriques, et au milieu de ce vacarme persistant, une voix féminine douce, fatiguée et angélique, se fait la démonstration d’un état de fugue sensoriel et psychédélique, direction une beauté pure.
L’album se délite sur la fin, semant complètement l’auditeur, dans des passages alanguis, expérimentaux et délité. Peu de structures mélodiques, juste des tirades de sons et de bruitages. « Ladies Choice » est ainsi une sorte de dub ambient de l’espace. Une guitare et une basse très funky. Il s’agit d’un titre rampant, lent, lancinant, étalée sur près de neuf minutes, à la voix à peine audible, à la limite de l’expérimental. Puis surgissent des claviers lumineux et l’entrée d’une voix féminine venue des cieux. L’album se termine sur une ballade folk, « Whisper me nothing », apportant une marque triste, fatigué et un peu détaché.
On retient de ce circuit narcotique des sensations étranges, une contemplation renouvelée et des moments d’échappée réjouissante. Comme par exemple avec « Cold Eyes », sans conteste le sommet de l’album, plus de huit minutes de pure folie ahurissante, de groove tranquille et de beauté nonchalante. C’est un titre vaporeux, tranquille, cool, basé sur un rythme artificiel de boite de nuit, qui rappelle The Charlatans, des claviers kitch. Le refrain laisse venir de superbes guitares magiques dont les distorsions se perdent dans le lointain. Mais comme le morceau n’est pas régi par des codes fermés, les musiciens se laissent aller à des digressions, pour nous fournir de superbes moments de déluges sonores qui ne se finissent jamais.

24 mars 2012

Fiche artiste de Lucybell


Lucybell

Formé à Santiago en 1991, Lucybell est un des plus grand groupe de rock chilien. Les membres fondateurs, rassemblés autour du charismatique Claudio Valenzuena, se sont rencontrés à l’Université d’Art. On cite : Fransisco González (batterie, basse), Marcelo Muñoz (basse, guitare acoustique) et Gabriel Vigliesoni (clavier).

Chapeauté par EMI Odéon, la structure locale de l’immense maison de disque,  le groupe vendra une énorme quantité de disques, tous encensés par la presse. Un peu à la manière de Faith No More, le groupe de Claudio Valenzuena mélange plusieurs styles et brasse plusieurs idées au sein de leur album : Joy Division, Cocteau Twins, The Charlatans, My Bloody Valentine, Lush. Le tout avec une production au diapason et sans faute de goût, grâce à l’excellent travail de l’homme de studio qu’est Mario Breuer. Une époque formidable, inouïe et qui malheureusement ne pourra guère se reproduire, la faute à la pression de l’argent, de la rentabilité à tout prix et de l’annulation de toute prise de risque. Avec pour paroxysme le festival international de Viño del Mar en février 1998, le rock chilien a connu une parenthèse unique où l’inventivité, l’innovation, le culot étaient mis en avant. La fadeur d’aujourd’hui ne peut que cultiver ce sentiment de nostalgie. On devrait tous s’inspirer de ce que le Chili a vécu comme révolution musicale. C’est d’autant plus rageant que ce n’est jamais paru jusqu’à nos oreilles. En effet, Lucybell a bénéficié du soutien de MTV, tournant en boucle de multiples clips, mais uniquement en Amérique. Quant aux tournées, bien que couvertes de succès, elles se sont limitées au Mexique et aux Etats-Unis.
Il subsiste de nombreuses raisons de se réjouir cependant, puisque Lucybell a continué sa carrière, ponctuant l’ordinaire du rock de superbes albums rock, et ce depuis maintenant presque vingt ans !

23 mars 2012

Lucybell : Peces


Peces de Lucybell

Coup de coeur !

Sortie : 1995
Produit par Mario Breuer
Label : EMI Odeón


Les aspects insolites de cet album le rendent particulièrement fascinant. Il possède une plénitude rare avec des variations de climats, une production superbe et un sens de la démonstration théâtrale qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Guidé et porté par le registre vocal tout simplement incroyable de Claudio Valenzela, ce premier disque maintient une recherche d’écriture de tous les instants, invitant plusieurs styles en même temps. Le style est fou, ampoulé, impossible à définir et imprévisible.
La chanson qui introduit la playlist est tout bonnement imparable : il s’agit de « Cuando respiro en tu boca », devenu un tube au Chili. C’est un titre extraordinaire et envoutant, basé sur un tempo totalement artificiel et une ligne harmonique de toute beauté. La voix se fait douce, soufflée, de manière exagéré mais délicieuse. Les guitares acérées et fines comme du métal se disputent à des passages plus alanguis et évanescent pour une grâce miraculeuse.
Mais cet album restera bizarre dans la mesure où le groupe a créé une ambiance jamais entendue auparavant. Un style ampoulé, cynique, empreint d’énormément de second degré, capable de s’amuser comme de se plonger dans une déclaration des plus solennelles et imposantes. La surcharge instrumentale, à la limite de la saturation, sur le très très noir « Lunas », n’empêche pas beaucoup de subtilité et de piquant. Voire du détachement comme sur le funky « Que no me veigan con paraisos », avec des claviers vieillots, un sens de groove à la limite du ridicule et finalement un esprit kitch détaché. Très difficile d’établir avec exactitude dans quel registre le groupe évolue puisqu’on peut très bien entendre une ballade psychédélique, avec percussions indiennes, guitare sèche et petite flûte (« Vete »), pour enchaîner avec un titre beaucoup plus rigolo, aux guitares saturées et à la basse typé funk (« Desde acá »), le tout sans comprendre, mais avec comme dénominateur commun un vrai sens de l’écriture.
C’est un album comme seul le rock latin peut nous l’offrir, tout autant amusé que soucieux d’être à l’avant-garde, mélangeant ainsi le shoegaze avec le gothique, le courant baggy avec le lounge ou la dream-pop. Le but premier en fait c’est la multitude, l’évasion, le mélange. C’est un album qui nous apprend une grande leçon. En plus d’une incroyable fraîcheur, Peces prouve qu’il est possible de se détacher, d’avoir une identité propre et qu’on peut signer sur une major sans se compromettre pour autant. On y aborde différents rythmes, différents climats, différentes attitudes, celle de l’indus saturé, du cabaret noir et désespéré, du piano-bar à l’ambiance feutré, ou encore de l’electro expérimental parsemé de guitares brouillées. C’est tout autant déconcertant que jouissif.
Puissant, léger, splendide, biscornu, difficile de s’orienter. Ce qui sidère en fait, et qui va assurer une constance, c’est un haut niveau de jeu : tous les musiciens sont au diapason et pratiquent une technique qui leur est propre, à base de délires mélodiques et d’envolées de guitares. Les vocaux de Claudio Valenzela apparaissent comme des prouesses, déclamatoires et solennelles, d’une profondeur dans les notes graves comme jamais on l’a entendu, tout en restant légères et douces. Le chant sur l’inouï « Angeles Siamenes » se fait sérieux, langoureux et dandinant, on croirait entendre Peter Steele, le chanteur de Type O Negative à la voix sépulcrale. Tout bonnement inimaginable et à coller des frissons de plaisir. On va retrouver cette ambiance mi-dream pop, mi-cabaret sur « Rodar », noyé sous les saturations, pour un titre shoegaze original. Le registre vocal peut aller du plus magistral comme sur « Eclipse », magnifique titre, où sous des bombardements de riffs, des chants de moines obscurs lancent des déclamations ampoulées sous les voutes d’une cathédrale gothique, au plus frondeur, comme sur « De sudor y ternura », sorte d’hommage au courant Madchester, traversé de guitares magiques, où Claudio Valenzela va prêcher comme un dératé.
Cette musique, biscornue et bigarrée, toujours classieuse et travaillée, confère une classe ultime au groupe. Leur sens inégalé du songwriting avec toujours ce faux détachement au service d’un charme unique, à base de saturations et de voix surprenantes de légèreté, place le groupe nettement au dessus de la mêlée. L’inspiration et les tentations portent cet album, avec plus ou moins de réussite, mais toujours avec un aplomb assumé. Décousu, Lucybell a tout du groupe culte, insolence, audace et poésie féérique. Si l’album a commencé par un titre inoubliable, à savoir « Cuando respiro en tu boca », il se termine tout autant par un « Grito Otoñal » à couper le souffle : miracle shoegaze, traversé d’orage électrique, avec une voix grave, profonde, emphatique, une batterie indus, presque metal, un clavier fantasmagorique. Le chant de Claudio Valenzela est celui d’un funambule, capable des plus incroyables exploits, pour distiller une ambiance unique et sans équivalent, tantôt agressif, tantôt cajoleur.
Peces est une œuvre impossible à classer, si ce n’est comme parangon du rock latin, le tout avec classe et brio.

19 mars 2012

Fiche artiste de Hot Zex


Hot Zex

La scène shoegaze russe est une des plus innaccesibles. Il demeure aujourd'hui presque impossible de retrouver trace des premiers groupes, qui après la chute du Mur, ont du tout découvrir d'un seul coup d'un seul, tout assimiler, tout expérimenter. Mais on imagine sans peine dans quelle effervescence devaient se trouver ces jeunes qui bénéficiaient alors d'une liberté nouvelle, fraîche et motivante.
On se souvient de Velvet and Velvet Dolls, groupe pionnier parmi les pionners pour avoir proposé dès 1989 un rock dur et froid comme la pierre, recouvert de saturations irritantes. Ou encore, plus obscur et oublié peut-être, мотогонки, avec une délicieuse chanteuse à la voix angélique.
Il faut dire que les moyens de paraitre restaient modestes, le CD étant presque une rareté réservée aux grands groupes. Apparu dans le sillage de ces formations underground, Hot Zex sort une première démo en 1995, appelée "Sugarbabies", sur une cassette aujourd'hui introuvable.
Mené par le charismatique Vladimir Koparov,chanteur, guitariste et compositeur, Hot Zex publie ensuite deux EPs, qu'il rassemble sur une cassette en 1997 avant de pouvoir se permettre la sortie d'albums dans les années 2000, d'abord Album (seven lovesongs and one track about the daily routine of an airport) en 2003 puis Standby en 2009.
Le groupe rassemble également les membres suivants : Mikhail Grinin à la guitare, Anton Zenkov à la basse et Konstantin Nikonov à la batterie. Une vraie curiosité venue de Russie qu'il faut découvrir.

Fiche artiste de Six String Malfunction

Six String Malfunction

Six String Malfunction est en réalité le projet d'un seul homme, touche-à-tout et expérimentateur, Roland Daum, originaire de Prescott en Arizona.
A la maison et sur un 4-pistes, il va additionner ainsi des guitares saturées, des réverbérations, des claviers et des fuzzs, pour des effets oscillant entre shoegaze, drone, ambient et dream-pop.
Souvent minimale et difficile, sa musique lente et répétée sera prise en modèle par toute une génération appartenant à la scène Beautiful Noise en Arizona, à laquelle Rolan Daum participa.

Six String Malfunction : Kirlian


Kirlian de Six String Malfunction

Sortie : 1994
Auto-produit


Roland Daum, tout seul à la maison, enregistre ses plages sonores à l’aide uniquement de superpositions de couches de guitares lentes et vaporeuses. Il s’en dégage une sorte de texture, un travail plus sur la consistance que sur la mélodie, des voiles cotonneuses, légèrement électrifiée et saturée, un brouillage absolu du message pour aboutir à une ambiance délitée, d’où émerge à peine une voix fantomatique, râle aussi léger qu’une brise féerique.
Il est le premier à avoir dissolu le shoegaze : plus de section rythmique, plus de lignes harmoniques, quasiment plus de voix, et plus guère de guitares si ce n’est pour tisser des nappes filandreuses et des couches moelleuses parsemées de grésillements. L’adjonction de couches augmente malgré tout la densité, qui va dégager une lumière blafarde mais merveilleuse et sacrée, de part les claviers. Ceux-ci, lents et reposés, fantasmagoriques et irréels, proposent même une sortie totale des choses concrètes. On est dans l’évanescent, dans le décharnement, dans la sublimation d’une substance. Un fluide qui coulerait et s’étendrait sur le monde à la manière d’un ether venu d’un autre plan merveilleux.
Roland Daum va même jusqu’à supprimer complètement la notion de groupes. En utilisant ses propres samples de ses guitares et en les additionnant, il montre l’absurdité de la multiplicité. C’est par la fusion qu’il annule la disparité, la nécessité d’être synchronisé dans le temps et la communication. Il est tout seul et produit pourtant une surcharge instrumentale. Au-lieu d’un entrechoc de désirs antagonistes, il ne subsiste qu’une étrange beauté, froide, évanescente et dure à écouter. Issus d’expérimentation, d’addition, de traficotage et de multiples enregistrements répétés, ces nappes de guitares annulent le temps, le direct et les émotions prises sur le vif. On entend sur cette cassette, résultat d’un 4-piste, enregistré avec peu de moyens, l’incroyable tranquillité de l’acharnement.

Hot Zex : Velvety / Dual


Velvety / Dual de Hot Zex

Sortie : 1997
Produit par Hot Zex
Label : Hit Service


Une cassette qui rassemble sur chacune de ses faces, les EPs du groupe russe, faute de moyen, c’est le seul support qui a pu être monté, et aujourd’hui, elle fait l’objet d’un culte.
Hot Zex symbolise la jeunesse russe dans toute sa splendeur : bruyante, rebelle et sauvage. On pense souvent à Ned’s Atomic Dustbin, à Medicine ou à Curve tant ça va très très vite, guitares magiques balancées pardessus tête, rythme dansant secouant des façades immenses d’amplis, distorsions biscornues et industrielles.
Avec cette envie de faire exploser le volume sonore et de créer une masse de bruits inimaginables, Hot Zex s’amuse et fait un joli pied de nez à la bienséance.
Sur cette cassette, en valeur de démos et de coups d’essai, déjà la fougue et le goût pour l’expérimentation hédoniste. « Real Queen » est un magnifique titre shoegaze, indus et empli de sons distordus. Même si on entend plus les voix sur « No Way Out », le morceau reste cool et dansant. C’est comme si en Russie, on avait tout découvert d’un seul coup d’un seul : une explosion révolutionnaire, un boom d’innovations, une gerbe de trouvailles. Cela s’en ressent en termes de musique avec cette folie insatiable de vouloir tout mêler en même temps, avec précipitation et une innocence rafraîchissante. « Not from this space » devient dès lors un titre noir, artificiel, au climax tordu et crispant. On n’hésite pas à faire appel à toutes les techniques de studios possibles et imaginables : bandes à l’envers, boite à rythme, claviers, saturations des guitares à outrance, mixage de la voix en retrait, percussions.
Le résultat peut être confondant : sur le très beau « In your sonic dream », on jurerait entendre des voix douces de chérubins sous des froissements d’ailes de papillons cybernétiques.
Si « Loop City » invoque les esprits évanescent du funk, du dub ou du trip-hop, « Planets », plus tranquille, invoque lui celui de l’indie pop époque C-86, avec guitare folk, Rickenbacker au son clair et petite flûte. C’est comme si toutes les interdictions étaient tombés et que le groupe se lançait à corps perdu dans une découverte réjouissante. Une déferlante de musique énorme au son saturé. La pop, ainsi libérée de ses entraves, se découvre en Russie une nouvelle jeunesse. Et atteint parfois des sommets de grâce comme sur « Vevelty », chanson calme, reposée, magnifique avec des claviers somptueux et des samples symphoniques puis une glissée merveilleuse vers la saturation.

18 mars 2012

Fiche artiste de The Black Watch


The Black Watch

The Black Watch est un trésor caché de l’Amérique : né en 1987 à Santa Barbara, c
onduit par l’omniprésent John Andrew Friedrich, parolier-chanteur-guitariste, écrivain à ces heures perdues, et possédant même son propre label, Eskimo, le groupe n’a eu de cesse de paraître des disques d’une beauté incomparable. Les membres seront nombreux et changeront souvent au grès des albums. Cependant on retiendra que la violoniste J’Anna Jacoby fut déterminante dans le son du groupe, très enlevé et aérien. 
Jamais à la mode, jamais exposé à la lumière, jamais au bon moment, jamais à la bonne place, mais toujours là, toujours présent, The Black Watch livre une pop éternelle, humble et sublime, malgré les galères et les enchaînements de labels. Aujourd’hui totalement culte et incontournable pour tout féru d’indie pop et les indéfectibles romantiques.

17 mars 2012

The Black Watch : Amphetamines



Amphetamines de The Black Watch

Coup de coeur !

Sortie : 1994
Produit par Chris Apthorp et Scott Campbell
Label : Zero Hour


Cet album possède un charme très personnel qui lui est totalement propre. Probablement à cause de l’usage fréquent de violons celtes, cette musique se distingue et évolue dans des sphères gracieuses et folkloriques. A moins que ça ne soit l’apport de la voix délicieuse de J’Anna Jacoby, celle qui tient le violon et qui couvre d’apparat la moindre chanson par ses tremolos divins. La combinaison des deux chants – masculin avec John Andrew Fredrick, féminin avec J’Anna Jacoby – sublime instantanément la qualité de l’écriture. Le duo en profite alors pour souffler le chaud et le froid.
A un titre innocent, enlevé et tourbillonnant, succède alors un autre, plus lent, plus reposé et plus triste. On ne résiste pas devant la tendresse et l’engouement positif de « Whatever you need » ou « Just get away ». Les guitares résonnent, peuvent parfois être saturées, et les voix se font adorables, coulantes, sucrées. Un entrain qui repose par l’utilisation de guitares sèches et électriques, comme le rappelle John Andrew Fredrick : « Notre son est vraiment basé sur une mise en avant double. Je ne comprends pas pourquoi certains groupes n’utilisent qu’une seule guitare. Le son de deux guitares sur deux pistes différentes, jammant ensemble, quelle tempête ! Bien-sûr, on essaye d’écrire de belles chansons, toujours entrainantes, toujours mélodiques »[i]. Ainsi « Wirl » fait rêver, on y retrouve une beauté virginale qui élimine toute trace d’abattement et d’abjection. Surprenant de constater que parfois, le ton peut se faire savoureusement plus alangui et teinté d’une coloration plus accablée. Plus lent, plus calme, plus solennel aussi, avec cette doublette de voix qui semble venir du ciel, ces nappes dégoulinantes de violons, « Letter » désarçonne de part sa tristesse assommante. Délaissant, pour mieux le rependre, le côté insouciant et ingénu que le groupe peut avoir, The Black Watch fonce dans le minimalisme pour de longues plaintes. Une litanie soutenue par un solo de guitare déchirant comme sur « Tulip », avant de troquer la lenteur pour une fin haletante toutes guitares dehors. John Andrew Fredrick revendique ce mur du son : « Mon groupe favori, à part les Beatles, c’est My Bloody Valentine. Je les ai vus jouer au Club Lingerie en 1989 devant dix personnes. Cinq d’entre eux sont mes amis dorénavant ! J’ai une vaste collection de groupes qui ont influencé par eux »[ii].Et conclure ainsi l’album par un mur du son vertigineux sur « Just last night », guitares sèches, saturées et violons, qui accélèrent, accélèrent sans jamais s’arrêter.
A ce titre, Amphetamines est le genre de chef-d'œuvre auquel on ne veut pas croire parce que ce serait trop facile de tomber dans le piège de ces albums pop à la beauté racée et travaillée, et pourtant le choc émotionnel ressenti dès la première seconde est fort. Le noir et violent « Come Inside » sidère d’entrée de jeu pour un impact traumatisant. Basse très en avant et guitares tranchantes comme un fil, ce morceau se fait acéré, évoquant la cold-wave des années 80, pour se lancer dans une démonstration impressionnante de superpositions instrumentales. Le chant de John Andrew Friedrich se fait grave, neutre, parfois rugissant, avant d’être contrebalancé à merveille par celui pernicieux et délicieux de J’Anna Jacoby, qui illumine alors le refrain. Le morceau suivant, rempli de distorsions ininterrompues et biscornues (qu’on doit à Brad Laner, ami du groupe), change d’ambiance et l’emmène vers des couleurs plus chaleureuses. Ce morceau est un vrai concentré de bonheur, d’une grâce époustouflante, du fait du chant inouï de J’Anna Jacoby, des envolées de guitares de Brad Laner ou du tourbillon de violons qui vient se mêler à la danse. C’est toute notre âme qui est réchauffée par l’élégance de cette mélodie.
Mais The Black Watch savent bien refroidir l’atmosphère, la rendre plus tranquille et proposer une poésie plus triste, pour une beauté incomparable, céleste. Une ambivalence qui est la signature du groupe. On la confondrait volontiers aux signes d’une féérie entr’aperçue.
Comment ne pas craquer définitivement pour le rêveur « Kill », enchanteur et mélancolique à la fois ? Ou alors se damner pour « King of Good Intentions », sa nonchalance de branleur, son rythme coulant, ses roulements de batterie militaire, ses notes tapées sur le manche du violon au compte-goutte, sa litanie profonde, froide comme la pierre et entêtante, ses ouvertures lumineuses, ses cavalcades à coup d’archets ? Tout simplement incomparable. Un titre original qui marque pour la vie entière.



[i] Interview de John Andrew Fredrick sur The blog that celebrate itself, 17 juillet 2016, [en ligne] http://theblogthatcelebratesitself.blogspot.fr/2016/07/highs-lows-with-black-watch-interview.html
[ii] Interview de John Andrew Fredrick sur When the sun hits, 26 juin 2012, [en ligne] http://whenthesunhitsblog.blogspot.fr/2012/06/interview-john-andrew-fredrick-of-black.html

16 mars 2012

Des Garçons Ordinaires : Des Garçons Ordinaires



Des Garçons Ordinaires

Sortie : 1993
Produit par Damien Bertrand
Label : Cornflakes Zoo


Une musique fraîche, hautement personnelle et décalée, aux sonorités à la fois délicates et suggestives. Grâce à ce groupe culte français, c'est toute une frange de timides et d'introvertis qui reprend espoir. Pour une fois leur poésie trouve un écho. Sur le divin "Flower Power" (classique absolu de l’indie pop à la française), Des garçons ordinaires osera mêler des trompettes sans que celles-ci ne se transforment en fanfare infernale mais au contraire en réminiscences d'une volupté inégalable. Ceci grâce à un sens de la cajolerie mélodique absolument enchanteur. Le chant de cette chanson et sa douceur pénètre l'âme et y trouve parfaitement sa place comme la bande-son de tous les malheurs et les peines de cœur. La pop inoffensive de ces garçons ordinaires met du baume et réconforte.
Les romantiques transis apprécieront l’entrainant "Nice Dream", l’évanescence de "Sixteen Cannons", ou les guitares sèches, la basse rondelette et géniale, et cette ambiance tissée par les arpèges qui rappelle le style twee de The Orchids ou d’autres groupes de l’école Sarah Records sur "La la la". Le groupe tentera des arrangements délicats sur "Galaxy", avec des samples de violons, des grosses guitares et effilochant la voix jusqu'à des souffles très suaves, sans s'attirer la honte, tout simplement parce que cette chanson vaut à elle seule tout ce qui a été fait en France. Pour la toute première fois les timides auront le droit à la parole.
Et contrairement à ce que pouvaient penser beaucoup de gens à l'époque, les timides ont des choses à dire. Et savent aussi manier les guitares à la perfection pour tisser de magnifiques mélodies légères et joliment excentriques. Des garçons ordinaires ont ainsi remis au goût du jour une sensibilité apprêtée et désireuse de s'envoler dans un monde romantique et innocent, au milieu d'un monde rock bouffie comme jamais dans ses prétentions mercantiles et agressives.
A la recherche de la chanson pop parfaite, Des garçons ordinaires livrent ici des romances un poil laconiques, mais surtout extrêmement duveteuses et portés par une grande candeur. Beauté étrange, car toujours décalée, souvent soutenue par des saturations étonnantes, mais portée par un halo de lumière sincère. Entre accent pop et voix douces, Des garçons ordinaires ne cessent de jongler, obnubilés à trouver l'harmonie juste, l'ambiance la plus adorable possible, les arrangements les plus modestement surprenant. Les saturations mordantes sur "Funk them all" ou bien le riff prenant et entêtant, l’alternance guitares douces et grosses guitares sur le superbe "Freud’s Hairstyle Technique " sont les ingrédients de ces mini-symphonies de poches, qui ne font même pas de bruits tant elles sont douces. On se damnerait à l'écoute d'un titre comme "Bass Drum", sa divine intro, son riff splendide, ses déboulées vertigineux de guitares qui cachent presque le chant freluquet, sa mélodie à faire pleurer !
A la recherche de la chanson pop parfaite donc. Et on se demande, avec un drôle de ressenti (un mélange d'attachement et de tendresse pour ce groupe), si ce n'est pas avec "Sometimes we smile" que la quête est la plus proche d'aboutir. Les mots ne sont pas suffisamment forts pour décrire l'effet que procure cette chanson : recouvrement parfait d’un moment de grâce à coup de râles affrétés et susurrant et de discrets slides à la guitare acoustique, quasiment emportés et noyés par les saturations.

15 mars 2012

Lucybell : Viajar



Viajar de Lucybell

Sortie : 1996
Produit par Mario Breuer
Label : EMI


Lucybell insuffle une sensualité dans une dream-pop qui se veut sexy, moite et cajoleuse. Tout le long le jeu des guitares et de la section rythmique, chaloupée, fait mouche. La voix inimitable de Claudio Valenzuela, tour à tour grave et profonde ou soufflée, résume son caractère: un grand monsieur, touche à tout et excentrique.
Cet opus essentiel du rock chilien va devenir disque de platine par la suite, ce qui est la moindre des choses lorsqu’on signe des compositions telles que «Viajar », sorte de dub ambient poétique ou « Mataz » (single à l’ambiance piano-bar), suffisamment bizarre et très lounge pour être passionnant. Lucybell propose ici un shoegaze magistral et emphatique.
On ne peut être que sidéré par la maturité du groupe et la grande force d’écriture. Les paroles, toutes écrites par Claudio Valenzuela, sont d’ailleurs stupéfiantes de réflexion et de poésie sibylline. On y trouve une certaine langueur de par un jeu très travaillé et très attentif, d'une grande classe détachée, tout en osant et en restant excentrique dans les arrangements. Le mur du son est énorme tandis que le rythme est artificiel et les claviers magiques pour aboutir à une sorte de perfection chimérique. Vaporeux et remuant, l’univers dépeint est glacé, lisse et glamour. Le chant est transformé en déclaration gothique et auguste tel un manifeste d’une perfection irréelle qui ne sera jamais atteinte.
Ce deuxième album se veut plus homogène, plus lent et plus chaloupé. L’ambiance devient alors évanescente, calme et magique. « Entre el sol y los dos ojos », basé sur un rythme artificiel et recouvert de saturations ou encore « Si no sé abrir mis manos », morceau tourbillonnant, vibrant et chargé, sont parfaitement aboutis, sans ressembler à quoi que ce soit de déjà fait. Le style de Lucybell est unique.
Les jeux avec les sons artificiels, tantôt bizarres, tantôt fantasmagoriques, transportent de toute manière l’auditeur vers un monde qui n’est pas le sien, délaissant la pauvreté et la sécheresse artistique de la réalité quotidienne. De manière détournée, Lucybell va créer un nouveau territoire, rempli de sons robotiques, de nappes vaporeuses, de sirènes, et de déluges de guitares taillées dans du métal. Un détournement des codes industriels et shoegaze pour un intellectualisme dérangeant, magistral et torturé. Recouvertes de guitares lunaires, symphonies du troisième millénaire, musique classique de science-fiction, ces évasions décalées s'égarent volontiers vers des refrains éthérés, d'une sophistication gothique. Ce style si particulier se drapera d'atouts luxueux, guitares sèches, chant léger et lyrique, notes en gouttes d’or, mur du son amplifié, clavier et orgue féériques, le tout pour une envolée vers l'emphase. Une ode au désœuvrement. Le spleen y est ici magnifié. Tout le monde se perd et s’évanouit à l’écoute d’une telle beauté reposée qu’est « Carnaval ».
Parsemé de quelques autres grands morceaux (dont "Vez", et son mur du son basé sur un assemblage complexe de guitares, ou "Tu honor", oeuvre magnifique, à l’intro de rêve et éthérée, aux réverbérations planantes et à l'intensité réelle), Viaje est un disque autant ambitieux que précieux dans lequel le groupe se fait surprenant et séducteur. Lucybell se désire inclassable et le devient par la force de sa maturité et de son talent.