15 mars 2012

Lucybell : Viajar



Viajar de Lucybell

Sortie : 1996
Produit par Mario Breuer
Label : EMI


Lucybell insuffle une sensualité dans une dream-pop qui se veut sexy, moite et cajoleuse. Tout le long le jeu des guitares et de la section rythmique, chaloupée, fait mouche. La voix inimitable de Claudio Valenzuela, tour à tour grave et profonde ou soufflée, résume son caractère: un grand monsieur, touche à tout et excentrique.
Cet opus essentiel du rock chilien va devenir disque de platine par la suite, ce qui est la moindre des choses lorsqu’on signe des compositions telles que «Viajar », sorte de dub ambient poétique ou « Mataz » (single à l’ambiance piano-bar), suffisamment bizarre et très lounge pour être passionnant. Lucybell propose ici un shoegaze magistral et emphatique.
On ne peut être que sidéré par la maturité du groupe et la grande force d’écriture. Les paroles, toutes écrites par Claudio Valenzuela, sont d’ailleurs stupéfiantes de réflexion et de poésie sibylline. On y trouve une certaine langueur de par un jeu très travaillé et très attentif, d'une grande classe détachée, tout en osant et en restant excentrique dans les arrangements. Le mur du son est énorme tandis que le rythme est artificiel et les claviers magiques pour aboutir à une sorte de perfection chimérique. Vaporeux et remuant, l’univers dépeint est glacé, lisse et glamour. Le chant est transformé en déclaration gothique et auguste tel un manifeste d’une perfection irréelle qui ne sera jamais atteinte.
Ce deuxième album se veut plus homogène, plus lent et plus chaloupé. L’ambiance devient alors évanescente, calme et magique. « Entre el sol y los dos ojos », basé sur un rythme artificiel et recouvert de saturations ou encore « Si no sé abrir mis manos », morceau tourbillonnant, vibrant et chargé, sont parfaitement aboutis, sans ressembler à quoi que ce soit de déjà fait. Le style de Lucybell est unique.
Les jeux avec les sons artificiels, tantôt bizarres, tantôt fantasmagoriques, transportent de toute manière l’auditeur vers un monde qui n’est pas le sien, délaissant la pauvreté et la sécheresse artistique de la réalité quotidienne. De manière détournée, Lucybell va créer un nouveau territoire, rempli de sons robotiques, de nappes vaporeuses, de sirènes, et de déluges de guitares taillées dans du métal. Un détournement des codes industriels et shoegaze pour un intellectualisme dérangeant, magistral et torturé. Recouvertes de guitares lunaires, symphonies du troisième millénaire, musique classique de science-fiction, ces évasions décalées s'égarent volontiers vers des refrains éthérés, d'une sophistication gothique. Ce style si particulier se drapera d'atouts luxueux, guitares sèches, chant léger et lyrique, notes en gouttes d’or, mur du son amplifié, clavier et orgue féériques, le tout pour une envolée vers l'emphase. Une ode au désœuvrement. Le spleen y est ici magnifié. Tout le monde se perd et s’évanouit à l’écoute d’une telle beauté reposée qu’est « Carnaval ».
Parsemé de quelques autres grands morceaux (dont "Vez", et son mur du son basé sur un assemblage complexe de guitares, ou "Tu honor", oeuvre magnifique, à l’intro de rêve et éthérée, aux réverbérations planantes et à l'intensité réelle), Viaje est un disque autant ambitieux que précieux dans lequel le groupe se fait surprenant et séducteur. Lucybell se désire inclassable et le devient par la force de sa maturité et de son talent.

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