31 août 2010

Historique de la scène d'Arizona


"Beautiful Noise"

Kimber Lanning dans son magasin de disque, Stinkweeds, toujours à Phoenix.

Du fin fond de l’Arizona, région qui n’est guère connue pour son activité trépidante, on s’imagine volontiers que les radios locales ne diffusent que de la country. Difficile de croire que pourtant, c’est bien dans cet Etat qu’est née une des plus bouillantes scènes de l’époque.
Alors bien évidemment, il faut remettre les choses dans leur contexte, il ne s’agissait que d’une poignée de groupes, peu connus et qui ne sortaient guère de chez eux pour s’exporter, et à l’heure actuelle, peu de gens se souviennent encore de cette scène. Pourtant beaucoup de groupes américains actuels qui tentent de faire revivre le mouvement shoegaze leur doivent un petit quelque chose.

La principale empreinte qu’a laissé cette communauté dans le monde du rock indépendant, c’est le nom d’un festival, intitulé « Beautiful Noise », qui eu lieu plusieurs fois dans la région. Non seulement les groupes qui jouaient se devaient de partager en commun un goût certain pour les mélodies planantes et les guitares noisy, mais ils se devaient aussi d’être pour la plupart originaire du coin, c'est-à-dire du trou perdu que représentait l’Arizona.
Pour sa première édition, le 30 avril 1993, il fallu trouver un nom à la hâte, trouver une location dans l’urgence et évidemment inscrire des noms sur l’affiche. A défaut de moyens et de pouvoir s’étendre, la participation fut réduite à la contribution des amis, venus filer un coup de main. C’est ainsi qu’on fit appel par exemple au groupe de darkwave Lycia, originaire de Tempe et hébergé par le label gothique Projekt Records. Ces derniers, mené par Mike VanPortfleet, pratiquaient une musique peu en rapport avec ce qui se faisait en Arizona, lorgnant du côté de la musique industrielle, du drone ou de la dream-pop, comme sur l’album « A day in the stark corner » par exemple, enregistré en 1992. En compagnie de David Galas (q
ui aida à composer le chef-d’œuvre « The burning circle and then burn » en 1995) ils eurent déjà l’occasion de rassembler tous les groupes du coin, sur une compilation, « Meliorate ». On retrouve également sur cette cassette, un certain Michael Plaster, dont la chanson plut à Projekt Records, ce qui lui permit de signer sous le nom « Soul Whirling Somewhere », une formation évoquant aussi bien Cocteau Twins que Pale Saints. Sur scène, lors de ce festival, Mike VanPortfleet, David Galas et Mike Plaster présentèrent « The last thoughts before sleep », un morceau immensément long, vingt minutes de bruits si intense que les cordes de violons lâchèrent, manquant blesser Mike Plaster. Plus tard au cours de la soirée, David Galas fut appelé d’urgence pour remplacer le bassiste d’un jeune groupe, appelé « Lovesliescrushing », qui venait juste d’arriver en Arizona depuis peu et qui allait signer également sur Projekt Records dans la foulée du festival pour produire son premier album. Ce fut une des premières apparitions du groupe qui allait devenir par la suite une référence en matière de drone et de shoegaze expérimental.
Contre toute attente, le concert rassembla plus de 650 personnes, venus écouter une musique délibérément évanescente et bien loin des habitudes, qui s’étaient déplacés uniquement par la grâce du bouche à oreille. Un véritable succès qui allait prouver que ce micro-climat pop était une réalité.

La création de ce festival, qui avait pour but de réunir tous les membres de la scène d’Arizona, on le doit à un seul homme : Brandon Capps. C’est avec son groupe Half String que celui-ci travaille ses textures, écrit des chansons planantes et douces, gorgées de saturations, et participe activement à se faire fédérateur au sein de la scène de Phoenix. Formé en 1991, suite à un concert de Ride, autour de Brandon Capps, Kimber Lanning et Tim Paterson, Half String est surtout l’occasion pour son leader de s’affranchir des contraintes liées à ses origines, peu disposées à lui offrir l’opportunité de se produire sur scène. Mais tant pis, Brandon Capps prend le risque,
lui qui est plus attiré par le travail en studio que par les performances scéniques. « J’en avais assez d’écrire et de jouer seul, alors j’ai demandé à quelques amis s’ils étaient intéressés pour quelques sessions jams. Kimber emprunta alors un kit de batterie et réussit à convaincre mon coloc’ Tim, qui venait de s’acheter une basse, de nous rejoindre. Personne ne savait réellement jouer alors nos appréhensions étaient énormes. On était juste intéressé à faire du bruit et à s’amuser avec. ».
Auparavant Brandon Capps établissait de nombreuses correspondances écrites avec des jeunes musiciens, avant de se décider de quitter le Colorado pour les rejoindre dans la Valley. Pendant cinq ans, il travaille au sein du label Tower. Il monte même un projet solo, appelé Knife Felt Heart, dont une chanson paraîtra sur la compilation « Meliorate », comme quoi tout se rejoint. Mais c’est avec Half String qu’il prit une part vraiment active dans la scène shoegaze qui commençait tout juste à poindre.
En effet, dans le même temps, des groupes comme Alison’s Halo ou Introspection Trio partageaient avec eux les mêmes goûts, voire même des musiciens communs, puisque Dave (le remplaçant de Tim au sein de Half String) avait déjà joué avec eux. Quant à Kimber, elle avait aidé Six String Malfunction. Car la scène d’Arizona n’est pas un style, mais une communauté, une poignée de gens, amis entre eux pour la plupart, n’hésitant pas à échanger et à partager leur passion commune, le shoegaze, qui n’est pas né sur place, mais a été importé d’Angleterre grâce aux imports de vinyles, Creation et Sarah Records en tête. « Le Beautiful Noise c’est une étiquette sur une communauté. Car ce style de musique a toujours été là et sera permanente après nous. C’est plutôt lié au fait que lorsque les gens sortent dans des bars et écoutent cette musique, ils se disent « il faut qu’on joue comme ça pour intégrer la communauté ». » reconnaît Brandon Capps. Bien que tout ces groupes ont cessé toute activité aujourd’hui, l’esprit de cette réunion perdure encore grâce au magasin de disque de Kimber Alling (de Half String), Stinkfeest, qu’elle continue à faire vivre et qui est devenu par la force des choses la référence locale.

Mais l’éclosion de cette scène ne serait rien sans l’apport précieux du label Indepedent Project Records, le célèbre label indépendant mené par Bruce Licher, venu de Californie s’installer en Arizona. La raison ? Une simple envie d’éviter la ville et ses tracas. Heureux hasard qui allait conduire à une alliance particulièrement fructueuse entre Bruce Licher et Brandon Capps.
Ce dernier raconte la rencontre : « Bruce Licher, le patron du label Independent Project, lors de son passage en Arizona, s’arrêta au magasin de disques de Kimber, et lorsqu’il demanda quels étaient les groupes locaux, elle lui donna une de mes premières cassettes. Il a d’ailleurs bien aimé, au point d’en faire une copie pour lui et ses amis de For Against. Si bien que lorsqu’on enregistra les premières démos de Half String, on pensa à lui immédiatement. Il nous proposa alors de publier notre premier single. On était vraiment excité parce qu’on était fans du label et on collectionnait tous les albums de Savage Republic ou de For Against. »
Même s’il fallait emprunter de l’argent pour faire vivre les projets, Bruce Licher pu ainsi contribuer à la publication des albums de Alison’s Halo et Half String, confectionnant lui-même les pochettes d’albums, ces célèbres boites en carton, à l’esthétique soigné et épurée, lui qui avait réalisé celles de Savage Republic, For Against ou encore Camper Von Bethoveen. Plus tard, c’est le groupe Godspeed You Black Emperor, qui bénéficiera du coup de pouce de Bruce Licher pour leur art-work. Brandon Capps reconnaît que cette contribution fut fondamentale : « Beaucoup d’habitants de Phoenix ne possédait aucun de nos albums, mais j’ai reçu des lettres d’Italie, du Japon, de Belgique. C’était génial. ». L’influence de Bruce Licher n’allait pas que se traduire en terme de reconnaissance mais allait également marquer la philosophie de cette scène shoegaze d’Arizona, lui qui avec son premier groupe Savage Republic, allait bousculer les groupes du rock, insérer des échos post-modernes, de musique tribale et de post-punk particulièrement i
nnovant.
Lorsqu’il s’installa définitivement en Arizona en 1992, Bruce Licher en profita pour monter une nouvelle formation, Scenic, qui puisa son inspiration dans l’esprit de la région. Intégrant aussi bien la musique d’Enio Morricone que les saturations instrumentales post-rock, Bruce Licher allait lancer un concept, hommage aux déserts d’Arizona, au travers sa musique mais aussi une série de photos au graphisme superbe, publié par son propre label Independent Project.
Brandon Capps allait également participer au groupe en tant que guitariste. Si bien que lorsqu’il voulut monter son festival local, ce fut tout naturellement que Scenic fut placé en tête d’affiche, dont l’éthique allait devenir le crédo de toute la scène locale. Comme l’explique très bien Brandon, « Independent Project Records n’était pas une grosse corporation mais juste l’activité personnelle de Bruce dont il consacrait son temps libre ». C’était cet esprit que Brandon Capps voulait insuffler à l’ensemble de son festival.

Aussi surprenant que cela puisse paraître pour une série de concert de dream-pop et de shoegaze, genre minoritaire et encore quasiment inconnu aux Etats-Unis et à plus forte raison en Arizona, des magasines comme Option ou Alternative Press se penchèrent sur l’événement, permettant d’attirer l’attention et de permettre le renouvellement du Beautiful Noise festival.
C’est ainsi qu’en février 1995, Brandon Capps organise une deuxième soirée dans la salle « El Rancho de Los Muertos » à Phoenix, où il invite essentiellement ses amis : Alison’s Halo, Loveliescrushing, Nostalgia Drags, The Aprils, Six String Malfunction et bien sûr Scenic. Tous originaires d’Arizona : Six String Malfunction sera le projet solo et lo-fi de Rolan Daum, enregistrant chez lui, à Phoenix, seul dans sa maison sur une 4-pistes. Quant à Nostalgia Drag, il s’agit de la récréation de trois étudiants de cette même ville, Brent Miles, Bobby Lundberg, Matt Wiser, désireux de laisser parler leur agressivité. Originaire de Tempe, toujours en Arizona, Alison’s Halo, mené par la chanteuse Catherine Cooper et son frère Adam, évoluera plus dans une veine dream-pop, tandis que Lovesliescrushing, ce couple torturé, s’épanouira dans le gothique. Brandon Capps résume alors le style qui réunit toutes ces formations : « La composition du festival est assez éclectique, mais la chose qu’on a en commun, c’est qu’on pratique une musique originale. C’est atmosphérique et lunatique. Les sons proposés ne se limitent pas aux structures classiques de la pop. Nous sommes un peu perdus dans nos royaumes farfelus pour ainsi dire. »
Ce qui pourrait passer pour un handicap, le public ayant peu de chance de s’intéresser à une pop si difficile et détachée, a été au contraire une source de motivation pour monter ce projet rassembleur. Car en Arizona, comme ailleurs du reste, il demeurait extrêmement compliqué de pouvoir écouter ce type de musique, noyé sous les grosses productions et les tubes diffusés en boucle à la radio, qui avaient plus à faire avec le mercantilisme, l’appât du succès facile, qu’avec une vraie réflexion musicale. A ce titre, Brandon Capps se montre assez virulent : « En fait, la scène est née surtout de la frustration. J’ai remarqué qu’il y avait pas mal de choses qui méritaient d’être produites, mais qui l’étaient sur une simple 4-pistes par des groupes d’étudiants, des gens qui ne sortaient jamais de leurs bars habituels. Beaucoup de ces musiciens ont fait part de leur frustration en tentant de sortir de leur région et en publiant des albums. Lycia, par exemple, a vendu pas mal de CD dans le monde. Je me suis dit alors que ce serait pas mal de réunir tous ces groupes un soir qui partagent comme nous une certaine frustration devant la musique locale, assez mainstream et décevante. »
C’est ce
qui a constitué alors le moteur du Beautiful Noise festival, finalement lieu de rendez-vous d’une certaine frange de la musique américaine, laissés pour compte, isolés et désireux de se réunir, se rencontrer et se faire connaître. Brandon Capps s’autorise même le luxe d’entretenir l’espoir d’une reconnaissance plus grande : « Je suis assez optimiste concernant cette deuxième session de festival car la communauté est plus grande et soudée. Les radios sont aussi plus enclins à diffuser une musique différente de ce qu’ils avaient l’habitude de passer et c’est un gros changement. »

Un autre rendez-vous fut fixé quelques mois plus tard, cette fois-ci tout au long d’un week-end, en octobre 1995, à Mesa, toujours en Arizona et toujours sous la houlette de Brandon Capps. Le festival, intitulé « All fish go to heaven », allait étendre sa liste de figurants et comporter quelques unes des formations les plus talentueuses de la pop indépendante de l’époque. Outre les groupes locaux Half String, Scenic, The Introspection Trio et Alison’s Halo, qu’on retrouve une fois encore, le festival allait également accueillir des groupes comme AM Radio All Star ou Monte Verdict Stars (la nouvelle formation de Brent Miles et Bobby Lundberg, de Nostalgia Drags). C’est au cours de ce week-end mythique que des groupes shoegaze de Californie eurent l’occasion de se produire et de participer à la fête comme Jupiter Sun, Aberdeen (qui avait auparavant signé deux singles sur Sarah Records) ou encore Super Thirty-One. Le festival avait pour but de concrétiser toutes les associations existantes mais également d’en créer de nouvelles. Comme le raconte Beth Arzy : « Aberdeen, lors de sa reformation, a engagé Brian Espinoza, qui faisait partie d’un groupe qu’on aimait bien voir, Super Thirty-One. Durant la vague shoegaze, tu ne pouvais pas rendre visite à groupe sans le voir faire un concert, alors on est allé à ce truc, le All Fish Go to Heaven, en Arizona, et c’est là qu’on a rencontré Brian. ». Le festival devient alors une sorte de congrégation de musiciens.
L’événement sera parrainé là aussi par Bruce Licher, qui d’ailleurs s’occupera de réaliser les tickets, avec son célèbre hippocampe. Grâce à lui, le festival pu également accueillir en tête d’affiche le groupe For Against, qui d’habitude sortait très peu du Nebraska, source d’influence des années 80 pour toute cette communauté shoegaze et véritables idoles de Brandon Capps. A noter également l’apparition du groupe d’Athens, Apples in Stereo, qui allait devenir reconnu par la suite avec Elephant Six Records.
Même si tous ces groupes avaient un faible aura de diffusion (par exemple, Six String Malfunction qui était en réalité le projet solo de Rolan Daum, ne fit que très peu de concerts à Phoenix, contraint de devoir faire appel à des musiciens sans cesse différents, quant à Alison’s Halo, ils ne purent jamais sortir d’album), le festival eu l’avantage de les exposer tous ensemble, en un seul lieu et pour une seule date.
L’objectif de Brandon Capps était à la fois simple et clair : propager le mot « shoegaze » parmi les gens, terme encore inconnu à l’époque du grand public. « Je ne veux pas forcer les gens à apprécier notre musique. Et je ne cherche pas non plus refaire ce qu’il s’est passé à Seattle. C’est juste une manière de montrer ce qu’on fait aux gens, en espérant que ça leur donne envie de commencer à jouer à leur tour, même si c’est peut-être une musique peu conventionnelle. » se justifie-t-il.

Malheureusement le festival, bien que sidérant de part la concentration de groupes influents et représentatifs de la scène de l’époque, reste aujourd’hui complètement oublié, au mieux un vague souvenir. Le Beautiful Noise n’aura jamais été un succès mais il demeura une communauté culte, peu écouté mais immensément talentueux.
Car jamais personne, en dehors de l’Arizona, ne s’intéressa véritablement à ce type de musique, hormis quelques fans transis, trop peu nombreux, et la portée du Beautiful Noise ne se limita finalement qu’aux artistes eux-mêmes, qui trouvèrent là un moyen unique pour se rencontrer et nourrir leur passion. Pour le grand public, l’occasion est manquée. Sans doute trop d’écart. Sans doute aussi que l’isolement de la région fut un frein considérable. Excédés, fatigués par tant d’efforts vains, outrés de voire que des formations grand public raflaient la mis
e, certains musiciens ont jeté l’éponge. Même Brandon Capps le reconnaît : « Les gens se contentaient d’exposer leur composition écrite dans leur chambre. Ils souhaitaient dépasser le simple cadre des bars dans lesquels ils tournaient. Le Beautiful Noise a été intéressant de voir quelque chose de différent dans cette région qui avait toujours été un trou perdu. Malheureusement, les choses n’ont jamais pu aboutir. Les groupes se sont séparés, ont déménagés ou se sont juste renfermés dans leur coquille. C’est plus le « Beautiful Void » maintenant. Les gens tombent dans l’apathie très facilement ici. Certains qui furent très influents sont partis après avoir perdu patience. Je ne les blâme pas, moi-même j’ai désiré aller dans un endroit plus fertile en terme de création. »

C’est ainsi que la scène du Beautiful Noise a fini par s’éteindre progressivement.

Compilation : Splashed with Many a Speck

Publié en 1997 par le label Drewdrops Records, la compilation (un double CD !) regorgeait de titres à la fois shoegaze mais également dream-pop, voire gothique, faisant quasiment tout le tour de ce qui se faisait dans le style aux Etats-Unis à l’époque. Une preuve qu’il n’y avait pas que le grunge ou le punk mais aussi des gens épris de musique plus éthérée et langoureuse. Ainsi, en plus de la scène Beautiful Noise (Half String, Super Thirty-One, Six String Malfunction, Alison’s Halo, Loveliescrushing, Scenic), on y trouve jointes d’autres formations shoegaze américaines, comme Closedown, Bethany Curve, The Curtain Society, Orange, Deardarkhead, The Sunflower Conspiracy, voire même les japonais de Luminous Orange.
Et comme le gothique n’est jamais loin, il n’est pas surprenant d’y voir associés des artistes comme Love Spiral Downwards, The Von Trapps ou encore Faith and Disease.

Sources :

Interview de Brandon Capps : Vendetta #8

Reportage sur le Beautiful Noise Festival : New Phoenix Times

Biographie de Scenic : Ternovossa

30 août 2010

Fiche artiste de Clouds


Clouds

A de rares exceptions près, les groupes australiens ont une certaine propension à être maudits. Parmi eux, Clouds est celui qui s’est le plus rapproché d’un succès possible. Culte en son pays, malheureusement, la formation de Sydney n’a jamais eu la reconnaissance qu’elle méritait au-delà du continent. Pourtant sa musique, enjouée, lumineuse et très pop, avait tout pour faire un carton. D’autant qu’elle correspondait à l’émergence de la scène alternative australienne.
Seulement des pépins n’ont jamais cessé de s’accumuler et certaines décisions malheureuses les ont condamnés à rester dans le statut culte, sans jamais aller au delà. Pire, après un album en 1996, « Futura », critiqué et nettement moins bon, le groupe se sépare dans l’indifférence générale.
Et dire qu’à leur début, Clouds portaient tous les espoirs en eux. Grâce notamment à leur prestation lors de la tournée des Falling Joys qui permet au groupe de signer sur Red Eye records. Les deux premiers singles « Clouds EP » en 1990 et « Loot EP » en 1991, ont été très bien accueillis par la presse, comme par le public, faisant la démonstration d’harmonies vocales extraordinaires et de guitares tourbillonnantes. L’album sort dans la foulée, en octobre, et se classe à la 14° place des charts, toujours aussi merveilleux et dans un style décalé, évoquant Lush, My Bloody Valentine, Belly, Throwing Muses. Le groupe participe alors à la scène de Sydney, avec Falling Joys, Ratcat ou The Humingbirds.
Jodi Phillis et Patricia Young, les deux chanteuses à la tête du groupe, deviennent alors les égéries d’une pop décomplexée. Mais par contre, elles changeront sans cesse de musiciens pour les accompagner. Démarrant avec Stuart Eadie et Robert Phelan, avec notamment un premier concert en ouverture des Go-Betweens (autre groupe maudit australien), Dave Easton vient remplacer Robert en 1991, avant que ce ne soit le tour de Stuart de quitter le groupe après pas mal de tensions lors des concerts, remplacé par Andrew Byrne.
Le label leur demande d’attendre un an avant d’enregistrer un autre album mais les filles n’en ont cure et sortent tout de même un mini-album, « Octopus », en 1992, tandis que grâce à Polydor, qui rachète Red Eye, le premier album est diffusé en Angleterre. D’ailleurs le groupe, avec encore un nouveau batteur, ira là-bas pour le promouvoir sur scène.
Pour le troisième album, le groupe envoie une série de démos, que le label retourne, les jugeant insuffisantes, hormis le titre « Domino », qu’ils veulent voir en single. En réponse, Clouds retravaille toutes les chansons, y compris « Domino », dont la voix sera tellement remixée et déformée, qu’elle en sera méconnaissable ! D’où la méprise qui veut qu’on ait l’impression d’entendre un chanteur masculin ! Suite à ce sabotage, c’est donc un autre titre, « Bowers of Bliss », qui sortira comme single pour accompagner l’album « Thunderhead ».
L’année suivante, les galères et les accrocs avec les labels empirent. Alors que le groupe prépare une tournée aux Etats-Unis, le label refuse de faire paraître leur album là-bas à temps pour leur arrivée. Si bien que les membres du groupe passe leur temps à l’hôtel à San Francisco en attendant la sortie de leur album sur place. Ils en profitent pour signer un deal avec le label Elektra. Seulement, on leur demande de réécrire leur single car leurs textes sont trop « explicites » pour passer à la radio. Les choses semblent s’arranger lorsque le label fusionne avec East West sous la contrainte de Warner Bros et que la quasi-totalité du catalogue est purement et simplement jetée à la poubelle !
Découragé, le groupe retourne en Australie, et Easton abandonne. Polydor leur impose de chercher un nouveau guitariste, qui sera Ben Nightingale. Des démos pour un nouvel album sera envoyé au label qui à nouveau les renvoiera, jugées insuffisantes. Malgré ces péripéties, « Futura » sortira en 1996 mais les ventes seront tellement décevantes que Jodi Phillis et Patricia Young décideront de jeter l’éponge. Définitivement.

Le single "Hieronymus" est visible en vidéo.

Discographie :

- Penny Century

- Octopus

- Thunderhead

The Naked Souls : Sleep (vidéo)

Il n'y a malheureusement pas de mots assez forts et précis pour décrir la beauté qui se dégage de cette chanson boursouflée et apprêtée. On croirait entendre un écho d'un autre monde et pourtant elle est signée The Naked Souls, obscur groupe tchèque du début des années 90, que presque personne ne connait, mais ceux qui l'ont fait, considère cela comme une chance.

Swirl : Tide (vidéo)

C'est un de mes groupes chouchou, une des mes groupes préférés, que j'adore sans trop savoir pourquoi ils ont ma préférence par rapport à d'autres, eux qui viennent d'Australie.
Probablement du fait des violons, des parties de guitares élégantes, de ce mélange entre mode hippie et gothique, ce lyrisme romantique et éthéré. Une petite merveille totalement inconnue !


Clouds : Hieronymus (vidéo)

A l'heure où il n'y avait rien de vraiment passionnant en Australie, un groupe, mené par deux filles d'enfer, allait (re)lancer le rock indépendant ! Une merveille de simplicité, de magie et d'harmonie vocale.


Clouds : Penny Century


Penny Century de Clouds

Sortie : 1991
Produit par Tim Whitten
Label : Red Eyes


Suivant de près une série de singles remarqués par la presse, ce premier album fait de Clouds le symbole du renouveau australien. Bien sûr, comme la plupart des premiers albums, « Penny Century » possède des idées qui demanderont à être développées plus tard. Il n’empêche que pour l’instant, avec son ton frénétique et sa fraîcheur bon enfant, Clouds se place illico parmi les espoirs de l’indie pop australienne. Une indie-pop plutôt musclée cependant.
Mené avec un train d’enfer par deux nanas qui possèdent un sacré caractère (c’est le moins qu’on puisse dire), Clouds fera ce que peu de groupes indépendants australiens dans les années 80 avaient osé faire : faire du bruit.
Le schéma couplet calme Vs refrain plus furieux est connu depuis les Pixies et Clouds s’en inspire évidemment, à la différence que la féminité apporte un plus, un charme évident et beaucoup d’élégance. Guitares claires, son à peine noisy, batterie foldingue et voix emplies de pureté et de malice, dans un savoureux mélange des genres. On pense souvent aux Breeders ou aux Throwing Muses, là aussi menés par des femmes, comme sur « Immorta », « Souleater », le très punk « Visionnary », l’hyper cool « Show Me » ou la saturé « Anthem » et son clavier tout mignon tout plein, qui fait penser aux carillons pour bébé.
Souvent courtes, efficaces, aux guitares tranchantes et au ton chaleureux, les chansons de Clouds n’en font jamais trop, n’usent jamais plus d’instruments que basse-guitare-batterie, restent ouvertes
Les mid-tempo (« Maybe », le renversant et léger « Foxes Wedding » où le chant des filles fait des miracles, ou encore « Fantastic Tears » qui se perd dans le céleste) sont superbes et on devine alors plus l’influence de groupes comme Lush, du moins les débuts de Lush, et on se doute alors que le groupe a du beaucoup écouter tout ce qui venait du label 4AD. « Too Cool », où les filles peuvent alors se permettre d’être plus langoureuses, noyées qu’elles sont sous les saturations tranquilles, est un véritable sommet, difficilement surpassable.
Mais ce que possède surtout ce premier opus, c’est un single extraordinaire, le jouissif « Hieronymus », parfait, dans son jeu, dans son éclat, dans sa candeur pop et son esprit vivifiant. Tout s’emballe et nous avec ! On se damnerait pour un jeu pareil de guitares, à la fois d’une souplesse lumineuse et de force de frappe éblouissante, pour des lignes mélodiques sucrées et vives, et bien sûr pour ces deux voix mirifiques !

29 août 2010

Fiche artiste de Super Thirty-One


Super Thirty-One

La blague rituelle voulait d'annoncer qui faisait les premières parties lors des concerts à Hollywood : "Super Thirty-One... encore !", en levant les yeux comme d'un air exaspéré.
C'est que ça ne manquait jamais : le groupe californien ouvrait pour quasiment tous les groupes qui se produisaient dans la région, Radiohead, Slowdive, Verve, Swervedriver, Belly et tant d'autres...
Selon les dires des membres du groupe, les concerts étaient soit d'une énergie folle, alliance de grâce élégiaque et de fuzz, soit remplis de ratés, d'amplis grillés ou d'attitude arrogante envers le public. C'est ça la jeunesse ! Car formé en 1992 et n'ayant exercé que jusqu'en 1996, le temps pour eux de sortir un single, "Acceleration", et un album seulement, le groupe voulait s'amuser et rien de plus, eux qui prenait leurs concerts à chaque fois comme une chance.
Brian Espinosa, la délicieuse Kelly Davis, Quinn Quirion, Frank Rogers, Robert Grahams, Terry Bailey ou encore Jason Schmit, tous ces membres qui ont participé à Super Thirty-One, cette bande de potes à peine sortis de l'université, ne se sont jamais pris au sérieux et c'est tant mieux !

Super Thirty-One : Eye Heavy


Eye Heavy de Super Thirty-One

Sortie : 1996
Produit par Greg Montgomery
Label : SNAP! Records


Le fait d’utiliser des guitares saturées fait que les choses deviennent alors immensément sensuelles. Puissantes, lentes, majestueuses et rêveuses, les chansons de Super Thirty-One réussissent de surcroît à se charger d’une tension inouïe, renforçant chaque envolée, chaque dérobade, chaque volute. Jouant avec la suavité du chant, ambivalence sexuelle renforcée par l’intervention discrète mais angélique de Kelly Davis, la formation californienne se fait si doux que ça en devient irréel, flirtant avec une sorte de virginité candide mais absolument pleine de beauté. La portée des chansons n’en est que démultipliée, surtout lorsque les guitares s’échappent, tissent des lignes infinies, multiplient les couches.
Avec une tentation juvénile de vouloir signer des titres poétiques, Super Thirty-One emploie les guitares pour se doter d’une force renforcée, adolescente, sans limite et brouillonne. Apprêtées, magiques, celles-ci révèlent des moments de repos admirables, des moments où le temps se suspend. Au milieu de ce brouhaha, qui parfois se transforment en tempête d’une grâce stupéfiante, la basse ou quelques arpèges à la guitare, deviennent de sublimes trésors, tout autant de raison de se laisser porter, de s’abandonner au sein de cette vague torpeur.
Il y a une telle énergie et pourtant une grande timidité, et c’est de cette contradiction que naît la qualité des morceaux de Super Thirty-One, et du mouvement shoegaze en général, auquel s’inscrit en plein le combo californien. A tel point que les balbutiements n’en sont que plus appréciables.
Voilà que des comptines pudiques et très suggestives finalement, prennent une toute autre ampleur, fièvre incandescente, désir de transgresser et de vouloir se réaliser, sans jamais dépasser le cadre du fantasme. C’est une langueur qui annule toute velléité de positionnement sexuel mais qui pourtant procure mille frissons, réveille des désirs et sublime dans une sorte de bulle magique les aspirations de ces jeunes musiciens. Car il faut se souvenir, les membres de Super 31 sont tous très jeunes. Et c’est comme s’ils se perdaient au sein des rêves sortis de leur propre imagination.

Clouds : Octopus


Octopus de Clouds

Sortie : 1992
Produit par Paul Kosky
Label : Red Eye

Prié par son label d’attendre d’avoir plus de chansons pour sortir un deuxième opus, le groupe australien n’en fait qu’à sa tête, et décide tout de même de publier un mini-album, histoire de faire patienter les fans. Et on ne saurait leur reprocher cette initiative pied-de-nez !
Car cette parution permet de renouer avec le style simple et rafraîchissant de Clouds, avec cet allant forcené et délibérément pop (« See you’re leaving »), ces guitares molles et glissantes sur fond de tempo ralenti et merveilleusement féerique (le miracle roucoulant de « Maryanne », petit bijou langoureux), ce son acoustique presque folk (« Apollo »), ce tourbillon électrique (« Loud ») ou encore ce beat limite groovy (« 3 Minutes »).
Le groupe ne se prend pas au sérieux, joue dans le rouge, se fait plaisir et signe des mélodies agréables à la pelle et de superbes harmonies vocales. Ça transpire l’insouciance. Il faut prendre cela comme ça vient. Après tout, ça ne coûte pas beaucoup d’effort de se laisser tenter : c’est coloré, c’est lumineux et c’est rempli d’énergie communicative.
Occasion de constater surtout que ce qui tient le groupe à bout de bras, ce sont avant tout les voix extraordinaires de Jodie et Patricia, acidulées et suaves à la fois.

28 août 2010

Clouds : Thunderhead


Thunderhead de Clouds

Sortie : 1993
Produit par Paul McKercher
Label : Rhino / Elektra


Il se dégage beaucoup de force et d’énergie de cet album. Les caisses sont frappés durement, les guitares sont puissantes, les refrains lumineux et plein de vie. C’est frais, vivifiant, chaleureux et coloré : cela rappelle les albums de Brit-Pop de Echobelly ou Catatonia.
« Red Serenade » ou encore « Baby » sont joués à cent à l’heure. C’est un vrai tourbillon.
Certes le ton reste souvent léger mais cela est communicatif. Sur cet album, les guitares occupent le devant de la scène, pour signer des chansons aux mélodies évidentes, portées par les voix des deux australiennes : Jodi Phillis et Patricia Young.
Tout est ficelé et suffisamment bien écrit, pour que dans une veine classique on ne s’ennuie pas une seule seconde. Avec le jubilatoire « Kathy », le riff gratté et râpant est absolument génial, avant que la basse n’occupe tout le devant de la scène, pour servir d’écrin aux chants angéliques et pourtant pernicieux des deux filles, parfois perturbés par des saccades de guitares agitées. Sur « Universal », une fois encore c’est la basse très en avant qui confère le petit plus au morceau. Plus lounge, plus bossa-nova, « Expecting » évoque les ambiances de plage et le surf en Australie. Quant au très bon « Motherson » ou « Bower Bliss » et ses distorsions dérangées, ils participent à faire de « Thunderhead » un album de bonne facture.
Mais c’est avec des morceaux plus lents et plus rêveurs que Clouds esbaudit particulièrement, atteignant presque la perfection. Le rythme n’hésite pas à suspendre le temps, pour sublimer les interventions des guitares et rendrent les voix encore plus divines, plus gracieuses. Leur souffle fait frissonner, intensifiant chaque crescendo, conférant une puissance évocatrice incroyable aux déclamations. « Close my eyes » impressionne ainsi beaucoup plus que sa simplicité apparente ne le suggère, se transformant en beauté shoegaze inouïe, qui monte en intensité jusqu’à un climax magnifique. La dérive peut conduire à des chansons si merveilleuses qu’elles en deviennent irréelles, comme sur l’extraordinaire « Ghost of love returned », incontestablement la perle de cet opus, démonstration sidérante de langueur shoegaze, aux guitares lunaires et aux voix douces et féeriques, avant les saturations. Tout simplement bluffant.
Ces titres charment d’entrée de jeu, sans une once de complexité et en misant sur des refrains impeccables. Les guitares se mélangent pour composer des ambiances délicieusement dynamiques, dans lesquelles éclairent superbement les voix douces et fruitées de Jodi Phillis et Patricia Young.
Elles osent toute les extravagantes possibles, signant des harmonies vocales emballantes, parfois vindicatives (« The Rocket », tout en force), voire mirifiques (« Alchemy’s Dead »), quitte à jouer avec, en mixant les enregistrements au ralenti et très bas, ce qui donne l’illusion d’entendre une voix masculine sur la parodique « Domino ».
Beaucoup plus de maîtrise sur « Thunderhead », beaucoup plus de funs et d’amusement également, en tout cas un vrai plaisir.

23 août 2010

Fiche artiste de Spiritualized



Spiritualized

C'est un chagrin d'amour qui sera à l'origine du chef-d'oeuvre de Spiritualized. La claviériste du groupe, Kate Radley, et accessoirement petite amie de Jason Pierce, annonce qu'elle s’est mariée en secret avec Richard Ashcroft, le dandy shooté de The Verve. Marqué par une immense peine, presque impossible à calmer, malgré les quantités incommensurables de drogues qui transitent par ses veines, Jason Pierce ira se consoler dans la musique.
L'innoubliable « Ladies and gentlemen we are floating in space », ode à l’évasion, ode à la fuite, ode aux transgressions, octroie à l’auditeur un voyage incroyable et inouï, traversé de milliers de sentiments, complexes et touffus. La mélancolie enserre le tout et sublime chacune de ces notes délirantes.
Véritable support et catharsis des angoisses de son génie créateur, au cerveau cramé, Jason Pierce, la musique de Spiritualized, nourrie à diverses influences garage, soul, shoegaze, psyché, est le dernier refuge pour les âmes meurtries.
Tout d’abord, et c’est bien normal, la pochette ressemble à une boite de médicament, il s’agit de suivre scrupuleusement la posologie. Après tout, la musique se vit comme un remède, Jason Pierce le dit lui-même : « je veux un peu d’amour pour faire fuir la douleur ». Comme un appel, le titre (définitivement culte) nous invite à l'évasion. Car pendant plus d'une heure il n'est pas question de poser les pieds sur Terre. Des guitares saturées et carillonnantes aux choeurs gospel en passant par des saxos déchaînés ou des violons poignant de grâce, on vogue dans un psychédélisme total. Fanfare folle pour fanfare de l'espace : on n'avait jamais entendu pareil bordel instrumental qui soit autant maîtrisé, aussi cohérent et surtout, surtout, aussi jouissif.
L’album, sorti en 1997, considéré comme un des meilleurs jamais sortis en Angleterre, classé n°1 de l’année par le NME, devant OK Computer de Radiohead (« ce qui en dit plus sur le NME que sur Spiritualized » dira plus tard Jason Pierce), est avant tout l’apothéose d’une progression constante dans le lyrisme, la boursouflure et l’imagination. La concentration du désir de Jason Pierce de créer l’œuvre psychédélique ultime, lui qui avait commencé avec Spacemen 3, dans les années 80, à « prendre des drogues pour faire une musique à écouter en prenant des drogues ».
Déjà groupe culte de la petite ville de Rugby, aussi connus pour ses albums fumeux et langoureux que pour leurs concerts, où les membres se contentaient de jouer assis, sans regarder le public, avec pour seul éclairage des projections d’images psychédéliques, une attitude larvaire et neurasthénique qui ne sera pas pour rien dans le shoegaze à venir. Mais avec son comparse Sonic Boom (qui s’en ira former Spectrum), les contentieux s’additionnent, les autres membres du groupe adjurent Jason Pierce de monter un autre projet, Spiritualized, et le divorce sera définitivement consommé lorsque sortira la reprise des Troggs en 1990, « Anyway that you want me », chanson que voulait reprendre Sonic Boom depuis des années.
Avec Spiritualized, Jason Pierce aura les mains libres, et au grès des changements de personnels et de musiciens, il construira un des œuvres les plus passionnantes et les plus fascinantes du rock indé anglais. Dès son premier album, « Lazer Guilded Melodies », un album subtil, langoureux et tranquille, application directe de la devise « minimum is maximum », il déposera pour la postérité les bases d’un shoegaze envahi de torpeur, influence pour une génération entière de musiciens.
Contaminé par l’expansion et l’excès, les albums suivants, comme « Pure Phase » ou « Let it come down », seront eux-aussi de vraies réussites, de vraies capsules hallucinogènes, de vraies défouloirs sentimentaux, jusqu’à ce qu’une grave pneumonie laisse Jason Pierce entre la vie et la mort. Remis de cette expérience douloureuse, ce dernier, avec son album « Songs in A and E », reviendra à plus de délicatesse, de simplicité et de minimalismes, comme on revient à ses premiers amours en somme.

20 août 2010

Fiche artiste de All About Eve


All About Eve

"Ultraviolet", le quatrième album de la formation anglaise, paru en 1992, aura été celui de l'incompréhension. Marquant une rupture définitive avec les fans, il aura sonné le glas du groupe, le label MCA qui venait de les accueillir ayant purement et simplement décidé de retirer l'album de leur catalogue pour ventes insuffisantes après avoir rompu leur contrat !
C'est la fin du groupe qui ne s'en remettra jamais, obligé de se séparer en 1993, après que "Ultraviolet", seulement classé #36 des charts, ne soit répudié par les fans du groupe.
La faute à un changement de style considéré comme une trahison : après un troisième album, "Touched by Jesus", plus ou moins considéré comme un échec, malgré les apparitions de David Gilmour ou Martin Willson-Piper (du groupe australien The Church), All About Eve se laisse influencer par le shoegaze et le psychédélisme. Jusqu'à poser sur la pochette d'album en simili de My Bloody Valentine. Ce changement sera vécu comme un drame : les fans ne reconnaitront plus la voix de Julianne Regan, mixée en retrait et noyée sous les guitares noisy. C'est la faute de trop.
Car au départ, All About Eve était un groupe culte, une des références en matière de gothique. Formé au milieu des années 80 par Julianne Regan (ex-bassiste de Gene Loves Jezebel), Tim Bricheno, Andy Cousin et Mark Price, le groupe se fait remarquer puisque Julianne chante sur le célèbre "God's Own Medicine" de The Mission. C'est ainsi que Paul Samswell-Smith se décide de produire leur premier album éponyme en 1987 qui sera une réussite (#7 des charts), confirmé par le suivant, "Scarlet and other stories". Leur style très particulier, entre dream-pop, gothique et folk-rock, leur vaudra d'être reconnu comme une des meilleurs formations anglaises.
Hélas, le départ de Bricheno pour participer à l'album des Sisters of Mercy et le changement d'orientation pour "Ultraviolet" condamneront le groupe.
Celui-ci se reformera longtemps après, dans la foulée de la recomposition de The Mission, et le groupe vit de ses concerts et des rééditions de ses titres et autres faces-b. Reste malgré tout que "Ultraviolet", cet album maudit, aura été tout de même largement galvaudé, lui, qui avec ses relents de Curve, Slowdive ou encore Cocteau Twins, aurait mérité un autre accueil...

19 août 2010

All About Eve : Ultraviolet


Ultraviolet de All About Eve

Sortie : 1992
Produit par Ted Hayton
Label : MCA

Pour les fans, cet album fut vécu comme une trahison. Personne ne s’attendait à un tel changement : voilà que désormais, on avait le droit à des guitares noisy, qui avaient plus à faire aux groupes comme Curve ou My Bloody Valentine, qu’à ce qu’avait habitué All About Eve auparavant. Et le pire c’était que la voix de Julianne Regan avait été saccagée, mixée en retrait, et recouverte par les couches de guitares, un comble !
Mais bien loin des polémiques qui fusèrent à l’époque de sa sortie, il s’agit de réhabiliter cet album, au final absolument prenant et réussi. Car c'est avant tout un superbe album gothique.
Le travail sur les guitares, ces flots qui se déversent, qui écrasent tout (le solennel « Dream Butcher »), qui annoncent fièrement la main mise du merveilleux sur la réalité (« Blindfolded Visionary ») ou qui se perdent et avancent dans le noir comme des sirènes (« Mine »), permet de construire un style bien personnel, à la fois majestueux et inquiétant. La couleur de l’album est essentiellement noire. Hormis sur quelques morceaux, où les refrains sont presque pop, la langueur est de mise, la solennité aussi, se conjuguant à un laisser-aller voluptueux. Un charme qui suinte des échos pernicieux, des souffles et des distorsions emphatiques et ténébreuses. Les textes sont durs, crus et guère sans espoir. Mais c’est aussi un album incroyablement féminin, avec ses grâces, ses moments suspendus, ses tendances à se faire langoureux, ses errances balançant entre le dark et la séduction.
Julianne Regan, en prêtresse gothique pour qui on succomberait sans résistance, se fait roucoulante, avec sa voix susurrante, tout dans le souffle et le râle sexy, qui se mélange au moyen d’un mixage diminué à des échos inquiétant et flottant (le single « Phaser »). Son chant peut se permettre toutes les emphases, accompagner subrepticement une petite guitare sèche, des petites notes de piano, des sirènes lointaines de guitares, gonfler dans le majestueux et enclencher alors l’apothéose, où guitares grondent avant de s’additionner en multi-couches (« Infrared »).
Une leçon qui apporte la preuve éclatante que le gothique et la féminité ne font souvent qu’un. Et que cet art si délicat de se laisser aller, de se complaire à céder la place à l’inquiétude, à débusquer le Beau dans des trésors négligés et pervertis par le lugubre, devient alors une ode au voyage. Cette musique devient un moyen inégalé de partir dans des affres immatérielles. Une tendance psychédélique qu’on va retrouver sur le superbe « Freeze », un des meilleurs titres avec sa basse extraordinairement froide, très en avant, et ses éclairs saturées, ses distorsions et autres effets fuzz, assez déstabilisant, ou encore « I don’t know », son mixage, ses bandes passées à l’envers, sa voix douce et légère héritée du shoegaze et son influence orientale, sitar en tête.
Alors là, on peut se lover dans le vaporeux sans retenue, sans frein, sans limite, et cultiver l’art du pessimisme.
A l’image de l’incroyable dernier morceau, le fameux « Outshine the sun », morceau épique de près de huit minutes, basé sur deux boucles répétées. Les douces notes grattées de départ, auquel s’additionne un riff tordu et génial, offrent un écrin splendide à la voix de Julianne Regan, qui progressivement va s’intensifier, au même titre que les guitares plus nerveuses, le ton plus grave, avant de se suspendre un instant, instant de grâce, puis d’éclater de manière majestueuse. Alors à ce moment-là le schéma peut se répéter, créer une sensation de perte et de fuite, reprendre ses boucles d’une beauté confondante où la voix de Julianne fait son plus bel effet, passant en une fraction de seconde de la luminosité à l’obscurité. Et lorsque la chanson se suspend à nouveau et qu’on s’attend à reprendre à nouveau le refrain sur le même degré, voilà que le ton baisse d’un cran, la voix s’écrase dans les graves, pour céder la place à une tempête de distorsions, de guitares et de brouillages sonores, concluant là ce morceau effrayant. Il n’y a que la musique pour dépeindre au mieux ces sentiments tortueux. Et il n’y a que la musique pour les calfeutrer et les aider à s’épanouir. “When the gods are shaken from the sky, there's a scientific reason why. There's no wish to replace them and no-one's rushing in to win the race to fill the empty space” : inquiétude tant partagé et lyrisme volatile.
Quelques années se sont écoulées depuis la sortie de cet album tant décrié par les amateurs d’All About Eve et il est surprenant de le voir s’arracher à prix d’or en vente d’occasion, malgré tout ce qui s’est dit. Comme quoi, justice serait en fin de compte peut-être rendue…

18 août 2010

Fiche artiste de 8 Storey Window

8 Storey Window

Jeune trio rassemblé autour du guitariste et chanteur, Chris Conklin (largement influencé par Kurt Cobain), du bassiste Paul Hammersley et du batteur Andy Crips.
Chaperonné par Terry Bickers, qui s’était entiché du groupe, il les aide à signer sur le label Ultimate et à produire leur seul album éponyme, après une cassette promo et le single « It’s been done », en split avec Bang Bang Machine. Pour l’anecdote, ce vinyle, contenant deux titres inédits, celui de 8 Storey Window et la reprise de G.P. Orridge, le génial « Godstar », était offert gratuitement aux cinquantes premières personnes qui franchissaient les portes des concerts du « Ultimate Clean Up Tour » en 1994.
Malgré un style entre shoegaze et grunge, et également une artwork superbe (Cf : les singles, notamment « I Will »), cela ne suffit pas, les ventes sont insuffisantes, et le groupe se sépare peu de temps après. Depuis, il est quasiment impossible de récupérer des infos plus fournies à leur sujet.
Le lot de beaucoup de formations à l’époque, qui ne méritaient pourtant pas un tel sort !

8 Storey Window : S/T


8 Storey Window

Sortie : 1994
Produit par Terry Bickers
Label : Ultimate

Sans savoir, on pourrait prendre 8 Storey Window pour un groupe américain. Franchement, un titre comme « I will » (au passage, quel tube en puissance !), celui qui ouvre cet unique album, peut largement induire en erreur avec sa guitare sèche, son refrain forcené, sa petite coupure adoucie et son tempo syncopé qui s’énerve et qui ne nous lâche plus.
On sent clairement l’influence outre-atlantique, et notamment celle des groupes grunge de Seattle (et oui !). Les guitares sont lourdes, le chant, souvent dédoublé, la plupart du temps mordant, la basse en avant (« Screaming waterfalls », le riff superbe de « Already Gone » ou « What you like », pourtant démarré comme une ballade à la guitare sèche, mais terminé de façon heavy), à tel point qu’on se demande comment ce groupe a pu passer inaperçu !
Mais 8 Storey Window, c’est bien plus que ça, c’est aussi des mélodies réussies et légèrement aériennes, qui se rapprochent par moment du shoegaze, celui de Catherine Wheel notamment. Exemples avec « I tought you told me everything », sept minutes de musique alanguie et planante où Conklin chante maladroitement (ce n’est pas un grand chanteur) de manière doucereuse et évasive, avant que les guitares lourdes ne viennent renforcer le morceau, ou encore « Next to nothing », magnifique ballade avec guitares sèches et violons.
Bien souvent les guitares sont magiques, le chant oscille entre langueur légère et sens de l’accroche, et le ton lourd et chargé, ce qui donne lieu à des propos obscurcis, de manière subtile, comme sur « Close to the sky », au tempo plus lent mais plus pesant, cachant des passages aériens.
Un album qui a réussit parfaitement à capter l’air de son temps. A écouter si on veut se rappeler la musique de l’époque.

12 août 2010

The Boo Radleys : Giant Steps


Giant Steps de The Boo Radleys

Indispensable !

Sortie : 1993
Produit par The Boo Radleys
Label : Creation


Avec Giant Steps, Martin Carr apporte sans doute la réponse la plus cinglante à tous ses détracteurs.
Critiqué, répudié pour être un mouvement sectaire, jusqu’auboutiste, le shoegaze était replié sur lui-même. Le leader des Boo Radleys fit la démonstration par A + B que ce style n’était pas qu’un simple empilement de guitares. Le fruit d’un an de travail acharné en studio permet de prouver au passage que la saturation n’est pas un facteur limitant à la soif de nouveautés ou de mariages incongrus.

Ce qui étonne d'emblée, c'est le ton résolumment positif que l'on retrouve dans beaucoup de chansons. Pour du shoegaze, cela peut être étonnant, le genre étant souvent cantonné dans une pesanteur hermétique. Ici, Martin Carr, qui a quasiment écrit l'album à lui tout seul, a permi à ses titres de gagner en chaleur, en bonne humeur et en légereté. Un certain côté aérien et savoureux se dégagent de "Wish I was kinny" (ou ont été convié les membres de Moose au grand complet), "If I want it take it" ou "Barney (and me)", qui auraient pu être de véritables tubes en puissance, malgré leur saturation.

Mais Giant Steps c'est bien plus que cela : c'est un trésor, une source inépuisable d'émerveillement, une parfaite réussite où harmonies vocales, électricité et trouvailles pop s'assemblent superbement, avec un sens de l'invention inouï. Depuis combien de temps n'avait pas entendu de tels enchantements à l'image de "Best loose the fear" ou le single "Lazarus" (Margaret Fiedler de Moonshake participe à la chanson) ? Il n'est pas encore arrivé le groupe qui égalera ne serait-ce que le dixième de la magie de ces morceaux.

On n’avait jamais entendu de pareils arrangements associés à des saturations sans fins. Personne n’avait jamais osé. Ce troisième opus se révèle surprenant, luxueux, cosmopolite et bigarré. Enrobées par des saturations omniprésentes et intrusions décalées d’arrangements de guitares acoustiques, de claviers, de flûtes, de trompettes, de cors et autres bruits samplés, les chansons chavirent entre vague tranquille et tempête excentrique. "Take the time around" en est un parfait exemple. Ballotté au grès des eaux, on perd repère et on plonge alors beaucoup plus volontiers dans ce kaléidoscope fascinant. Immédiatement enchanteur et pourtant incroyablement riche, Giant Steps est un rendez-vous psychédélique immanquable. Tentez l'expérience vous-même : réécoutez l'album de manière répétée et vous y découvrirez toujours quelque chose de nouveau.

Arriver à conjuguer ainsi mur du son et exigence dans le rendu, le tout pour servir des chansons de très grande qualité, est un pari sur lequel beaucoup n’aurait pas misé une livre auparavant. Mais les Boo Radleys précisent ici qu’on peut très bien s’amuser avec le shoegazing et jongler avec les humeurs. Chaque chanson regorge de trouvailles, que ce soit les saxos de "Butterfly Mc Queen", le rythme dub de "Upon 9th and fairchild" ou reggae de "Lazarus", les bandes passées à l'envers sur "Spun Around", l'intro tecknoïde de "Rodney King" (avec Muriel Barham en guest voice), ou encore l'orchestre symphonique suivi de façon incongrue par l'ambiance lounge sur "I've lost the reason". La voix de Sice se fait tantôt caressante, tantôt elle est trafiquée et mixée. Dans tous les cas, elle sert idéalement le caractère léger des morceaux. Toujours saturées, mais jamais bruitistes, ces derniers sont tout aussi ouatés qu'ils sont acidulés. The Boo Radleys signe alors là une vraie référence psychédélique, les rapprochant de leurs glorieux ainés des sixties (et on comprend mieux pourquoi Martin Carr était si fan du groupe californien Love).

En 1993, lorsque l'album fut sorti, la presse tomba des nues, et devant pareille beauté, pareil sens de l'arrangement, pareilles mélodies pop, il fut élu "album de l'année", ce qui vaut tous les commentaires. Ce titre est suffisament équivoque pour en rajouter.