30 août 2010

Fiche artiste de Clouds


Clouds

A de rares exceptions près, les groupes australiens ont une certaine propension à être maudits. Parmi eux, Clouds est celui qui s’est le plus rapproché d’un succès possible. Culte en son pays, malheureusement, la formation de Sydney n’a jamais eu la reconnaissance qu’elle méritait au-delà du continent. Pourtant sa musique, enjouée, lumineuse et très pop, avait tout pour faire un carton. D’autant qu’elle correspondait à l’émergence de la scène alternative australienne.
Seulement des pépins n’ont jamais cessé de s’accumuler et certaines décisions malheureuses les ont condamnés à rester dans le statut culte, sans jamais aller au delà. Pire, après un album en 1996, « Futura », critiqué et nettement moins bon, le groupe se sépare dans l’indifférence générale.
Et dire qu’à leur début, Clouds portaient tous les espoirs en eux. Grâce notamment à leur prestation lors de la tournée des Falling Joys qui permet au groupe de signer sur Red Eye records. Les deux premiers singles « Clouds EP » en 1990 et « Loot EP » en 1991, ont été très bien accueillis par la presse, comme par le public, faisant la démonstration d’harmonies vocales extraordinaires et de guitares tourbillonnantes. L’album sort dans la foulée, en octobre, et se classe à la 14° place des charts, toujours aussi merveilleux et dans un style décalé, évoquant Lush, My Bloody Valentine, Belly, Throwing Muses. Le groupe participe alors à la scène de Sydney, avec Falling Joys, Ratcat ou The Humingbirds.
Jodi Phillis et Patricia Young, les deux chanteuses à la tête du groupe, deviennent alors les égéries d’une pop décomplexée. Mais par contre, elles changeront sans cesse de musiciens pour les accompagner. Démarrant avec Stuart Eadie et Robert Phelan, avec notamment un premier concert en ouverture des Go-Betweens (autre groupe maudit australien), Dave Easton vient remplacer Robert en 1991, avant que ce ne soit le tour de Stuart de quitter le groupe après pas mal de tensions lors des concerts, remplacé par Andrew Byrne.
Le label leur demande d’attendre un an avant d’enregistrer un autre album mais les filles n’en ont cure et sortent tout de même un mini-album, « Octopus », en 1992, tandis que grâce à Polydor, qui rachète Red Eye, le premier album est diffusé en Angleterre. D’ailleurs le groupe, avec encore un nouveau batteur, ira là-bas pour le promouvoir sur scène.
Pour le troisième album, le groupe envoie une série de démos, que le label retourne, les jugeant insuffisantes, hormis le titre « Domino », qu’ils veulent voir en single. En réponse, Clouds retravaille toutes les chansons, y compris « Domino », dont la voix sera tellement remixée et déformée, qu’elle en sera méconnaissable ! D’où la méprise qui veut qu’on ait l’impression d’entendre un chanteur masculin ! Suite à ce sabotage, c’est donc un autre titre, « Bowers of Bliss », qui sortira comme single pour accompagner l’album « Thunderhead ».
L’année suivante, les galères et les accrocs avec les labels empirent. Alors que le groupe prépare une tournée aux Etats-Unis, le label refuse de faire paraître leur album là-bas à temps pour leur arrivée. Si bien que les membres du groupe passe leur temps à l’hôtel à San Francisco en attendant la sortie de leur album sur place. Ils en profitent pour signer un deal avec le label Elektra. Seulement, on leur demande de réécrire leur single car leurs textes sont trop « explicites » pour passer à la radio. Les choses semblent s’arranger lorsque le label fusionne avec East West sous la contrainte de Warner Bros et que la quasi-totalité du catalogue est purement et simplement jetée à la poubelle !
Découragé, le groupe retourne en Australie, et Easton abandonne. Polydor leur impose de chercher un nouveau guitariste, qui sera Ben Nightingale. Des démos pour un nouvel album sera envoyé au label qui à nouveau les renvoiera, jugées insuffisantes. Malgré ces péripéties, « Futura » sortira en 1996 mais les ventes seront tellement décevantes que Jodi Phillis et Patricia Young décideront de jeter l’éponge. Définitivement.

Le single "Hieronymus" est visible en vidéo.

The Naked Souls : Sleep (vidéo)

Il n'y a malheureusement pas de mots assez forts et précis pour décrir la beauté qui se dégage de cette chanson boursouflée et apprêtée. On croirait entendre un écho d'un autre monde et pourtant elle est signée The Naked Souls, obscur groupe tchèque du début des années 90, que presque personne ne connait, mais ceux qui l'ont fait, considère cela comme une chance.

Swirl : Tide (vidéo)

C'est un de mes groupes chouchou, une des mes groupes préférés, que j'adore sans trop savoir pourquoi ils ont ma préférence par rapport à d'autres, eux qui viennent d'Australie.
Probablement du fait des violons, des parties de guitares élégantes, de ce mélange entre mode hippie et gothique, ce lyrisme romantique et éthéré. Une petite merveille totalement inconnue !


Clouds : Hieronymus (vidéo)

A l'heure où il n'y avait rien de vraiment passionnant en Australie, un groupe, mené par deux filles d'enfer, allait (re)lancer le rock indépendant ! Une merveille de simplicité, de magie et d'harmonie vocale.


Clouds : Penny Century


Penny Century de Clouds

Sortie : 1991
Produit par Tim Whitten
Label : Red Eyes


Suivant de près une série de singles remarqués par la presse, ce premier album fait de Clouds le symbole du renouveau australien. Bien sûr, comme la plupart des premiers albums, « Penny Century » possède des idées qui demanderont à être développées plus tard. Il n’empêche que pour l’instant, avec son ton frénétique et sa fraîcheur bon enfant, Clouds se place illico parmi les espoirs de l’indie pop australienne. Une indie-pop plutôt musclée cependant.
Mené avec un train d’enfer par deux nanas qui possèdent un sacré caractère (c’est le moins qu’on puisse dire), Clouds fera ce que peu de groupes indépendants australiens dans les années 80 avaient osé faire : faire du bruit.
Le schéma couplet calme Vs refrain plus furieux est connu depuis les Pixies et Clouds s’en inspire évidemment, à la différence que la féminité apporte un plus, un charme évident et beaucoup d’élégance. Guitares claires, son à peine noisy, batterie foldingue et voix emplies de pureté et de malice, dans un savoureux mélange des genres. On pense souvent aux Breeders ou aux Throwing Muses, là aussi menés par des femmes, comme sur « Immorta », « Souleater », le très punk « Visionnary », l’hyper cool « Show Me » ou la saturé « Anthem » et son clavier tout mignon tout plein, qui fait penser aux carillons pour bébé.
Souvent courtes, efficaces, aux guitares tranchantes et au ton chaleureux, les chansons de Clouds n’en font jamais trop, n’usent jamais plus d’instruments que basse-guitare-batterie, restent ouvertes
Les mid-tempo (« Maybe », le renversant et léger « Foxes Wedding » où le chant des filles fait des miracles, ou encore « Fantastic Tears » qui se perd dans le céleste) sont superbes et on devine alors plus l’influence de groupes comme Lush, du moins les débuts de Lush, et on se doute alors que le groupe a du beaucoup écouter tout ce qui venait du label 4AD. « Too Cool », où les filles peuvent alors se permettre d’être plus langoureuses, noyées qu’elles sont sous les saturations tranquilles, est un véritable sommet, difficilement surpassable.
Mais ce que possède surtout ce premier opus, c’est un single extraordinaire, le jouissif « Hieronymus », parfait, dans son jeu, dans son éclat, dans sa candeur pop et son esprit vivifiant. Tout s’emballe et nous avec ! On se damnerait pour un jeu pareil de guitares, à la fois d’une souplesse lumineuse et de force de frappe éblouissante, pour des lignes mélodiques sucrées et vives, et bien sûr pour ces deux voix mirifiques !

29 août 2010

Fiche artiste de Super Thirty-One


Super Thirty-One

La blague rituelle voulait d'annoncer qui faisait les premières parties lors des concerts à Hollywood : "Super Thirty-One... encore !", en levant les yeux comme d'un air exaspéré.
C'est que ça ne manquait jamais : le groupe californien ouvrait pour quasiment tous les groupes qui se produisaient dans la région, Radiohead, Slowdive, Verve, Swervedriver, Belly et tant d'autres...
Selon les dires des membres du groupe, les concerts étaient soit d'une énergie folle, alliance de grâce élégiaque et de fuzz, soit remplis de ratés, d'amplis grillés ou d'attitude arrogante envers le public. C'est ça la jeunesse ! Car formé en 1992 et n'ayant exercé que jusqu'en 1996, le temps pour eux de sortir un single, "Acceleration", et un album seulement, le groupe voulait s'amuser et rien de plus, eux qui prenait leurs concerts à chaque fois comme une chance.
Brian Espinosa, la délicieuse Kelly Davis, Quinn Quirion, Frank Rogers, Robert Grahams, Terry Bailey ou encore Jason Schmit, tous ces membres qui ont participé à Super Thirty-One, cette bande de potes à peine sortis de l'université, ne se sont jamais pris au sérieux et c'est tant mieux !

Super Thirty-One : Eye Heavy


Eye Heavy de Super Thirty-One

Sortie : 1996
Produit par Greg Montgomery
Label : SNAP! Records


Le fait d’utiliser des guitares saturées fait que les choses deviennent alors immensément sensuelles. Puissantes, lentes, majestueuses et rêveuses, les chansons de Super Thirty-One réussissent de surcroît à se charger d’une tension inouïe, renforçant chaque envolée, chaque dérobade, chaque volute. Jouant avec la suavité du chant, ambivalence sexuelle renforcée par l’intervention discrète mais angélique de Kelly Davis, la formation californienne se fait si doux que ça en devient irréel, flirtant avec une sorte de virginité candide mais absolument pleine de beauté. La portée des chansons n’en est que démultipliée, surtout lorsque les guitares s’échappent, tissent des lignes infinies, multiplient les couches.
Avec une tentation juvénile de vouloir signer des titres poétiques, Super Thirty-One emploie les guitares pour se doter d’une force renforcée, adolescente, sans limite et brouillonne. Apprêtées, magiques, celles-ci révèlent des moments de repos admirables, des moments où le temps se suspend. Au milieu de ce brouhaha, qui parfois se transforment en tempête d’une grâce stupéfiante, la basse ou quelques arpèges à la guitare, deviennent de sublimes trésors, tout autant de raison de se laisser porter, de s’abandonner au sein de cette vague torpeur.
Il y a une telle énergie et pourtant une grande timidité, et c’est de cette contradiction que naît la qualité des morceaux de Super Thirty-One, et du mouvement shoegaze en général, auquel s’inscrit en plein le combo californien. A tel point que les balbutiements n’en sont que plus appréciables.
Voilà que des comptines pudiques et très suggestives finalement, prennent une toute autre ampleur, fièvre incandescente, désir de transgresser et de vouloir se réaliser, sans jamais dépasser le cadre du fantasme. C’est une langueur qui annule toute velléité de positionnement sexuel mais qui pourtant procure mille frissons, réveille des désirs et sublime dans une sorte de bulle magique les aspirations de ces jeunes musiciens. Car il faut se souvenir, les membres de Super 31 sont tous très jeunes. Et c’est comme s’ils se perdaient au sein des rêves sortis de leur propre imagination.

28 août 2010

Clouds : Thunderhead


Thunderhead de Clouds

Sortie : 1993
Produit par Paul McKercher
Label : Rhino / Elektra


Il se dégage beaucoup de force et d’énergie de cet album. Les caisses sont frappés durement, les guitares sont puissantes, les refrains lumineux et plein de vie. C’est frais, vivifiant, chaleureux et coloré : cela rappelle les albums de Brit-Pop de Echobelly ou Catatonia.
« Red Serenade » ou encore « Baby » sont joués à cent à l’heure. C’est un vrai tourbillon.
Certes le ton reste souvent léger mais cela est communicatif. Sur cet album, les guitares occupent le devant de la scène, pour signer des chansons aux mélodies évidentes, portées par les voix des deux australiennes : Jodi Phillis et Patricia Young.
Tout est ficelé et suffisamment bien écrit, pour que dans une veine classique on ne s’ennuie pas une seule seconde. Avec le jubilatoire « Kathy », le riff gratté et râpant est absolument génial, avant que la basse n’occupe tout le devant de la scène, pour servir d’écrin aux chants angéliques et pourtant pernicieux des deux filles, parfois perturbés par des saccades de guitares agitées. Sur « Universal », une fois encore c’est la basse très en avant qui confère le petit plus au morceau. Plus lounge, plus bossa-nova, « Expecting » évoque les ambiances de plage et le surf en Australie. Quant au très bon « Motherson » ou « Bower Bliss » et ses distorsions dérangées, ils participent à faire de « Thunderhead » un album de bonne facture.
Mais c’est avec des morceaux plus lents et plus rêveurs que Clouds esbaudit particulièrement, atteignant presque la perfection. Le rythme n’hésite pas à suspendre le temps, pour sublimer les interventions des guitares et rendrent les voix encore plus divines, plus gracieuses. Leur souffle fait frissonner, intensifiant chaque crescendo, conférant une puissance évocatrice incroyable aux déclamations. « Close my eyes » impressionne ainsi beaucoup plus que sa simplicité apparente ne le suggère, se transformant en beauté shoegaze inouïe, qui monte en intensité jusqu’à un climax magnifique. La dérive peut conduire à des chansons si merveilleuses qu’elles en deviennent irréelles, comme sur l’extraordinaire « Ghost of love returned », incontestablement la perle de cet opus, démonstration sidérante de langueur shoegaze, aux guitares lunaires et aux voix douces et féeriques, avant les saturations. Tout simplement bluffant.
Ces titres charment d’entrée de jeu, sans une once de complexité et en misant sur des refrains impeccables. Les guitares se mélangent pour composer des ambiances délicieusement dynamiques, dans lesquelles éclairent superbement les voix douces et fruitées de Jodi Phillis et Patricia Young.
Elles osent toute les extravagantes possibles, signant des harmonies vocales emballantes, parfois vindicatives (« The Rocket », tout en force), voire mirifiques (« Alchemy’s Dead »), quitte à jouer avec, en mixant les enregistrements au ralenti et très bas, ce qui donne l’illusion d’entendre une voix masculine sur la parodique « Domino ».
Beaucoup plus de maîtrise sur « Thunderhead », beaucoup plus de funs et d’amusement également, en tout cas un vrai plaisir.

23 août 2010

Fiche artiste de Spiritualized



Spiritualized

C'est un chagrin d'amour qui sera à l'origine du chef-d'oeuvre de Spiritualized. La claviériste du groupe, Kate Radley, et accessoirement petite amie de Jason Pierce, annonce qu'elle s’est mariée en secret avec Richard Ashcroft, le dandy shooté de The Verve. Marqué par une immense peine, presque impossible à calmer, malgré les quantités incommensurables de drogues qui transitent par ses veines, Jason Pierce ira se consoler dans la musique.
L'innoubliable « Ladies and gentlemen we are floating in space », ode à l’évasion, ode à la fuite, ode aux transgressions, octroie à l’auditeur un voyage incroyable et inouï, traversé de milliers de sentiments, complexes et touffus. La mélancolie enserre le tout et sublime chacune de ces notes délirantes.
Véritable support et catharsis des angoisses de son génie créateur, au cerveau cramé, Jason Pierce, la musique de Spiritualized, nourrie à diverses influences garage, soul, shoegaze, psyché, est le dernier refuge pour les âmes meurtries.
Tout d’abord, et c’est bien normal, la pochette ressemble à une boite de médicament, il s’agit de suivre scrupuleusement la posologie. Après tout, la musique se vit comme un remède, Jason Pierce le dit lui-même : « je veux un peu d’amour pour faire fuir la douleur ». Comme un appel, le titre (définitivement culte) nous invite à l'évasion. Car pendant plus d'une heure il n'est pas question de poser les pieds sur Terre. Des guitares saturées et carillonnantes aux choeurs gospel en passant par des saxos déchaînés ou des violons poignant de grâce, on vogue dans un psychédélisme total. Fanfare folle pour fanfare de l'espace : on n'avait jamais entendu pareil bordel instrumental qui soit autant maîtrisé, aussi cohérent et surtout, surtout, aussi jouissif.
L’album, sorti en 1997, considéré comme un des meilleurs jamais sortis en Angleterre, classé n°1 de l’année par le NME, devant OK Computer de Radiohead (« ce qui en dit plus sur le NME que sur Spiritualized » dira plus tard Jason Pierce), est avant tout l’apothéose d’une progression constante dans le lyrisme, la boursouflure et l’imagination. La concentration du désir de Jason Pierce de créer l’œuvre psychédélique ultime, lui qui avait commencé avec Spacemen 3, dans les années 80, à « prendre des drogues pour faire une musique à écouter en prenant des drogues ».
Déjà groupe culte de la petite ville de Rugby, aussi connus pour ses albums fumeux et langoureux que pour leurs concerts, où les membres se contentaient de jouer assis, sans regarder le public, avec pour seul éclairage des projections d’images psychédéliques, une attitude larvaire et neurasthénique qui ne sera pas pour rien dans le shoegaze à venir. Mais avec son comparse Sonic Boom (qui s’en ira former Spectrum), les contentieux s’additionnent, les autres membres du groupe adjurent Jason Pierce de monter un autre projet, Spiritualized, et le divorce sera définitivement consommé lorsque sortira la reprise des Troggs en 1990, « Anyway that you want me », chanson que voulait reprendre Sonic Boom depuis des années.
Avec Spiritualized, Jason Pierce aura les mains libres, et au grès des changements de personnels et de musiciens, il construira un des œuvres les plus passionnantes et les plus fascinantes du rock indé anglais. Dès son premier album, « Lazer Guilded Melodies », un album subtil, langoureux et tranquille, application directe de la devise « minimum is maximum », il déposera pour la postérité les bases d’un shoegaze envahi de torpeur, influence pour une génération entière de musiciens.
Contaminé par l’expansion et l’excès, les albums suivants, comme « Pure Phase » ou « Let it come down », seront eux-aussi de vraies réussites, de vraies capsules hallucinogènes, de vraies défouloirs sentimentaux, jusqu’à ce qu’une grave pneumonie laisse Jason Pierce entre la vie et la mort. Remis de cette expérience douloureuse, ce dernier, avec son album « Songs in A and E », reviendra à plus de délicatesse, de simplicité et de minimalismes, comme on revient à ses premiers amours en somme.

20 août 2010

Fiche artiste de All About Eve


All About Eve

"Ultraviolet", le quatrième album de la formation anglaise, paru en 1992, aura été celui de l'incompréhension. Pour les fans, ce fut l'équivalent à une trahison. Car au départ, All About Eve était une des références en matière de gothique. Voilà que désormais, on avait le droit à des guitares noisy comme Curve ou My Bloody Valentine. 

Formé au milieu des années 80 par Julianne Regan (ex-bassiste de Gene Loves Jezebel), Tim Bricheno, Andy Cousin et Mark Price, proche de The Mission, le groupe sera vilipendé pour avoir "renié" leur passé. Julianne Regan aura bien du mal à défendre cet album : « J’adore Ultraviolet, mais je dois être bien la seule. [Personne ne l’a aimé], même pas notre public, nos familles, ou les autres membres du groupe ! »[i]. Pour elle, il n’y aurait eu aucune polémique s’ils étaient allés au bout de leur idée, quitte à changer carrément de nom : « Je voulais changer le nom du groupe avant Ultraviolet. J’étais là à dire ‘’mais enfin, ce n’est plus vraiment All About Eve !’’ mais les autres me répondaient ‘’MCA n’acceptera jamais ça’’. C’était encore une de mes idées anti-lucratives. Ça n’a plu à personne mais je maintiens qu’on aurait dû le faire »[ii].
Les influences shoegaze sont évidentes même si des traces gothiques sont toujours présentes. C’est juste que le groupe ne désire plus persister dans un carcan. Et préfère coller aux tendances du moment. Les fans de la première heure ne comprendront pas. Julianne se défend : « Il semble que l’on se dissocie de ce qu’on a fait précédemment mais ce n’est pas juste pour le plaisir de le faire. C’est juste que ça date de 1987. Occasionnellement je vais écouter ça par nostalgie, et c’est génial, mais je ne porte plus les mêmes chaussures qu’en 1987, de même, je n’écoute plus les mêmes disques. Ça sonne vieux et je n’ai pas envie de rejouer les mêmes chansons cinq ans plus tard même si les gens te poussent à le faire. Il faut être un peu égoïste. Donc, non, on ne se renie pas totalement, c’est juste qu’on est plus en raccord avec ce que nous faisons »[iii].
Riff gras, mur du son pompier et voix aérienne derrière, le style a clairement changé. C’est ce qu’on a particulièrement reproché à cet album : voilà que la voix de Julianne avait été « saccagée » par cette mixture shoegaze gluante. Pourtant, c’est exactement ce qu’elle cherchait. « J’aime bien le fait qu’on ne puisse pas m’entendre. On peut aimer le style du chant mais sans pouvoir reconnaître les paroles. Certaines personnes me disent : ‘’oh mais qu’avez-vous fait ? on ne peut pas distinguer ce que vous dites, c’est juste une mixture blah, blah, blah !’’ »[iv].
Marquant une rupture définitive avec le public, il aura sonné le glas du groupe, le label MCA qui venait de les accueillir ayant purement et simplement décidé de retirer l'album de leur catalogue pour ventes insuffisantes après avoir rompu leur contrat ! Julianne paiera son entêtement. Lancer l’énigmatique « Phaser » comme single était d’ailleurs prendre un risque, qui sera raté du reste. Julianne persiste et signe : « Le problème avec Phased, c’est qu’on ne l’a pas sorti pour être dans les charts. On voulait montrer aux gens où on en était. Comme on prenait un nouveau départ, on l’a publié comme pour dire « voilà ce que nous faisons, est-ce que vous aimez toujours ? est-ce que vous allez toujours venir en concert nous voir ? voulez-vous toujours acheter l’album ? ». car si on avait voulu rentrer dans les charts, on aurait sorti plutôt Some Finer Day ou Yesterday Goodbye ou que sais-je encore »[v]. La presse n’aura eu de cesse de s’interroger sur ce goût soudain pour le shoegaze. Julianne en tire de l’amertume : « Les gens aiment catégoriser. C’est la même raison qui fait que les gens nous aiment ou nous détestent. (..) Plutôt que de nous voir comme innovant car on va de l’avant, ils pensent que nous sommes dilettantes, on papillonne entre divers styles, sans vraiment y rester, pour accumuler des influences et pomper les autres »[vi].  Le groupe, las, sera obligé de se séparer en 1993, après que "Ultraviolet", magnifique album ignoré, ne réussit à se classer péniblement  #36 des charts. Il faudra attendre plusieurs années pour que cet album maudit soit enfin réhabilité. A sa juste place.


[i] Interview de Julianne Regan par Mike Mercer, On the eve of mice, 13 avril 1994, [en ligne] http://www.goony.nl/aae/articles/mickmercer/
[ii] Idem
[iii] Interview de Julianne Regan par Andre, janvier 1992, [en ligne] http://www.withguitars.com/all-about-eve-ultraviolet-interview/
[iv] Idem
[v] Idem
[vi] Idem

19 août 2010

All About Eve : Ultraviolet


Ultraviolet de All About Eve

Sortie : 1992
Produit par Ted Hayton
Label : MCA

Beaucoup ont jugé cet album comme une énième parution shoegaze, mais en fait, cela reste et restera un superbe album gothique.
Le travail sur les guitares, ces flots qui se déversent, qui écrasent tout (le solennel « Dream Butcher »), qui annoncent fièrement la main mise du merveilleux sur la réalité (« Blindfolded Visionary ») ou qui se perdent et avancent dans le noir comme des sirènes (« Mine »), permet de construire un style bien personnel, à la fois majestueux et inquiétant. La couleur de l’album est essentiellement noire. Hormis sur quelques morceaux, où les refrains sont presque pop, la langueur est de mise, la solennité aussi, se conjuguant à un laisser-aller voluptueux. Un charme qui suinte des échos pernicieux, des souffles et des distorsions emphatiques et ténébreuses. Les textes sont durs, crus et guère sans espoir. Mais c’est aussi un album incroyablement féminin, avec ses grâces, ses moments suspendus, ses tendances à se faire langoureux, ses errances balançant entre le dark et la séduction.
Julianne Regan, en prêtresse gothique pour qui on succomberait sans résistance, se fait roucoulante, avec sa voix susurrante, tout dans le souffle et le râle sexy, qui se mélange au moyen d’un mixage diminué à des échos inquiétant et flottant (le single « Phaser »). Son chant peut se permettre toutes les emphases, accompagner subrepticement une petite guitare sèche, des petites notes de piano, des sirènes lointaines de guitares, gonfler dans le majestueux et enclencher alors l’apothéose, où guitares grondent avant de s’additionner en multi-couches (« Infrared »).
Une leçon qui apporte la preuve éclatante que le gothique et la féminité ne font souvent qu’un. Et que cet art si délicat de se laisser aller, de se complaire à céder la place à l’inquiétude, à débusquer le Beau dans des trésors négligés et pervertis par le lugubre, devient alors une ode au voyage. Cette musique devient un moyen inégalé de partir dans des affres immatérielles. Une tendance psychédélique qu’on va retrouver sur le superbe « Freeze », un des meilleurs titres avec sa basse extraordinairement froide, très en avant, et ses éclairs saturées, ses distorsions et autres effets fuzz, assez déstabilisant, ou encore « I don’t know », son mixage, ses bandes passées à l’envers, sa voix douce et légère héritée du shoegaze et son influence orientale, sitar en tête.
Alors là, on peut se lover dans le vaporeux sans retenue, sans frein, sans limite, et cultiver l’art du pessimisme.
A l’image de l’incroyable dernier morceau, le fameux « Outshine the sun », morceau épique de près de huit minutes, basé sur deux boucles répétées. Les douces notes grattées de départ, auquel s’additionne un riff tordu et génial, offrent un écrin splendide à la voix de Julianne Regan, qui progressivement va s’intensifier, au même titre que les guitares plus nerveuses, le ton plus grave, avant de se suspendre un instant, instant de grâce, puis d’éclater de manière majestueuse. Alors à ce moment-là le schéma peut se répéter, créer une sensation de perte et de fuite, reprendre ses boucles d’une beauté confondante où la voix de Julianne fait son plus bel effet, passant en une fraction de seconde de la luminosité à l’obscurité. Et lorsque la chanson se suspend à nouveau et qu’on s’attend à reprendre à nouveau le refrain sur le même degré, voilà que le ton baisse d’un cran, la voix s’écrase dans les graves, pour céder la place à une tempête de distorsions, de guitares et de brouillages sonores, concluant là ce morceau effrayant. Il n’y a que la musique pour dépeindre au mieux ces sentiments tortueux. Et il n’y a que la musique pour les calfeutrer et les aider à s’épanouir. “When the gods are shaken from the sky, there's a scientific reason why. There's no wish to replace them and no-one's rushing in to win the race to fill the empty space” : inquiétude tant partagé et lyrisme volatile.
Quelques années se sont écoulées depuis la sortie de cet album tant décrié par les amateurs d’All About Eve et il est surprenant de le voir s’arracher à prix d’or en vente d’occasion, malgré tout ce qui s’est dit. Comme quoi, justice serait en fin de compte peut-être rendue…

12 août 2010

The Boo Radleys : Giant Steps


Giant Steps de The Boo Radleys

Indispensable !

Sortie : 1993
Produit par The Boo Radleys
Label : Creation


Avec Giant Steps, Martin Carr apporte sans doute la réponse la plus cinglante à tous ses détracteurs.
Critiqué, répudié pour être un mouvement sectaire, jusqu’auboutiste, le shoegaze était replié sur lui-même. Le leader des Boo Radleys fit la démonstration par A + B que ce style n’était pas qu’un simple empilement de guitares. Le fruit d’un an de travail acharné en studio permet de prouver au passage que la saturation n’est pas un facteur limitant à la soif de nouveautés ou de mariages incongrus.

Ce qui étonne d'emblée, c'est le ton résolumment positif que l'on retrouve dans beaucoup de chansons. Pour du shoegaze, cela peut être étonnant, le genre étant souvent cantonné dans une pesanteur hermétique. Ici, Martin Carr, qui a quasiment écrit l'album à lui tout seul, a permi à ses titres de gagner en chaleur, en bonne humeur et en légereté. Un certain côté aérien et savoureux se dégagent de "Wish I was kinny" (ou ont été convié les membres de Moose au grand complet), "If I want it take it" ou "Barney (and me)", qui auraient pu être de véritables tubes en puissance, malgré leur saturation.

Mais Giant Steps c'est bien plus que cela : c'est un trésor, une source inépuisable d'émerveillement, une parfaite réussite où harmonies vocales, électricité et trouvailles pop s'assemblent superbement, avec un sens de l'invention inouï. Depuis combien de temps n'avait pas entendu de tels enchantements à l'image de "Best loose the fear" ou le single "Lazarus" (Margaret Fiedler de Moonshake participe à la chanson) ? Il n'est pas encore arrivé le groupe qui égalera ne serait-ce que le dixième de la magie de ces morceaux.

On n’avait jamais entendu de pareils arrangements associés à des saturations sans fins. Personne n’avait jamais osé. Ce troisième opus se révèle surprenant, luxueux, cosmopolite et bigarré. Enrobées par des saturations omniprésentes et intrusions décalées d’arrangements de guitares acoustiques, de claviers, de flûtes, de trompettes, de cors et autres bruits samplés, les chansons chavirent entre vague tranquille et tempête excentrique. "Take the time around" en est un parfait exemple. Ballotté au grès des eaux, on perd repère et on plonge alors beaucoup plus volontiers dans ce kaléidoscope fascinant. Immédiatement enchanteur et pourtant incroyablement riche, Giant Steps est un rendez-vous psychédélique immanquable. Tentez l'expérience vous-même : réécoutez l'album de manière répétée et vous y découvrirez toujours quelque chose de nouveau.

Arriver à conjuguer ainsi mur du son et exigence dans le rendu, le tout pour servir des chansons de très grande qualité, est un pari sur lequel beaucoup n’aurait pas misé une livre auparavant. Mais les Boo Radleys précisent ici qu’on peut très bien s’amuser avec le shoegazing et jongler avec les humeurs. Chaque chanson regorge de trouvailles, que ce soit les saxos de "Butterfly Mc Queen", le rythme dub de "Upon 9th and fairchild" ou reggae de "Lazarus", les bandes passées à l'envers sur "Spun Around", l'intro tecknoïde de "Rodney King" (avec Muriel Barham en guest voice), ou encore l'orchestre symphonique suivi de façon incongrue par l'ambiance lounge sur "I've lost the reason". La voix de Sice se fait tantôt caressante, tantôt elle est trafiquée et mixée. Dans tous les cas, elle sert idéalement le caractère léger des morceaux. Toujours saturées, mais jamais bruitistes, ces derniers sont tout aussi ouatés qu'ils sont acidulés. The Boo Radleys signe alors là une vraie référence psychédélique, les rapprochant de leurs glorieux ainés des sixties (et on comprend mieux pourquoi Martin Carr était si fan du groupe californien Love).

En 1993, lorsque l'album fut sorti, la presse tomba des nues, et devant pareille beauté, pareil sens de l'arrangement, pareilles mélodies pop, il fut élu "album de l'année", ce qui vaut tous les commentaires. Ce titre est suffisament équivoque pour en rajouter.