27 avril 2008

February : Tomorrow is Today



Tomorrow is Today de February

Coup de coeur !

Sortie : 1997
Produit par Richard Werbowenko et February
Label : Carrot Top


Il y a tout d’abord la voix. Amy Turani ose ce qu’aucune chanteuse de shoegaze n’avait osé faire : séduire. Langoureuse, envoûtante, elle se fait sexy et troublante. Cette fille ferait tout accepter tant elle dégage du charisme : force, finesse, mystère, beauté et pureté, tout y est contenu.
Ses roucoulements moites et vigoureux transportent le fonceur « Hit Me », ses miaulements de chat au pelage noir de jais traversent le dub à la couleur dark « Caught », ses souffles suaves caressent sur le délicat « Soundtracks » (et sa discrète flûte).
Avec cet album on sent l’envie d’apporter un plus au shoegaze, qui à l’époque était presque oublié de tous, pour poser les bases d’un mélange avec bien d’autres styles. On notera l’usage des boites à rythmes, le tempo nonchalant, presque trip-hop sur « Slinky », les saturations éparses, froids et robotiques, les instruments jazz (trombones, trompettes, saxophones), l’urgence noisy pop sur « Riproar », les colorations electro ajoutées au piano sur l’artificiel « Slan », voire les expérimentations ambient (« Pulse »).
Bien que divers, les titres partagent tous les mêmes particularités évasives et légèrement cafardeuses. Il subsiste malgré tout une cohésion et un cachet rattaché au groupe. Une sorte de poison noir. D'une ambiance sensuelle à une autre plus inquiétante, on y passe très rapidement, sans s'en rendre compte, de par les utilisations mixées de guitares d’acier et de rythme artificiel.
L’inquiétant « Easy » avec sa voix déformée et ses crachats de saturations ferait presque froid dans le dos. Le monde moderne, urbain, technologique dépeint par February fascine. Il se cale parfaitement à son époque, ses invasions informatiques, les réseaux Internet qui se déploient, la mélancolie qui gangrène chaque progression citadine, où la frontière entre féminité et technologie se brouille et se confond. De là naît un profond sentiment de tristesse et de contemplation. Ces turpitudes prennent d’autant plus de résonance que le groupe flirte avec la beauté : sur « Trace », les guitares cristallines dessinent des mélodies à se damner.
Sur les derniers morceaux, à la qualité ébouriffante, Amy Turani se fera tour à tour torturée, aguicheuse, sombre, angélique : éminemment délicate. Les morceaux ne seront que des traversés de guitares distordues (« Swoon »), des nappes de grâce avec guitare sèche et bruit de brise magique (le sublime « Rue Muffetard », en référence au célèbre quartier de Paris) ou bien des moments éperdues où les guitares cristallines, le piano et les violons se font l’écrin idéal à un chant venu des cieux (l’indépassable « Peacock », une des chansons les plus bouleversantes jamais composées).
Au fur et à mesure, la force de la voix d’Amy Turani disparaîtra pour se transformer en pure déclamation féerique et magnifique. Comme quoi on y revient à cette voix. Elle finit par achever l’album sur des notes totalement évasives.

26 avril 2008

Springhouse : Land Falls


Land Falls de Springhouse

Sortie : 1991
Produit par Mike Mc Mackin et Springhouse
Label : Caroline


On peut difficilement faire plus précieux que cet album.
Apprêté jusqu’au bout des ongles, Land Falls flirte avec le majestueux à la recherche de la chanson pop parfaite. D’un allant plutôt dynamique, ce premier essai force les choses : voix concerné par l’ambition, sonorité quelque peu merveilleuse sous une rythmique entre pop et cold-wave, guitares tranchantes. La luminosité y est parfois trop aveuglante (« For Nothing »), parfois plus discrète, ce qui rend certains titres intéressants (le sombre « Eskimo »). Mais dans l’ensemble le groupe sabote quelques fois ses ambitions de démesure esthétique. Si la beauté est bien représentée, l’intensité, elle, n’est pas toujours au rendez-vous. La faute à une absence de profondeur, Springhouse faisant preuve encore de légèreté (« Eyesore »), ce qui ne rend pas service à la poésie revendiquée. Une chose est sûre cependant : rares étaient ceux qui jouaient comme eux à l’époque, entre affront féerique et accalmie sublime.
On retiendra ici le son incroyable de la guitare, cinglante et cristalline, qui orne de son éclat tous les passages rêveurs. On obtient lorsque le groupe fait preuve de plus de retenue, de magnifiques chansons mélancoliques, comme le subtil « Alone » ou le somptueux « Again », dont la dramaturgie éblouit.
Cette pop survitaminée et omnipotente aime plonger la tête la première dans une déferlante de sons dream-pop, de guitares effrénées, de tempo dantesque, ou quand la flamboyance rencontre l'intellect. Ralentie, prenant le temps de s’épanouir, une composition comme « Landslide » aboutit alors par crescendo à un sommet d’élégance.

20 avril 2008

Fiche artiste de Lucie Vacarme


Lucie Vacarme

Toulouse, 1988, à l’université. Des amis étudiants s’ennuient. Et alors que d’autres se préparent consciencieusement à l’échéance des examens, eux investissent des locaux de la fac, branchent leur guitare et font du bruit. Comme ils ne savent pas par où commencer, ils décident de reprendre leurs groupes préférés, juste pour le fun.
Pour l’instant rien qui ne sorte du commun.
Seulement voilà, ces quatre jeunes gens avaient des goûts assez marginaux pour l’époque. Contrairement à la majorité qui vouait une adoration pour la scène punk française, eux s’intéressèrent de près à ces petits EPs que leur disquaire ramenait exprès de l’Angleterre ou des Etats-Unis. Et ils découvrirent, effarés, des formations encore underground, comme Dinosaur Jr, Sonic Youth ou My Bloody Valentine.
A part et déjà en décalage, ils n’eurent plus qu’une idée en tête : proposer une vision très personnelle du noisy. Et sans se prendre une seule seconde au sérieux. Une incongruité en France.
A force de concert qui firent grand bruit à Toulouse (et pour cause !), c’est le label Lithium qui se proposa de sortir les enregistrements de Lucie Vacarme, à commencer par leur plus célèbre single « Essaie de comprendre », qui passa à longueur de temps sur les radios locales des grandes villes universitaires. Virent ensuite l’album « Milkyway » en 1992 puis un dernier EP « Audioscope », produit par Jelo Jack.
Si on connaît aujourd’hui Lucie Vacarme, c’est surtout parce qu’il comprenait en son sein Michel Cloup, futur guitariste de Diabologum et de Experience, groupe expérimentaux français qui ont apporté le vision très personnelle du noisy.
Mais c’est occulter tout ce que le groupe toulousain a apporté. Point de départ d’une certaine frange du rock français, Lucie Vacarme montra que l’on pouvait mêler sens mélodique avec une certaine radicalité musicale. Et faire tout cela sans se gargariser d’intellectualisme, mais tout en restant de grands enfants. Car finalement c’est tout ce qu’étaient Patrice (basse), qui fit parti également des Dirty Hands, Valery (batterie), celui qui s’occupait des pochettes, et qui fut aussi à l’origine de La Fossette de Dominique A, Michel (guitare) et David (guitare et chant). Ni plus ni moins que des étudiants qui s’ennuyaient. Et qui eurent raison.

9 avril 2008

Green Hill : Toulouse


Toulouse de Green Hill

Sortie : 1992
Produit par Charlie Jensen
Label : Harvest Germany

Green Hill ou la symbolique du rêve.
Il arrive des états où la conscience s’éteint petit à petit pour laisser place à un enchaînement sans queue ni tête de pensées, d’impressions, d’images qui accompagnent l’arrivée du sommeil. Toulouse met en son tout cela.
Se basant sur des chansons avenantes, l’album glisse vers le flou et la féerie floutée. On ne voit rien venir car cela se fait progressivement mais on tend bien vers l’apesanteur.
D’une simplicité mélodique à couper le souffle, Toulouse n’est qu’un voyage au travers des chansons de toute beauté, tout d’abord perceptibles (« He », ses climax imperceptibles comme une plume, ce chant éthéré, dont le léger accent germanique ne manque pas de charme, ses petites touches à la guitare coûte que coûte qui subsistent aux déferlantes noisy), voire même adorables (le classique « You » traversé d’éclairs) avant de devenir moins évidentes et moins immédiates. Il faut alors y rentrer pour s’y émerger car les mélodies se transforment, incluant des passages plus obscurs (« Toulouse ») et offrant moins de place pour la facilité et plus pour l’évasion.
D’ailleurs le chant se fait parlé sur « Excuses », comme s’il venait de loin et que l’imagination parlait dans le sommeil, propos doucereux zébrés de temps en temps de saturations, avant un refrain de toute beauté, souffle magique de voix, vocalises féminines mixées en retrait et effets de cathédrales. Jusqu’à atteindre une magie virginale, car exempt de toutes les impuretés du monde réel, ce quotidien qui bouffe tout et oblige à se coltiner déceptions, hypocrisie, intérêts égoïstes et compétition. Ici, pas la moindre trace de dédain, il n’y a que du fabuleux. Et c’est amplement suffisant.
Rien n’a de prise parce que les guitares passent comme dans des rêves, les voix sont gorgées de douceur et les distorsions s’effilochent comme des fils d’or. Jusqu’à ce que les titres fusionnent entre eux, comme les quatre derniers qui aboutissent à « P.Pronoun », morceaux d’un puzzle onirique de lyrisme fugitif.
Sur la fin, comme sur « They » les chants se gonflent en légèreté, s’intercalant au milieu de guitares sèches et d’autres plus atmosphériques, créant ainsi un univers de majesté d’une modestie et d’une discrétion toute poétiques. Il n’y a de moins en moins de supports sur lequel se rattacher, Green Hill emmêlant les guitares à tout un ensemble, rythme, effet d’échos, voix, qui dès lors vire à l’agglomération merveilleuse. Les rapports avec la réalité sont coupés et c’est un esprit qui vogue vers l’horizon que se propose d’accompagner le groupe.
Il était donc normal que le dernier titre, « She », ne soit qu’un chant divin, incompréhensible, et noyé dans l’écho, dernière étape avant l’entrée dans le sommeil et les rêves.

Starfyler 59 : Gold


Gold de Starflyer 59

Sortie : 1995
Produit par Jason Martin
Label : Tooth & Nail

Jason Martin continue son dialogue avec ses démons intérieurs et livre un deuxième album (sans titre, sans indication, on l’appellera « Gold » par soucis de commodité) plus lent, plus calme, mais plus troublant aussi. Viscéralement miné par la défection et le désespoir, voire même une forme de mauvais goût à vouloir tout recouvrir de coulées glauques de guitares lourdes, cet opus laisse des sillons de distorsions derrière lui comme on négligerait de marcher en trainant des pieds. Assommant et refilant instantanément le cafard, l’écoute est un chemin de croix, pas évidente au premier abord mais subjuguant de véracité et de noirceur.
Il vaut mieux éviter d’écouter cet album un soir de déprime.
Présenté comme la confession d’un spleen maladif, la musique de Starflyer 59 se cramponne et rampe lentement : il n’y a pas une seule once d’élévation, de légèreté, à peine de quoi respirer (« You’re mean » ou « Somewhere when you heart glowed the hope »), uniquement des agonies interminables. Au milieu d’un son énorme et particulièrement impressionnant lorsqu’il fait place à des guitares d’une lourdeur confondante (« Duel Overhead Cam »), Jason Martin apparaît comme un koala neurasthénique qui ne tenterait même pas, par flemmardise, de se faire entendre au milieu de ce vacarme. Sa voix est toujours aussi singulière, absente, laconique, fantomatique...
Bien souvent le tempo de plomb s’interrompt brusquement pour laisser place à un désert sentimental où il ne reste plus que le chant morne de Jason Martin et une solitude sans nom. Les morceaux virent à la monotonie dépressive, et lorsqu’elles se décident de suivre les complaintes de son auteur, deviennent le dépôt fantastique d’une aspiration à la douceur (le divin « When you feel the mess » et son superbe instru de fin qui s’égrène et se délite).
L’échange est presque cru, intime : Jason Martin se fait tellement suave qu’il faut se pencher pour l’écouter. Les gimmicks de l’adorable « Messed up over you » fascinent, tandis que la lenteur ambiante engourdit, jusqu’aux râles dignes d’une agonie. Une fois en torpeur, les mélodies n’ont plus qu’à céder la place à l’insistance de la batterie et à un solo de guitare, récurrent, revenant tel un mantra, à la beauté somptueuse et refusant de terminer le morceau (qui va au-delà des six minutes du coup) pour transporter l’auditeur vers une part d’évasion.
Répétition de petites mélodies grattées sur les cordes du bout des ongles, voix malade, avant d’être brusquement dévasté par des avalanches lourdes de guitares et de distorsions. Des titres comme « A Housewives Love Song » ou « Indiana » ne sont que les dépositions d’une tristesse consternante qui se retrouve dans les guitares, distordues et qui se languissent comme des âmes en peine. Dévasté de part en part, regroupant des replis sur soi quasiment psychopathologique, se laissant faire, sans aucune réaction, sans aucune rébellion, se laissant recouvrir d’une glue de saturations. Ces chansons crues et saisissantes de noirceur apparaissent comme un témoignage horrible du mal-être rongeant son auteur.
Bourrée de produits pharmaceutiques, la musique de Starflyer 59 fait froid dans le dos. Et du coup les passages planant (le dernier et tout tranquille « One Shot Juanita ») sont encore plus suspects et inquiétant…

1 avril 2008

Bang Bang Machine : Eternal Hapiness

Eternal Happiness de Bang Bang Machine

Coup de coeur !

Sortie : 1994
Produit par Graig Leon
Label : Ultimate


Equivalent à un mix ecstasy / LSD, cet album est bien plus qu’un trip, il en est la définition.
A l’image des motifs entêtant qui le traversent, on ne l’écoute pas, on plonge dedans.
Après ce n'est plus qu'un tourbillon : des titres planant, dansant, atmosphériques parfois, bourrés d’harmonies vocales de toute beauté, de rythmes electro et de guitares vigoureuses.
Parfois épique (ah ! les neuf minutes cosmique de "16 years ", véritable voyage à lui tout seul), souvent épatant ("Lovely Lily"), l'album confirme le talent irrésistible de ce groupe à marier douceur et vertige. C'est la moindre des choses lorsqu'on est capable de tailler des hymnes survitaminés ("God based angels on you"), tout en passant du vaporeux au virevoltant en quelques secondes et sans vergogne.
Il faut dire qu'il y a de quoi : un rythme robotique, une basse prenante, des refrains éclatant, un mélange subtil entre le sens de l'accroche de la pop anglaise et ce son hybride electro, des boites à rythme héritées de la dance music et de Madchester, des guitares folles... Un véritable appel à l’évasion et à l'hédonisme, écrite sous forte dose de LSD. La mort du punk est contenue là, comme l'annonce d'une nouvelle ère, celle du chant de la danse et de la futilité.
Les slides de guitares se perdent à la manière du courant shoegazing, cette voix de déesse incroyable semble venir d’ailleurs, ce ton cosmique et légèrement féerique par moment, renforcent l'impression d'égarement. On se trouve en dehors de soi-même. On se dématérialise, sous l'impact d'une grandeur absolue, comme sous hypnose. Et que dire du chant de la mythique Elisabeth Freeth ? Pure, légère, envoûtante, déstabilisante, grave, cette voix de diva de la nuit nous transperce et nous chamboule. On se mettrait à genoux devant une voix aussi sublime.
A noter, deux titres placés en bonus : le single "Geek Love" en version longue, et un "Godstar", punchy et lumineux, hommage aux Rolling Stones, reprise du groupe culte Psychic TV.
Sans conteste, le groupe a réussi à concilier les ambiances éthérées de la dream-pop au rythme infernal et au goût pour le psychédélisme de l’ambient, initiant bon nombre de groupes par la suite en Angleterre. « Give you anything » est superbe à ce titre : son riff méchant, accrochant, son rythme groovy et surtout son refrain génial, avec son petit hoquet inimitable dans le chant, sont les ingrédients d’un mélange de majesté et de douce folie dont les effets persistent bien après l’écoute. La musique de Bang Bang Machine est si addictive qu’on en redemande encore et encore. Afin de ressentir les mêmes effets : cette sensation de décoller et de partir ailleurs, emmené par ce petit gimmick à la guitare, ce refrain inoubliable qui finit par déraper sur un passage psychédélique, soutenu par un tempo dance infernal, des samples et des étirements de guitares (« 16 Years »).
Même si globalement, au travers des boites à rythmes, Bang Bang Machine voue un culte immense à l’ivresse que peut procurer la musique artificielle et l’univers des boites de nuits, le groupe se love bien souvent dans une lenteur cosmique. C’est la cas de « A Charmed Life » où la voix céleste de Elisabeth Freeth superpose son lyrisme à la langueur du tempo, s’égrenant à l’aide d’une basse ronde, style reggae, et de slides aériens.
On s’abandonne et on se laisse transporter, il n’y a plus qu’à suivre ce chant emporté, majestueux, ces éclairs de guitares saturées, ce riff répété, ces slides rêveurs et ces « houhous ! » irrésistibles (« Technologica »), hymne parfaite à l’hédonisme. Le monde de Bang Bang Machine, chimérique s’il en est, est celui du refus de se plier aux exigences sempiternellement décevantes de la réalité.
Et lorsque la voix s’envole, que le rythme s’accélère autour de boucles ultra-rapide et que les guitares dérapent pour des entrelacs spatiaux, la tête tourne complètement, la mise en orbite s’opère et on est ailleurs, dodelinant, fermant les yeux, se prenant à voguer au grès de contrées kaléidoscopiques et féeriques. Après ? Ben, après, plus rien, le quotidien redevient fade à l’orée de cet album culte et l’écouter à nouveau devient très vite une obsession.