30 janvier 2011

L'esthétique shoegaze


Un monde factice

Il existe une chanson particulièrement attachante, une de celles où on se reconnaît, une ribambelle de douceurs langoureuses, un petit bout de coton qu’on emporte et qu’on câline comme un doudou. Ce doudou, autant le désigner, c’est « Alison » de Slowdive.
En cela, le clip vidéo qui fait office de support est particulièrement démonstratif de cette capacité à caresser, apaiser et se superposer à un état de torpeur relaxant. D’une simplicité touchante, presque naïve, les images défilent comme si elles flottaient sur l’eau, sans agressivité, avec une lenteur léthargique et un grain noir et blanc. Des visions de soirées se succèdent, des gens qui boivent, des gens qui sourient, des gens qui s’enlacent, des gens qui s’amusent. L’ambiance semble bon enfant. Mais seulement, au lieu de ressentir de la joie, de fusionner avec empathie à la bonne humeur des gens, une nostalgie s’immisce en nous. La faute au ralentissement des images, aux caméras mouvantes, à la déformation, à l’absence de sons et d’éclats de rire. On sait pertinemment qu’il s’agit d’un recueil d’images déjà passées. Et s’impose alors en nous automatiquement un regret instantané. Ce sont des souvenirs que l’on voit.
Ce détachement vis-à-vis de l’action est représentatif du style du shoegaze.
La musique de Slowdive va provoquer et entretenir cette douce contemplation, superposant aux vestiges volés de bonheur, un alanguissement électrique et saturé, un nuage de voix douces. On regarde le clip comme lorsqu’on feuillette un album photo. Le fossé va être tel que même les musiciens apparaissent dénués d’implications. Ils sont assis sur leurs amplis, jouent en baissant la tête, se cachent derrière leurs cheveux, ne sourient pas comme s’ils avaient peur d’affronter la caméra. C’est comme s’ils n’étaient même pas concernés. Décalage troublant mais qui est la signature du mouvement shoegaze, ce mouvement, qui par définition, refusait toute mise en scène.

Cette attitude statique des musiciens est caractéristique de Slowdive. Dans chacun de leurs clips, on va les voir rigides et d’un flegme consternant, presque jusqu’au-boutiste. Au cours de « Ballad of Sister Sue », le vice sera poussé encore plus loin, puisqu’on représentera les membres du groupe anglais, raides comme des piquets, sur une ligne, ne bougeant quasiment pas, se contentant de faire des vocalises d’enfants de chœur, devant une lumière brûlante et orangé, l’objectif se contentant de faire des mises au point pour passer du premier au cinquième plan, et se rendre compte que c’est du pareil au même, vu que les musiciens ne bougent même pas d’un sourcil.
Difficile de deviner leurs émotions tant rien ne transparaît. Cette attitude, qu’on vérifiait sur scène et qui a donné son nom au mouvement, à force que les musiciens jouent les yeux baissés sur leurs chaussures, conservé pendant les clips vidéos, prouve qu’il ne s’agissait pas que d’une timidité maladroite mais bien d’une timidité revendiquée, qui signifiait quelque chose.
Ainsi, que ce soit Ride avec « Like a daydream », où pourtant le clip ne montre que les musiciens en train de jouer, seulement ceux-ci ne font quasiment rien, en tout cas rien qui ne ressemble à un groupe de rock, My Bloody Valentine avec « Soon » ou Catherine Wheel avec « Black Metallic », où le chanteur ose fixer la caméra sans cligner des yeux une seule fois, on assiste à une absence totale de posture de rock-star. « Blue Flower », la reprise d’Opal par Pale Saints s’ouvre sur une chanteuse les yeux fermés, avant d’entamer son chant sans quasiment bouger, sur fond bleu, créant un contraste avec ces images d’étoiles de mer ou de rosaces qui tournoient.
Le chanteur de Chaperthouse, sur « Pearl », reste bien ancré, semble un peu ailleurs, et parfois regarde en l’air, voire ferme les yeux, complètement stone. Pendant ce temps, derrière lui, tournent des rosaces psychédéliques, des nimbes de lumières bleues inondent le champs et des paillettes vont venir se superposer aux images, qui elles-mêmes fusionnent parfois. Ces codes esthétiques vont être reconnus dans de très nombreux clips, rassemblant les groupes shoegaze sous une même démarche artistique. Un usage des symboles et des procédés qui signent un credo particulier et unique.
Sur « Alison », la plastique immobile et insensible des musiciens contrastent avec l’agitation des images de la soirée, l’insouciance et le dynamisme. Souvent, dans le shoegaze, on mettra en opposition le monde statique des musiciens avec celui, plus animé, de la vie réelle, dont on aura que des aperçus par des images d’archives.
Tandis que les musiciens, bien mous une fois encore, joueront éblouis par une lumière orange et perturbés par une superposition de notes, sur « Disney World » de Blind Mr Jones, on apercevra des images de vieux films en noirs et blancs, dérobées à une époque révolue. « Taste » de Ride sera basé sur un scénario racontant une dispute entre un couple, violente et animée, débordante d’émotions, miroir de l’impassibilité des membres du groupe, qui se contenteront de chanter paisiblement.
De même la différence sera marquée avec de simples vus du monde réel, inerte, objets ou monuments, comme les cimetières ou les églises de « Vapour Trail » de Ride, inanimation qui pourtant creuse encore plus l’écart avec les musiciens, à la fois là et pas là en même temps, comme s’ils n’appartenaient pas au monde dans lequel ils vivaient, ou alors comme avec les vues citadines, monuments et routes d’Oxford, dans « Taste », toujours du même groupe. C’est encore plus frappant avec « Catch the breeze » de Slowdive, puisque ce sont carrément les cheminées et les toitures du monde industriel, symbole d’un monde qui se doit d’avancer et de fournir plus, encore plus, sans s’arrêter, qui sont placés en opposition avec la léthargie du groupe, lui qui voudrait au contraire faire une pause.
Cette opposition place automatiquement ces images dans l’ordre de la contemplation, cultivant un romantisme. Par rapport à ça, le musicien shoegaze admet son incapacité à se reconnaître dans le quotidien. Tandis que lui va adopter une posture alanguie et lunatique (« Falling Down » de Chapterhouse), les gens vont au contraire s’épanouir, s’embrasser (beaucoup de baisers échangés dans « Alison » d’ailleurs, démontrant une communication possible alors que le musicien shoegaze ne peut pas communiquer), bouger, s’éclater et se gaver d’insouciance.

En gros, le monde va trop vite et le musicien shoegaze s’y perd, se laisse submerger et a l’impression de manquer les opportunités, de ne pas profiter assez, car il se pose trop de questions. Ça bouge autour de lui, ça grouille et ça frétille. Mais l’incapacité à suivre le rythme est trop pesante. Le shoegaze met en exergue cette vitesse. On ne peut pas s’attarder, réfléchir, profiter vraiment, lorsque le quotidien file à cette allure. Cela est souligné par les montages particuliers des clips ou encore cette caméra qui bouge sans cesse. Dans quasiment aucune vidéo, les plans sont fixes, ils sont sans cesse tourbillonnant, à l’instar de « Everso », des Telescopes, avec ce flou autour des musiciens, des couleurs flashy et cette caméra qui tourne, qui tourne, à en filer le mal de tête.
Cela renvoie à une angoisse originelle, celle du temps qui passe. Angoisse symbolisée par ce carrousel dans « Alison », dont la succession d’images papier donne l’impression d’assister à un film.
De toutes manières, ce monde frénétique, ce tempo, aller au travail, se lever tôt, acheter, acheter encore, prendre les transports, répondre aux sollicitations, est rejeté par le monde du shoegaze. Les musiciens ne s’y reconnaissent pas. Ils refusent de s’y inscrire. L’esthétique shoegaze sera alors concentrée autour de l’idée d’une déformation de la réalité.
En effet, on retrouvera parmi tous les clips sortis à l’époque beaucoup de points communs sur l’utilisation des lumières, des images et des successions de plans. Des procédés partagées qui indiquent un message fédérateur et particulier.

Par exemple, il est frappant de constater cette insistance sur les objets du quotidien, qui seront souvent représentés en gros plan. C’est probablement ce qui revient le plus dans l’esthétique shoegaze, à commencer par les pochettes d’albums. On peut citer pêle-mêle : un téléphone (Revolver), des cerises (Medicine), des poupées (Curve), des poissons (Bleach), des fleurs (Ride), une robe (Slowdive), une boite à musique (Catherine Wheel), des pistons (The Curtain Society), un chat (Secret Shine), une flamme (Adorable) et même un poulpe (The Naked Souls), tous offrant un nouveau point de vue. A tel point qu’ils se dématérialisent et reprennent une autre définition, un autre aspect. On insiste également sur les objets courants dans « Homeboy » d’Adorable, où plusieurs d’entre eux seront jetés dans l’eau, avec ce trouble de l’eau et ces bulles, ce ralenti sur la plongée, ce qui les placent sous un jour différent. Mais l’objet le plus représenté en gros plan dans les vidéos de groupe shoegaze, c’est bien sûr la guitare. De la même manière que les musiciens shoegaze avaient les yeux rivés sur leurs manches durant les concerts, il est tout à fait normal qu’on se concentre sur l’instrument, en zoomant tellement qu’on en oublie la composition pour ne retenir que le son saturé.
La fixation est poussée même jusqu’au fétichisme dans le clip de Moose, « Suzanne ». Au cours de ce clip, assez second degré, le groupe joue dans une salle des fêtes ringarde, pour une sorte de bal de promo où il n’y aurait personne. On penserait à une sorte de fascination, tant les objets sont filmés avec insistance : un tube de rouge-à-lèvres, des bijoux, un micro, des jambes qui descendent l’escalier. Le superficiel est parodié : ce strass, ce rideau argenté, cette perruque, ce boa en plume, voire même ce panda géant qui joue sur scène, à la limite du ridicule et de l’auto-dérision.
C’est comme si le groupe refusait de cautionner.

De toutes manières, dans tous les clips shoegaze, ce qui sera montré ne ressemblera jamais guère à la réalité. On y ajoutera toujours quelque chose en plus. Il y aura la réalité plus une couleur, une rayure, une tâche, une lumière différente. Le shoegaze laisse s’infiltrer dans ces clips, une dose de magie et de féerie. Et cela se révèle peut-être un dénominateur commun. Un procédé identifiable, caractéristique du style.
Parmi ces derniers, le travail sur les couleurs : tous les clips shoegaze sont avant tout extrêmement colorés, que ce soit des couleurs froides ou chaudes, ce ne seront jamais celles qu’on retrouve dans la vraie vie, sous la lumière du soleil, mais toujours celles artificielles, des projecteurs. Faisant le parallèle avec les éclairages des concerts, le seul monde dans lequel les groupes shoegaze se sentent à l’aise, on va assister à des clips noyés de douches jaunes, oranges ou bleues. Dans « Sweetness and Light », de Lush, on peut remarquer ce travail important sur la lumière, avec ces images projetées en arrière-plan, un vrai kaléidoscope chaleureux et presque chauffant, tandis que les musiciens, encore une fois, restent absolument statiques. Un filtre orange sera utilisé dans « Disney World » de Blind Mr Jones, un filtre bleu pour « Sleep » de The Naked Souls, et voire plusieurs différents pour « Cradle Snatch » de Revolver.
Ces couleurs seront même carrément plaquées sur le visage ou le corps des musiciens, en une démonstration de body-painting éphémère : dans « Aruca » de Medicine, les musiciens serviront de mannequins vivants pour une projection de rosaces, de soleil et autres tâches lumineuses, dont les thèmes varient du rouge au bleu, en passant par le violet. Dans une des versions de « De-Luxe » de Lush, le visage de la chanteuse sera une cible pour y plaquer des motifs comme des étoiles ou des cercles. Idem avec « Crystal Eyes » des néerlandais de The Nightblooms, où tandis que le groupe joue en concert, on assistera à des projecteurs oranges braqués sur les visages, avec superposition de rayures et de zébras.
Et lorsque les images concerneront l’extérieur, la vraie vie, les couleurs seront remplacées par d’autres, créant un trouble, comme dans « Vapour Trail » de Ride, où le ciel sera jaune, les visages, violets et les monuments, bleus, dans l’autre version de « De-Luxe » de Lush, où le ciel sera rose et le sol, bleu, ou encore le ciel, vert et les arbres, violets, ou aussi dans « Catch the breeze » de Slowdive et « Stand » de Here.
Le groupe Adorable ira encore plus loin, avec son tout premier clip, véritable carton à l’époque, « Sunshine Smile », qui jouera de manière subtile avec les miroirs, de manière à doubler la réalité, augmenter la profondeur, jeter le trouble. Trouble accentué par cette surbrillance constante et un flou autour des musiciens.
Les images seront déformées également par la façon de les filmer : la caméra deviendra alors aussi un outil de métamorphose, augmentant le fossé entre la réalité et ce qui est montré à l’écran. Tout un tas de trucs et astuces seront employés pour semer la confusion. Par exemple, les variations de mise au point, comme sur « Ballad of Sister Sue » de Slowdive ou « Fluidum » des tchèques de Ecstasy of Saint Theresa, à tel point d’ailleurs que les mauvais réglages transformeront la ville de Pragues en tâches lumineuses indistinctes. De même les visions rapportées du groupe en concert seront dédoublées. Dans « Spooky Vibes », au cours duquel le jeune groupe Blind Mr Jones se contentent de jouer près d’un canal, l’alternance entre ralentissement ou accélération, plans fixes ou plans tourbillonnant, séparation entre premier et deuxième plan ou alors fusion des deux (notamment l’eau sur les visages) contribuera à semer le trouble quant à cette réalité.

A tout bien y réfléchir, tous les clips shoegaze sont avant tout des exemples psychédéliques. La drogue circulait énormément au sein du mouvement. Et il normal d’expliquer l’attitude lunatique des musiciens par une défonce assumée. Toutes ces rosaces qui tournent, ces couleurs flashy, ces yeux en l’air ne sont que des artifices psychédéliques. Il suffit de regarder les clips de Chapterhouse (« Pearl »), de Lush (surtout « De-luxe »), ou de Spiritualized (dont « Anyway that you want me », avec ses spirales, ses superpositions et ses motifs abstraits) pour s’en convaincre. La lumière des projecteurs, les fusions des images, les flous artistiques seront autant de confections pour susciter une transe, un véritable trip visuel comme sonore, un voyage hypnotique. On peut d’ailleurs rapprocher les clips shoegaze aux transes, avec des réminiscences des sixties hippies (dans le clip tchèque de Sebastians, on notera la tenue du chanteur inspiré de John Lennon) comme avec les Telescopes et les rayures ou les visages en négatif de « Celeste », ou des allusions orientales, comme avec Medicine et la danse chaloupée de « Aruca ». Quasiment aucun clip vidéo n’échappe à la règle et l’esthétique shoegaze, non content d’apporter la preuve qu’il s’agit avant tout d’un mouvement psychédélique, reste quelque chose de cohérent et de partagé par tous, révélant une réelle unité, suffisamment rare dans le milieu du rock pour être souligné. Le shoegaze à l’époque possédait ses codes, sa façon de voir le monde et ceux qui y participaient s’en portaient garant. C’est en cela qu’on peut parler d’un mouvement ; il ne s’agissait pas d’une illusion inventée de toute pièce.

Un autre procédé utilisé parfois dans les clips shoegaze est celui du fisheye : il s’agit d’un objectif grand angle qui modifie l’image. Souvent employé pour des clips de skate ou de roller, il permet de déformer les proportions et de courber les lignes droites. C’est ce qu’on retrouve par exemple avec « Celeste » des Telescopes (groupe qui aura énormément contribué à l’esthétique shoegaze) ou « Feed me with you kiss » de My Bloody Valentine. Cette chanson culte, une des toutes premières du shoegaze, est aussi celle dont le clip vidéo jettera les bases de l’esthétique du mouvement. Tout y est dit : la caméra est incapable de se fixer, tout est passé sous un filtre bleu, les images fusionnent entre elles, ou sont dédoublées par symétrie, comme pour les tâches d’encre du test de Rorschach, des gros plans sont fait (notamment sur les baisers, symboles de la fusion), on transforme les yeux, en leur faisant prendre des couleurs différentes, jusqu’à les confondre avec des supernovas, et le clip débutera par une vue des musiciens au travers le prisme du fisheye.
« Alison » de Slowdive utilisera aussi le même moyen : toutes les images de la soirée, de la fête, seront distordues par effet fisheye, accentuant ce trouble qui fait penser que cette fête n’est qu’un souvenir regretté et que la réalité, elle, ne correspond pas à cette orgie de bonne humeur, que la réalité est bien trop triste, et qu’il faut chérir ces instants d’innocence comme d’autant de cadeaux trop rare. Des paillettes, de la neige, des stries de lumières, venant s’immiscer à ces images, renforceront cette impression, qui s’apparente à de la nostalgie. L’effet fisheye contribuera à croire qu’on assiste à un monde « boule de neige ».

Le contact est rompu avec la réalité mais cela va encore plus loin : la réalité peut être carrément annihilée dans le monde shoegaze.
En cela, le trop plein de lumière y arrive très bien. Une des tendances qu’on note dans la plupart des clips vidéo, sera donc d’amplifier l’éclairage au-delà du raisonnable pour aveugler et empêcher de voir distinctement. Lorsque tout brille, impossible de reconnaître les formes ou les couleurs, donnant l’impression alors de s’immerger dans un monde féerique. C’est le cas avec « Pearl » de Chapterhouse où une sorte de halo éclaire le chanteur par derrière, supprimant l’arrière plan et le décors dans lequel il peut être. Les gerbes de lumière, les explosions qui surviennent pendant « Sunshine Smile » du groupe Adorable, conviennent tout à fait à cette surcharge saturée de guitare et subliment cette impression d’être complètement submergé ; le résultat est qu’on en devient ébloui. On l’est tout autant avec le clip de « Does it hurt » des Boo Radleys et cette femme blanche. Les repères disparaissent alors comme par enchantement. On vacille et l’esprit se perd.
Il est intéressant de voir la construction d’un clip tel que « Cradle Snatch » de Revolver : le canevas parait assez simple puisqu’il est question de la découverte d’un cadavre dans une chambre. Seulement, les successions d’images s’accompagnent d’un flash blanc qui annule et emporte tout sur son passage. Cette blancheur sera telle qu’elle en fera presque mal aux yeux. Parfois, au milieu de ce voile blanc, on perçoit les musiciens, mais vaguement. Ces derniers se placent ainsi volontairement à l’opposé de la réalité, froid, cruel, salissant et mortel, dans un univers fictif, paradisiaque et inexistant. On retrouve cette blancheur virginale dans « Taste » de Ride, où le chanteur parait évoluer dans un monde flottant, sans base, sans contour, sans rien du tout.
On peut aller encore plus loin dans cette idée. On peut imaginer que ce soit carrément l’idée même de l’individu qui soit supprimée. Si on choisit dans les clips shoegaze, à force de montages et d’effet, de malformer la réalité, on peut choisir de faire de même pour toutes les définitions de l’être humain qu’on rejetterait. Ce n’est pas pour rien qu’une des jeunes filles, blonde et souriante, dans « Alison », tient dans la main une marionnette en forme de monstre, dissociant ainsi les deux facettes de l’individu.
C’est ce principe de suppression qui va motiver l’esthétique shoegaze. Cela explique pourquoi les visages des membres de My Bloody Valentine sont représentés sur la pochette de « Isn’t anything » en surbrillance, comme si le développement photo n’avait pas respecté la règle de la chambre noire, à tel point que les traits et les courbes s’estompent presque. Ce sont leurs personnalités qui s’effacent. Ne reste plus que leur musique, qui elle seule s’exprimera.

De même, pour citer une autre manière de faire, en fusionnant les plans, en coupant définitivement avec le système de transition et le montage habituel, en additionnant sur le même écran, plusieurs images correspondant à des scènes différentes, le clip vidéo va réussir à sortir des cadres traditionnels. Ainsi ce sont les limites temporelles et spatiales qui s’estompent : on ne sait pas quand débute le jeu, quand il se termine, on ne peut organiser les jeux les uns par rapport aux autres, tout se mélange. Cette impression est renforcée par le fait qu’on peut associer souvent sur le même écran, un plan large et un gros plan. Les caméras, évidemment toujours tournoyantes dans le shoegaze, peuvent bouger dans des sens différents, de manière indépendante. Au final, on regarde non pas une vue d’une seule réalité, fixe, mais d’une mosaïque mouvante.
Blind Mr Jones, Spirea X, Chapterhouse, Pale Saints, Slowdive ne manqueront pas de fusionner les images dans leurs clips respectifs. L’esthétique shoegaze sera là aussi basée là-dessus, suggérant l’idée d’un concept fédérateur. On en profitera pour évoquer une fois encore « Alison », où les plans de la soirée se superposent jusqu’à avoir l’impression qu’elle n’a jamais existé et cultivant cette sensation de se rappeler un souvenir.
Etant donné que les cadres délimitant les images sont effacés, on perd la notion d’espace. Les plans vont fusionner jusqu’à partager le même cadre alors qu’il s’agit de deux représentations.
« De-Luxe » de Lush sera un exemple parfait de ce type de procédé, plongeant illico les filles du groupe dans un monde fantasmagorique : aucunes images ne se succéderont mais elles apparaîtront, fusionneront, disparaîtront tandis que d’autres se superposeront, ce qui fait qu’il n’y aura plus aucune coupure. L’idée même de temps y est supprimée. Par-dessus, des flammes, des nappes de couleurs rouges ou bleues, des motifs pointillistes ou étoilés, des images floutées, renforceront cette impression d’irréalité.

La fusion peut supprimer à ce point la réalité qu’on aboutit à un ensemble vague et nébuleux. Des taches de couleurs protéiformes. Des plages sans aucune profondeur. Des pertinences dépourvues de contours. On sent bien une volonté de briser les barrières, de tout vouloir fondre en un tout unique, vecteur de sensations plus que de message. Lorsqu’on regarde les pochettes de nombreux albums shoegaze, impossible d’y reconnaître quoi que ce soit mais à chaque fois on s’y attarde, on se laisse prendre au rêve et on contemple une poésie hagarde et naïve. Lilys, Closedown, Loveliescrushing, Eternal, The Curtain Society, Whipping Boy, Silvania, The Rosaries, My Bloody Valentine et sa fameuse guitare floue et recouverte de rose ou encore The Telescopes, avec l’ensemble des singles sortis chez Creation, tous ont arboré sur leurs couverture de vagues brouillages ou des halos colorés. La représentation se fait la plus abstraite possible. Il s’agit de tout mélanger, de déformer, de recouvrir. L’accent sera mis non pas sur l’analyse mais sur le ressenti. Peu de place pour la réflexion, l’enquête ou la logique. Mais un espace offert aux températures et aux impressions. Une sorte de sémantique implicite. Partagée par l’ensemble du mouvement shoegaze, cette esthétique onirique fait pression sur d’autres cordes. Un stimulus qui va déclencher alors une évasion en dehors de la réalité habituelle et à ce point balisé qu’elle en devient ennuyeuse. En abstraction totale, ne subsistent que les émotions. Pourtant rien n’a de lien, ni de sens, mais aucune couleur ne se révèle si elle n’est pas mélangée à une autre, aucun trait ne démarre s’il n’a pas relié un point, aucune tache n’a de signification si elle n’est pas contingente à une complice.
Une réalité est supprimée pour en créer une nouvelle. L’ambition shoegaze est à la fois démesurée comme irréalisable.
Les couleurs qui ont remplacé les objets deviennent des vecteurs, des supports, des activateurs émotionnels : l’esprit dérive et y perçoit ce qu’il souhaite, dans un état de contemplation détaché et psychédélique.
Ainsi un clip comme « Stand » des tchèques de Here prolonge l’esthétique habituelle shoegaze jusqu’à une expression absolue : on verra des gros plans sur les guitares, le groupe en train de jouer, mais les couleurs seront en négatifs, la caméra fera tourner des fleurs comme lors d’un trip psychédélique, ou bien ce seront des cheveux ou les branches des arbres, et la superposition de couches de couleurs aboutira à une avalanche de formes indéfinies et de floues vaguement vaporeux. Et il est marrant de constater que cette abstraction peut être obtenus par effet stroboscopique, comme la vue du concert de Ecstasy of Saint Theresa, autre groupe thèque, dont le clip « Thorn in yr grip » ressemble à une succession de flashs comme on le retrouverait en rave partie : les contours des musiciens se métamorphosent en écumes lumineuses. On observe aussi des marques figuratives dans « Catch the breeze », véritable sommet d’abstraction à force de faire paraître à l’écran des nappes et des éclats. Dans « Soon » de My Bloody Valentine également, on va retrouver ces flous, d’une blancheur immaculée. La vue de la chanteuse en train de danser et d’onduler les cheveux sera tellement floue et tellement transformée que cela finira par ressembler à du minimalisme total : un concentré de couleurs et de sensations.
L’extraction sera poussée à l’extrême avec un autre clip de My Bloody Valentine, « To here knows when », où cette fois-ci la fusion sera telle qu’il ne restera plus que du blanc, avec éventuellement des ondulations bleues ou violettes, à peine distinguables. On devine des manches de guitare (toujours) mais rien de plus. Les musiciens, eux, auront complètement disparu, le quotidien avec, la réalité se sera évaporée. On reste alors avec des vapeurs, des ondulations et des flashs.
C’est comme si les membres du groupe voulaient s’extraire de leur propre clip, ne pas y être vu mais juste être ressenti, qu’on ne retienne en fait que leur musique.

L’interprétation possible qui motiverait une telle esthétique abstraite et radicale en un sens, serait d’indiquer un refus de la réalité. Un rejet du matériel.
Partant du constat que le monde réel est fragile, superficiel et donc condamné à disparaître ou se transformer, car il peut être atteint, on peut le toucher, le blesser, le monde shoegaze propose lui une fuite vers une féerie, qui elle serait intouchable et insaisissable. Pur océan d’émotions qui resterait quoi qu’il en soit. Et qui serait bien plus vrai.
On sent bien ce dégoût pour le superficiel. Pour les apparences. Les objets filmés en gros plan participent à cela : sous un autre angle, on ne s’attarde plus sur la représentation, mais sur le fond, sur l’essence. C’est en gros le message que nous disent les membres de Slowdive lorsque dans « Alison », ils chantent avec des masques sur la tête : il ne faut pas retenir leurs visages, tout n’est qu’illusion.
Le quotidien est tellement fade, tellement faux, tellement frustrant. Pas étonnant que des lieux communs, comme des chambres d’hôtel dans « Black Metallic » de Catherine Wheel soient si bizarres : aux couleurs criardes, avec des meubles étranges et peuplés de pensionnaires tous plus inquiétant les uns que les autres. Ou alors le décors en carton-pâte dans lequel joue Moose, dans le clip « I wanted to see you to see if I wanted you », aux peintures qui ne correspondent pas, criardes et de mauvais goûts. Lieu incongru dont l’étrangeté sera renforcée par une caméra qui n’arrêtera pas de tourner dans tous les sens et pas les traits des visages qui seront grossis et déformés par effet de loupe.
Il n’y a d’ailleurs pas de duperies : tout est faux, tout n’est que fiction, le travestissement offert par les clips est assumé. Avec ces interventions, ces marques de pellicules, ces signaux cinématographiques, démasquant un montage, Blind Mr Jones (dans « Disney World ») précise bien qu’il ne s’agit que d’un clip vidéo. Et dans « Alison » de Slowdive, malgré la vue des musiciens en train de jouer, il ne s’agit que d’une représentation, une démonstration théâtrale, que le clap du réalisateur vient d’avouer, montrant ainsi l’envers du décors, les ressorts du montage du clip vidéo.

A défaut d’une réalité, autant se réfugier dans le rêve, et les mondes représentés évoquent souvent un univers oniriques, remplis de vapeurs, de couleurs et de chaleurs. Pale Saints assumera parfaitement ce déni de la réalité en allant s’orienter vers le rêve : totalement figuratif, on navigue en eaux étrangères, peuplées de symboles. Des pommes vivantes qui se baladent, un cheval allongé, des éclairs, en plus des couleurs échangées (rouge pour les visages et vert pour le décor), une superposition de plusieurs visages et des musiciens qui baissent les yeux, n’osant affronter la caméra, prouvant que le clip de « Throwing back the apple » s’inscrit bien dans la mouvance esthétique du shoegaze : on nage en plein délire. Voilà qu’ils dansent au bord d’une piscine
Totalement régressif, ce clip oblige à en déduire que les musiciens shoegaze préfèrent de loin l’abri réconfortant de l’imagination (et donc par extension, le pouvoir des drogues, car il ne faut pas oublier qu’il en est toujours question) que l’apprêté du quotidien.
D’où le fait que dans la plupart des clips shoegaze, on s’oriente vers une réalité sans cesse déformée et défigurée.

A la limite, « Speed Reaction » de Spirea X démontre, avec une mise en abîme intéressante, que cette installation du shoegaze dans le fictif n’est pas si innocent, et que cette fuite part vraiment d’un refus de la banalité.
Le détachement, traditionnel, des musiciens par rapport à ce qui les entoure, comme s’ils s’en moquaient, est poussé jusqu’au bout : ils sont représentés avachis, campés sur leur canapé, léthargiques et complètement mous. Ils ne font rien, ne bougent pas et ne font aucun effort. Dans une apathie totale, ils laissent faire autour d’eux le monde, sans intervenir une seule fois. La caméra ne cesse de tourner dans tous les sens autour d’eux, ils resteront immobiles et paresseux, déconcentrés, alors qu’à la télé sont diffusées des images d’eux en train de jouer ! On les voit donc deux fois : à l’écran, lorsqu’ils jouent sur fond bleu, et dans une espèce de maison imaginaire, au décors étrange, affalés et indifférents. Un dédoublement qui interroge sur leur réelle localisation. C’est comme si eux-mêmes rejetaient leur propre image de groupe de rock. D’ailleurs, on va à nouveau retrouver ce jeu sur la réalité qui tangue, avec ces couleurs artificielles (le bleu ou le orange) et ces flashs aveuglant qui traversent de temps à autre le clip. Pour placer le curseur au bon endroit, il faut alors se concentrer sur ce qui est réellement eux : on va les trouver non pas dans leur posture, qu’ils n’ont pas, et qu’ils rejettent, à tel point qu’ils ne se regardent même pas à la télé, mais dans la musique qu’ils font, dans les sensations qu’ils ont, seule réalité tangible qui vaille la peine. Pas étonnant alors que des gros plans sur les yeux ou les oreilles (la vision et l’audition) soient montrées avec insistance. A mettre en opposition avec ces images de foule marchant dans la rue, d’un pas pressé, représentant le rythme infernal de la vie, du monde du travail et de la pression, rythme que le shoegaze rejette en bloc.
C’est presque un aveu d’incapacité à s’adapter au final.

Alors à regretter le monde tel qu’il est, hypocrite, stressant, sans saveurs, autant régresser et se concentrer sur soi, sur les émotions intérieurs, sur ses passions, notamment au travers la musique, seul vecteur qui soit sincère. En réalité, la timidité affichées dans les clips vidéo ou cette candeur féerique sont une vraie force. Cette esthétique, au travers des artifices qui trafiquent la nature de la vidéo, se révèle un témoignage authentique et artistique.
Comment expliquer ce désir de chercher ailleurs, quitte à s’inventer un monde de toute pièce, ce qu’on ne trouve pas dans le banal ?
A y réfléchir, on trouve beaucoup de mélancolie dans l’esthétique shoegaze. Beaucoup de vues du ciel, de nuages, de vapeurs, de volutes, que ce soit avec par exemple, « Chlorine Dream » de Spirea X ou « Catch the breeze » de Slowdive. On est de l’ordre de la contemplation, de l’évasion, du trip.
Esprit langoureux qui traverse l’ensemble des vidéos, alanguies, rythmés par une cadence chaloupée, des images flottantes et une fixation sur l’évanescence, principes qui se superposent parfaitement à la musique shoegaze, mélange de débits sporadiques et de râles suaves et mielleux.
Tout ceci participe bien sûr à un esprit psychédélique mais on ne peut s’empêcher de mettre à jour des pointes de désenchantement ou de nostalgie. Une immense tendresse qui se dégage de ces clips et une recherche de la douceur perdue. « Alison » avec son carrousel qui montre le temps qui défile et ces images de soirées trafiquées en souvenirs qu’on égrène, ne dit finalement pas autre chose : le musicien shoegaze se lance dans une quête de douceur. Quelque chose qui pourrait le rassurer, l’apaiser.
Pour preuve, dans quasiment tous les clips shoegaze, et il suffira de les revoir pour s’en convaincre, on va y apercevoir un élément aquatique ou vaporeux, éléments qui évoquent le bien-être, l’enfance et le côté maternel. On citera : « Catch the Breeze » de Slowdive, « Spooky Vibes » de Blind Mr Jones, « Throwing back the apple» de Pale Saints (avec ses pommes jetées dans la piscine), « Vapour Trail » de Ride (et son cygne) ou encore « Sleep » de The Naked Souls (et son petit bateau en voile). Dans "Down in splendour" de Straitjacket Fits, le groupe néo-zélandais, il est amusant de noter que plonger dans l'eau, comme le fait le jeune garçon au début du clip, peut ressembler à l'état d'apesenteur qu'on peut ressentir une fois drogué... Parfois ce seront même directement les musiciens qui seront dans l’eau (on ne pourra pas faire plus explicite) comme le chanteur d’Adorable dans « Homeboy » ou la chanteuse de Lush dans « De-Luxe ».
Rajoutons que l’eau est souvent rattachée aux mélancoliques puisqu’il offre un reflet et qu’il permet donc de longues méditations. Méditations qui conduiront à évoquer un autre monde, une féerie paradisiaque et utopique, tout en sachant que ce monde n’existera jamais, installant parmi ces dérives, une pointe de déception. Trop conscient de la futilité des choses mais en même temps désireux de les changer, ne serait-ce qu’au travers la musique.
Cette ambivalence des émotions, ce contraste entre espoir et détresse peut se rapprocher du romantisme, que d’ailleurs les fleurs qu’on voit dans les clips de The Naked Souls ou sur les pochettes d’albums de Ride contribuent à renforcer. Pas surprenant en fin de compte que les musiciens shoegaze aient été autant raillés ! Imaginez un groupe de rock ayant pour jaquette des pétales de fleurs !
Mais malgré cette naïveté affichée, le shoegaze possède bien cette culture de l’ambivalence et surtout cette volonté de se cramponner aux causes perdues, ces bribes de bonheur qui malheureusement sont trop éphémères, mais qu’on voudrait prolonger jusqu’au bout.
Alors puisque le quotidien n’assure pas assez de constantes, ni de garantis, il nous reste à repasser en boucle « Alison » de Slowdive et à recasser avec délectation ces images ralenties, en noir et blanc, de soirées, où les gens semblent connaître le bonheur, la simplicité, le plaisir d’être ensemble, en espérant ainsi prolonger à l’infini ce monde inventé de toutes pièces.

2 commentaires:

Anne a dit…

Bravo pour ce formidable blog, que je viens seulement de découvrir. C'est un plaisir d'y retouver des groupes fétiches, certains plus ou moins tombés dans les oubliettes, et d'en découvrir d'autres que je ne connaissais pas. Le tout est très bien écrit, ce qui ne gâche rien.

alexsurfing56 a dit…

Je suis ce blog depuis presque un an maintenant et il faut dire qu'il est vraiment admirable! Je trouve que les remarques, et particulièrement dans cet article, sont toutes d'une grande justesse sur les sentiments que peuvent véhiculer cette musique. J'avais lu un post dans lequel vous appeliez un éventuel éditeur à faire de ceci un livre, j'espère sincèrement que cela pourra se faire (pourquoi pas en anglais ?) !