19 août 2010

All About Eve : Ultraviolet


Ultraviolet de All About Eve

Sortie : 1992
Produit par Ted Hayton
Label : MCA

Pour les fans, cet album fut vécu comme une trahison. Personne ne s’attendait à un tel changement : voilà que désormais, on avait le droit à des guitares noisy, qui avaient plus à faire aux groupes comme Curve ou My Bloody Valentine, qu’à ce qu’avait habitué All About Eve auparavant. Et le pire c’était que la voix de Julianne Regan avait été saccagée, mixée en retrait, et recouverte par les couches de guitares, un comble !
Mais bien loin des polémiques qui fusèrent à l’époque de sa sortie, il s’agit de réhabiliter cet album, au final absolument prenant et réussi. Car c'est avant tout un superbe album gothique.
Le travail sur les guitares, ces flots qui se déversent, qui écrasent tout (le solennel « Dream Butcher »), qui annoncent fièrement la main mise du merveilleux sur la réalité (« Blindfolded Visionary ») ou qui se perdent et avancent dans le noir comme des sirènes (« Mine »), permet de construire un style bien personnel, à la fois majestueux et inquiétant. La couleur de l’album est essentiellement noire. Hormis sur quelques morceaux, où les refrains sont presque pop, la langueur est de mise, la solennité aussi, se conjuguant à un laisser-aller voluptueux. Un charme qui suinte des échos pernicieux, des souffles et des distorsions emphatiques et ténébreuses. Les textes sont durs, crus et guère sans espoir. Mais c’est aussi un album incroyablement féminin, avec ses grâces, ses moments suspendus, ses tendances à se faire langoureux, ses errances balançant entre le dark et la séduction.
Julianne Regan, en prêtresse gothique pour qui on succomberait sans résistance, se fait roucoulante, avec sa voix susurrante, tout dans le souffle et le râle sexy, qui se mélange au moyen d’un mixage diminué à des échos inquiétant et flottant (le single « Phaser »). Son chant peut se permettre toutes les emphases, accompagner subrepticement une petite guitare sèche, des petites notes de piano, des sirènes lointaines de guitares, gonfler dans le majestueux et enclencher alors l’apothéose, où guitares grondent avant de s’additionner en multi-couches (« Infrared »).
Une leçon qui apporte la preuve éclatante que le gothique et la féminité ne font souvent qu’un. Et que cet art si délicat de se laisser aller, de se complaire à céder la place à l’inquiétude, à débusquer le Beau dans des trésors négligés et pervertis par le lugubre, devient alors une ode au voyage. Cette musique devient un moyen inégalé de partir dans des affres immatérielles. Une tendance psychédélique qu’on va retrouver sur le superbe « Freeze », un des meilleurs titres avec sa basse extraordinairement froide, très en avant, et ses éclairs saturées, ses distorsions et autres effets fuzz, assez déstabilisant, ou encore « I don’t know », son mixage, ses bandes passées à l’envers, sa voix douce et légère héritée du shoegaze et son influence orientale, sitar en tête.
Alors là, on peut se lover dans le vaporeux sans retenue, sans frein, sans limite, et cultiver l’art du pessimisme.
A l’image de l’incroyable dernier morceau, le fameux « Outshine the sun », morceau épique de près de huit minutes, basé sur deux boucles répétées. Les douces notes grattées de départ, auquel s’additionne un riff tordu et génial, offrent un écrin splendide à la voix de Julianne Regan, qui progressivement va s’intensifier, au même titre que les guitares plus nerveuses, le ton plus grave, avant de se suspendre un instant, instant de grâce, puis d’éclater de manière majestueuse. Alors à ce moment-là le schéma peut se répéter, créer une sensation de perte et de fuite, reprendre ses boucles d’une beauté confondante où la voix de Julianne fait son plus bel effet, passant en une fraction de seconde de la luminosité à l’obscurité. Et lorsque la chanson se suspend à nouveau et qu’on s’attend à reprendre à nouveau le refrain sur le même degré, voilà que le ton baisse d’un cran, la voix s’écrase dans les graves, pour céder la place à une tempête de distorsions, de guitares et de brouillages sonores, concluant là ce morceau effrayant. Il n’y a que la musique pour dépeindre au mieux ces sentiments tortueux. Et il n’y a que la musique pour les calfeutrer et les aider à s’épanouir. “When the gods are shaken from the sky, there's a scientific reason why. There's no wish to replace them and no-one's rushing in to win the race to fill the empty space” : inquiétude tant partagé et lyrisme volatile.
Quelques années se sont écoulées depuis la sortie de cet album tant décrié par les amateurs d’All About Eve et il est surprenant de le voir s’arracher à prix d’or en vente d’occasion, malgré tout ce qui s’est dit. Comme quoi, justice serait en fin de compte peut-être rendue…

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