30 mars 2012

Historique du label Creation (suite et fin)



De la gloire à la déchéance

Liam Gallagher et Alan McGee

Pour la plupart des gens, Alan McGee restera à jamais le manager d’Oasis, un parvenu, un opportuniste, désireux d’exploiter le succès et d’en tirer tout l’argent possible.
Avec cette vision réductrice de l’histoire du label Creation, on oublie bien souvent qu’avant toute chose, Alan McGee était là pour aider ses amis, les soutenir et leur faire plaisir, quitte à prendre des risques ou persister malgré la malchance. Tout n’a pas été rose d’ailleurs. Beaucoup de formations signées sur Creation, bien qu’elles aient elles aussi été fabuleuses, n’ont pas eu la reconnaissance qu’elles méritaient. L’histoire oubliera souvent ces groupes maudits. Mais pas Alan McGee, s’acharnant dans son envie d’offrir le plus de liberté possible à ses artistes, et à donner la priorité à ses amis, parfois au mépris du bon sens commercial. Creation Records, avant de devenir la grosse industrie, qu’on admire ou qu’on exècre, était avant tout une structure familiale.

On pense notamment à Felt. Le groupe de Lawrence, loser parmi les losers. Viré de chez Cherry Red, la faute à des albums merveilleux mais trop abscon, Lawrence, abonné aux dépressions chroniques, se retrouve presque sans le sou. C’est Alan McGee qui le sortira du pétrin, les deux hommes se connaissant depuis les sessions au Living Room. Il lui propose alors de continuer dans sa musique et lui assure des parutions, peu importe ses essais. Son album « Forever breathes the lonely world », sorti en 1986, qui marque l’arrivée du (très) jeune Martin Duffy au clavier (et futur Primal Scream), est un pur chef d’œuvre de pop maniérée, alambiquée et délicate. Probablement marquée par l’introspection et les névroses de son leader (Lawrence était réputé pour être maniaque et obsédé par l’hygiène), sa musique a cependant été éclipsé par d’autres, et Lawrence a toujours demeuré pauvre, aigri et délaissé, aussi bien par le public que par la presse. Aujourd’hui, bien après sa disparition, beaucoup lui voue une adoration sans borne mais légitime. Alan McGee, lui, ne l’a jamais lâché à l’époque. Et ce, même si Lawrence s’enfermait dans la dépréciation de soi et les albums impénétrables, jazzy et expérimentaux.

Car Alan McGee n’oublie pas ses amis. Ainsi, lorsqu’Ed Ball se retrouve largué suite à la défection du label Whaam !, il lui propose de travailler au sein de Creation. L’homme qui avait participé autrefois à Television Personalities avec Dan Treacy et Joe Foster, trouve enfin un univers où on lui fait confiance. « Il a sauvé ma vie ! » lui reconnaitra-t-il. Alan McGee lui offre même l’opportunité de sortir quelques singles de son groupe The Times, concept qu’il avait monté avec Dan Treacy lorsqu’ils s’occupaient tout deux de leur label Whaam !, mais qui seulement n’existe plus depuis un moment. « Je n’avais pas de groupe ! The Times avait splité depuis huit mois. Rien de bien gênant pour Alan. Son propre groupe Biff Bang Pow ! allait enregistrer un album avec moi. Et c’est comme ça que « Beat Torture » est sorti en 1988. ». Plus tard, Ed Ball allait pleinement profiter de la structure du label, tout d’abord pour les drogues, quasiment en quantité illimitée, puis pour créer sa propre musique, très psychédélique et plutôt foutraque. « Il existait une sorte de marché implicite avec Alan. On avait la permission de faire tout ce qu’on voulait à condition que l’enregistrement restait court. J’ai eu la réputation d’user et d’abuser de Creation. J’ai sorti près de douze albums entre The Times, Teenage Filmstars ou The Love Corporation en un peu plus d’un an. ». Avec Teenage Filmstars, il répond au Loveless de My Bloody Valentine, avec sa propre vision du shoegaze, très psychédélique et bordélique. Et c’est aussi à Ed Ball qu’on doit le merveilleux titre « Manchester », paru en 1989, une véritable hymne générationnelle, qui rend un superbe hommage à la ville et à la folie qui existait là-bas à l’époque. Les paroles, les arrangements, les clins d’œil multiples aux groupes locaux, les chœurs féminins, la guitare sèche, les claviers, les cloches, tout ici respire l’hédonisme.

Ce titre « Manchester » est symbolique de l’histoire du label car la folie qui se passait là-bas allait profondément influencer sa philosophie. En effet, Alan McGee finit par se laisser convaincre par l’effervescence autour de ce mélange entre la house music et le rock. Tout commence en 1988, lors d’un voyage à Manchester pour assister à une prestation de New Order et des Happy Mondays. « Cela devait se faire au Hacienda Club, se souvient-il encore. J’étais bien parti, avec deux ou trois trips déjà, lorsque je suis tombé sur un des membres du groupe. Je lui ai demandé s’il avait un peu d’ecstasy, il sort une pilule de sa poche et en fourre la moitié dans ma gorge. Les quinze minutes suivantes furent incroyables : la tête de la fille que je matais se mit à devenir un diamant vert. Puis tout en me dirigeant vers un endroit plus tranquille avec l’équipe de Factory Records, j’admirais toutes ces formes géométriques que je distinguais parmi les lumières des projecteurs. J’étais époustouflé. C’est ce soir là que j’ai découvert l’acid house. Et cela a changé Creation Records. ». Jusqu’à aller installer les locaux de Creation à Manchester même ! Lorsque Alan McGee est invité sur Chanel 4 sur l’émission de Tony Wilson, célèbre présentateur mais aussi patron de Factory Records, et qu’il lui demande pourquoi un écossais comme lui viendrait s’installer à Manchester, il lui répond simplement : « mais parce que vos drogues sont bien meilleures ! ».

L’ecstasy a fait beaucoup dans l’évolution du rock anglais, et de Creation Records en particulier, quoiqu’au final, les deux soient liés. Aux portées particulièrement hallucinogènes, renforçant les impressions sonores et visuelles, la pilule abondera bien vite dans les soirées et les concerts. En effet, deux ans auparavant, deux anglais, Paul Oakenfold et Danny Rampling fêtent les 28 ans de Oakenfold à Ibiza. Là-bas, ils découvrent la nouvelle musique d’un DJ américain de Chicago – la house - et une nouvelle drogue, l’ecstasy. Souhaitant ramener tout cela en Angleterre, ils ouvrent alors le club Oakenfold’s The Project, où sera joué pour la première fois l’acid house. Le style fait un carton. Toute la jeunesse anglaise s’y jette à corps perdu. Chaque concert fait salle comble, les files d’attente pour rentrer en boite s’allonge jusque dans la rue et la foule à chaque fois immense. C’est le « Second Summer of Love » en 1987, avec l’ecstasy, les premiers DJs et le fameux badge smiley jaune devenu aujourd’hui mondialement connu. Alan McGee est bien-sûr un régulier de ces soirées-là.

Il tente de faire partager l’expérience à son ami de toujours, Bobby Gillepsie. Il ne faut pas oublier que ces deux-là sont dans tous les mauvais coups depuis le lycée, une amitié indéfectible qui dure depuis le lycée de King’s Park à Glasgow où ils jouaient dans un groupe de punk dès 1978, appelé The Drains ! On y retrouvait également Andrew Innes, futur Revolving Paint Dream au début de l’histoire de Creation Records, mais surtout connu pour être devenu le guitariste de Primal Scream. Lorsqu’on y repense, tous les éléments pour construire la légende étaient déjà là, et on ne sait plus très bien entre la petite histoire et la grande, ce qui a réellement contribué aux plus belles heures du label. Il était en tout cas tout naturel qu’Alan McGee invite son meilleur ami à se joindre à cette boite très en vogue. Complètement shooté, Alan appelle une nuit Bobby à quatre heures du matin pour lui crier au téléphone : « c’est tout bonnement hallucinant ! Tu devrais voir Shaun Ryder (leader des Happy Mondays) sur scène fendre l’air avec son bras ! La drogue est puissante ! J’ai l’impression que je peux défoncer n’importe qui ! ». Bobby Gillepsie se laisse alors convaincre de le rejoindre à l’une de ces soirées. Bien que fasciné par l’extravagance de cette nouvelle scène émergente, il a du mal à accrocher dans un premier temps. « Il était ouvert à quelque chose de nouveau parce qu’il voyait bien le changement chez Alan ou moi. » raconte Jeff Barrett, attaché de presse pour Creation et futur fondateur du mythique label Heavenly. « Puis il y est allé du bout des orteils avant de mettre à peine cinq minutes pour se rendre compte de tout le bonheur que pouvait lui apporter l’ecstasy. ».

Le groupe Primal Scream rencontre alors le DJ Andrew Weatherall lors d’une rave party. Premier DJ de l’histoire en Angleterre, cette grande figure de la house naissante mixait souvent lors des soirées au club de Oakenfold et a même repris une chanson des Happy Mondays. Il a participé également aux premières nuits dance à se faire à l’extérieur, dans des champs, ces fameuses raves party, plus tard célèbres. « Bobby et moi avons rencontré Andrew dans un champ au-delà de Brighton, raconte Alan McGee, il avait de longs cheveux et un tee-shirt à l’effigie de New Order. C’était une de ces sacrées nuits. On a roulé autour de Brigthon pour trouver le lieu, on a marché des heures dans les champs et quand on est arrivé, nous attendaient déjà Florewed Up, The KLF, Richard Norris et Andrew Weatherall dans une tente. A onze du matin, lorsque tout a pris fin, Andrew est venu jusqu’à nous pour se présenter de lui-même ».

Son influence sera prépondérante. Le groupe s’adonne constamment à l’ecstasy, dans les clubs, à la plage, avant des concerts, dans le bus, organisant des parties improvisées.
Il est donné ensuite alors « I’m loosing more thant I ever have » à Andrew Weatherall pour en faire un remix en concert. Le lien avec la danse music se fera plus fort ensuite, jusqu’à aboutir à la création d’une œuvre ultime : le génial « Screamadelica ». Bobby Gillepsie évoque comment cette branche récente de la musique allait l’aider à construire son nouvel album : « On allait aux parties, on y restait toute la nuit, puis on revenait en studio ». Ils invitent alors Andrew bien-sûr, mais aussi d’autres DJs et producteurs, comme Hugo Nicolson, The Orb, Paul Taylor, Terry Farley et engagent cette fois-ci à plein temps Martin Duffy, ex-Felt. Même Jimmy Miller, célèbre producteur des Rolling Stones, est convié pour le superbe hommage « Movin’ On Up ». Pour se donner de l’inspiration, le groupe se fait livrer au studio toutes les drogues possibles et imaginables. Les séances de travail deviennent des orgies. Une ambiance de folie s’installe alors. C’est avant tout l’envie de tenter de multiples expériences qui prime. On se laisse couler à pic. Les conditions d’enregistrement sont infernales, les salles sont sans cesse remplies de gens divers, amis de passage, filles de passage aussi. Les répétitions s’éternisent, ce qui n’est pas pour déplaire aux acteurs, tout content de perdurer la fête. Et ce qui se fait de jour se fait de nuit. Paul Cannell, un artiste qui s’était fait remarquer avec le artwork d’un single de Flowered Up, et qui s’occupera du design mythique de Screamadelica, dira à propos des sessions : « Je suis passé au studio quelques fois. J’ai participé à quelques parties qu’ils y organisaient et c’était vraiment la démonstration de la formule sexe, drogue et rock n’roll. ». Le sens commun est complètement laissé de côté ; place à l’euphorie. Manifestement le groupe était plus occupé à naviguer dans des trips, ce qui les dégageait de toutes responsabilités. « Il y avait beaucoup de folie les week-ends, en rigole encore Weatherall. Il y avait beaucoup de retards le lendemain ! J’ai même une mis une semaine à me remettre d’une soirée parce que quelqu’un m’avait forcé à me nourrir exclusivement d’Esctasy pendant que j’étais à Rimini. »

D’ailleurs il était très difficile de les suivre dans leur délire très personnel, qui mélange allègrement une multitude de styles et de références, allant de l’ambient à l'acid-house, en passant par le rock, le dub ou encore le gospel, et dans une bonhomie bon enfant de surcroît, ce qui n'arrange rien. On aurait pu croire à une compilation en forme d'hommage aux maîtres du psychédélisme, il s'agit d'une forme nouvelle, chimérique, de pop cosmique et hallucinogène, comme une sorte de recyclage. Le résultat est tout bonnement confondant : leur musique hédoniste, expérimentale et hypnotique, se fait l'écho d'un désir de s'évader et de s'abandonner dans la fête et la danse. Rien qu’à l’oreille, on peut deviner la composition sanguine des musiciens, shootés comme jamais et qui se livrent avec délectation à des techniques de samples ou des tempos roucoulant et artificiels. « Je me souviens de Martin Duffy quand on était en train de faire ‘Inner Flight’, se rappelle Gillepsie. Il était en train de triper à l’acide. Je me souviens de lui en train de sauter à pied joins sur la table de mixage. ‘Bob, Bob, je suis en train de pisser à l’air !’ , c’était beau ! ». Ce que retient Primal Scream des raves parties et des boites de nuit qui commençaient à apparaître, c'était ce même dénominateur commun : un goût certain pour la transe et les plaisirs artificiels. L’apport de DJ Andrew Weatherall est prépondérante et certains morceaux possèdent une dynamique digne des plus grandes boites de nuit, comme par exemple « Don’t fight it, feel it », à la sublime voix black, groovy et soul, empli de bidouillages, de sifflets, de sirènes, et qui s’agrémente d’un superbe piano, ou encore « Loaded », profusion de riffs tirés des Rolling Stones, de saxos festifs, de percussions, un vrai patchwork multicolore.
Avec une ambiance pareille, c’est une envie irrémédiable de danser, de se secouer, de se dandiner qui prend l’auditeur. On a le droit aussi à des morceaux envoutants, calmes, vaporeux, déliquescent, à base de petits bidules et de petits pouic-pouic tout chouettes, dont on pourrait dire qu’ils sont tout droit sorti d’un monde fantasmagorique, comme sur « Higher than the sun », au chant soufflé et défoncé, sur le merveilleux « Inner Flight », une sorte de conte de fées électronique, planant et reposant à la fois, ou sur le divin « Shine like stars » qui achève l’opus. Le mélange des styles est impressionnant, l’innovation en matière de techniques et de mixages également. « C’était le meilleur moment de notre carrière, évoque avec nostalgie Bobby Gillepsie. Il y avait un tas de bonnes idées. On a complètement déconstruit le groupe. Au lieu d’avoir deux guitares, une basse, une batterie et une voix, on a inclus une quantité d’autres instruments. Synthé, table de mixage, boite à rythme, percussions, sitars, samples. Et on a même convié des chanteuses de gospel. On voulait juste faire de la bonne musique et partagé avec toutes ces personnes, Alan, Hugo, tout le monde. ».
Screamadelica fait aujourd’hui figure de chef d’œuvre du rock, un des sommets de l’histoire de Creation Records et le dépositaire éternel d’une époque festive qui aura bien du mal à se manifester à nouveau. A ce titre, comment ne pas citer le vibrant « Come together », véritable hymne d’une génération à lui tout seul, avec ce refrain à reprendre en chœur ? Fédérateur, dansant, bizarre et puissant. « Nous étions vraiment en train de faire quelque chose de nouveau et d’excitant, s’exclame Bobby Gillepsie. On était fiers de ce qu’on faisait. Il y a beaucoup d’amour dans cet album et je pense que c’est pourquoi les gens l’apprécient. Pendant les années qui ont suivis, des personnes venaient me voir pour me dire à quel point elles aimaient Screamadelica, à quel point cela comptait pour eux, et cela signifiait aussi beaucoup pour moi en retour. ».
Dès sa sortie, l’album sera consacré comme une des parutions les plus essentielles de l’année. Avec le temps, il fera parti de ces albums révolutionnaires ayant marqué l’histoire du rock anglais. Encore aujourd’hui Alan McGee s’extasie : « Cet album reste plus futuriste que n’importe quel putain d’album qui sort chaque semaine ». C’est ce qui est triste avec Creation Records ; cette idée tenace que les exploits ne pourront être réédités. Entre la folie et le génie, on ne sait plus trop distinguer ce qui est la cause de cette musique si unique et indépassable.

Le groupe entame alors une gigantesque tournée en Europe. Ce ne sera l’occasion que de prolonger encore plus la fête. Le voyage frise plusieurs fois la catastrophe. « Avec le recul, je pense que commencer la tournée par Amsterdam aurait pu être une erreur fatale, admet Nightingale. C’était une semaine épouvantable. Les concerts étaient incroyables. ». Les membres vivent dans leur bus, ne sortent dans les rues que pour acheter de la drogue, rentrent des concerts dans un état défoncé, et enchaine le lendemain sans s’arrêter, toujours à la recherche de nouvelles expériences. « Je réveillais les membres du groupe dès 14 heures avec une ligne de coke. » admet Alan McGee. Lorsqu’un journaliste du Melody Maker les surprend en train de discuter de Vietnamienne, d’Indienne ou de Chinoise, il pense naïvement qu’ils discutent de burger et de sauce qui va avec. On lui répond avec un aplomb devenu célèbre par la suite qu’ils ne parlent pas nourriture mais bien drogue. « Qu’est-ce que je peux dire ? Certains ne sont jamais revenus de l’autre côté, se rappelle Andrew Weatherall. Je me souviens que certain membre du groupe disparaissait pendant une journée complète pour arriver sur scène dès que le premier accord devait être joué. Et Throb qui était encore assis dans les coulisses de la Hacienda, alors qu’ils avaient déjà une demi-heure de retard pour monter sur scène, et qui réclame : "Je veux une pinte de Jack Daniel’s dans du coca !". Quelqu’un lui dit : "mais ça ne va pas ? qu’est-ce que tu fais ?". Et lui de répondre : "Je suis dans un putain de groupe, j’ai le droit de demander toutes les choses stupides qui me chantent." ».
Sauf que pendant ce temps-là, les finances du label allaient être complètement dilapidées. Le patron de Creation Records laisse faire tout le monde, s’amuse, se drogue à en perdre la raison, reste insouciant et ne se rend pas compte de la faillite : les caisses finissent vides !

La faute surtout à Kevin Shield, le leader de My Bloody Valentine, et à sa tendance compulsive au perfectionnisme : ce dernier, pour l’enregistrement du mythique « Loveless », aura passé trois ans de travail méticuleux et compulsif, alternant entre vingt studios loués pour l’occasion, aura usé jusqu’à la corde près d’une dizaine de producteurs différents, et aura utilisé l’équivalent en terme de tables de mixage, d’amplis ou de guitares, sans compter bien-sûr là aussi toutes les drogues consommées. L’album est certes merveilleux, un OVNI artistique inégalé encore à ce jour, il aura tout de même coûté la bagatelle de 200.000 £, ce qui en fait un des plus chers de l’histoire, et aura mis les économies du label à sec. Une véritable folie à l’époque. L’histoire deviendra un des plus grands fiascos que le rock anglais ait jamais connu. « C’est ce qui arrive lorsqu’on met ensemble un génie complètement frappé et un drogué notoire » avoue Alan McGee. Il se débrouille alors pour virer immédiatement My Bloody Valentine de son catalogue. « Ride était différent – un vrai groupe de rock, un fantastique groupe de rock – mais My Bloody Valentine était une blague, ma façon de voir jusqu’à quel point je pouvais faire monter la hype ». Malgré les critiques dithyrambiques à propos de ce nouveau chef d’œuvre de 1991, les ventes restent modestes et le groupe se voit obligé de signer sur Island Records. Ils reçoivent malgré tout une avance de 250.000 £ et un studio personnel qui ne verra finalement jamais le jour. Ils n’arriveront plus à sortir quoique ce soit de potable par la suite.

Menacé de mettre la clé sous la porte, faute d’argent, Alan McGee va alors signer un pacte avec une grosse maison de disque. C’est ainsi qu’en 1992, Sony rachète quasiment pour moitié les parts de Creation Records. C’était peut-être renier ses idéaux et son éthique indépendante, mais sans ça, c’était probablement la banqueroute. « Pour moi, la fin de l’indépendance remonte à la signature avec Sony, regrette Alan McGee, Même si on n’avait pas le choix. C’était ça ou le dépôt de bilan. ». Il réussit cependant à faire signer et à produire avant tout les groupes de son choix. Les finances ne sont plus à lui, ce qui lui permettra d’ailleurs de se lancer à corps perdu dans la drogue, ne resteront que les choix artistiques. Le poids de la major lui permettra d’attirer dans son filet quelques groupes plus prestigieux comme les américains de Sugar (appartenant à Bob Mould, ex-Hüsker Dü), très bon groupe de power-pop, et qui sortiront avec « Copper Blue » ni plus ni moins que l’album de l’année 1992, selon le NME, ou encore Medicine, formation shoegaze de californie. « Comme j’avais des contacts avec les gars qui travaillaient chez WEA, j’ai pu les convaincre de signer Medicine », raconte Alan McGee. Leur seul et unique album, « Shot Forth Self Living » est une référence en matière de shoegaze bruitiste et expérimental.

Malgré la pression du label qui espère un retour sur investissement, Alan McGee n’en fait qu’à sa tête. En se fiant à son talent inné pour débusquer les perles, il continue de signer des groupes avant-gardistes : Saint-Etienne, 18 Wheeler, Silverfish, Moonshake, tous cultes et innovant dans leur style. C’est durant cette période que sortiront quelques uns des plus grands albums de shoegaze : « Raise » de Swervedriver, « Souvlaki » de Slowdive, « Against Perfection » de Adorable, « Going blank again » de Ride, « Everything alright forever » des Boo Radleys ou encore « Higher N’Higher » des Telescopes. La liste peut à elle seule donner le tournis. A aucun moment la qualité ne fléchit. Seulement, s’ils apparaissent fondamentaux pour le mouvement, on ne peut pas dire qu’ils aient été très populaires. C’est le problème de Creation Records : sortir des albums anti-glamour. Aucun de ceux-là ne passionne les foules. Si « Giant Step » des Boo Radleys est un album phare, reconnu comme l’album de l’année 1993, ses faibles ventes en font une œuvre maudite. Et c’est bien pire pour Ride, conspué par une partie de la presse, ou encore Slowdive, dont l’attitude nonchalante, mièvre et lymphatique ne suscitera que mépris et insultes. On se souvient encore de la déclaration de James Dean Bradfield, leader des Manic Street Preachers : « Je déteste Slowdive bien plus qu’Hitler ».
Les grands patrons de Sony commencent à s’impatienter. Ils réclament le groupe qui va percer, qui deviendra n°1 des ventes et qui sera célèbre dans le monde entier. Ce groupe, il viendra de manière presque inespérée, et en profitera au passage pour exploser tous les records, jusqu’à devenir une sorte de fierté nationale et le porte drapeau de l’Angleterre. Ce sera Oasis…

Pourtant la rencontre avec le groupe de Manchester a failli ne jamais se faire ! Le premier contact ressort plus de la légende que de l’anecdote. Elle fait partie de ces histoires qui font le prestige de Creation Records. C’est en retournant à Glasgow, sa ville natale, pour assister à un concert de 18 Wheeler, groupe qu’il devait signer, qu’il voit pour la première fois débouler les frères Gallagher. Ces deux-là, qui vivaient à l’arrière d’un van, croyaient avoir été programmé en première partie. Face au refus du promoteur, ils font des pieds et des mains pour interpréter quelques chansons avant que le public ne vienne, quitte à menacer de lancer une incendie. « J’étais monté à Glasgow surtout pour voir mon père et je n’étais même sûr de venir au concert. Je suis venu plus tôt que prévu par erreur. J’ai cru au début que le type qui portait une tenue Adidas était le dealer du groupe. Ce n’est que sur scène que j’ai compris que c’était le chanteur ! ». Epaté par le son incroyablement puissant, il s’empresse de les convaincre de rejoindre son écurie immédiatement après le concert, sans prendre même la peine d’en savoir plus sur eux. Il rejoint Noël Gallagher après le show. Ce dernier s’en souvient encore : «J’étais au bar et McGee est venu me voir. Il avait une chemise bleue ciel, un jean blanc, des chaussures rouges et des cheveux roux. Je me suis dit: "Putain, c’est qui ce dingue?". Il donnait l’impression d’être sous acide depuis six mois. Il a dit: "J’aime vraiment le groupe". OK, cool. Il m’a demandé si on avait un contrat. J’ai dit non. Il m’a dit: "Vous en voulez un?". J’ai dit: "Vous êtes qui?". Il a dit: "Creation". Et c’était fait.». Le reste appartient à l’Histoire.
Alan McGee se dépêche alors de convaincre les patrons de Sony. « Quand j'ai découvert Oasis, je venais de signer un deal avec Sony, et 49% de Creation leur appartenait. Je gardais le contrôle, mais ils avaient malgré tout leur mot à dire. Je suis allé voir les gens de la maison de disque, mais eux ne voulaient pas du groupe. Je les ai suppliés de me laisser les signer, leur disant que s'ils ne voulaient pas s'en occuper, je le ferais seul. Ils m'ont finalement suivi, et je ne pense pas qu'ils le regrettent. »

En effet, les premiers singles, « Supersonic » et « Shakermaker » se positionnent haut dans les charts, ce qui leur permet de passer dans des émissions, comme le célèbre « Top of the Pops ». La presse commence à s’y intéresser, notamment pour leur réputation sulfureuse : destruction de chambres d’hôtel, drogues en tout genre, déclarations provocantes dans la presse et bagarres incessantes, notamment entre les deux frères Gallagher, qui en réalité se détestent cordialement. Avant même qu’ils ne sortent d’album la presse va écrire des articles élogieux, les mettre en couverture et accorder de longues pages à leurs interviews où ils se présentent stupidement comme les meilleurs. En proie aux difficultés financières, les magasines vont vite sauter sur l’occasion. Dans le même temps, ce sera la fin annoncée du shoegaze, courant qui lui ne voulait pas traiter avec la presse. La hype est au plus haut et tout le monde annonce Oasis comme les sauveurs du rock. Pourtant tout le monde s’accorde à rester mesuré, même Alan McGee qui pourtant avait été le seul à croire en eux : « Je savais qu’ils allaient devenir célèbre mais personne ne pouvait prédire ce qui s’est passé. Je me disais qu’ils seraient au moins aussi gros que Dodgy ! ».
Pourtant le succès dépasse toutes les attentes : le 30 août 1994, date de sortie de « Definitely Maybe », premier album rempli de grosses guitares et de refrains mordant et vaniteux, les gens se pressent au Virgin Megastore de Apple March pour les voir jouer. Près de 150.000 exemplaires seront écoulés en moins de trois jours, record historique. Propulsé par une flopée de singles qui auront fait monter la pression, ce coup d’essai devient un vrai carton, devenant ainsi l’album le plus rapidement vendu dans toute l’histoire du rock anglais, et se place illico à la première place des charts. Une tournée aux Etat-Unis est organisée. Sensée consacrer Oasis, elle frôlera la catastrophe lorsque Noël, dépité par l’attitude irresponsable de son frangin, claquera la porte et s’enfuira avec une partie des recettes de la billetterie, avant de finalement se raviser au bout de quinze jours de périple solitaire ! En décembre, une chanson de fond de tiroir, sans guitares électriques mais avec des violons, écrite par Noël Gallagher, est sortie comme single : ce sera « Whatever », considéré comme une des plus grandes chansons du groupe, tout simplement.

L’année suivante, la presse, en mal de sensations fortes, reprendra les querelles entre Oasis et le groupe londonien Blur, que tout oppose : de jeunes fils d’ouvriers jouant du rock contre de jeunes issus de la classe moyenne préférant la pop. Les deux groupes s’affrontent à grand coup de déclarations par presse interposée. Liam Gallagher finissant même par « souhaiter à Damon Albarn d’attraper le SIDA », propos choquant et dont il devra s’excuser publiquement. Creation Records en profite alors pour faire un coup de génie : programmer la sortie du single « Roll with it » le même jour que le « Country House » de son adversaire. Les deux sont de véritables succès mais Oasis est battu de peu. D’une mauvaise foi absolue, les patrons de Creation Records évoqueront un problème de code barre non lisible et différentes faces-b avec « Country House » obligeant les fans à l’acheter deux fois. La popularité du groupe est alors à son comble. Lors du festival de Glastonbury, Noël, malade, monte sur scène vêtu d’un duffle coat ; résultat : augmentation des ventes de duffle coat de 20% ! En octobre, c’est la sortie du deuxième album, « (What’s the story ?) Morning Glory ». Si les fans de la première heure lui reprocheront un son plus doux et policé, la majorité s’extasie devant la qualité du songwriting, alors à son apogée, avec des tubes à la pelle : « Some might say » ou encore « Roll with it ». Elargissant leur palette musicale avec les arrangements splendides de « Don't Look Back In Anger » et son intro qui n'est pas sans rappeler « Imagine » et qui fit couler beaucoup d'encre, on sent une écriture qui atteint des sommets et qui fleure bon les nineties. Sur la clôture, « Champagne Supernova », véritable tourbillon psychédélique d'une beauté inclassable et intemporelle, démontre un talent inégalable. Peu de groupes ont joué avec autant de classe et de morgue réunies sur de telles compositions, parfaites et directes. Le groupe tentait tout et tout se transformait en tubes. Qui ne se souvient pas de « Wonderwall » ? Considéré comme un classique aujourd'hui.
Ce disque deviendra vite un monument de la Brit-Pop, une pierre angulaire du rock made in Manchester. Oasis frappera un grand coup et rentrera alors au panthéon du rock. Le groupe passe en rotation sur MTV, souvent jusqu’à saturation, tous les concerts se font à guichet fermé et on commence à parler d’Oasismania, un peu à l’image des Beatles. Des concerts devant près de 80.000 personnes sont donnés dans le stade du club de Manchester City, club dont sont fans les frères Gallagher. Alan McGee consacrera alors toute son attention à protéger le groupe et à faire fructifier le succès, délaissant alors complètement tous ces autres groupes !

Si Alan McGee a quasiment à lui tout seul lancé le mouvement shoegaze, il aura également été responsable de sa lente chute. La presse se délectant de groupes comme Oasis, bon client, et de la vague Brit-Pop en général, qui redonna un sentiment de fierté nationale, on peut reconnaître que la disparition des groupes shoegaze, présentés comme trop timides et renfermés sur eux-mêmes, semblait inéluctable. Mais on ne peut s’empêcher de penser que le sort a été bien cruel et que Alan McGee les a sacrifié au nom de l’argent. Les mauvaises langues diront d’ailleurs que les ventes des albums d’Oasis ont permis à Alan McGee d’éponger les dettes du label causées par la folie de Kevin Shield. Aucune promotion, aucune tournée, aucune aide, aucune avance pour la location de studios ne seront accordés aux autres groupes du label Creation ! Adorable s’écroulera tandis que Ride sortira des albums de plus en plus minables, infectés par la haine tenace entre ses membres. Swervedriver, qui avait bien compris qu’on lui préférait Oasis, intitulera le troisième album : « Ejector Seat Reservation », en clin d’œil à sa situation. En réponse au déni et au manque de soutien accordé, les membres des Boo Radleys signeront volontairement des albums expérimentaux, qui bien-sûr ne se vendront pas et déclencheront la colère d’Alan McGee. Slowdive fera bien pire encore ! Laissé pour compte avec des fins de non-recevoir pour toute demande d’aides financières et d’organisation de concerts, le groupe va alors effectuer un des plus beaux suicides artistiques. Volontairement, Slowdive publie un troisième album illisible, minimaliste et electro, au message abscons, qui ne se vendra quasiment pas ! C’est la fin du shoegaze…

En 1996, durant l’été, le groupe Oasis participe au gigantesque festival de Knebswork Park : la British Telecom annonce que près de 5% des anglais ont téléphoné pour avoir des places ! Oasis joue alors devant un parterre de 250.000 personnes, pour un show gigantesque, retransmis en direct par BBC1 et diffusé dans le monde entier. On est bien loin des débuts de Creation Records. A propos de ce succès inespéré, Alan McGee se remémore l’époque où il avait monté la structure avec seulement 1000£ en poche : « J’espérais que ça durerait au mieux trois quatre ans. J’ai rendu les sous à la banque depuis ! Au départ je voulais copier Whaaam!, le label de TV Personalities. L’idée de mélanger le psychédélisme et le punk rock vient de là, j’ai tout emprunté à Dan Treacy. Et puis j’ai vendu 60 millions de disques ! Ça m’a valu de me retrouver sur la Rich list en Angleterre pendant trois ans. Jamais je n’aurais imaginé ça. Jusqu’à 1988 et les succès de House of Love, Primal Scream et My Bloody Valentine, j’étais d’ailleurs dans le déni total, je ne pensais pas que ça marchait vraiment… »
Si cette prestation à Knebswork Park marque le point culminant de la carrière d’Oasis, elle symbolise aussi tous les aspects de l’industrie musicale que Creation Records accepte finalement de respecter. Noël Gallagher reconnaitra que « le concert de Knebswork a signé la fin du rock indépendant. ». Alan McGee nuancera ces propos, tout en se montrant réaliste : « C’était la fin d’une ère. Avec le recul, je pense qu’on aurait dû arrêter Creation après Knebworth, ça aurait été une belle sortie. ». Car tout juste remis d’une overdose dans un avion en 1994, où Alan McGee termine à l’hôpital de Los Angeles, le patron de Creation Records prend du recul et décide de rester en roue libre. Il abandonne toutes ses activités et se contente d’encaisser les rentrées d’argents. « Entre 1990 et 1994, on a fait les bons choix artistiques, et à partir de 1994 on a fait les bons choix commerciaux. On aurait pu continuer si on avait été intéressés que par le fric. On aurait pu embaucher six ou sept personnes et des tas d’autres groupes. Creation était une idée que Joe Foster et moi-même avons eu en 1983 et autour de 1996 on était parvenu à la concrétiser ; à l’époque j’avais trop la grosse tête pour laisser tomber, donc j’ai continué jusqu’en 1999. C’est allé jusqu’à un point où c’est devenu vraiment abusé – genre on se défonçait en permanence et on attendant que le prochain album d’Oasis sorte pour qu’on soit de nouveau numéro un, puis on attendait le nouvel album de Primal Scream pour être de nouveau numéro deux
A cette époque-là, c’est essentiellement les dirigeants de Sony qui prennent en main en label. Hormis Super Furry Animal, excellent groupe gallois, plus rien de bon ne sortira sous le nom de Creation Records. En 1999, Alan McGee jette l’éponge…

Quand on pense à l’homme qui au départ haïssait les grosses maisons, on pourrait reconnaître que Alan McGee s’est vendu. Ce qui fait dire à certains qu’en réalité, le but premier d’Alan McGee a avant tout été de se faire de l’argent. Ce qui écorne pas mal la légende. Par contre, cela signifie que quoiqu’il arrive le rock indépendant a fini par perdre le combat face à l’envie de succès, la pression de rentabilité et la dictature du profit. C’est une morale triste à cette histoire. C’est probablement pour cela qu’aujourd’hui, malgré internet, malgré MySpace, malgré les accès facilités, en réalité l’esprit novateur est étouffé. Primauté accordé aux facilités, aux certitudes de succès, aux goûts plats qui pourraient plaire au plus grand monde. Les coups de folie comme à l’époque de Creation Records se heurteront toujours à l’envie de gagner plus d’argent que le label voisin.
Pour ne pas se contenter de ce constat, il suffit alors de se remémorer les douces folies des débuts de Creation, l’envie de guider le rock malgré le manque de moyens, cet amour inconditionné pour le bruit et les guitares saturées, les graciles mélodies et les groupes défoncés. Alors on apprécie à sa juste valeur toute la portée du rock indépendant, espace intense de liberté et d’expressions. Une musique unique, affranchie, qui suffit à nous transmettre tant !

Sources :

Biographie de Primal Scream par Michel Bonner (Uncut)
Article sur Alan McGee (The Sun)
Article sur My Bloody Valentine (musique.fluctuat.net)
Interview d'Alan McGee (Vice)
Interview d'Alan McGee (Rhino)

1 commentaire:

Seijitsu a dit…

Quelle superbe rétrospective sur ce fabuleux label qu'était Creation !

J'espère que d'autres articles suivront sur les autres labels cultes du shoegaze (et du rock indé).