18 février 2012

Christianes : Ultrasol


Ultrasol de Christianes

Sortie : 1995
Produit par Alejandro Lyon
Label : EMI

Impossible d'apposer une étiquette sur cette musique, encore moins de trouver une quelconque filiation au sein du shoegaze tant ça ne ressemble à rien de bien arrêté. Projet chilien du guitariste Christian Arenas et du bassiste Cristían Heyne, associés à la formidable chanteuse Evelyn Fuentes, la musique livrée ici est constamment surprenante, bizarroïde et curieuse. Les définitions explosent littéralement à grand coup de guitares saturées et de démonstrations pernicieuses. Cet album est tout juste étonnant. Les chansons possèdent un cachet indéniable, probablement pour leur propension à faire du n’importe quoi, à allier des instruments incongrus et à tracer des mélodies impossibles. Tout est harmonieux, classieux, merveilleux, sans pour autant utiliser la facilité : quelle malice se dégage de cet album ! Il n’y aura de cesse de surprendre. Des violons, une envolée lyrique, des distorsions, et nous voilà déjà perdu ! Les lignes dessinées sont tordues. Dès lors qu’on construit une voie, c’est pour aussitôt partir ailleurs, ajouter quelque chose d’impromptu, faire venir ce qu’on n’attendait pas. Et que penser de cette voix gentillette et candide, qui rien que par sa présence dans ce fracas déjanté fait frissonner de plaisir ? On n’a rarement entendu un chant si étonnant. Une chanteuse angélique, maligne, joueuse, dont les soubresauts et les virées dans les aigus rappellent l’opéra japonais.
Les mélodies sont à tomber à la renverse, le rythme imposé est prenant, l'atmosphère lourde en impose et le chant est absolument charmant. Cependant on sent bien que c'est totalement subversif, profane et que le ton décalé est avant tout là pour se mettre en marge, titiller l’esprit, caresser à rebrousse poil.
L’atmosphère est acidulée, pétillante, avec des grosses guitares qui rappellent le rock heavy, coupées brusquement pour des harmonies vocales incroyables et une main mise à base de violons (« Solté my cuerpo al viento »), des « houhouhou » sorties de l’asile, sous un son écrasant, une orgue vieillotte, un solo comme au bon vieux temps (« Nunca fuímos mas que dios ») ou bien encore avec les cloches et les samples de violons (« Amor Ultravioleta »).
On ne s’arrête sur aucun style, on mélange tout, dans une joyeuse pagaille. Avec ce groupe chilien, on s’amuse avant tout. « Tardío » est une chanson presque flottante, très calme, qui se laisse peu à peu envahir par des nuées électriques. « Abril » est une jolie ballade à la guitare sèche, qui évoque les traditions chiliennes, notamment la cueca, de même que « Marfil », à la voix fluette, chevrotante, qui se meut presque en folk nostalgique. Le chant se fait en espagnol pour un shoegaze coloré, sud-américain et adorable. Cela en devient un miracle sur le très bon et virevoltant « No morire jamas », capable de mélanger chant aérien d’équilibriste et guitares saturées ou distordues.
Particulièrement ludique et enfantin, « Remolinos de fuego », associe dissonance distordue et grâce féminine d’une beauté confondante. « Mírame sólo un avez », d’une beauté à couper le souffle, s’élève vers des sommets célestes, au travers une voix hors du commun, souple, gracile, espiègle, et une noyade sous des nappes de violons, aussi bien grattés que caressés à l’archet.
Evelyn Fuentes a une voix unique, capable de chanter de façon douce et sensuelle comme de soupirer avec une sensualité qui force le respect. Les riffs sont tout simplement monstrueux. Des morceaux comme "Amapolas" ou "Por qué" sont des merveilles de rock bruitiste et nerveux aux enchaînements entêtants. A d’autres moments, on préfère abaisser le tempo et changer d’atmosphère, pour quelque chose de plus velouté et évanescent, comme sur « Mientras nos sumergimos » avec ses guitares sèches ou « Sol », sorte de dub rêveur, à base de samples et de drones, de voix fantomatiques, de rythme industriel, de guitares acérées.
Le résultat dérange parce qu'il ne va pas à l'encontre des idées arrêtées et cartésiennes. Les choses sont bien plus vastes et les frontières plus minces qu'elles n'y paraissent. La musique de Los Christianes est fascinante en ce sens qu'elle a un côté mystérieux et impossible à déchiffrer. Il ne faut pas passer à côté ! Il n’existe pas d’autre album comme celui-ci ! Ce grain de folie trouble comme il attire incontestablement.

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