
On aura toujours un peu de mal à parler
de Secret Shine, ce groupe si loin de la notoriété et rattaché à jamais au
label Sarah Records, une maison de disque d’un autre genre, sans moyens mais
animée par la seule passion d’une musique douce et enfantine. Ils sont apparus
et ont disparu avec eux, un triste soir de 1995, après un dernier concert sur
une péniche à Bristol, lorsque les dirigeants de Sarah ont décidé de mettre la
clé sous la porte, une fois qu’ils avaient estimé avoir fait le tour de la
question. Secret Shine ne s’en remettra pas et aura bien du mal à vivoter après
coup. Scott Purnell avouera : « nous
sommes le groupe le plus paresseux du monde »[i].
Pas grand monde ne fera réellement
attention à leur passage, quelques singles, et un seul album. « Les
fans des années 90 étaient plutôt attachés à la scène de Sarah Records. C’était
un peu comme avoir une étiquette. Dans un certain sens, ça nous a donné une
petite notoriété et un public déjà tout fait, mais aucun d’entre eux ne nous
aimait. 9 fans sur 10 de Sarah préfèrent The Field Mice. »[ii]
Eux voulaient bien conserver la tendresse des groupes de Sarah Records (comme
Brighter, The Sweetest Aches, Another Sunny Day), notamment grâce à la voix de
leur chanteuse Kathryn Smith, mais en l’écrasant par un mur du son effarant. Scott Purnell raconte : « J’étais un grand fan de JAMC et je voulais
faire partie de la scène émergente shoegazing. On voulait sonner comme
personne, mais après nos premiers enregistrements, on s’est dit qu’on allait
garder nos mélodies pop et ajouter des distorsions par-dessus. On n’était même
pas sûr que Matt et Clare, les patrons de Sarah, allaient accepter, mais ils
ont sauté à pied joint dedans. »[iii]
"Loveblind" sera choisi comme
single, le fameux "Sarah 71", puis après cinq jours et cinq nuits
enfermés dans le studio de Sarah Records, sortira leur album Untouched en 1993 qui allait imposer
définitivement leur style.
C’est avec cet album emphatique que Secret Shine
est véritablement rattaché au style shoegaze. Scott reconnaîtra : « Si je relis les articles, l’étiquette
shoegaze est apparue avec le single Loveblind et notre premier album. Avant, on
était plutôt taxé de twee. Sur Untouched, on a commencé à laisser respirer les
chansons et on a usé de la structure classique tranquille / bruyant. Les
critiques musicaux peuvent décrire n’importe quel son comme n’importe quel
style, de façon délibérée, mais il faut reconnaître qu’on adorait les guitares
saturées et les tendres vocalises féminines / masculines, ce qui est la
signature du shoegaze. Les étiquettes peuvent être utiles comme destructrices,
dont on s’en foutait un peu. Nos influences personnelles étaient très diverses,
mais d’un point de vu collectif, on voulait tous le même son et on savait
comment l’obtenir. Je serais un menteur si je disais qu’on n’aimait pas les
autres groupes shoegaze et qu’on n’a jamais été influencé par eux. »[iv]
Mais le groupe de Bristol, trop éloigné de la Thames Valley, n’a jamais pu
s’imposer. C’est comme s’ils n’avaient jamais été à leur place, trop noisy pour
être estampillé Sarah Records, trop précieux pour être des vrais shoegazers.
Selon Scott : « Je pense qu’on
appartenait à la scène shoegaze originelle mais on n’était pas les leaders.
Ride, MBV, Slowdive, Chapterhouse (et tellement d’autres) étaient déjà établis
lorsqu’on s’est joint à eux. Je pense aussi qu’on a toujours voulu être plus
noisy-pop que vraiment avant-gardiste. On s’est toujours senti un peu à part. »[v]
Secret Shine pratiquait une musique très
riche, contrairement aux canons de l'époque et aux poseurs Brit-Pop
qui commençaient à apparaître. Pas évident de passer pour des intellectuels,
noyant un manque de percussion dans un discours, semble-t-il abscons. C'est
surtout en live que les difficultés du groupe sont les plus criantes. Là où en
général, la tournée est le point d'orgue pour bon nombre de groupe, monter sur
scène se révèle une vraie sinécure pour le groupe. Sur six ans, s'étalèrent
seulement une trentaine de concerts, ce qui est bien peu pour se faire un nom,
la faute à de la paresse, une phobie des gens, un goût certain pour l'alcool
avant les shows et un manque de matériel. Malgré un grand concert devant plus
d'un millier de personnes, en première partie des grands Jesus and Mary Chain,
les tournées ressemblent à des chemins de croix. Une des raisons pour
lesquelles le groupe s’est mis en stand-by pendant presque dix ans. Avant une
inespérée reprise.
[i]
Cité sur Milk Milk Lemonade, [en ligne]
http://milkmilk-lemonade.blogspot.fr/2006/08/secret-shine.html
[ii]
Interview de Scott Purnell par Jen Dan, sur Desilusion of Adequacy, 3 juillet
2007, [en ligne] http://www.adequacy.net/2007/07/interview-with-secret-shine/
[iii]
Interview de Scott Purnell par John Girgus (du groupe Aberdeen, ex-Sarah
Records), sur Third Outing, 6 décembre 2015, [en ligne]
http://www.thirdouting.com/interviews1/secret-shine-interviewed-by-sarah-record-mate-john-girgus-of-aberdeen
[iv]
Interview de Scott Purnell par Jen Dan, op. cit.
[v]
Interview de Scott Purnell, sur When the sun hits, 2 novembre 2010, [en ligne] http://whenthesunhitsblog.blogspot.fr/2010/11/interview-scott-purnell-of-secret-shine.html