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8 janvier 2010

Fiche artiste de Ride


Ride

Le duo Mark Gardener et Andy Bell, frères ennemis à la gueule d'ange et au talent insolent, est à l'origine du songwriting inouï de ce groupe d'Oxford. Dépositaires du fameux wall of sound shoegaze, ils furent très vite érigés en chouchous du rock anglais avant de se brûler les ailes...


17 décembre 2009

Ride : Smile



Smile de Ride

Sortie : 1990
Produit par Alan Moulder
Label : Creation Records

Lorsqu’on est jeune, on peut tout se permettre, et finalement les choses paraissent simples. Il suffit de prendre une guitare et en avant. C’est ce qu’on fait les quatre gamins d’Oxford. Exactement ça.
Cette compilation américaine des deux premiers EP du groupe est la stupéfiante démonstration du culot de ces gamins surdoués. Faire cracher les amplis, user des pédales steel à fond, produire un son noisy à déchirer les oreilles : c’est si commun et si jouissif ! D’autant que ces premiers essais se dotent de quelques approximations, tant dans la production que dans le chant ou le jeu (par exemple sur « All I can see »), ce qui confère beaucoup de charme aux chansons, et ne rajoute finalement que plus d’enchantement à cette défonce musicale.
Comment ne pas succomber à l’énergique « Chelsea Girl » ? C’est un premier single et c’est déjà un coup de maître ! Ils sont peu nombreux ces groupes à avoir réussi du premier coup. Ride utilise un son pourri mais il possède quelque chose d’indéfinissable et qui fait de Ride un groupe adulé comme jamais : un talent innée pour les mélodies évanescentes. C’est un brûlot mais c’est aussi un single qui enchante, qui adoucit, qui fait rêver. On aura beau dire, « Chelsea Girl » restera comme une hymne, une ode à la jeunesse, livrée à vive allure, sans prendre le temps de réfléchir, sans prendre le temps de réfréner les distorsions, en scandant à la manière d’enfant de cœur des paroles naïves qui resteront dans les annales de la pop musique. 
Il se dégage de ce recueil un incroyable sentiment de puissance, comme si c’était la jeunesse qui prenait le pouvoir, une puissance lumineuse, rayonnante, qui dévaste tout sur son passage, à l’instar du frondeur « Furthest Thing ». Le chant hésitant et extrêmement doux de Mark Gardener s’envole et se drape de suavité timide au beau milieu de tambourins qui claquent, de caisses martelées et de guitares triturées, souvent trop et qui dérapent du coup facilement. « It’s time for a change, I’m not asking, I’m telling you », l’annonce est là, la jeunesse prend le pouvoir. « I’m watching, I’m listenning, but to touch seems the furthest sense away », tout est dit ici, on est dans l’action, dans l’expression d’une passion exacerbée mais qui ne va pouvoir passer que par l’honnêteté. 
Ride sait à peine maîtriser les guitares que déjà ils osent avec un culot incroyable de mêler à la puissance, des chœurs d’angelot, du lyrisme et de l’insouciance savoureuse. « Drive me Blind » et son intro tout droit sorti d’un rêve enchanteur, avant qu’une chape de guitares lourdes ne viennent recouvrir le tout, est un véritable miracle de fraîcheur et de nouveauté. Ce n’est pas l’intro presque indus de l’extraordinaire et indolent « Close my eyes » qui va faire changer les choses, car derrière les sirènes de guitares, il y a ce chant reposé, cette digression magique de fin et cette nonchalance adorable. Au pays de Syd Rotten, au pays de la révolte sociale, du crachat punk et du vomi, voilà que déboulent quatre garçons qui osent faire de la pop et chanter en faisant des « aaaaaah » mielleux. Comme sur « Like a daydream », joué à cent à l’heure avec un rythme infernal à la batterie, des tambourins qui cognent frénétiquement, des guitares qui s’entrelacent, et pourtant avec ces voix douces, doublées de vocalises ouatées. Ce n’est que pour mieux repartir vers l’avant, car la jeunesse, c’est ça, c’est partir vers l’avant sans sourciller, sans se poser plus de questions, en se laissant aller, et ne réfrénant rien.

28 mars 2009

Ride : Nowhere


Nowhere de Ride

Mythique !

Sortie : 1990
Produit par Alan Moulder
Label : Creation


On pourrait chercher en vain la perfection, en se disant qu’elle n’est pas de ce monde et qu’il s’agit d’un concept abstrait qui vise uniquement à mettre un mot sur une notion infinie.
Pourtant, il ne faut pas se chacher, l’album parfait existe bel et bien, et Nowhere répond tout à fait aux exigences.
Ce n’est pas que l’on atteint ici des sommets, c’est juste qu’il n’y a aucune faute de goût. On est ébahi par ce mélange de puissance et de finesse, qui tombe toujours juste sans jamais s’essouffler. Dans ce qu’il a à faire, ce premier opus de Ride s’y prend exactement comme il le faut. Pourtant on n’attendait rien d’eux à la base, mais ils ont pourtant fait ce qu’on voulait, comme si en même temps que le contentement, on se découvrait soi-même, on voyait un côté de nous qui se révélait. Comme si, de manière surprenante et intuitive, ce mur du son extraordinaire était ce qu’on avait désiré et que Ride avait alors comblé tout nos désirs, sans qu’on ait besoin de réclamer plus.

On n’a rarement fait entrée en matière plus fracassante que « Seagull », régulièrement joué en concert mais en fin de set-list car beaucoup trop bruyant et manquant de fracasser les oreilles. Ici, le point d’orgue est donc placé au début. Démarrant en trombe, alors que l’on pourrait penser que les musiciens se lâchent complètement, la chanson n’est en fait qu’une montée progressive dans l’intensité et la vitesse. Le jeu de ces très jeunes garçons est fort, secouant, il n’y a aucun espace sonore de vide, tout est occupé : les distorsions monstrueuses, les coups surpuissant de tambours, de caisses et de cymbales. Une vraie orgie adolescente.

Mark Gardener et Andy Bell sont des gamins qui ne pensent pas aux conséquences. Pour eux, il n’est pas nécessaire de flirter avec la house music pour paraître cool, au contraire, ils se définissent comme timides. Alors, de peur d’être pris pour des imposteurs du rock, ils vont édifier le plus impressionnant mur de guitare jamais construit. Sans se rendre compte à quel point cette surcharge allait donner à leur musique une dimension supplémentaire. Pour dire quoi finalement ? Pas grand-chose de plus que des bêtises confites et béates, des langueurs paresseuses et romantiques. Mais, comme en témoigne, par exemple, le divin « In a different place », aux mélodies qui s’enchevêtrent, tressent des nattes et s’envolent au loin comme des rubans, la moindre petite trace de douceur est décuplée au cent mille, galvanisée par une puissance sans égale.

Souvent dans les albums, on réserve pour la fin, une chanson plus lyrique, plus chatoyante pour en faire le clou du spectacle. Ici, sur « Nowhere », c’était comme si toutes les chansons étaient des chansons de fin d’albums. Les anglais d’Oxford en font plus, toujours plus, dans l’exagération : ils transformeront alors leur vocalise en longs récitals de « aaaah aaaah », dignes d’enfants de chœur, d’un moelleux divin et d’une légèreté comme on n’avait jamais osé en terreau rock. Les guitares seront toujours dans le rouge, ne s’arrêteront jamais et s’additionneront, électriques, distordues ou acoustiques, en multipliant les effets de reverb et d’écho. L’ensemble aboutit à des véritables moments intenses, qui fait papillonner le ventre et gave le corps de sensations délicieuses.
Un titre comme « Polar Bear », martial et magique, dont on remarquera le rôle primordial du batteur Loz Colbert (impérial sur cet album), appliqué et violent, se drape d’atouts merveilleux en tirant au maximum le côté solennel d’une telle chanson à la mélodie pourtant simple. La beauté atteinte défit l’imagination : on n’avait rien prévu et pourtant tout en nous est comblé. Un mid-tempo pourtant, mais un mid-tempo qui ballait tout sur son passage, à mettre en parallèle avec la pochette de l’album, pochette magnifique, cette vague tranquille qui fait preuve d’une puissance et d’une fluidité fascinante.

Et alors que l’on pensait avoir atteint le paroxysme de l’album, voilà que déboule « Dreams Burn Down », avec ses arpèges cristallins et son nuage brouillé et orageux en arrière-fond. On est bien forcé de constater qu’on touche au céleste. Dans le sens où la grâce atteinte (ah ! ces mélodies vocales ! A filer des frissons !) n’a plus rien à voir avec quelque chose d’ordinaire. Toute matérialité est supprimée, purement et simplement, à l’image de ces déluges de guitares, qui laveraient les prétentions pour ne laisser qu’une beauté romantique. Et le rythme lent, posé, renforce cette impression que les choses sont inéluctables. La musique de Ride nous dépasse, sans doute dépasse-t-elle ses auteurs eux-mêmes, comme si les guitares étaient trop grosses pour ces jeunes gamins.

« Decay », c’est une claque : le rythme saccadé et la basse extraordinaire de Steve Queralt. Donne une irrésistible envie de secouer la tête. « We have short time to spend » : et ils ont tellement raison. Que le temps passe vite ! Il faut se dépêcher, vivre les choses à fond, ne rien regretter, saisir les opportunités au vol, profiter tant qu’on est jeunes. C’est un peu en substance ce que nous dit Ride. Aussi lorsque le rythme se coupe brusquement dans un marasme innommable de guitares saturées et que le chant reste toujours aussi soufflé et vaporeux, on ne peut s’empêcher de se laisser emporter dans cette folie, cette démesure, ces caprices. Pour s’envoler et s’échapper. Nowhere est un chef-d’œuvre (qu’on se le dise) mais avant tout une œuvre psychédélique.

A l’opposé du précédent, « Paralysed » s’apparente à une douce chanson, soutenue par une guitare sèche, faisant la part belle à un chant divin, notamment lors du refrain, très magistral, mais qui finira lapidé par une déferlante saturée. Avant de se conclure sur une déliquescence magnifique, la chanson se verra débordée par des brouhahas et un piano perdu, pauvre instrument qui luttera contre une basse et une batterie ahurissant, jusqu’à céder d’épuisement. La musique est plus forte. Pour les musiciens de Ride, il n’y a que ce biais d’expression, le reste n’est que comédie et jeu scénique. Très peu pour eux.

Mark Gardener et Andy Bell, ces deux jeunots qui se disputaient l’écriture des chansons, préféraient se lover dans une tendresse sans pareille, dérivant avec un son noisy des plus brouillons. Mais quand bien même le son vire à la sursaturation, il n’en demeure pas moins un goût certain pour la grâce. C’est avec ces lambeaux de beauté qu’on termine l’album. Un album unique, incontournable, à la fois évident et à la fois très intime, qui s’écoute d’un bloc et qui ne possède aucun relâchement. Les violons du magnifique « Vapour Trail » achèvent alors l’écoute dans un prolongement infinie de rêverie et de poésie mélancolique.

14 mai 2008

Ride : Today Forever EP



Today Forever EP de Ride

Sortie : 1991
Produit par Alan Moulder
Label : Creation


En concert, le titre « Unfamilliar » était un des morceaux les plus fréquemment joués. Réclamés par les fans, il faisait partie de ces indispensables dans une set-list. Et on comprend pourquoi !
Dévastateur aussi bien que velouté, ce titre fait l’apologie des guitares, des coups effrénées de batterie, dans une optique clairement dévolue à la mise en place d’un univers ambitieux d’atouts gracieux et d’enchantement.
Ces mélodies qui s’imposent de manière majestueuse, tout juste auréolées de guitares sèches, par exemple sur « Seenen », à grand renfort de coups percutant et de voix douces et tranquilles. Une force sûre d’elle-même qui n’a pas besoin d’accélérer le rythme pour prendre toute sa mesure. Sa magnificence suffit intrinsèquement à s’ouvrir et à prendre toute la place.
C’est comme si un simple CD ne suffisait pas à contenir toute la beauté des morceaux. La musique puissante et rêveuse de Ride gonfle, occupe l’espace et s’épanouît. Devant elle, on se fait tout petit, on s’incline.
On a même l’impression que les membres de Ride sont eux-mêmes emportés dans le tourbillon de leur musique, qui les dépasse et qu’ils maîtrisent à peine, éberlués par leur propre son, et exprimant leur candeur par des chants légers et innocents. Ce n’est pas du nihilisme ou de la destruction, c’est de la libération. « Beneath », sobre et constant dans la mélodie, intensifie graduellement sa densité. C’est un catharsis. Un éclat incandescent.
Témoin d’un brasier vif qui brûle et déchaîne les mélodies.
Et une fois toutes les passions sorties de leur gong, à la manière d’un déluge ou d’une démonstration de rage romantique, on aboutit à une sorte de plénitude étonnante pour de jeunes garçons à peine sortis de l’adolescence.
« Today », ses claviers, sa guitare sèche insistante, ses arpèges magiques, ses chants d’enfants de chœur, son crescendo stupéfiant, sa beauté qui s’admire plus qu’elle ne se donne, ne peut être que la preuve que l’ouverture sur le monde, à la manière d’un miroir, ne prend racine que lorsqu’on le contemple.

13 mars 2008

Ride : Going Blank Again


Going Blank Again de Ride

Sortie : 1992
Produit par Alan Moulder
Label : Creation


A trop vouloir acquérir une crédibilité, on finit par perdre en spontanéité…
L’exercice du rachat est si périlleux qu’on risque d’y perdre quelques plumes, et c’est ce qui est arrivé à Ride. Livrant à la fois son meilleur et son pire album de son époque shoegaze. Le regret, c’est que les chansons sont de bonne qualité mais que ce n’est plus du Ride : du gros son, des guitares oui, des structures complexes même, et un succès critique enfin adjugé, mais la magie du premier album semble lointaine.
Vexés par les critiques négatives suite à leur premier album, qui pourtant rencontra un net succès en milieu universitaire, Andy Bell et Mark Gardener s’employèrent à démontrer qu’ils savaient composer de vraies chansons. Tout l’objet de ce deuxième album est donc de prouver que leur jeu n’est en aucun cas limité.
Ça commence d’ailleurs très très fort avec « Leave them all behind », un de leur meilleur morceau, épique, long, dense et transcendantal (son intro au clavier), qu’ils oseront choisir comme single (un comble !). Et assomme d’entrée : un flux tendu tout du long et des voix moites de douceur.
Dans l’ensemble les textures seront plus soignées, ostensiblement tournées vers la pop ou le psychédélisme sixties, moins emportés qu’auparavant en tout cas. Il est clairement évident que tout sera fait pour signer des compositions de hautes tenues : des mélodies chatoyantes, des superbes parties de guitares (« Time for her time ») et des ribambelles de chants de chérubins. Mais ce terrain de jeu au pays de la pop fédératrice (« Making Judy Smile ») se fait au détriment, car il y a toujours un prix à payer, d’une certaine morgue. Ride veut convaincre et n’impose plus avec culot ses idées comme au début, peu importe ce qui lui en coûtait. Désormais, Ride retient ses mélodies, pour les lover dans une charmante mais molle poésie (« Twisterella »). Et on se demande où est donc passée cette fougue ?
Plus varié que son prédécesseur, et donc plus inégal fatalement, Going Blank Again possède encore bon nombre de perles, comme le sublime et hypnotique « Cool Your Boots », avec son mur du son littéralement absorbant. Et aussi quelques surprises dont notamment cet acoustique magnifique « Chromes Waves » et ses claviers lyriques et obscurs qui noient le style du groupe dans une volupté d’une élégance rare. Ce qui place l’album bien au dessus de la mêlée. Avec application, Ride revisite et mélange à son propre son, les délires expérimentaux d’évasion tranquille.
Un album qui s’écoute volontiers mais avec un pincement au cœur.