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24 mars 2012

Fiche artiste de Lucybell


Lucybell

Formé à Santiago en 1991, Lucybell est un des plus grand groupe de rock chilien. Les membres fondateurs, rassemblés autour du charismatique Claudio Valenzuena, se sont rencontrés à l’Université d’Art. On cite : Fransisco González (batterie, basse), Marcelo Muñoz (basse, guitare acoustique) et Gabriel Vigliesoni (clavier).

Chapeauté par EMI Odéon, la structure locale de l’immense maison de disque,  le groupe vendra une énorme quantité de disques, tous encensés par la presse. Un peu à la manière de Faith No More, le groupe de Claudio Valenzuena mélange plusieurs styles et brasse plusieurs idées au sein de leur album : Joy Division, Cocteau Twins, The Charlatans, My Bloody Valentine, Lush. Le tout avec une production au diapason et sans faute de goût, grâce à l’excellent travail de l’homme de studio qu’est Mario Breuer. Une époque formidable, inouïe et qui malheureusement ne pourra guère se reproduire, la faute à la pression de l’argent, de la rentabilité à tout prix et de l’annulation de toute prise de risque. Avec pour paroxysme le festival international de Viño del Mar en février 1998, le rock chilien a connu une parenthèse unique où l’inventivité, l’innovation, le culot étaient mis en avant. La fadeur d’aujourd’hui ne peut que cultiver ce sentiment de nostalgie. On devrait tous s’inspirer de ce que le Chili a vécu comme révolution musicale. C’est d’autant plus rageant que ce n’est jamais paru jusqu’à nos oreilles. En effet, Lucybell a bénéficié du soutien de MTV, tournant en boucle de multiples clips, mais uniquement en Amérique. Quant aux tournées, bien que couvertes de succès, elles se sont limitées au Mexique et aux Etats-Unis.
Il subsiste de nombreuses raisons de se réjouir cependant, puisque Lucybell a continué sa carrière, ponctuant l’ordinaire du rock de superbes albums rock, et ce depuis maintenant presque vingt ans !

23 mars 2012

Lucybell : Peces


Peces de Lucybell

Coup de coeur !

Sortie : 1995
Produit par Mario Breuer
Label : EMI Odeón


Les aspects insolites de cet album le rendent particulièrement fascinant. Il possède une plénitude rare avec des variations de climats, une production superbe et un sens de la démonstration théâtrale qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Guidé et porté par le registre vocal tout simplement incroyable de Claudio Valenzela, ce premier disque maintient une recherche d’écriture de tous les instants, invitant plusieurs styles en même temps. Le style est fou, ampoulé, impossible à définir et imprévisible.
La chanson qui introduit la playlist est tout bonnement imparable : il s’agit de « Cuando respiro en tu boca », devenu un tube au Chili. C’est un titre extraordinaire et envoutant, basé sur un tempo totalement artificiel et une ligne harmonique de toute beauté. La voix se fait douce, soufflée, de manière exagéré mais délicieuse. Les guitares acérées et fines comme du métal se disputent à des passages plus alanguis et évanescent pour une grâce miraculeuse.
Mais cet album restera bizarre dans la mesure où le groupe a créé une ambiance jamais entendue auparavant. Un style ampoulé, cynique, empreint d’énormément de second degré, capable de s’amuser comme de se plonger dans une déclaration des plus solennelles et imposantes. La surcharge instrumentale, à la limite de la saturation, sur le très très noir « Lunas », n’empêche pas beaucoup de subtilité et de piquant. Voire du détachement comme sur le funky « Que no me veigan con paraisos », avec des claviers vieillots, un sens de groove à la limite du ridicule et finalement un esprit kitch détaché. Très difficile d’établir avec exactitude dans quel registre le groupe évolue puisqu’on peut très bien entendre une ballade psychédélique, avec percussions indiennes, guitare sèche et petite flûte (« Vete »), pour enchaîner avec un titre beaucoup plus rigolo, aux guitares saturées et à la basse typé funk (« Desde acá »), le tout sans comprendre, mais avec comme dénominateur commun un vrai sens de l’écriture.
C’est un album comme seul le rock latin peut nous l’offrir, tout autant amusé que soucieux d’être à l’avant-garde, mélangeant ainsi le shoegaze avec le gothique, le courant baggy avec le lounge ou la dream-pop. Le but premier en fait c’est la multitude, l’évasion, le mélange. C’est un album qui nous apprend une grande leçon. En plus d’une incroyable fraîcheur, Peces prouve qu’il est possible de se détacher, d’avoir une identité propre et qu’on peut signer sur une major sans se compromettre pour autant. On y aborde différents rythmes, différents climats, différentes attitudes, celle de l’indus saturé, du cabaret noir et désespéré, du piano-bar à l’ambiance feutré, ou encore de l’electro expérimental parsemé de guitares brouillées. C’est tout autant déconcertant que jouissif.
Puissant, léger, splendide, biscornu, difficile de s’orienter. Ce qui sidère en fait, et qui va assurer une constance, c’est un haut niveau de jeu : tous les musiciens sont au diapason et pratiquent une technique qui leur est propre, à base de délires mélodiques et d’envolées de guitares. Les vocaux de Claudio Valenzela apparaissent comme des prouesses, déclamatoires et solennelles, d’une profondeur dans les notes graves comme jamais on l’a entendu, tout en restant légères et douces. Le chant sur l’inouï « Angeles Siamenes » se fait sérieux, langoureux et dandinant, on croirait entendre Peter Steele, le chanteur de Type O Negative à la voix sépulcrale. Tout bonnement inimaginable et à coller des frissons de plaisir. On va retrouver cette ambiance mi-dream pop, mi-cabaret sur « Rodar », noyé sous les saturations, pour un titre shoegaze original. Le registre vocal peut aller du plus magistral comme sur « Eclipse », magnifique titre, où sous des bombardements de riffs, des chants de moines obscurs lancent des déclamations ampoulées sous les voutes d’une cathédrale gothique, au plus frondeur, comme sur « De sudor y ternura », sorte d’hommage au courant Madchester, traversé de guitares magiques, où Claudio Valenzela va prêcher comme un dératé.
Cette musique, biscornue et bigarrée, toujours classieuse et travaillée, confère une classe ultime au groupe. Leur sens inégalé du songwriting avec toujours ce faux détachement au service d’un charme unique, à base de saturations et de voix surprenantes de légèreté, place le groupe nettement au dessus de la mêlée. L’inspiration et les tentations portent cet album, avec plus ou moins de réussite, mais toujours avec un aplomb assumé. Décousu, Lucybell a tout du groupe culte, insolence, audace et poésie féérique. Si l’album a commencé par un titre inoubliable, à savoir « Cuando respiro en tu boca », il se termine tout autant par un « Grito Otoñal » à couper le souffle : miracle shoegaze, traversé d’orage électrique, avec une voix grave, profonde, emphatique, une batterie indus, presque metal, un clavier fantasmagorique. Le chant de Claudio Valenzela est celui d’un funambule, capable des plus incroyables exploits, pour distiller une ambiance unique et sans équivalent, tantôt agressif, tantôt cajoleur.
Peces est une œuvre impossible à classer, si ce n’est comme parangon du rock latin, le tout avec classe et brio.

15 mars 2012

Lucybell : Viajar



Viajar de Lucybell

Sortie : 1996
Produit par Mario Breuer
Label : EMI


Lucybell insuffle une sensualité dans une dream-pop qui se veut sexy, moite et cajoleuse. Tout le long le jeu des guitares et de la section rythmique, chaloupée, fait mouche. La voix inimitable de Claudio Valenzuela, tour à tour grave et profonde ou soufflée, résume son caractère: un grand monsieur, touche à tout et excentrique.
Cet opus essentiel du rock chilien va devenir disque de platine par la suite, ce qui est la moindre des choses lorsqu’on signe des compositions telles que «Viajar », sorte de dub ambient poétique ou « Mataz » (single à l’ambiance piano-bar), suffisamment bizarre et très lounge pour être passionnant. Lucybell propose ici un shoegaze magistral et emphatique.
On ne peut être que sidéré par la maturité du groupe et la grande force d’écriture. Les paroles, toutes écrites par Claudio Valenzuela, sont d’ailleurs stupéfiantes de réflexion et de poésie sibylline. On y trouve une certaine langueur de par un jeu très travaillé et très attentif, d'une grande classe détachée, tout en osant et en restant excentrique dans les arrangements. Le mur du son est énorme tandis que le rythme est artificiel et les claviers magiques pour aboutir à une sorte de perfection chimérique. Vaporeux et remuant, l’univers dépeint est glacé, lisse et glamour. Le chant est transformé en déclaration gothique et auguste tel un manifeste d’une perfection irréelle qui ne sera jamais atteinte.
Ce deuxième album se veut plus homogène, plus lent et plus chaloupé. L’ambiance devient alors évanescente, calme et magique. « Entre el sol y los dos ojos », basé sur un rythme artificiel et recouvert de saturations ou encore « Si no sé abrir mis manos », morceau tourbillonnant, vibrant et chargé, sont parfaitement aboutis, sans ressembler à quoi que ce soit de déjà fait. Le style de Lucybell est unique.
Les jeux avec les sons artificiels, tantôt bizarres, tantôt fantasmagoriques, transportent de toute manière l’auditeur vers un monde qui n’est pas le sien, délaissant la pauvreté et la sécheresse artistique de la réalité quotidienne. De manière détournée, Lucybell va créer un nouveau territoire, rempli de sons robotiques, de nappes vaporeuses, de sirènes, et de déluges de guitares taillées dans du métal. Un détournement des codes industriels et shoegaze pour un intellectualisme dérangeant, magistral et torturé. Recouvertes de guitares lunaires, symphonies du troisième millénaire, musique classique de science-fiction, ces évasions décalées s'égarent volontiers vers des refrains éthérés, d'une sophistication gothique. Ce style si particulier se drapera d'atouts luxueux, guitares sèches, chant léger et lyrique, notes en gouttes d’or, mur du son amplifié, clavier et orgue féériques, le tout pour une envolée vers l'emphase. Une ode au désœuvrement. Le spleen y est ici magnifié. Tout le monde se perd et s’évanouit à l’écoute d’une telle beauté reposée qu’est « Carnaval ».
Parsemé de quelques autres grands morceaux (dont "Vez", et son mur du son basé sur un assemblage complexe de guitares, ou "Tu honor", oeuvre magnifique, à l’intro de rêve et éthérée, aux réverbérations planantes et à l'intensité réelle), Viaje est un disque autant ambitieux que précieux dans lequel le groupe se fait surprenant et séducteur. Lucybell se désire inclassable et le devient par la force de sa maturité et de son talent.