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10 juin 2007

Fiche artiste de Medicine


Medicine

Projet de Brad Laner, touche à tout de studio, qui avait pas mal bourlingué durant les années 80 au sein de groupes californiens underground, avant de tomber sur les distorsions et d'en devenir dingue. Avec Beth Thompson, ils vont signer quelques uns des plus grands albums shoegaze, et même s'autoriser une apparition dans le film The Crow !

Medicine : Shot Forth Self Living


Shot Forth Self Living de Medicine

Indispensable !

Sortie : 1992
Produit par Brad Laner
Label : Creation Records


Pour un premier album, Brad Laner, celui qu’on compare volontiers pour son attrait de la production à Kevin Shield, mais en plus bourrin, réussit un coup de maître.
Froid, industriel, transcendantal, pointu, Short Forth Self Living dégage une atmosphère particulièrement saisissante : sans doute à cause de ces mêmes accords, de ces mêmes nuages de sons, qui se répètent et qui plonge l’auditeur dans une hypnose.
L’ouverture est grandiose, culte au possible : une longue phase de reverbs et de distos se prolonge sur « One more », avant que ces distos se mettent soudain à se mouvoir et se contorsionner pour former des mélodies comme par magie. Le rythme reste lui imperturbable, soutenant de manière inflexible la voix lointaine et légère de Brad : la transe commence, surtout lorsque les crissements prennent fin, et que le chant de Beth vient se joindre à cette envolée.
On a l'impression tenace que Medicine en jouant, froisse du papier de verre, fait crisser des pointes sur l'acier, torsade du barbelé tant le groupe manipule les instruments sous la torture jusqu'à en faire sortir des sons incroyables. L’intro de « Aruca » est à ce titre, particulièrement confondante : impossible de savoir où le groupe va nous mener, et c’est presque une étonnante surprise que de découvrir une plaisante chanson pop après ces accords massacrés. Rien ne sera lisse et transparent sur cet album. Ce qui intéresse Medicine, c’est la chirurgie. Découper, utiliser des scalpels, des scies électriques et voir si le corps de la pop est toujours vivant malgré les coups de ciseaux.
De ce vacarme de bloc opératoire, Brad Laner et les siens en feront le support idéal pour ses premières expériences, pop-songs ultra mélodieuses, rêveuses et somptueuses. L’adorable « Defective » emballe d’entrée par sa structure en ritournelle passée au vortex. Quant à « Short Happy Life », sa lenteur, sa gravité, le chant de Beth, son aspect majestueux en font une œuvre immense, sérieuse et fascinante. Une tendance à vouloir planer se ressent de bout en bout. C’est enivrant, charmeur, bizarroïde parfois, mais jamais ennuyeux. On arrive même à se laisser happer par ces délicieuses rengaines enfantines, susurrées sous une noyade de riffs réitérés à satiété (« Miss Drugstore »). De cette clameur artificielle équivalente à des fritures sur les bandes d’enregistrement, la formation californienne en fera un pur moment langoureux.
Paru en 1992 sur le label Creation, ce premier opus est considéré à juste titre comme une référence en matière de noisy-pop. Avec ses nappes de phasing et ses loopings sonores condensés, ces chansons exceptionnelles se détachent du lot, sans oublier d'être fascinantes. Tout l’opus est construit (ou déconstruit plutôt) selon des enchevêtrements complexes de distorsions, qui malgré tout forment des bâtiments métalliques d’une redoutable beauté. On y décèle beaucoup d’orientalisme, ce désir d’accéder à la transe par la danse et la libération de l’esprit, cette idée qu’il faut passer par la douleur pour atteindre le nirvana, ainsi qu’une fascination pour les machines, les robots, les sons synthétiques, à même de créer des boucles, qui reviennent sur elles-mêmes et créent alors un effet psychédélique novateur.
Les neuf minutes de « Christmas Song » achèvent l’étreinte onirique en prolongeant les émotions vers un lent décollage, direction des volutes quasi-mystiques.
Car c’est bien connu, un des moyens pour faire planer est de créer un court-circuit neuronique et d'agir sur les fusibles du cerveau. Par ses vertus euphorisantes et ses bourdonnements continuels, la musique unique de Medicine y arrive très bien.

1 juin 2007

Medicine : The Buried Life


The Buried Life de Medicine

Sortie : 1993
Produit par Brad Laner
Label : American Records

Avec cet album plus varié et plus chaleureux, Brad Laner n’hésite pas à ouvrir sa musique glacée sur l’extérieur, osant même inclure sur un titre, piano et violons (l’adorable « Live it down »), permettant à sa musique de s’épanouir et de s’astreindre d’une pesanteur encombrante.
Ce qui ne veut pas dire qu’il abandonne les assauts noisy et les distorsions interminables pour autant. Les chansons, plus resserrées autour d’un concept pop, additionnent pourtant des opposées de plus en plus criantes, associant ainsi des lignes mélodiques ensoleillés à des parasites sonores à faire mal aux oreilles (l’entêtant « The Pink » et sa boucle mélodique répétée x fois). L’utilisation frénétique de crissements, de grincements de guitares et de déchirements dans les aigus peut apparaître comme une tentative de sabotage. Presque simples s’il n’y avait pas ces clashs sonores, au rythme entraînant, hautement mélodiques, les titres charment d'entrée de jeu, en misant sur la mise en relief de refrains impeccables. Les guitares crissent et se tordent, jusqu’à se mélanger énergiquement en un nuage de parasites brouillons, pour composer des ambiances joyeusement dynamiques, sur lesquelles vient se poser la voix douce et fruitée de Beth Thompson. Sous des dehors effrayants, peu orthodoxe, quasiment futuriste, on découvre les titres les plus adorables qui soient (« Baby Doll », court et poppy, ou le superbe « Something Goes Wrong »).

Avec ‘’The Buried Life’’, Medicine fait prendre un nouveau virage à la pop. En lui adjoignant ses pires ennemis (saturation, son ressemblant à une perceuse électrique, pollution sonore, impression d’utiliser des instruments coupant et non adoucis, rythmique carrée), il réussit malgré tout à insuffler un vent de fraîcheur incroyable, novateur et entraînant. A l’image de « Slut » et son rythme de boite de nuit pour androïdes. Ou de l’étrange « Friend Awake », sa voix parlée et son univers vaguement planant. Peut-être sans réel fil conducteur, ni unité, mais cet album montre un groupe en pleine maîtrise de ses moyens.

30 mai 2007

Medicine : Her Highness


Her Highness de Medicine

Coup de coeur !
Sortie : 1995Produit par Brad Liner
Label : American Records

De la plus profonde mélancolie peut jaillir une incroyable beauté. Cet album, atteint par le spleen et l’auto-apitoiement, dégage pourtant une sorte de chaleur flegmatique, qui touche et émeut toute personne un tant soit peu sensible. 
Dès « All Good Thing », on perçoit que le climat se fait grave, un peu désabusé et contemplatif. Après un bouillonnement robotisé et des distorsions sous une basse profonde, découle le chant altier de Beth Thompson, passionnée et apprêtée comme jamais, déversant une langueur de la plus grande majesté, sublimé par ces distorsions en arrière. Rarement on aura réussi à marier une telle rigueur dans le son, écrabouillé, mixé, tordu jusqu’à être biscornu, et une telle pudeur dans les émotions. Comme une éponge du mal être de ces auteurs, ce dernier album avant la séparation du groupe ralenti clairement le tempo et se fait plus langoureux. Les faiblesses se font jour derrière cette surcharge sonore, au travers des textes encore plus désabusés, voire défaitistes, d’une grande finesse, et au travers des chants soufflés n’hésitant pas à jouer de la langueur. Bien que marqué par ces interruptions sauvages qui concassent tout, « I feel nothing at all », sa rythmique de caisses lourdes et ses échos répétées à tendance arabisantes, fait état d’un détachement splendide, les deux voix, de Beth Thompson et de Brad Laner se complètent harmoniquement, dans la douceur et la légèreté, s’élevant dans le sublime à coup d’incantations.    
Avec une tonalité plus lisse et un rendu soigné, la formation californienne se fait davantage entendre et rend accessible toute sa sensibilité, marquée, névrosée et rêveuse. « Father Down » semble faire état d’un apaisement détaché, gorgé d’un chant caressant, auquel on s’identifie immédiatement, tandis que les guitares tissent des riffs indépendamment, avant que le ton ne se crispe, que l’angoisse sourde repointe le bout de son nez et que la chanson ne se termine dans un maelstrom tendu. Ces rythmiques étranges et ces saturations apparaissent pourtant comme des évidences. On est envouté par ces mélodies douces-amères, véritables délices. Le son de Medicine est maîtrisé à la perfection, contenu, dompté, ce qui aboutit à une grande lisibilité. Une fois les guitares abaissées d’un ton, c’est une mirifique beauté triste qui se met à nu, parfois dans la plus grande pudeur, comme en témoigne « Seen the light alone », poignant de tristesse, où Brad Laner livre une complainte déchirante, accompagné d’une seule guitare sèche, de sa voix légère tremblotante et de violons. 
Il a fallu attendre que le shoegaze soit passé de mode pour que Medicine se livre véritablement. Sur l’étonnant et adorable « Candy Candy », l'atmosphère prend même l'apparence d'une petite chanson pop gentillette, mais au tempo laconique et dont les guitares se déchirent dans le lointain comme si elles gémissaient, entre séduction onirique et comptine planante, au cours de laquelle le chant angélique de Beth Thompson paraît sans cesse être sur le fil. Le groupe dévoile qu’il est en proie au doute, d’une grande fragilité mais aussi d’un sens de la poésie unique et sincère. Cette gravitée solennelle mélangée à ce vent de fraîcheur au niveau des guitares et de leur traitement est un ravissement esthétique (le sublime « Wash me out »). Les sensations seront symptomatiques : cœur qui s’étreint, tête qui tourne devant l’émerveillement, chair de poule. Medicine est au sommet, au même moment qu’il est prêt à décliner. Malgré la lourdeur oppressante, le festival martial de saturations, rythmiques maintenues avec aplomb, distorsions et violons, on perçoit dans « Aarhus » une prise de hauteur surprenante, sublimée par ce duo de voix féminine / masculine, ambigüe dans la féérie. Medicine, avec un calme admirable, dresse un état des lieux massacré mais d’un charme indéniable.
Avec le transcendantal « Heads », le groupe donne sa conclusion : synthétique, tribal, méditatif, très long, invariable, dont on entend à peine les chants sans paroles mais soufflée comme s’ils venaient d’un autre monde, achevé par une déferlante de saturations et l’irruption d’une distorsion enivrante reprise mille fois, on sent bien ici que les membres ne sont plus vraiment là. Reste à leur place le pouvoir suggestif de leurs guitares…