15 décembre 2011

Les débuts des Jesus and Mary Chain (deuxième partie)

Le bruit et la fureur

Fort du succès de « Upside Down », Alan McGee décide d’en profiter pour négocier un contrat avec une plus grande maison de disque. Bien que les ventes apportèrent pas mal d’argent dans les caisses de Creation, Alan McGee préférait récupérer 20% sur toute vente future d’album en tant que manager, afin d’aider au développement de son label. Le groupe avait ainsi l’occasion de sortir du ghetto underground, d’autant qu’il sentait que l’enregistrement du premier album aurait besoin d’un budget plus conséquent. C’est ainsi que Jesus and Mary Chain signe un contrat avec Blanco y Negro, une filiale de WEA. Jim se justifie : « nous aurions tellement voulu sortir notre album sur Creation et on l’aurait fait si Creation avait eu plus d’argent. La structure n’avait rien à voir avec ce que c’est devenu par la suite. C’était une opération à toute petite échelle à l’époque. Mais on voulait vraiment être sur Top of the Pops et on pensait avoir besoin d’un fort soutien derrière nous, c’est-à-dire une major. Le comble, c’est que l’enregistrement de Psychocandy n’aura couté que 17000 £, ce qui n’était rien. Avec le recul, si je pouvais revenir en arrière pour s’adresser aux jeunes que nous étions, j’aurai dit qu’on n’avait pas besoin d’autant d’argents, qu’on n’avait pas besoin de signer sur une major, qu’on n’en aurait aucun bénéfice. Warner Brothers ne s’est pas vraiment démené pour nous promouvoir. Ils n’avaient pas la moindre idée de qui on était. Nous ne pouvions pas communiquer avec qui que ce soit de là-bas, de sorte que ce n’est pas vraiment le meilleur coup que nous ayons fait. »
Arrivés dans le monde médiatique, ils s’aperçoivent alors que leur réputation de mauvais coucheurs les précède. Peu s’accordent à les juger comme de vrais musiciens, tout juste une attraction. A titre d’exemple, les sessions en février 1985 chez John Peel, animateur chez BBC, illustrent bien la condescendance avec laquelle ils furent traités. Les sessions se sont vite révélées pénibles. Jim explique : « Les ingénieurs ont été assez arrogants avec nous, comme si nous n’étions que des gamins qui n’y connaissaient pas grand-chose, si bien que nous n’avons pas pu enregistrer comme nous l’avons voulu. On voulait enregistrer du verre brisé. " Mais on fera ça dans un sceau, aucun morceau ne partira" mais on nous a juste répondu "ça ne se fera pas, fiston" ». Bien que les sessions ne rendent pas hommage au son des Jesus and Mary Chain, elles l’ont fait lorsqu’il s’agit de souligner l’incroyable sens mélodique des frères Reid.
L’accord avec WEA une fois en place, ils se donnent rendez-vous au studio Island avec Stephen Street pour enregistrer « Never Understand ». Cela s’est révélé un désastre. Stephen Street, connu pour son travail avec The Smiths, était désappointé devant les exigences du groupe. Si bien qu’ils sont retournés dans le studio où ils avaient enregistrés Upside Down pour terminer le travail eux-mêmes.
Noyé sous des distorsions insupportables, des scies sauteuses ou un bruit de crissement métallique qui ne s’arrête jamais, le tout soutenu par une basse répétitive, un rythme primitivement jubilatoire (deux caisses et c’est tout) et un chant aussi dégouté et blasé que celui du dernier des punks, ce morceau stupéfait pourtant par son minimalisme et son sens de l’attachement mélodique. Les dirigeants du label vont d’ailleurs vite se heurter à cette envie de briser les codes de la bienséance. Pour accompagner le single, les frères Reid propose la chanson « Jesus Fuck » en face-b ! Ce qui ne sera bien-sûr pas du gout des patrons. Le label les menace de ne pas sortir le single s’ils ne changent pas immédiatement leur chanson. Ils troquent alors pour une autre, sobrement intitulé « Suck ».
Alan McGee se dépêche alors de rééditer « Upside Down » pour y inclure ce brulot censuré, mais le groupe lui garantit que cela sera chose faite avec le nouveau single qu’ils enregistrent. Seulement au moment de presser le single, le staff technique, scandalisé, arrête la machinerie, refusant de participer à la diffuser d’une chanson blasphématoire, même si le titre a été modifié en « Jesus Suck ». Il faudra attendre juin 1985 pour que le troisième single du groupe, « You trip me up » puisse enfin paraître, accompagné de « Just of a reach ». Cette série de morceaux se classe relativement bien dans les charts indépendants. Et impose dès lors un tout nouveau style. Une sorte de crasse électrique dont les musiciens ne souhaiteraient même pas s’extraire, préférant de loin patauger dans leur laconisme et leur économie. Mick Sinclair, journaliste au Guardian, décrira leur musique comme une combinaison « de jeunesse et d’émotion plutôt que de compétences techniques manifestes. Il se développe une atmosphère volatile sous-jacente à la violence inhérente à leur musique. Toutes les chansons sont enveloppées dans un crépitement vertigineux de feedback de guitare. Sur les chansons les plus accessibles, cela est soudé à un fil de mélodies grêles souvent très simples et influencées par la musique surf. Sur leur deuxième single, "Never Understand", ils sonnent comme les Beach Boys avec des coups de poing américains. »
Les articles de presse permettent alors une plus grande audience à chaque concert. Le groupe voit sa notoriété augmenter et en profite pour sortir des déclarations choc en interview ou venir camés dans des émissions de télé, comme au cours de The Old Grey Wisthle Test sur la BBC ou au cours de The Tube sur Channel 4. On passe alors d’une vingtaine de personnes aux concerts (comme aux Bains Douches en France) à plusieurs centaines, ce que le groupe aura du mal à gérer. The Jesus and Mary Chain sera vite débordé. En effet, frustré de voir la musique stopper au bout d’un quart d’heures seulement, le public rentrait souvent dans une colère noire. On se souvient du concert affreux au North London Pyrotechnic le 15 mars 1985 qui tourna à la bagarre générale. « Je ne suis pas sûr de combien de gens ont participé cette émeute, mais la salle ne pouvait accueillir que deux cents personnes et 1500 sont venus. Alors je vous laisse imaginer pourquoi ça a mal tourné. » raconte le journaliste Neil Taylor.
Cet épisode est considéré un des plus violents qu’ait connu The Jesus and Mary Chain. Le lendemain les journaux déclarent des blessés et plusieurs milliers de livres de matériel saccagé. Sans manquer bien-sûr d’accuser le groupe d’avoir tout déclenché. Rentré dans la légende, l’événement aura contribué à leur réputation. Ce sera le tristement célèbre « The Jesus and Mary Chain Riot ». Après ça, les autorités décident d’annuler certains concerts de la tournée dans la crainte d’une répétition des événements. Car les frères Reid se plaisent à la provocation, encouragés par leur entourage : Alan McGee, leur manager, entretient savamment les rumeurs ; il laisse filtrer une histoire selon qu’au moment du départ vers Blanco y Negro, ils auraient dilapidé le bureau de Rob Dickens. En Belgique, c’est le producteur d’une émission de télé qui leur demande de détruire leurs instruments à la fin de leur prestation télévisée. Progressivement le ton s’emballe et les blagues dérapent vite. William concède volontiers : « quelques fois les choses devenaient ingérables et certaines personnes étaient blessées ». En février 1985, à Brighton, c’est la petite amie de Bobbie Gillepsie, venue sur scène chanter, qui se prend une bouteille dans la tête. « C’est là qu’on a réalisé que ça n’amusait plus personne. ». Si on imagine bien le public devenir furieux en apprenant que les concerts n’excédaient jamais un quart d’heures alors qu’ils avaient déboursé pour leurs tickets,  la groupe possède aussi sa part de responsabilité. « Il y avait un groupe écossais qui s’appelait Fire Engines, qui ne jouait que vingt minutes par concert et qu’on avait l’habitude d’apprécier. Je ne me souviens pas que les gens aient réclamé de se faire rembourser ou déclenché une émeute. »
Le 9 septembre, c’est un concert à l’Electric Ballroom dans le quartier Camden. En arrivant avec une heure de retard, les membres de Jesus and Mary Chain apparaissent sur scène bourrés. Ils pratiquent durant quinze minutes qui semblent interminables un cortège de bruits blancs. Il ne fallut pas longtemps pour que les cannettes et bouteilles volent au travers la salle. A un moment donné, la plate-forme d’éclairage a fini par se détacher de ses amarres pour tomber sur une partie du public avant. La scène fut alors envahie de gens mécontents qui s’empressèrent de détruire le matériel du groupe. Mick Sinclair, un journaliste présent, racontera plus tard : « leur refus de venir faire un rappel aura été le signal pour la foule pour jeter leurs verres de bière sur les projecteurs et de renverser l’échafaudage qui abritait la table de mixage. Ils ont ensuite filé vers la sortie lorsque la police est arrivée pour ramener l’ordre qui avait momentanément disparu. »
En effet, les concerts indé en Angleterre étaient souvent l’occasion pour des squatteurs venus des milieux populaires de déclencher des rixes, comme lors des matchs de football. On se souvient du drame du Hayssel qui eut lieu quelques mois auparavant seulement. « Il y avait pas mal de gens qui savaient que cela allait dégénérer, raconte Jelbert, je les avais vus auparavant à l’ICA (agence pour l’emploi) et ils étaient pas mal désemparés. L’atmosphère était très bizarre. S’il y avait eu des tartes à la crème, elles auraient été jetées sur scène. Les gens attendaient le coup d’envoi sans connaître une seule note de la musique des Jesus and Mary Chain. Le groupe avait une heure de retard et déjà ronflait une rumeur selon laquelle leur concert ressemblait plus à un racket qu’à un vrai show. »
Les membres de la police ont du intervenir. Ce n’était plus le genre d’accident sensé aboutir à une colonne dans le NME et contribuer à la légende du groupe, mais une vraie descente dans le chaos. « Ce fut la fin d’une période et cela n’avait plus rien de marrant » déclara plus tard Douglas Hart, le bassiste.
D’un autre côté, la presse est impatiente et fait de Jesus and Mary Chain un groupe à surveiller de près. Neil Taylor raconte : « je me souviens d’une réelle anticipation de la part du NME. On se demandait si leur premier album allait être composé de douze variations de « Upside Down » ou si ça allait sonner différemment. »
En octobre, le groupe s’enferme en studio pour leur premier album. Ils squattent alors Southern Studios dans le Wood Green, le studio de CRASS, groupe anarchiste de punk : « nous n’avons pas pris ce studio parce que nous étions fan de CRASS mais parce que c’était le moins cher en location. John Loder, l’ingénieur du son, pouvait comprendre d’où nous venions. Il nous laissait faire ce qu’on voulait. Il se contentait de s’installer à son bureau. Il y avait un interphone avec lequel il nous disait : "vous n’avez qu’à le faire bourdonner et je descend vous voir". On avait un son dans nos têtes et il s’est débrouillé pour l’obtenir sur bande. ». Douglas Hart raconte à quel point le groupe a pris les choses avec sérieux : « A l’époque nous avons fait cet album totalement sobres. Nous avons cherché à restituer cette folle énergie qu’on avait lors de nos concerts. Alors on était très consciencieux. Même Jim et William ne se battaient pas ! ». Le résultat s’appelle Psychocandy. Une claque.
Il existe sur cet album, un sentiment persistant que tout est incontrôlable. Faussement désabusé et cynique par rapport à leur propre son, les écossais laissent tout couler, laissant leurs guitares déraper en des feedbacks insupportables. Le moindre effort, la moindre tentative, le moindre trémolo seront noyés aussitôt sous un mur du son époustouflant d’amateurisme. Sauvage et crue, leur musique en devient presque suggestive. L’urgence est de mise : les chansons sont courtes, concises mais précises et représentent des merveilles d’inventions mélodiques.  Le tout emporté par un vacarme de guitares noisy comme jamais on n’en entendra ailleurs. Avec un roboratif « Inside me », le rythme s’accorde tout à fait avec le broyage en règle exercé par une machine infernale en un bruit horrible et presque industriel. Le détachement du chant de William Reid, fatigué et nonchalamment naïf, fait presque froid dans le dos : incapable de prendre la mesure de la bouillie autour de lui, il concourt à rendre les choses grossières. En deux-trois minutes par chanson, minimum syndical, c'est le monde entier qui en prit pour son grade. Largement plus qu'il n'en faut pour signer là l'ode imparable au psychédélisme, petit fix aux effets dévastateurs, plongeant l'auditeur dans un tourbillon de sons et de bruits dont il ne se relèvera pas. Il y a tout dans les déflagrations de « The living end » : morgue, agression et un je-ne-sais-quoi de pris par dessus la jambe qui fait la différence, s'acoquinent ensemble et transpirent la même sueur. La nonchalance de branleurs érigés au rang de culte. L’intro de « In a hole », bombe sonique propulsée à la vitesse de la lumière, vire vite au vacarme. Pourtant un vacarme magnifique, noir, brut et d’une force inouïe.
Personne ne s’était permis une telle offense auparavant et personne n’osera plus par la suite. Œuvre culte, glorifiée, extraordinaire, adulée par tous, référence indispensable, cet album est celui vers lequel on se tourne lorsqu'on désire se replonger dans les moments les plus marquants qu'on n'ait jamais vécus. Pour Jim Reid : « On ne voulait pas faire un disque qui sortirait en 1985 et qui serait oublié en 1990. On voulait faire un album qui, s’il était écouté vingt cinq ans plus tard, ne sonne pas comme un album vieux de vingt cinq ans. Et si ça parlait pour quelques boutonneux en anorak comme nous étions nous-mêmes, alors ça suffisait à notre bonheur. Et s’il y avait des jeunes en train d’écouter l’album, qu’ils puissent se dire : "Nous aussi on peut faire ça !" et qu’ils se mettent à monter un groupe à leur tour. » Ce qui est sidérant avec The Jesus and Mary Chain, c’est de réaliser à quel point l’assemblage du bruit et du flegme est fantastique. Les guitares de « Taste the floor » sont dans le rouge, crissent et déchirent l’air, pourtant la basse (magnifique) et le chant restent calmes, détachés, et un peu dans les vapes, sous l’emprise de la drogue. Une beauté et une simplicité presque candide se font l'objet de tous les désirs désespérés de ce groupe morne qui noiera son chagrin dans un déluge de saturations, même pas dégrossis, et aux angles pointues.
Alors The Jesus and Mary Chain, ersatz punk ultime ?
Absolument pas. Car il s’agissait avant tout d’un groupe de pop. Derrière cette attaque vicieuse à grand renfort de crissement, de grincement désagréable et excitant à la fois, se cache une multitude de mélodies aussi limpides que merveilleuses. Et c'est ce qui fait tout le charme de ce groupe exceptionnel : les frères Reid appliquaient une recette basique et ingénue. Des titres comme « The hardest walk », et ses allées et venues entre la paresse et l’excitation, ou comme « Cut Dead », petite ballade avec guitare sèche, lente et laconique, sont des trésors d’écriture, sertis dans leurs poussières et leur crasse d’origine. Un détachement qui est le premier pas vers une nature qui en réalité n’est en aucun cas agressive. Ainsi leur premier album se révèle une ode à une certaine mélancolie. On la retrouve surtout avec le mirifique « Just like honey », dans cette batterie carrée, dans le chant de Jim Reid, désabusée mais aussi incroyablement doux et suave ou dans les sublimes chœurs angéliques de Karen Parker. La chanson a fait beaucoup de bruit, notamment car elle a été soupçonnée d’être une apologie du cunnilingus.
Avec ce chef-d’œuvre, The Jesus and Mary Chain prouve que manier les guitares en les torturant est loin de témoigner une rageuse assurance, bien au contraire. Et qu’il est tout à fait possible, au beau milieu de ce brouillamini sans nom, de débusquer une confondante beauté juvénile. Paradigme qui allait révolutionner le rock anglais. Et surtout servir de référence numéro 1 pour tous les groupes du mouvement shoegaze à venir. Selon le célèbre producteur Alan Moulder : « Psychocandy fut le ground zero du shoegaze, définitivement. Il a pavé le chemin. C’est certainement l’album que tous les groupes shoegaze ont écouté avant de décider de se former. ». Et ce, même si par la suite le groupe se sera assagi et continuera dans une veine psychédélique (on notera tout de même l’excellent album « Darklands »). Mais c’est une autre histoire.
Ce qu’il faut retenir des débuts de The Jesus and Mary Chain, c’est cette époustouflante énergie. Ces concerts qui sentaient bon les pintes de bières, la sueur des fans de foot et la bonne bagarre. Ce son unique et horrifiant. Ce look de voyous et ses cheveux improbables. Et cette tendresse. Car derrière ce défi à la ligne plate du rock anglais des années 80 et ce doigt tendu contre la mollesse, se cachait en fait une grande gêne. Jim Reid l’avoue : « on était en fait timide sur scène. Et les feedbacks et le noise ont été un moyen pour se cacher derrière. A cette époque, je me sentais assez mal à l’aise sur scène, j’étais juste un gamin qui venait de signer il y avait juste quelques mois sur un label. ». Le groupe joue alors de dos, refuse de lever la tête et se concentre sur les distorsions, espérant ainsi choquer et éviter d’être jugé sur la technique. Ce sera la même chose pour le chant. « En plus nous avons monté le groupe avant même de décider qui serait au chant. Il n’a jamais été dit que je serai le chanteur. On a toujours dit que ce serait soit William soit moi, mais je me souviens qu’aucun de nous ne voulait. On a eu une longue discussion entre nous et j’ai perdu la bataille. Je ne suis pas un chanteur dans le sens classique du terme. Alors j’avais besoin de feedback pour couvrir ma voix sur scène. Mon niveau de confiance en moi était au plus bas. ». L’autisme des frères Reid allait plus tard faire école. Beaucoup de timides n’auraient pas osé faire du rock  sans eux. Tant pis s’il fallait pour cela fixer ses chaussures de peur d’affronter le public. Et donner ainsi naissance au shoegaze.

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1 commentaire:

Al Denton a dit…

Enfin la suite d'un article de grande qualité, comme l'ensemble du blog. Cet endroit est une mine d'or.
Merci.