1 juillet 2008

Levitation : Coterie


Coterie de Levitation

Coup de coeur !

Sortie : 1991
Produit par Harold Burgen, Mike Digman et Ken Gardner
Label : Capitol


La rumeur faisant de Terry Bikers un drogué notoire ne risquait pas d’être démenti avec les premières chansons de Levitation : toute son aspiration aux trips s’en ressentait dans ces moments planants et suspendus au milieu des effluves de guitares.
La pochette kaléidoscopique (similaire à celle d’un groupe de prog) l’indique clairement, cette compilation des premiers singles du groupe fera la part belle aux compositions à l’imagination lointaine. Véritable refuge pour les amoureux des transes, Coterie est un recueil où il est bon de se perdre. Le superbe « Firefly » est caractéristique à ce titre, imposant un univers très spacieux, dont le chant léger, mais tout en aspiration, dérive vers des calmes vertigineux après des guitares acérées venues de l’espace.
Jouant à la fois avec la complexité (plusieurs thèmes musicaux au sein d’une même chanson) comme avec l’évidence mélodique (les arpèges cristallins de « Squirrel »), Levitation est plus qu’un groupe, c’est une expérience mystique. Se plaçant en décalage total avec la scène de son époque, le groupe de Terry Bikers refuse la simplicité. Il préfère se lancer dans un univers chatoyant mais homérique. La batterie servira de déclencheur d’hypnose, l’univers dépeindra celui des drogues et du LSD, la voix sera légère et lyrique, les guitares parfois explosives et chargées. Une sorte de shoegaze qui invoque les esprits seventies hippies et obscurs.

Apprécier les chansons est long, mais dès lors, on s’aperçoit que Levitation s'approprie des sorties risquées, et celles-ci sont du plus bel effet : mélodies ouvertes, elles atteignent l'auditeur par leur finesse miraculeuse. Une chansons comme « It’s Time » gagne en arabesques. Les climats oscilleront entre apesanteur complète et remous intersidéral. Ici le travail des guitares, mordantes, cristallines, supportant des solos magiques, est remarquable : il imprime la densité du morceau. Et avec lui, on se laisse aller.
Difficile d’ailleurs avec un titre comme « It’s Time » de reconnaître que le groupe est de 1991, tant ces aspirations le portent clairement vers une ode au psychédélisme comme on ne plus guère connu. Ce qui ne manquera pas de dérouter d’ailleurs. Ce genre de musique est du genre à s’écouter dans le noir, après avoir allumé de l’encens.

Mais Levitation va encore plus loin et s’offre même des moments perdus dans des méandres complexes : les guitares ne sont là que pour surgir de temps à autre, comme des éclairs, des plaintes fantomatiques traversent les morceaux, chaque instrument possède son intervention, répondant à la voix, soit parlant toute seule en arrière fond, soit suave, soit plus mordante, les ambiances oscillent entre psychédélisme absolu et space-rock épique, le travail sur la rythmique du batteur Dave Francolini est tout bonnement phénoménal, se reposant sur les contretemps, les percussions transcendantales ou les moments chaloupés. On évoquera pour illustrer cela le mystique « Rosemarys Jones », longue pièce de sept minutes, inquiétant presque, tant le rythme est paresseux, mais dont la plongée en apnée permet de s’immiscer au milieu de démonstrations techniques au service de délires et de lenteurs psychédéliques.

Imprévisible mais travaillant avec soin des thèmes musicaux cohérents décrivant une portée dirigée vers les anneaux de Saturne, la musique de Levitation est le support de dérives étirées, planantes, qui bien sûr prendront toute leur mesure en live.
C’est sur les planches que l’intensité de la formation rassemblées autour de Bickers peut gonfler, occuper l’espace et jouer des crescendos et autres alternances entre introductions calmes et déluges lumineux. Il était donc normal de retrouver la plupart des singles dans une version live. Les clameurs du public à chaque début, le souffle épique, la protubérance des échos instrumentaux concourent à augmenter l’effet de ces titres, qui s’allongent alors au-delà de leurs durées originales.
« Bendlam » dont l’intro floutée, presque sous l’eau, ajoute progressivement un chant chaud et rond, qui va se noyer sous les coups de caisses et les arpèges progressifs des guitares. Sur scène, ces gerbes éclaboussent toute la salle, immergeant le public dans un bain moussant de bulles psychédéliques. Parfois même jusqu’à la douceur la plus extrême. La voix de Terry Bikers se fait chaloupée, les claviers de Robert White sidéraux, la basse obscure, les guitares crispantes, jusqu’à une montée en puissance ébouriffante, ténébreuse et sauvage. Le retour au calme après six minutes est presque un choc. C’est toute la salle qui a été avalée. La conclusion sous un déluge shoegaze de guitares saturées prendra une ampleur boursouflée qui laissera pantois.
Le groupe ose tout et s’autorise même des moments de fougues frénétiques (« Paid In Kind » dont la force est tempérée par un break qui prend à la gorge) tout comme des interludes bizarres mais magnifiques (aaah ! l’incongru « Nadine », le chœur de Yuka Ikushima, son mur du son shoegaze évasif, sa plainte répétitive et sa trompette !).

Arrivé au bout de son exubérance et de ses penchants pour les réminiscences interstellaires, Levitation fascine alors et accroche les esprits. Que dire de « Smile », version live ? L’intro lancinante, sorte de bande-son de 2001, l’Odyssée de l’Espace, serre le cœur, rendant plus susceptible d’être marqué par la voix douce de Terry Bikers ou la rentrée du riff spatial de la guitare. Toujours la même ritournelle, magnifique, splendide, il n’y a guère de mots, mais une structure en escaliers qui monte cran après cran dans l’intensité, en additionnant les instruments, avant de redescendre de quelques marches pour un effet des plus planant. Effet saisissant, notamment par des solos discrets mais magiques. L’ouverture vers une apogée étincelante n’en est que plus fantastique, avec ses déclarations lancées sous un flot de saturations. La pause transcendantale est proche de l’expérience mystique. On revient au thème du début, mais on est ailleurs, perdus dans les étoiles, bercé par les échos chaloupés et la rythmique plus en retrait. Le retour à la démonstration éclatante est un miracle, comme un choc, le chant se fera presque mordant, insistant, tout comme les coups redoublées à la batterie et le déluge des guitares électriques, qui montent sans cesse.
A la fin des huit minutes, la léthargie contemplative nous a gagné. On termine sidéré, chamboulé, et vaincu.

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