16 juin 2008

Le shoegaze vu par la presse


De l'encre au goût de venin.

La première fois que le terme « shoegazing » fit son apparition, ce fut lors d’une critique d’un concert de Moose, au Camden Underground, en 1991, par le célèbre magazine Sounds, qui allait arrêter peu de temps après. Sarcastique, il désignait l’hésitation du groupe, leur timidité et leur manque d’assurance. Le chanteur et guitariste Russel Yates aurait, selon la légende, passé son temps à lire ses partitions scotchées au sol. En effet le terme « shoegazing » signifie littéralement « en regardant ses chaussures ». Utilisé comme un reproche, la dénomination fut immédiatement reprise ensuite par le NME pour se moquer ouvertement de ces jeunes, parfois très jeunes, musiciens qui montaient sur scène : Ride, Slowdive, Bleach, Chapterhouse, et tant d’autres. Avec même des photos de Russel Yates à l’appui (NME 1992), pour prouver que le mot shoegaze n’avait pas été inventé pour rien, voire de Damon Albarn de Blur, les yeux au plafond, avec comme légende ironique : « Je ne dois surtout pas regarder mes chaussures », lui qui était connu pour refuser d’appartenir à cette scène.

Les groupes furent décris comme « une éprouvante flopée de jeunes gens dissimulés derrière des franges pas franches du collier, gratouillant maladroitement leur guitare en fixant leurs pieds, sans doute par honte de se laisser aller à la facilité de ce brouillard musical aussi lourd qu'arrangeant. » (Anne-Claire Norot (Inrock 96) Lush, Lovelife). On ira même jusqu’à en déduire que leur posture n’était que la conséquence de leur faiblesse et de leur manque de talent, ces débutants étant incapable de se détacher de leurs mains pour jouer des accords. Les mots furent durs, voire dénigrant, et on compara très vite les musiciens à des enfants de cœur, ou bien pire à des puceaux « au look d’étudiant de chimie » (Stéphane Duchamps, Les Inrocks 92, Pale Saints : In Ribbons), pratiquant une musique morne et ennuyeuse, équivalent à de « la new-wave coupée à l’eau plate » (Stéphane Duchamps, Les Inrocks 98) et refusant de lever la tête de peur d’affronter le public. Leur gaucherie et leur embarras sur scène furent pointés du doigt. « Même bourrée de défauts, leur pop fouillie et confuse, écrasée sous des guitares bêtement distordues, fera de Lush les championnes récalcitrantes d’une nouvelle scène ­ les tristounets shoegazers ­ regroupant quelques groupes aux guitares nettement moins timides que le regard » (Anne-Claire Norot 1996 - Lush – Lovelife). Ils apparaissaient comme des gamins donc on sentait bien qu’ils ne se mettaient pas en avant. Incapables d'enflammer un concert autrement qu'en grillant les pédales steel, les groupes shoegaze se tenaient « mollement sur scène avec une telle férocité qu’on dirait qu’ils sont sur le point de débuter devant leur oncles et tantes » (Melody Maker concert de Chapterhouse en 91). Les faibles qui prennent la parole, voilà ce que ça donne : une musique autiste, inapte à s'engager, préférant « noyer la vacuité de leurs mélodies sous des litres de distorsions vaseuses. » (Anne-Claire Norot 1996 - Lush – Lovelife)
On estima que ces couches de guitares « qui bafouillent » étaient là comme cache misère. Une « tyrannie des effets trompe-l’oreille et des mélodies smicardes. » (Anne-Claire Norot 1996 - Lush – Lovelife), sans comprendre que tout ceci n’était que goût pour le recouvrement sonore. Pour les journalistes, la saturation n’avait qu’un seul but : cacher les erreurs et les faiblesses, le manque de profondeur et de maturité, selon l’équation suivante : grosses guitares = textes pauvres.  « Moose veut bien faire mais il aurait été préférable de laisser les textes à l’arrière d’un cahier de brouillon d’un élève de cinquième. » dira James Brown en 91 sur le NME.  Emmanuel Tellier (Inrock 92 à propos de Ride) notera quant à lui : « Sur l'aquarium commun, on écrira les mots suivants : "Qui manque d'aisance et d'assurance". Oh, pas dans leurs envolées d'harmonies, toujours plus colossales, mais du côté des mots. Car Mark Gardener a le verbe timoré, presque sourd. ». D’ailleurs les membres de Ride furent à ce point sous le feu des critiques à ce propos, qu’ils décidèrent d’intituler leur deuxième album « Going blank again », en sorte de pied-de-nez.
James Taylor utilisera l’exemple de Swervedriver pour décrire comment, selon lui, ces groupes manquaient d’originalité : « ils m'ont toujours frappé comme un de ces groupes qui ne sont évidemment pas très bons - j'ai tendance à penser que qui que vous soyez, quelque soit vos goûts, que le côté mauvais garçons de Swervedriver  sera toujours assez évident. Toujours turbulent et sourd. Et pour ce single, oh, surprise, ils sont turbulents et sourds. Gris en effet, mou et maugréant, voulant tellement percer et triturer, mais, en réalité, ne font pas plus de bruit qu’une crampe sourde » (NME 94 à propos de Last train to satanville). D’ailleurs, au jeu des comparaisons, le shoegaze n’invente rien, il ne fait que copier, piller, une sous-production, bien loin des originaux. Sur l’album 99th Dream de Swervedriver, un journaliste des Inrockuptibles n’entendra « qu’une guitare à la conversation limitée : nappes psychédéliques, arpèges byrdsiens traités au papier de verre, valiums pinkfloydiens, spirales à la Ride, ­ shoegazing : le retour. Et ce n’est pas aujourd’hui que cette guitare du passé va relever la tête : pas en rajoutant à son vocabulaire, déjà encombré, de nouvelles références ­ U2 (Up from the sea), les voisins de Radiohead (She weaves a tender trap), The Verve (Electric 77) ou même Francis Lai (Stellar caprice). En anglais, on appelle ce genre de conversation truffée de citations du name-dropping ­ du “largage de nom”. En français, on traduira par “couler un bronze, voire une diarrhée”. »

Pour la presse, il n’y avait qu’un seul groupe qui méritait l’intérêt : My Bloody Valentine, les autres n’étaient que des suiveurs, de pâles copies. Dele Fadele à propos de Loveless : « avec ce partenariat Irlande/Angleterre, on aurait pu craindre à une parodie ou à une répétition de cette scène qui se congratule elle-même de manger de la quiche (jeu de mot). Mais non, Loveless, tire une balle d’argent dans le futur, osant tout pour essayer de récréer un mélange d’humeurs, de sentiments, d’émotions et d’innovations. ». Opposées à ce mastodonte, les autres productions shoegaze n’apparaissaient que comme de pâles copies de l’original. Vouloir s’inspirer de ce chef-d’œuvre ne pouvait qu’irriter. Simon Reynolds à propos de Loveless : « Loveless réaffirme à quel point MBV est unique, incomparable. C’est le plus externe, le plus interne, le plus à l’écart du monde du rock en 1991 » Fatalement, à l’ombre de ce chef-d’œuvre, les groupes shoegaze n’avaient rien à dire, leur discours ne pouvaient que sonner creux et toutes leurs constructions n’étaient qu’une mascarade.

Leur musique avait beau être d’une grâce absolue, cette manie de tout passer sous un mixer dévastateur et d’admirer les dégâts, ne facilitaient pas les choses. « Malgré les critiques positives, l’écoute de cet album demeure pour moi un supplice » avouera un journaliste du NME (Ride, Going Blank Again, 92). Le shoegaze ne proposait finalement que des titres « ragoutant, au bruit indistinct » (NME, Ride, Going Blank Again, 92), un sorte de cacophonie insupportable, équivalent à du «  vomi sonore » (Stéphane Duchamp, les Inrocks 96, Moose, High Balls). On sent bien que les groupes essayent de faire de la pop, les voix sont magiques, avant tout très vaporeuses, les propos et le ton légers, mais alors il s’agit d’une pop massacrée, écrasée, noyée. Déboussolé, la presse confondit une expression ampoulée avec un amas indéchiffrable. Il fut reproché ainsi à Kitchens of Distinction de « noyer la pop dans une surcharge d’effets et de guitares » jusqu’à devenir « sinistre et grossier ». Face à ces débutants en la matière, le ton devint condescendant, dérivant la critique en formule choc et percutante, des apostrophes méprisantes : « de grâce, appelez la police ! », pour un concert de Revolver, ou encore « Va voir dans la cuisine si la machine à laver n’a pas encore inondé par terre… » pour les Kitchens of Distinction (notez le jeu de mot). Lorsque My Bloody Valentine jouait sur scène, c’était comme assister à la superposition de couches de guitares, dont les distorsions faisaient mal. Les notes devenaient physiquement palpables, comme des lames de métal, tranchantes et étouffantes. Mark Kemp témoigne : « les trente premières secondes, l’adrénaline bat son plein et les gens lèvent le poing. Après une minute vous vous demandez ce qu’il se passe. Après une autre minute, c’est la confusion totale. Le bruit commence à faire mal. Après trois longues minutes, vous commencez à prendre de grandes bouffés d’air ». Si bien que lorsque les gens se rendirent au concert des groupes, dans l’espoir d’y voir de l’animation ou de pouvoir se défouler et danser, à l’instar des groupes hédonistes de la scène Madchester, ceux-ci se retrouvèrent face à des limaces neurasthéniques, qui se contentaient de brouiller leur jeu, et ils repartaient avec des acouphènes pour trois semaines. Le groupe irlandais était notamment réputé pour intercaler au milieu de son single « Made you me realise », un interlude de bruits blancs et de distorsions, dont le nombre de décibels augmentait progressivement comme lors du décollage d’une fusée. Peu de gens y résistèrent. Sous peine de dommages, les gens se couvraient les oreilles des mains avant de s’enfuir de la salle avant même que le concert ne se termine. La presse les accusa alors de « coupables négligences », comparant cette expérience « d’holocauste ». Pendant ce temps, les musiciens baissaient la tête pour surveiller leurs manipulations sonores. D’où la méprise. Ce terme de journaliste fut employé pour décrire cette posture statique, les yeux concentrés sur les manches de guitares ou alors sur le sol, là où est disposé tout l’arsenal de cette troupe de terroristes du son, emplissant l’espace de distorsions.


Du coup, la sentence tombe, implacable : le shoegaze est décrété inapte à susciter un quelconque intérêt. A propos de Swervedriver (99th Dream par NME) : « on dirait un clin d’œil de merde à l’attitude hippie ou du Radiohead pris au piège dans une coulée de lave. On devrait laisser de côté cet album. ». A propos de Chapterhouse, on écrira « Ce maxi recueille des chansons somnambules qui ne brillent pas par leur capacité à maintenir l’attention tout du long. Doux alors que ça pourrait être viril, superficiel alors que pourrait être intellectuel. » (NME James Brown 1991), tandis que Slowdive récoltera les appréciations suivantes pour son premier album : Peter Buckley : « album morne avec peu d’idées ». Paul Lester (Melody Maker) : « une sacré putain de déception ». John Mulvey (NME) à propos de Souvlaki : « un son vieillot et insatisfaisant ». Une sempiternelle déconvenue : « Revolver ne font que piller dans les années 60, fouillant dans le passé, dans l’espoir de trouver quelque chose d’utile pour le futur. C’est une vieille arnaque qui ne fonctionne pas toujours. Tandis que Spitfire arrive à captiver avec un spectacle enivrant, plein de verve, d’arrogance et des mélodies rageuses, Revolver ne produit que des pétards mouillés encore et encore. » (NME 1992). On comprend que les avis ne tirent pas leur origine d’un quelconque mauvais goût, mais plutôt d’un potentiel gâché. Comme si on mesurait l’écart entre les préjugés liés au rock et la réalité du shoegaze. Parmi la flopée de critiques négatives, on retiendra celle à propos de Popsicle, groupe shoegaze suédois, écrite par Taylor Parkes (NME 94) : « De la pure merde. Mais attendez ! Ne pensez pas que c’est parce qu’il est cinq heure du mat, et que le critique est en train de commater entre le cynisme et la brutalité. Le mercredi après-midi, sur son pallier, le critique ouvre son courrier et découvre qu’il a beaucoup de singles à écouter ce week-end. Et pourtant même s’il va avoir une longue nuit de travail, il ne se dit jamais “oh non, je vais devoir me farcir encore tant de merde ! ». Non, il prend les choses avec passion et ce dit « chouette, encore de la musique ! » Alors s’il tape pour sa critique seulement que c’est de la pure merde sur son vieil ordinateur tout pourri, ce n’est pas parce qu’il est tard et qu’il ne veut pas leur donner une chance, c’est juste parce que Popsicle, c’est vraiment de la pure merde. ». Radical.

Mais quelles sont les attentes ? Qu’est-ce que ne fournit pas le shoegaze ? Qu’est-ce qui manque à ces musiciens pour être à ce point décrié ? La réponse n’est pas si évidente. Car comme on touche aux clichés, la justification devient plus floue. Miki Berenyi (du groupe Lush) se souvient en 2008 de la façon dont la presse traitait leur musique et leur incapacité à saisir l’ensemble : « Je me rappelle que le Melody Maker avait écrit un article sur l’album Spit et nous avait pas mal débiné parce qu’apparemment nos chansons étaient trop lumineuses, trop pop, avec des guitares claires et des paroles sur des nuages et des féeries.  Dans le même temps, pour la même chronique, le NME s’était plaint de paroles trop sombres (sur des viols sur enfants et le suicide des parents) et n’ont pas du tout saisi les brillantes mélodies. ». Ce constat n’est même pas une question de contradiction mais un indice qui laisse supposer qu’on aborde un pan autre que musical. Un aspect des choses moins rationnel mais qui sollicite les attentes et la notion de divertissement.  
Il est donc amusant, d’un point de vue cynique, de se rendre compte que ce courant shoegaze est né, non pas des artistes qui en jouaient, mais de la presse qui l’étudiait. Il faut le savoir, le terme shoegaze, n’existait pas auparavant. Néologisme révolutionnaire, parti d’une bien mauvaise blague, il est devenu par la suite une marque déposée. Jusqu’à devenir ensuite une bannière sous laquelle regrouper tous les autres groupes qui s’en rapprocheraient ou qui se revendiqueraient d’une quelconque affiliation. Et pourtant rien ne fait référence au son. Autrefois, lorsque My Bloody Valentine sortait ses premiers singles soniques et triturés, on parlait de noisy pop. Cette nouvelle dénomination, terme de journaliste monté de toute pièce, allait finir par devenir une étiquette par la force des choses. Ce mouvement musical n’a, étymologiquement parlant, rien de musical, puisqu’il traite en fait d’une certaine tenue, timide et frustrante. Jouer tout en ayant les yeux baissés pouvait être vu comme une attitude hautement condamnable dans le milieu du rock, puisque sensé rendre des comptes au public. Au lieu d’haranguer la foule et d’assurer le spectacle, les yeux étaient braqués au sol. Les groupes de ce mouvement, avec leur langueur et leurs voix pas assez gueulardes, n’avaient donc rien compris au principe.

D’après le NME, à l’écoute du Sonny & Sam de Moose, l’album sera « définitivement « anti » : anti-mode, anti-glamour, anti-prétentieux, anti-dansant, anti-fier et clairement anti-bristish. ». Il existe une forte similitude entre l’identité et le rock. Renier le spectacle, c’est comme renier son identité séculaire, entreprenante et punk. Sur une chronique de l’album Spooky de Lush par le NME en 1992, on relève même une prise à partie, comme si le journaliste s’adressait au groupe, les tutoyant presque (procédé qu’on a déjà noté précédemment et qui marque volontairement un ton professoral, rabaissant), de façon à les secouer, à réclamer d’eux quelque chose qu’ils ne pouvaient pas offrir, ou ne voulaient pas. « J’implore Miki et Emma : allez ! révélez-vous ! ne vous cachez pas derrière vos franges, les guitares flangers et les harmonies flottantes, tenez-vous droites et comptez sur votre féminité. Ayez-le courage de vos convictions ! ». 
Les groupes shoegaze furent condamnés du pire crime de lèse-majesté : celui de ne dégager aucun charisme. Lorsque un journaliste du Melody Maker rencontra le sexy et déjà star Richard Aschcroft, en 1992, il en profita immédiatement pour faire la comparaison avec les autres figures du shoegaze, constatant avec soulagement que ce groupe n’était pas « comme Ride, Slowdive, etc.. qui étaient san
s vies ou sans valeur, juste parce qu’ils étaient trop anxieux de ne pas détourner l’attention de leur ribambelle de bruits, gluant comme de la guimauve ». Il explique par ailleurs cette attitude par une volonté de vouloir se détacher des mégalomanes qu'on rencontre habituellement dans le milieu. L’initiative est louable mais « leur modestie, leur façon de se mettre en retrait tout seul, leur désir de ne jamais s’imposer, finit par laisser un arrière goût, un appétit de retrouver une attitude pleine de morgue à nouveau. Ces gens étaient trop timides, trop peu spectaculaires »
Anti-commerciaux, le shoegaze était plutôt contre-indiqué pour doper ses ventes. Et le choix fut vite fait, sans scrupule : « Confierons-nous à des étudiants doués, mais au souffle court, les rênes de la pop nerveuse ? Certainement pas. Là-bas, sur l’autre rive de l’Atlantique, il se passe des choses qui, elles, méritent toute l’attention qu’on leur porte. » (Philippe Ducaryon (Rock&Folk, 1992) Ride, Going blanck again).
Car c’est cela que la presse recherchait : de quoi s’en mettre sous la dent. De quoi remplir les tabloïds.

Pour la presse et l’industrie musicale, l’instant est critique. Il faut passer à autre chose. Impossible de continuer avec cette scène qui symbolise déjà une autre époque : celle des labels indépendants, des singles et flexi-discs, jugée pas assez rentable commercialement. C’est pour cela que le mouvement ne fut jamais connu au-delà du cercle des initiés : qui passerait une musique pareille à la radio, aux heures de grandes écoutes ?
Le Melody Maker est au bord de la faillite, la vague Madchester s’est éteinte d’elle-même, étouffée par sa propre démesure, on attend toujours des remplaçants à Morrissey et Marr, les ventes d’albums chutent, le grunge envahit l’Angleterre mais heureusement l’hémorragie sera de courte durée. Le salut viendra avec l’émergence de groupes plus glamour comme Suede ou Pulp, à l’apparence provocatrice et au contenu nettement plus simple.
Sur l’autel du nationalisme, il faudra vite se débarrasser de ces musiciens effarouchés, sapant le moral du public.
Et le shoegaze sera purement et simplement effacé, prenant de moins en moins de place dans les colonnes, disparaissant des couvertures, laissant au mieux un grand vide, au pire un mauvais souvenir, comme le raconte Nicolas Ungemuh (Rock and Folk 2008) à propos d’une compilation : « Tout y est: les excellents, les bons, les mauvais et les atroces. Parmi ces derniers on retrouve des trucs complètement oubliés dont rien que le nom évoque instantanément de mauvais souvenirs. Ou des T-shirts... Peut-on imaginer pire postérité pour un groupe qu'évoquer quinze ans plus tard, des T-shirts? C'est pourtant le lot de tous ces […] Swervedriver, […] Curve, Lush, Chapterhouse, Catherine Wheel, Pale Saints, et autres globalement tous plus mauvais les uns que les autres...et souvent très moches. Eux-même doivent halluciner de se retrouver compilés dans un coffret rétrospectif... » . Car le shoegaze a été incapable de s’inscrire dans son époque. Trop décalé, trop nombriliste, trop lunatique aussi. Ce fut un mouvement trop éphémère que n’a même pas réussi à capter la presse.
Mais il y a bien plus que ça. C’est une question d’incompréhension, de convenir à des stéréotypes, de deux mondes qui n’ont pas su se comprendre.

Exemple avec le chant, autre aspect critiqué au sujet du shoegaze. Les journalistes se jetèrent à cœur-joie dans une charge injuste contre ces voix, douces et ouatées, qu’ils trouvaient tout proprement ridicules. Encore une fois, on reprochait au shoegaze de ne pas correspondre aux canons habituels du rock. En plus de cacher leur mélodie sous des nappes impénétrables de guitares, le chant était virginal, presque atone. Au pays du vomi punk, c’est un comble, un manque criant de virilité.  « Leur chanteur est un peu trop pleurnichard. Il devrait se foutre une chaussette dans sa bouche, je le pense sérieusement. Une certaine mollesse nasale est une valeur dont nous avons besoin dans certains cas dans notre vie (par exemple dans certains pubs du sud de Londres) mais honnêtement, dans le milieu du rock, c’est juste une entrave superflue. Donc soit on force le chant, soit on la ferme. » (en 1989 par le NME, David Stubbs, à propos de Kitchen of distinction). On note bien ici l’impossibilité pour de la finesse de s’inscrire dans le monde du rock, comme si le shoegaze était contre-nature. Pour la presse, et les gens en général, le rock est réservé aux hommes, ceux qui ont des revendications, une soif de rébellion et qui suintent la testostérone. Et aucunement à ces pauvres lunatiques en mal de romantisme. User d’un tel déluge sonore pour l’accompagner d’un tel chant, c’est presque un crime, comme l’explique un journaliste du NME « Les guitares sonnent comme House of Love mais le chanteur, Russel Yates, gémit comme s’il avait des poils de pubis qui lui chatoyait l’épiglotte. Allez, relâche un peu cette mâchoire avant que tu commences à gâcher toutes tes chansons avec cette voix horrible. Pédant et aussi subversif que du dentifrice. » (NME James Brown 1991 à propos de Moose). Les gens nièrent jusqu’au fait que ce type de voix, soufflées et gracieuses pouvaient aussi être un choix.

Le shoegaze c’est l’apanage des boutonneux, des mals dans leur peau, des complexés, des timides. Et qu’arrivent-ils aux boutonneux dans les cours d’école ? On se moque d’eux, on les prend à parti et on les martyrise. Parcourir les archives de l’époque permet de faire presque un florilège : à propos de Kitchens of Distinction : « Ils devraient changer de nom ». A propos de Revolver (NME 92) :  « La coupe de cheveux les met automatiquement hors-jeux aussi sûrement que leur nom d’ailleurs. ». A propos de Chapterhouse (James Brown, NME 91) :  «  si vous avez des noms tout pourris, évitez de les inscrire dans le livret de la jaquette. ». Et le meilleur pour la fin, à propos d’Adorable (Melody Maker 93) : « le nom du groupe est mauvais. Cela évoque pour qui cela s’adresse un cunnilingus (« cuddliness », en référence à la victime de Roman Polanski) et implique pour son utilisateur, un manque de sincérité. Comme nom de groupe, c’est une putain de catastrophe. ». On a quitté le champ musical pour attaquer les personnes. Le mépris envers le shoegaze fut quasiment total. Alors qu’il préparait un papier pour Mojave 3, le journaliste Stéphane Deschamps admit volontiers que « Slowdive a toujours fait partie des groupes que l'on aimait détester. Qu'il était bon d'agacer son grand corps tout mou, de dénoncer l'alibi existentialiste d'un groupe plus proche de l'endive à l'eau que de la musique intime. Rarement groupe aura aussi bien porté son nom ­ Slowdive : lent piqué. Champions du monde de la brasse coulée, direction la vraie neurasthénie, le vide. Triste. On les aurait soignés à coups de pied dans le derrière » (Les Inrocks 95). Parce que, évidement, dans un monde machiste, il n'existe pas d'autres façons de faire du rock qu'en s'agitant. Ne pas le faire et c'est la risée.

C’est comme si pratiquer le shoegaze revenait à disparaître, à effacer le spectacle pour laisser le public tout seul avec la musique, et les émotions qu’elles génèrent. On parle de vide, de tristesse.
La redécouverte de la façon dont le mouvement a été perçu peut se révéler surprenante. Mais elle est aussi riche en enseignement sur la façon dont on conçoit le rock et comment on considère des musiciens. Du rôle essentiel de la musique comme maintient des repères. Comme s’il était vital de s’animer, de bouger et de jeter de la poudre aux yeux, sans quoi, c’est l’imprévu et c’est au public de se laisser aller. Sans des repères, lorsqu’on vogue, c’est le malaise qui peut s’installer. Ce n’est pas qu’une question de jeu sur scène, de clichés sur le rock et de show décevant, c’est une question de comment on se regarde soi-même quand en face de vous, on préfère regarder ses chaussures.



2 commentaires:

Anonyme a dit…

A noter que le morceau "how soon is now" des SMITHS annonçait dès 1984 la rythmique "Madchester"...

Anonyme a dit…

(ceci est plutôt un mail qu'un commentaire! mais je ne trouve pas de "contact").
Super blog, très informatif, bravo!
Personnellement, je suis assez surpris par le revival "shoegaze" (je n'ai jamais autant lu ce nom dans des critiques que ces dernières années)alors que pendant longtemps, on se pincait presque le nez en disant ce terme.Je m'en réjouis, et en même temps, j'ai un côté "petit con élitiste" qui surgit parfois : ça m'embête que des gens aient accès à tous ces petits trésors en 2 clics et utilisent le mot "shoegaze" pour faire cool :) Quand une musique nous est "personnelle" on a parfois cette réaction. Et en même temps, paradoxalement je suis content de faire découvrir Blind Mr Jones si je le peux et qu'une de mes connaissances désire écouter.
Comme il y a quelques années, c'était "post-punk" qu'on disait dans la presse, et avant, "psychédélique" (genre, Radiohead était "psychédélique"...tsss.Ah bon!). Bref...
A propos de la condescendance de la presse et du côté paria de cette scène, c'est vrai que personnellement j'ai commencé à lire la presse rock en 92, j'avais 13 ans. Les magazines que je lisais faisaient peu cas des shoegazers (Rock n'Folk, Best). J'ai en fait découvert cette musique très tard, en 95, après la tempête. J'ai eu la chance de commencer à faire de la radio (locale)et un type y faisait une émission de "noisy pop" (il n'utilisait jamais le terme "shoegazing") et était fan de Ride. C'est comme ça que j'ai découvert ce groupe, et "Loveless",Adorable,Curve, "lazy day" de Boo Radleys, Welcome to Julian...en remontant même jusqu'à Jesus & Mary Chain.C'était très solitaire pour moi puisque plus personne (et certainement personne au lycée!) n'écoutait ça. J'avais un t.shirt Ride que je portais. J'adorais les trucs grunge/post grunge/alternative des USA, la britpop (même si ces scènes se faisaient la guerre, le public se contente d'écouter!), mais le shoegazing, je ne pouvais pas le partager. Ca m'évoque toute cette période là.