18 juin 2010

Spoonfed Hybrid : S/T



Spoonfed Hybrid



Sortie : 1993

Produit par Duncan Heat

Label : Guernica/4AD

Avec le recul, on comprend finalement pourquoi Ian Masters a décidé d’abandonner les Pale Saints pour se consacrer exclusivement à des projets obscurs sur des micro-labels. Sans doute se sentait-il inadapté, hors jeu et trop exubérant pour persister. Ses envies d’expérimenter étaient incompatibles. Toujours est-il que progressivement, ce doux-dingue attachant s’est effacé de la scène, en enchaînant les collaborations surprenantes et en s’exilant au Japon. Ce retranchement fut un déchirement pour beaucoup. Plus les années passèrent et plus il était difficile de suivre sa trace. Encore aujourd’hui, rares sont ses apparitions.
Et tous les signes annonciateurs de ce décalage, de cette folie qui habite l’esprit de Ian Masters et de son désir d’aller explorer d’autres horizons sont présents sur ce premier album de Spoonfed Hybrid, véritable OVNI musical, étrange, bizarroïde, surprenant et magnifique.
Le rythme complètement artificiel de « Heaven’s Knot » avec ces guitares raides, saturées mais robotiques, et ces voix toutes douces, incroyables, pour une impression d’une boite de nuit lunaire et hypnotique, explose tous les codes et les usages. Et dès le deuxième morceau, mélange entre éclaire distordus à la My Bloody Valentine et guitares sèches, entrecoupé de pauses religieuses, avant l’entrée des violoncelles, on sait qu’on touche là une musique improbable, rêveuse, tête chercheuse.
Ian Masters, associé à Chris Trout, ose alors tout, se permet toutes les exubérances et associe des arrangements a priori inconciliables, ce qui donne naissance à une dream-pop fantasque, reposé, voire ardue. Au mépris de la bienséance, ce génie préfère se lover dans une musique hypnotique et magnifiée, avec le risque assumé de faire disparaître les repères et de s’élever dans les hautes sphères. On sent que tout ceci est torturé, mais tout ceci est très travaillé, minutieux et surtout merveilleux, avec une apprêtée et un sens du solennel assez confondant.
C’est avec un recueillement des plus béats qu’on découvre ainsi « Tiny Planes », avec son intro tout en clavier et orgue, qui mélange solos de guitare et piano de manière complètement incongrue. Ou les percussion lentes sur « Stolen Clothes » et ses guitares hispanisantes, le très frugal et minimaliste « Lynched », entre musique japonaise et jazz new-yorkais des années 30, le clavier, le piano puis la fanfare et les cordes sur « 1936 » ou encore le crescendo solennel et apprêté chanté par Chris sur « Pocketful of dust », le piano tragique et les trompettes militaires.
Si tout semble surprenant et illogique, Ian Masters n’en oublie pas dédier cet album à une certaine beauté, mêlé de pureté, lui qui désirait tant créer de toute pièce un monde artificiel, beaucoup plus reposant que le vrai. Avec une production lêchée et fantasmagorique, des instruments tragiques et célestes, un foisonnement d’idées entre les deux hommes, Ian Masters et Chris Trout, des voix douces héritées d’un shoegaze que n’a jamais renié l’ancien leader des Pale Saints, on aboutit à une musique élégiaque, tordue et avant-gardiste.
Sans en oublier le sens de la mélodie, comme en témoignent « Geting not to know » et sa coupure stratosphérique magnifique ou encore le royal et méticuleux « Somehow some other life ».
Autant le dire, puisque cela semble aller de soi après avoir exposé tout cela, cet album n’a jamais marché, oublié de tous, comme on a oublié qui était Ian Masters, rangé dans les cartons, sans doute trop vite, mais lorsqu’on le ressort, on comprend à quel point cette musique pouvait être innovante, dans la lignée de ces albums de 4AD.

2 commentaires:

Francky 01 a dit…

Ian Masters oublié de tous, ainsi que Spoonfed Hybrid ??? De tous, non. Pas de toi, ni de Crocnique (qui en a parlé récemment sur son excellent blog) ni même de moi. On est au moins trois !
J'adore ce groupe et ces 2 albums.
Celui-ci, ce premier essai est somptueux mais je n'en dis pas plus car tu l'as très bien décrit.
Leur second disque, un EP 5 titres, sortie en 1996 et nommé "Hibernation Shock", est un superbe chant du cygne. Un geste ultime à la beauté malade et poétique, une dernière bouteille jetée dans l'océan trouble et torturé de l'international pop avant de repartir dans les limbes de l'univers....

A + +

Francky 01 a dit…

Des nouvelles de Ian Masters..
Dernièrement (en 2007 quand même), on a pu entendre sa voix sur l'album de trip hop onirique et atmosphérique "Mid-Air" du groupe Dive Index. Ce n'est qu'un seul et unique morceau, nommé "Hoko Onchi". Également présent sur cet album, le torturé songwriter Merz...