27 août 2007

Qu'est-ce que le shoegaze ?



Franchir le mur de son

Pour l’éventuel néophyte apeuré, le shoegaze se réduit à une chose : du bruit. A la base, un énorme mur du son à base de saturations et d’effets qui plongeait l’auditeur dans un marasme inaudible à casser les oreilles. Il est absolument vain de chercher un son cristallin : il est banni. Et l’écoute devient vite une souffrance. Le « Going Blank Again » de Ride fut considéré comme « un recueil de bruits indistincts » (NME 92). L’enregistrement du « Loveless » de My Bloody Valentine fut réalisé en mono, et les voix sur la même fréquence que les guitares, une hérésie lorsqu’on souhaite faire de la pop.

Impossible de distinguer nettement un semblant de fil conducteur mélodique, ou du moins un schéma classique « couplet-refrain-couplet » auquel se raccrocher. La première impression que l’on a lorsqu’on écoute Ecstasy of Saint Theresa ou Lilys, c’est de se dire que le lecteur de disque est cassé ! On se souvient d’un concert de la formation de Kevin Shield en 1991 à l’Olympia, où les gens quittèrent la salle en se bouchant les oreilles, effrayés d’entendre des larsens pendant un quart d’heure ! La légende veut que lors d’un concert à Austin au Texas en 1992, Kevin Shield essaya de dire « Bonsoir » mais que personne ne pu l’entendre !
On sent bien que les groupes essayent de faire de la pop, les voix sont magiques, avant tout très éthérées, les propos et le ton légers, mais alors il s’agit d’une pop massacrée, écrasée, noyée. On retrouve un certain côté planant, les riffs étant souvent répétés et les guitares superposées en couches. Associée à cela à une certaine majesté, souvent considérée comme pompeuse, soutenue notamment par des voix virginales, angéliques et d’une délicatesse incomparable, très souvent doublées, voire bicéphales, avec un pôle masculin et un autre féminin. Un contraste de douceur saisissant avec le mur du son déployé, lourd et cathartique, formant le nœud du concept shoegaze.

Tout est livré en bloc, d’un coup, sans mode d’emploi. Et sur scène, impossible de lire une quelconque transmission d’émotions par le regard ou des gestes.
Des guitares, il s’agissait d’en tirer le plus de crissements, de bruits et de zébrement possibles, empilant les couches jusqu’à indigestion. Tandis que les gens sont plus facilement sensibles à des émotions vives et directes, les shoegazers se complaisaient dans une rigidité et une obstination à jouer fort, attitude qui détonait puisque « leurs guitares sont nettement moins timides que leurs regards » (Anne-Claire Norot (inrock 96) Lush, Lovelife.) D’aucun y ont vu alors une tentative pitoyable de détourner l’attention sur leur carence technique. Lorsqu’on ne sait pas enchaîner deux accords, rien de mieux que de jouer saturé. La saturation c’est l’apanage des débutants. Le mouvement fut alors vite tourné en ridicule par la presse et surtout une partie du public. Certaines personnes se montrèrent condescendantes lorsqu’el
les se rendaient compte qu’elles pouvaient exécuter les mêmes prouesses chez elles, dans leur garage.
Les groupes furent vite comparés à « une éprouvante flopée de jeunes gens dissimulés derrière des franges pas franches du collier, gratouillant maladroitement leur guitare en fixant leurs pieds, sans doute par honte de se laisser aller à la facilité de ce brouillard musical aussi lourd qu'arrangeant. » (Anne-Claire Norot (Inrock 96) Lush, Lovelife)

Ce qui intéressait les groupes shoegaze, au-delà de donner satisfaction à un public, toujours figés dans une attitude de consommateurs, c’était de produire une musique qui collerait au mieux à leurs passions intérieures. Pour les musiciens, le mur du son conçu était quelque chose de très fort qui prenait aux tripes.
« C’était bruyant, décoiffant, mais il y avait une émotion très présente. » explique très bien d’ailleurs Mark Gardener (Interview par Jérome Delveaux en 2006).

D’ailleurs ce désir d’en découdre vite était si intense que ces jeunes se lancèrent à l’assaut des concerts, sans prendre la peine de maîtriser sur le bout des doigts les instruments. Neil Hastead, par exemple, commença à jouer avec Slowdive, sans savoir jouer de la guitare ! Et les voix, douces et aériennes furent perçues, non pas comme un moyen de sublimer le chant, mais comme une preuve d’une incompétence dans le chant.
Quant à Kévin Shield, il n’attendait qu’une chose, c’était de faire des concerts, ressentir et partager des émotions nouvelles, et non de montrer de quoi il était capable. « Je ne me suis jamais considéré comme un guitariste. Je voulais juste ressembler à Johny Ramone. Etre doué pour une seule chose. Je n’ai jamais appris à jouer de la guitare, mais parce que j’ai toujours voulu partager ma passion, j’ai préféré utiliser des pédales » avouera-t-il. Et cette approximation fut à l’origine de ce mur du son. Qui permettait entre autres de cacher les faiblesses techniques.
Les groupes shoega
ze furent considéré comme des amateurs, débutants et encore balbutiant, et cela tombait plutôt bien parce qu’ils étaient justement pour la plupart très jeunes. Tout d’abord surpris de constater des talents aussi précoces, le ton de la presse devint vite condescendant et professoral, avec presque une tendance à donner des leçons. Alors que les groupes tentent de créer un mur du son époustouflant, on remarqua qu’ils ne savaient pas maîtriser les solos. Alors que les voix se faisaient sublimes et délicates, on estima qu’ils ne savaient pas chanter juste. Et on finit par comparer la transcription d’un certain psychédélisme avec une approximation pitoyable. « C'est une évidence biblique : Ride n'a pas de chanteur. Ou alors si peu. Au mieux, Ride a une voix, on plus exactement des voix, montage habile d'harmonies en étages – une note, sa tierce, sa quinte –, usiné savamment pour muscler le spectre d'un organe anémique ». (Emanuelle Tellier (Inrock 1992) Ride, Going Blanck again). On dit aussi que le Rob Diksinson ne savait pas chanter, que Melinda Blicher était inaudible, que Matt Flint possédait la même voix qu’Andy Bell ; les commentaires acerbes pleuvaient.

Mais l’échafaudage d’un mur du son est un travail exigeant qui n’autorise aucune déconcentration. Quitte à se transformer en autistes sur scène, il était hors de question de dévier son attention de l’arsenal à sa disposition. Pour obtenir ce son si particulier, combien de pédales steel au sol ! Les saturations qui doivent être maintenues coûte que coûte nécessitent aussi de s’y plonger, de se laisser envahir et de les entretenir. Situé à l’exact opposé des dandys déchaînées du manche de guitare, les musiciens shoegaze étaient plus proche de minutieux ingénieurs, travaillant et travaillant encore leur son, pour lui donner un souffle et une rage décoiffant.

Pour beaucoup de personnes, la portée de cette musique était loin d’être évidente, et n’étant pas assez directe, elle pris l’aspect d’une musique bien vite morne, lisse et d’une platitude confondante. «
Tout est propre, lisse, fluide, bien rangé. Mort et souvent mortel.
Belles dissertations de lycéens. Introduction, développement (oui, non, peut-être), conclusion. Progressif.
» (Stephane Duchamps (Inrock 92) Pale Saint, In Ribbons) Sous prétexte de ne pas saisir la subtilité d’un détachement émotif ou revendicatif, et encore moins les paroles des chansons, les gens devinrent catégoriques dans leur jugement et nièrent jusqu’au fait que ce type de voix, soufflées et gracieuses pouvaient aussi être un choix.
Et cet accès fermé à l’énergie contagieuse habituelle, se transforma vite en ennui sans fin.
Il est vrai que cette musique peut paraître frustrante, elle ne se veut pourtant que le témoignage d'un grand bouillonnement intense, bloqué par une modestie qui fait barrage.

Le but des groupes shoegaze était de réduire les égos pour arriver à une unité qui se mettrait au service de la musique. Une musique qui aurait, elle, tous les pouvoirs, comme celui d’effacer les personnalités par exemple. Se mettre en avant ne les intéres
sait pas. Cette modestie s’accompagnait d’une absence totale de look, limité bien souvent à la tenue ordinaire des étudiants, jeans, tee-shirt sous une chemise, ou bien pull rayé, et cheveux longs, voire lunettes, une incongruité dans le milieu du rock. Comme l’expliquait Mark Gardener, guitariste du groupe Ride : « On n’a jamais eu envie d’être des frontmen à la Bono, c’est pourquoi on jouait en regardant nos pieds. »
Un refus aussi de s’assumer, d’estimer avoir le droit d’en faire plus que les autres, d’être sous les projecteurs, de personnifier une musique pour garder jusqu’au bout le contrôle sur elle. Ces musiciens, de par leur timidité maladive et leur naïveté, apparaissaient comme des gamins dont on sentait bien qu'ils seraient incapables de se mettre en avant : pas étonnant qu
'ils aient été descendu par les mauvaises langues.
Incapables d'enflammer un concert autrement qu'en grillant les pédales steel, les groupes shoegaze préféraient regarder leur pied que d'affronter un quelconque public. Les faibles qui prennent la parole, voilà ce que ça donne : une musique autiste, inapte à s'engager, mielleuse comme noyée sous ses propres effets.

Seulement voilà, le drame est fait. Habitués aux pédales steel plus qu'au manche de leur guitare, ignorant tout de ce que les prestations scéniques engageaient comme minimum de communication théâtrale, chantant de manière douce et éthérée pour masquer des émotions passionnées qui pouvaient les atteindre, les musiciens abonnés au shoegaze, plus tacites que physiques, érigèrent, sans le savoir un grand fossé d'incompréhension entre le public et eux ...

12 commentaires:

Julien a dit…

Excellente lecture, merci pour ce blog hommage au shoegaze.

Anonyme a dit…

Merci pour ces commentaires éclairés ! Du bon boulot !

Pri² a dit…

Très bon article, bravo pour le boulot !

TiComo a dit…

Enfin je prends le temps de venir lire tes articles. Merci pour cette belle introduction et cette définition, ça me permet de mieux cerner ce mouvement dans lequel j'ai du mal à me retrouver. J'ai du retard mais je vais essayer de tout lire.
Une petite question quand même, le terme shoegaze vient d'où? Est ce un chroniqueur qui l'a inventé comme Simon Reynolds pour le post rock?

Victor Provis a dit…

Ticomo, bienvenue à toi !
Je t'invite à lire l'article "origine du terme shoegaze" pour savoir pourquoi on a inventé une telle dénomination.
C'est bourré d'anecdotes, tu verras.
Vic

Anonyme a dit…

En passant et The Jesus and Mary Chain, où sont-ils ?....!!!!!! oublie inacceptab'!! lol, c'était excellent tout de même, Never Understand et en matière de bruit on était servis!!!

Quelle éproque!!!

Anonyme a dit…

Merci.

Anonyme a dit…

Je parcours le site depuis deux jour et me replonge dans tout cet univers grâce à vous. Très bon boulot. Excelente continuation.

Anonyme a dit…

Une redécouverte de cet univers un peu oublié! Ride, My
Bloody Valentine ... ont bercé mon adolescence dont, à l'époque, un mouvement mal compris pour ma par . Merci à vous de m'avoir éclairé et fait comprendre le réel comportement de ce style bien envoûtant et transcendant. Super votre blog! Bye.

Anonyme a dit…

Merci. C'est le meilleur blog sur le sujet qui n'ait jamais été fait en Français et l'un des meilleurs tout court pour ma part.

antoine de la fouquette a dit…

MILLE MERCI!
C'est le meilleur blog en français que je n'ai jamais trouvé!

Je suis super surpris du revival shoegazing de ces dernières années^^

Personnellement , ma mère était fan de shoegazing , et moi qui suis né en 94 (après la vague) j'ai grandi en écoutant slowdive , curve , moose ,the telescopes , lush , my bloody valentine et bien d'autres..

Le seul inconvénient , c'est qu'on me prend pour un petit jeune qui écoute du shoegaze pour faire cool . Alors que je suis drogué à cette musique depuis ma naissance.

BREF!
En tout cas , grâce au revival , les vieux groupes reviennent ....

Et je peux vous dire que voir Loop et SLOWDIVE en concert le même jour ça a été le plus beau jour de ma vie!

Yannick a dit…

Je confirme, Loop et Slowdive en live c'est vraiment énorme.
Et en cette année 2015, Ride en mai à l'Olympia était magistral. Sans oublier Swervedriver en novembre prochain à la Flèche d'Or. D'ailleurs j'ai déjà mon billet pour le 21. Victor, si ça te dit (et même d'autres fans de shoegaze aussi!) ça serait l'occasion de se revoir.

Je souhaitais aussi mentionner le documentaire Beautiful Noise, qui est sorti en 2014. J'avais mentionné ce documentaire il y a 8 ans déjà dans Look At Your Shoes:)! Je me le suis procuré récemment (attention aux non anglophones, c'est en VO non sous-titrée). On y voit la plupart des groupes majeurs du shoegaze et le documentaire s'articule autour de Cocteau Twins, My Bloody Valentine et The Jesus & Mary Chain.