3 janvier 2008

La communauté shoegaze

The scenes that celebrates itself

Au-delà d’une catégorie, d’une certaine façon de faire la musique, le style shoegaze allait être à l’origine d’un rassemblement, aussitôt estampillé par la presse : « the scenes that celebrates itself ». Le terme fut utilisé pour décrire cette gravitation autour des mêmes groupes. Le premier à l’avoir utilisé fut Steve Sutherland, du Melody Maker, qui remarqua qu’aux concerts, il retrouvait dans le public les membres d’autres groupes. Chaque musicien venait encourager et supporter les autres sur scène, et la rotation s’effectuait chaque semaine, parfois dans les mêmes salles !

Tout a commencé lors du rapport d’un concert de Moose le 8 juin 1991 par Steve Sutherland. Celui-ci a davantage été surpris par le public que par ce qui se passait réellement sur scène : en effet, tous les autres groupes pratiquant à peu près le même style que Moose se tenaient dans la fosse pour les applaudir ! Etaient donc présents ce jour au Camden Falcon (célèbre bar de Londres qui allait devenir plus tard le QG du label Too Pure) : « Damon de Blur, Miki de Lush, Andrew de Chapterhouse, Mark de Ride… ». Et le phénomène se répétait chaque soir dans des salles comme The Underworld, The Bordeline, Syndrome.
D’autant qu’il ne s’agit pas seulement d’un regroupement de groupes qui n’ont que pour seul point commun de correspondre à des codes bien précis. Car il est sans compter une composante fondamentale : le fait que tous ces groupes se connaissaient et s’influençaient les uns les autres.  C’est à force de traîner aux concerts de The Charlottes, que Neil Hastead eut envie de monter son groupe. Et Rachel Goswell se déclare « fan jusqu’à la mort de Swervedriver ». Idem avec Martin Carr des Boo Radleys : « J’ai adoré Swervedriver, je considère qu’ils étaient le meilleur groupe chez Creation ». Les premières tournées de Ride furent déterminantes dans la formation des Boo Radleys (« J’ai aimé Ride jusqu’à leur premier album »), Adorable ou de Catherine Wheel. C’est en prenant exemple que les vocations ont émergés. D’après Jim Hartridge de Swervedriver : « On appréciait particulièrement My Bloody Valentine et on les a connu dès 1986 lorsqu’on a joué avec eux dans un squat à Hackney. On appréciait Ride aussi, surtout sur scène ». Pour beaucoup, cela sonnait comme un réveil, quelque chose de nouveau qui pourrait les extirper de leur torpeur. Jim se justifie ainsi : « Il n’y avait aucun groupe venant d’Oxford, hormis quelques groupes jouant dans des pubs qu’on allait voir de temps en temps mais qui étaient trop loin du mainstream. De toute façon, à l’époque, le gothique était roi et le glamour pop comme Duran Duran trustait les charts. Pour vraiment croire à une percée du rock à Oxford, il valait mieux compter sur soi-même. Les années 80 étaient de toute manière cruellement vide de sens partout aux Royaume-Unis. Il s’agissait de se faire de l’argent, porter des vêtements à la mode et voter conservateur ».

Dans un tel contexte, My Bloody Valentine, groupe pionnier, allait proposer une alternative. Offrir la possibilité pour quelques timorés de grimper sur scène, sans se forcer à jouer des coudes, sans se gonfler d’orgueil et sans jouer finalement le jeu habituel et mille fois ressassé. Pour Ride, cela semblait évident : « On était à fond derrière My Bloody Valentine ; ils avaient une façon de faire des choses toujours fascinantes avec des guitares, à l’opposée de solos de guitares fleuves des années 80, qui ressemblaient plus à un chant du cygne ». Une volonté de se rebeller mais qui allait se transformer en multiples variations autour d’un même thème : les saturations de guitare.

Se construisit ainsi une petite communauté, originaire essentiellement d’un axe Swindon-Londres, qu’on a appelé la Valley Thamey, car elle longe le fleuve et traverse les villes de Reading et Oxford, composé de musiciens qui partageaient les mêmes passions pour My Bloody Valentine. Chapterhouse venait de Reading, tout comme Slowdive, Oxford pour Ride, Swervedriver et The Jennifers, Londres pour Lush et Moose, ou encore Revolver. Car le shoegaze n’est pas qu’un point commun entre groupes similaires dans leur musique. Il s’agit d’une réelle scène traduisant un regroupement géographique, un environnement similaire et des parentés fortes. Kevin Mc Killop de Moose l’explique volontiers : « Cette scène a vraiment existé. Tous ces groupes venaient du fossé entre Swindon et London. Et, excepté pour Blur, qui sont plus dans une veine post-Stones Roses, il y a une certaine imbrication entre Ride et Chapterhouse. Je peux certainement faire un lien entre Chapterhouse et Slowdive parce qu’ils sont tous les deux assez ambient. Ou tout du moins, ils l’étaient. De plus, tous ces groupes sont jeunes et possèdent de belles gueules ». Les accointances allaient jusqu’aux mêmes producteurs (Alan Moulder, Guy Fixsen, Hugh Jones pour les plus connus), les mêmes labels, voire la même façon de faire des pochettes d’albums. Neil Hastead a ainsi joué de la guitare pour Blind Mr Jones, Leatitia Sadier de Stereloab a chanté pour Moose au cours des Peel Sessions, Revolver a fait les premières parties de Chapterhouse ou Slowdive, et les membres de Moose et de Lush passaient tellement de temps ensemble que le couple Miki Berenyi et Kevin Mc Killop a fini par émerger. Simon Scott, le batteur de Slowdive, témoigne des liens de ce réseau : « On a joué énormément avec Ride, et on le faisait déjà avec The Charlottes, donc on était vraiment proches. Chapterhouse sont devenus de bons amis et de toute façon peu importe le groupe avec qui on tournait, on finissait toujours par fraterniser autour d’un verre ».

Dès la parution de cet article, le mot fut repris plusieurs fois, symbole du nombrilisme dénoncé. En lieu et place d’une traditionnelle rivalité, les groupes étaient en réalité tous copains, partageant les bancs de la même d’Université d’Art, s’influençant les uns les autres, parfois même s’invitant sur scène à jouer divers instruments ou encore en se rassemblant autour des mêmes bières dans les mêmes pubs. Pas un groupe n’était ainsi vu sans qu’un autre soit dans les parages. « Curieusement, le slogan "the scene that celebrates himself", qui fut inventé par Steve Sutherland, était au départ à prendre comme un compliment, nuance Miki Berenyi. Cela signifiait que pour un mouvement, on était tous très amis, on s’encourageait les uns les autres, bien loin de la médisance et des coups bas, habituellement la norme dans le rock. C’était malgré tout ennuyeux de se retrouver associé à ces groupes, dont on ne pensait pas partager le même son, surtout parce que ces comparaisons étaient utilisés contre nous ». Effectivement, le terme est devenu au fur et à mesure péjoratif. Pour le Melody Maker, cela virait « à l’inceste » et ce support mutuel manquait « de conduire à la suffocation ». Il fallait mettre en garde : « si cette jeunesse brillante ne fait pas plus attention, elle deviendra trop homogène et trop narcissique ». Seulement c’est nier qu’il ne pouvait en être autrement. Lorsqu’on est jeunes, qu’on se lasse des redites commerciales, qu’on est un peu timides, on se tourne naturellement vers ceux qui ont les mêmes goûts que nous, parmi les plus proches. Selon Chapterhouse : « Je pense que c’est juste naturel que des jeunes du même âge, écoutant la même musique, se retrouvent à faire de la musique avec une certaine conscience du collectif. Cela a toujours été ainsi. Les mecs de Slowdive étaient une paire d’année plus jeune que nous sur la scène de Reading, alors on était bon amis et on avait l’habitude de se soutenir lors de nos premiers concerts à Reading et Londres. Les mecs de Ride étaient juste en bas de la rue à Oxford lorsqu’on les a rencontré dans le bar où on a joué. On a partagé le même manager avec Lush et Moose après qu’on ait déménagé à Londres, donc beaucoup de bières ont été partagé. Mais on était tous en train de faire quelque chose de vraiment différent musicalement et on cherchait à entendre ce que chacun pouvait avoir fait de nouveau ». Une saine émulation qui découlait naturellement d’une entente amicale. Archie Moore du groupe américain Velocity Girl voit les choses de la même façon et considère cette gravitation comme allant de soi : « Avec de si jeunes musiciens, il est naturel que leur son reflète ce qu’ils écoutent le plus ».

On a pensé avec le recul que cette étiquette de journaliste ne servait qu’à alimenter les pages rumeurs du NME ou du Melody Maker, en mal de sensations. Une sorte de jeu du « who’s who ». Phil King (de Lush) a plus tard dénoncé les pratiques de la presse anglaise : « On s’intéressait davantage à savoir ce qu’on faisait en soirée et avec qui on partageait nos bières. Du fait qu’on vivait à Londres et qu’on sortait souvent, ils avaient l’impression qu’on ne bossait jamais ». On a même voulu caricaturer le stéréotype du musicien shoegaze, l’étudiant alpha, « le petit gringalet, fan de John Keats, étudiant de premier cycle issu de la classe moyenne, fils à maman qui s’appelle Quentin, avec de l’acné, un tee-shirt passé à la javel aux cercles bleus et blancs, et qui possède un exemplaire du Isn’t Anything de My Bloody Valentine sous le bras » (Melody Maker, Whatever happened to shoegazing ?, 12 septembre 1992), comme si les musiciens shoegaze avaient si peu de personnalité qu’ils étaient interchangeables. Kevin Mc Killop de Moose explique : « ce n’est pas une question de venir de la classe moyenne ou non, c’est que cette scène est composée essentiellement de gens polis et courtois, qui arrivent à bien s’entendre entre eux ». Derrière ces sarcasmes dans la presse écrite, se cache en réalité une volonté d’apporter le buzz, de nourrir les coups d’éclats et d’assurer une rentabilité derrière des couvertures à sensation. Steven Patman de Chapterhouse dénonce l’hypocrisie d’une certaine frange de la presse à propos du shoegaze : « Il y avait beaucoup de journalistes à la recherche de la nouvelle sensation tout le temps et qui misaient beaucoup sur certains groupes. Mais si ça ne rentrait pas dans les charts, alors ils les laissaient tomber comme des chardons ardents. Un grand nombre des commentaires à propos des classes élevés des musiciens shoegaze venaient pourtant de journalistes chics issus d’écoles privées. Et l’idée que la bonne musique ne peut venir que des classes populaires, c’est de la connerie ».
 Même s’il y a un peu de vrai dans les images qu’on peut se faire du shoegaze. En effet, on ne peut pas dire que les groupes shoegaze rentraient en adéquation avec les tenues, le style ou le milieu habituel du rock, d’habitude réservé aux milieux plus populaires et revendicateurs. Stephen Lawrie, du groupe The Telescopes, l’admettra bien volontiers, lui qui a regardé la scène de loin : « Je ne pense pas qu’une telle scène puisse n’être qu’une fabrication des médias. D’un certain point de vue, je reconnais que les clichés sur le shoegaze ont une part de vérité. Je suis allé les voir à beaucoup de concerts, avec leurs fanzines, leur coupe au bol, en train de regarder le sol ».

Le désir de compétition fait une fois encore parti des clichés du monde du rock. Et l’injustice avec lequel on a traité ce mouvement vient du refus de la part des membres du shoegaze de montrer une quelconque animosité envers leurs partenaires. Passionnés exclusivement par le bruit, ils n’étaient même pas concernés par une quelconque émulation, et ne s’estimaient en aucun cas adversaires. Pour eux, soit la musique offrait suffisamment de place pour tout le monde, soit chacun avait ses propres différences. Neil Hastead le précise bien : « Quand on a enregistré notre premier single, seul Lush faisait quelque chose de similaire. Puis Chapterhouse, et Moose, et tous les autres, qui ont débarqué avec leur style ambient.  Ce n’était pas une compétition, mais juste une question d’une poignée de groupes qui avaient les mêmes influences. Mais Chapterhouse a son propre son, tout comme Moose et tout comme Lush ». Faire le procès de cette scène, c’est faire un faux procès, en restant superficiel et en oubliant la personnalité de chacun. A ceux qui trouvent que les groupes shoegaze ne sont que des facsimilés de My Bloody Valentine, Kevin Shield répond : « Beaucoup de ces groupes dit de shoegazing qui sont venus après nous étaient très différents entre eux en terme d’humeur, d’intention, d’attitude, à part quelques éléments superficiels en commun comme les guitares bruyantes, des voix douces et des tambourins ». La jonction observée était davantage liée à un souci de se rassurer. Stephen Lawrie des Telescopes explique ce manque d’assurance partagé : « Beaucoup des groupes de cette scène semblent trouver du réconfort à être ensemble et échanger des idées. Ce qui explique pourquoi tous ces albums se ressemblent ».
Au-delà de cette connivence très auto-centrée, le concept permettait de fustiger également une certaine facilité. La scène s’élaborait surtout autour d’un groupe phare (Ride en l’occurrence) et les autres ne s’éloignaient pas trop, en espérant surfer sur la vague et obtenir du succès par imitation. On a beaucoup reproché aux groupes shoegaze que de n’être qu’une expérience de clonage. Ainsi Stephen Lawrie ne reste pas dupe : « Bien-sûr, cette démarche prend tout son sens aussi d’un point de vue financier lorsqu’il s’agit de copier une formule gagnante. Prenez Revolver, c’est juste du sous-Ride. Kevin Shield n’a certainement copié personne lorsqu’il a fait "Isn’t anything" ». Le shoegaze est tel nœud inextricable qu’on a fait preuve de mauvaise foi en affirmant que chacun voulait profiter de l’autre. Et à ce jeu des genres, on a fini par rogner les angles et se débrouiller pour tous les faire rentrer dans des cases.

Pour les membres de Swervedriver, cette histoire ne fut ni plus ni moins qu’un cercle vicieux : « Nous avons toujours pensé que cette étiquette shoegaze était ridicule. Ce qui est encore plus absurde, c’est que même encore aujourd’hui, on est catégorisé comme shoegaze, surtout aux Etats-Unis. Ce qui a commencé par une plaisanterie dans les magasines anglais, s’est transformé en terme très sérieux pour décrire un genre particulier. Il n’y avait pas beaucoup de similitudes entre nos efforts et ceux des autres groupes, bien qu’on se connaissait tous, ce qui n’a pas aidé. Si bien qu’un réseau social a commencé à se constituer et c’est là que la presse nous est tombé dessus en estimant qu’on était une scène qui se congratulait elle-même. Tout le monde se servait aussi d’Alan Moulder pour produire nos disques, mais pour être honnête, il a travaillé avec U2 et les Smashing Pumpkins également, ce n’est pas une raison pour généraliser ».

Bon nombres ont pourtant essayé de se détacher de cette étiquette. Comme Martin Carr des Boo Radleys, qui a toujours fustigé le fait de vouloir ranger tous ces groupes sous une même bannière :  « Je déteste le terme shoegaze et je ne veux rien à voir avec eux. Ce serait faire insulte au génie de My Bloody Valentine, vu que notre génération était composée surtout de copies. Aucun de ces groupes, nous y compris, n’atteignons un dixième de l’originalité de My Bloody Valentine. My Bloody Valentine et Ride dans la même phrase me fait rire jusqu’à ce que le lait me sorte du nez ». Car si les uns ont pu profiter de la lumière des autres pour faire parler d’eux par effet échos, le système s’est vite mué en vase clos dont il était très difficile de s’extraire. Mark Gardener dénonce : «On a tout fait pour éviter d’être rattaché à cette étiquette. Car lorsque cela a démarré et que les gens venaient à nos concerts, l’idée qu’on ne faisait pas d’effort, l’idée qu’on se contentait de regarder nos pieds, se sont imposées, bien que quelque part plutôt stupides car nos concerts étaient énergiques et épuisants. On s’en est rendu compte en lisant les articles dans la presse, parfois écrits par des gens qui n’étaient même pas présents ». A force, on leur a reprochés d’écraser leurs égos, d’aplanir les styles et d’ignorer les attentes du public. Tout cela pour avoir préféré sacrifier leurs personnalités sur l’autel du bruit. Damon Albarn du groupe Blur, au départ très proche de cette scène, a tout fait pour s’extirper du lot. Au prix d’une hypocrisie de circonstance, il déclare dans les interviews : « On n’a jamais fait partie de cette scène. Notre rapprochement est juste lié au fait qu’on y connait pas mal de musiciens. Avant d’être reconnu par le NME ou le Melody Maker, on commence par parler aux groupes dans la même situation », jurant ainsi n’avoir jamais pratiqué un style shoegaze, bien que son premier single (« She’s so high ») démontre le contraire. La légende veut que le terme shoegaze fut même inventé par le manager de Blur afin de ridiculiser les autres groupes et de mieux s’en défaire. Le groupe travailla ensuite avec acharnement pour se façonner un tout autre style, bien plus avenant et chatoyant, ce qui se traduisit par le single « Popscene » (à mettre en opposition avec la scène shoegaze) en 1992 et qui est considéré comme un des premiers titres de Brit-Pop.

Mais pour les autres, la marque fut trop profonde et si Slowdive s’est essayé à l’ambient, Ride à la pop, Chapterhouse à la dance, Revolver au psychédélisme, le mal était fait, ils étaient définitivement et pour toujours shoegaze. Mark Gardener mesure le rôle de la presse : « Très rapidement, on a réalisé que le NME pouvait encenser les gens comme les descendre en flamme aussitôt. Il n’y a qu’en Angleterre que vous trouvez ça. Cela est venu durant notre tournée mondiale alors c’était un peu bisarre de revenir en Angleterre et de découvrir qu’on était désormais "shoegaze" ou qu’on appartenait à la "scene that celebrates itself" ». C’est comme si le temps s’accelerait. Un fossé s’est creser entre le rythme indolent de la création et l’urgence de la nouveauté réclamée par la presse. Meriel Barham de Pale Saints reconnais aussi que « pour nous, ça a été dur parce que pour la presse, un album et après on était déjà trop vieux ». Neil Hastead, un de ceux qui a été le plus moqué, le plus raillé pour son style, décrit la démesure que cela a pris : « Aux Etats-Unis, lors de notre tournée avec Ride et Blur, les gens ont vraiment pris le Melody Maker et le NME pour les Saintes Ecritures. Il y avait toutes ces affiches proclamant Slowdive comme le top des shoegazers. On est devenu ce genre ! ça nous a fait rire sur le coup mais on a vite déchanté. Prenez le nouvel album de Moose – il montre clairement un changement, mais les mauvaises langues diront toujours : « oh, ils ont fait ça parce qu’ils n’avaient pas de succès ». Tu ne peux jamais gagner contre cet état d’esprit ». Et par la suite, englués dans leur propre toile, les groupes shoegaze ont finis par péricliter, devenir un phénomène éphémère, qui ne proposait aucune alternative. Damon Albarn ne manque pas d’ailleurs de souligner ce manque de renouvellement : « Musicalement, je dois aimer un seul disque pour chacun d’eux. Ils n’ont fait qu’une seule chose de bonne, le reste est bien vide. Des groupes comme Chapterhouse, Ride ou Slowdive ont une époustouflante énergie juvénile. Mais ils représentent en quelque sorte la fin de l’indie. Un point culminant. Il n’y a nulle part d’autre où aller ensuite. Ils sont juste en train de s’influencer les uns les autres et ne font que ça. Je veux dire, j’aime bien Moose, mais ils sont devenus un cliché maintenant ». Les musiciens de cette scène n’ont pourtant rien fait pour détruire ces préjugés. Un refus aussi de s’assumer, d’estimer avoir le droit d’en faire plus que les autres, d’être sous les projecteurs, de personnifier une musique pour garder jusqu’au bout le contrôle sur elle.

La fin arrivera pourtant facilement : avec la Brit-Pop, le pays retrouve une identité qu’elle croyait avoir perdue.  Le mouvement shoegaze n’a fait que produire des chansons éprouvantes, répétitives, et saturées, et en offrant de surcroit des prestations réservées à une élite privée. Après ça, mouvement suivant, nommé "New wave of the New Wave" proposa une alternative vers des morceaux musicaux plus "classiques". La pop anglaise allait pouvoir alors se réorienter. A l’instar du premier album de Suede, glamour et androgyne, ou du « Modern life is rubbish » en 1993, deuxième album de Blur après un essai dans le shoegaze et le baggy, la musique anglaise, au contraire du shoegaze, reprenait contact avec le public et flattait leurs égos, sous fond de reconquête patriotique. Les paroles de Blur sont volontairement plus avenantes et les membres du groupe n’hésitent pas à envoyer à la presse des photos d’eux à un Tea Party de l’avant-guerre.
Le tour était joué, la presse s’emballe, la machine redémarre, les couvertures affichent Brett Anderson avec le slogan : « rentrez chez vous les ricains ! », le public se rue aux concerts de Radiohead et Supergrass. La fatalité voudra que ces groupes viennent eux-aussi d’Oxford, tout comme Ride. Johnny Greenwood a donné de la guitare sur l’album de Blind Mr Jones, Tom Yorke était ami avec la chanteuse des Julie Dolphins, et les membres de Supergrass se sont essayés au shoegaze avec The Jennifers lorsqu’ils avaient 16 ans. Mais l’époque a changé. Le discours n’est plus le même, le discours aussi. Et coup de grâce sera donné par Alan McGee, le patron de Creation Records, le label qui avait hébergé tous les groupes shoegaze et qui les expulsera pour mettre à la place Oasis. Si Alan McGee a quasiment à lui tout seul lancé le mouvement shoegaze, il aura également été responsable de sa lente chute. Les mauvaises langues diront d’ailleurs que les ventes des albums d’Oasis ont permis à Alan McGee d’éponger les dettes du label causées par la folie de Kevin Shield. Aucune promotion, aucune tournée, aucune aide, aucune avance pour la location de studios ne seront accordés aux autres groupes du label Creation ! Adorable s’écroulera tandis que Ride sortira des albums de plus en plus minables, infectés par la haine tenace entre ses membres, avant de se séparer en pleine hérésie Brit-Pop. Swervedriver, qui avait bien compris qu’on lui préférait Oasis, intitulera le troisième album : « Ejector Seat Reservation », en clin d’œil à sa situation. En réponse au déni et au manque de soutien accordé, les membres des Boo Radleys signeront volontairement des albums expérimentaux, qui bien-sûr ne se vendront pas et déclencheront la colère d’Alan McGee. Slowdive fera bien pire encore ! Laissé pour compte avec des fins de non-recevoir pour toute demande d’aides financières et d’organisation de concerts, le groupe va alors effectuer un des plus beaux suicides artistiques. Volontairement, Slowdive publie un troisième album illisible, minimaliste et electro, au message abscons, qui ne se vendra quasiment pas !

C’est la fin du shoegaze…

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