23 janvier 2008

Historique du label Summershine

Un petit coin d'Australie

Il est vrai qu’on ne pense pas forcément à l’Australie aux premiers abords lorsqu’on évoque le shoegaze. Pourtant il va falloir apprendre à resituer ce pays sur la carte du monde de l’indie pop. Car hormis quelques romantiques éperdus, qui en parlent encore avec des trémolos dans la voix, peu de gens ont entendu parler de groupes comme Blindside, Afterglow, Jupiter, The Earthmen et du label qui les a tous hébergé : Summershine Records. On se souvient de leurs vinyles, de leurs singles, de leurs rares albums, faute de moyens, qui se sont vite transformées en objets de culte. C’est à regretter que personne n’ait repris le flambeau. A l’heure d’Internet et des réseaux sociaux, il sera bien difficile de revivre cette ambiance, qui représentait réellement ce qu’était le rock indépendant.

On imagine souvent que les labels ne sont que de grosses machines, avec pour seul credo celui de vouloir faire de l’argent sur le dos des groupes, sans réaliser que certains indépendants pouvaient être tenus parfois par un seul homme. Un passionné se retrouvait bien vite à la tête d’un label à force de produire en vinyle les chansons de ses groupes favoris, sans pour autant que tout ceci soit contractuel, juste une affaire entre amis. Ce fut le cas pour quelques labels indépendants. Par la force des choses, en se motivant un peu, tiraillé par leur passion, ils rassemblèrent un bon nombre de pépites, oubliés aujourd’hui  faute de ventes suffisantes pour mener le projet à terme. Car la scène shoegaze australienne n’a eu qu’une durée de vie extrêmement limitée. Un passage éclair difficile à capter. L’une des rares maisons de disques de cette époque à l’avoir pourtant fait, fut Summershine.

A l’instar de Sarah Records ou Slumberland, ce label, monté à la va-vite avec un système D, possédait une éthique sans nulle autre pareille. Fondé par Jason Reynolds dans le seul souci de produire des références quasi-inconnus dont il était parfois le seul fan, Summershine symbolisait à merveille, durant sa très brève existence, l’engagement, la naïveté et la candeur de la scène shoegaze et indie pop en général. Pas de contrat, du moins rien en version papier et officiel, un artwork fait maison, une diffusion via les connections aux autres labels et une promotion essentiellement basée sur le bouche-à-oreille, voilà le quotidien du label. Mais Summershine, c’était avant tout une identité. Chaque groupe du label partageait la même définition de la pop. Aucune volonté de révolutionner le monde ou ne serait-ce qu’apporter un semblant de remise en question ; le monde des adultes, celui avec tous les problèmes, ces jeunes australiens s’en moquaient, ils étaient bien plus intéressés par leur riff ou trouver LA mélodie qui tue. Une bonne chanson, tout simplement, c’était cela l’important, c’était grâce à cela qu’ils pouvaient ouvrir des concerts, signer sur des labels, coucher avec des groupies, pouvoir frimer. Il s’en donnait alors à cœur joie, faisant cracher les guitares, se galvaudant dans une surenchère lyrique, faisant parler leur sens inné pour la pop ampoulée, de Ride aux Boo Radleys.

Jason Reynolds était une figure locale, presque une célébrité dans le microcosme de Melbourne, qui s’était investi corps et âme dans la musique. Au début des années 90, il animait une émission de radio hebdomadaire et faisait la programmation les samedi soirs au Thrashes & Treasures, un bar local. Il venait de racheter un magasin de disque, Exposure Records, à Frank Palvo, et avait progressivement remplacé les rayons hardcore par toutes les nouveautés estampillés « hype of the week » par le NME ou le Melody Maker. Josh Meadow, du groupe The Sugargliders, grand habitué du disquaire, s’en souvient encore : « Il y avait une grande table de cuisine lorsqu’on entrait, avec tous les nouveaux singles en vinyles, venant de Subway, 4AD, Bus Stop, Sarah, Slumberland. C’était un super magasin. Ce fut un centre attractif pour tous les jeunes fans d’indie à Melbourne ». Désireux de pouvoir passer à la radio ses propres albums, il se décide alors à monter un label. C’est ainsi que Summershine est né, succursale du magasin Exposure, un moyen comme un autre de disposer plus facilement de nouveaux albums et d’importer des groupes en Australie, sans autre prétention.

Les premiers groupes à signer sont avant tout des groupes locaux, inconnus et qui venaient juste de démarrer, souvent parmi les propres amis de Jason. Harvey Saward, de Tender Engines, un groupe pop et ravissant, dans la veine du courant C-86, est honnête : « Aussi chanceux que cela peut paraître, il m’a proposé de bosser un temps dans son magasin. Summershine était en train de démarrer à cette période alors il s’est senti obligé d’enregistrer mes chansons parce que je travaillais pour lui. ». Tender Engines sera ensuite fidèle à Summershine en ne sortant ses singles que chez lui. Ils furent peut-être peu nombreux à avoir acheté ces premiers singles, mais ceux qui l’ont fait, les ont tous adorés, ont tous adorés cet esprit lo-fi, et très vite une petite scène d’amoureux de la musique pop s’est rassemblée autour de Summershine.
Josh Meadow, du groupe The Sugargliders, qu’il a mené avec son frère et qui a ensuite fait les beaux jours de Sarah Records, reconnait tout le travail de Jason Reynolds pour promouvoir cet engouement : « Il a vraiment fait du bon boulot, et nous a donné une chance alors que personne d’autre nous avait remarqué. On est reconnaissant de nous avoir permis un départ. ». The Sugargliders incarne parfaitement la tradition indie, une démarche presque improductive à l’heure actuelle avec tous les rendements qu’elle impose : aucun album, aucun maxi, que le meilleur, que des singles, éparpillées sur à peine quatre ans, d’abord sur Summershine, ensuite sur Sarah Records. Ce qui semblait en soi logique tant le style dépouillé, timide et gentillet concordait avec la twee-pop anglaise.
Au sein de Summershine, Jason s’implique, il possède à peu près le même âge que la plupart des musiciens, vit à peu près les mêmes galères et écoute les mêmes formations d’Angleterre ou des Etats-Unis. Cela créé forcément une promiscuité. Beaucoup passaient au magasin de disque, voire même y travaillaient, tandis que Jason leur rendait visite après les concerts. C’est la jeunesse qui les anime, une jeunesse qui leur fait croire que rien n’est impossible, qu’il suffit de se voir, d’avoir deux-trois idées, pour que l’affaire soit pliée, et qu’aussitôt paraisse un single. Harvey Saward témoigne de cette simplicité au cœur du label Summershine : « Au moment du deal avec lui, j’ai pris une bière, il s’est rabattu sur de l’eau minérale et il a fait la majorité de la discussion. Je ne me souviens pas très bien s’il y avait réellement un contrat. Il était assez décontracté. Je lui ai donné des enregistrements finis et il s’est occupé de l’artwork avec sa copine, son distributeur a essayé de les fourguer dans les divers magasins de la ville. ». Une totale liberté qui traduit bien l’esprit du label, plus ou moins imposée par le manque d’argent. D’autant que ce n’est pas avec la presse qu’il obtiendra un quelconque soutien. L’objectif étant de subsister malgré tout, en contradiction avec les débauches de moyens des gros labels. Tandis que les groupes se cantonnent à aux publics abonnés aux fanzines et réguliers du magasin Exposure, le label tient bon et continue d’attirer de nouveaux jeunes. On retrouve chez Summershine tous les amoureux de l’indie pop anglaise, tous les déçus du mainstream local, des bruitistes compulsifs aux cœurs trop tendres. Que des groupes a priori mineurs, destinés à subir un destin à la Go-Betweens, mais qui possèdent ce petit charme en plus qui donne envie des les écouter encore et encore. Pour eux, c’est une chance unique de pouvoir réaliser leur fantasme de sortir un vinyle.
Parmi les premiers, il y eu Jupiter, groupe shoegaze fantastique. Mais comme la plupart des groupes signés sur Summershine, il ne reste que peu de traces. Dans un style très dansant et très surchargé, mâtiné d’une voix soufflée et désengagée, qui rappelle Chapterhouse, ils publient un single en 1991, sobrement intitulé « 3 ». Simon McLean (chant et basse, qu’on verre plus tard au sein de Drop City), en compagnie de Chris Stevens (guitare) et de la belle Alison Galloway (batterie), ont ainsi participé à l’éclosion de la scène shoegaze du label Summershine, même si Jupiter n’a eu qu’une brève existence. Ce groupe n’aura sorti qu’un seul album, le magnifique et excité « Arum », en 1991, juste après un single qui regroupe les titres « Leave the ground » et « T ». Après cette parution, l’entité disparaitra des écrans radars, même si on retrouve ensuite Alison Galloway impliquée au sein d’autres groupes comme Smudge ou Godstar. Ces groupes participeront à la scène indépendante de Sydney, figure de proue du label Half a cow. D’ailleurs, Jupiter y avait paru son premier titre, sur une compilation appelée Slice, paru en 1991, où étaient présents également Smudge, Studley Lush et Swirl, autre groupe culte shoegaze.
Les passages sur Summershine sont souvent de courtes durées. Le label n’a ni les moyens, ni la volonté de promouvoir des groupes sur la durée, de financer leur carrière ; le but est juste de leur mettre le pied à l’étrier. Bien souvent malheureusement, le décollage est difficile, voire impossible. Si Summershine n’avait pas existé, il y a fort à parier que le shoegaze n’aurait pas vu le jour dans une ville comme Melbourne, coupé de tout et restant scotché à ses principes. D’ailleurs certains groupes n’ont jamais pu publier d’albums, se contentant de maigres maxi comme seules publications, avant de disparaître sans laisser de trace. Exemple avec Afterglow. Un groupe shoegaze classieux et chaleureux. Passant d’un style furieux et juvénile sur « Fall behind », paru en 1991 sur Summershine, à quelque chose de plus solennel et de plus troublé sur « Vision », un EP sorti sur Supersonic Records l’année suivante. Sur leurs chansons, ils savaient marier parfaitement la préciosité des arpèges, les voix d’enfants de chœurs et les alternances de mid-tempo. On sentait clairement toute l’influence de Ride sur ce groupe, mené par les deux songwriters, Greg Ng et Dave Wroe. A la basse, ils se sont faits aider par James Brown et au clavier, par Ritchie Brooks. On admirera chez eux leur goût pour le maniérisme, cette surenchère dans les trémolos et les vocalises, noyé sous une instrumentalisation dense et cérémonieuse. Sur leur dernier EP en 1994, « Teddy’s got a gun », toujours sur Supersonic, la musique sera moins mièvre, plus facile et plus entraînante  Mais le succès ne viendra pas, malgré une incroyable capacité à écrire des tubes en puissance.   
Du shoegaze crasseux des débuts au shoegaze lumineux des EPs sur Supersonic Records, le groupe de Melbourne, dont on ne sait aujourd'hui quasiment plus rien, n'a jamais réussi à confirmer les espoirs placés en eux. Le groupe australien a pourtant contribué à la légende du label Summershine, mais aucun album ne suivra, Greg Ng étant recruté auprès de Snout à la guitare (et au chant), groupe qui deviendra célèbre en Australie, mais dans un style beaucoup moins atypique que le shoegaze. 
Comme bon nombre de formations de la même trempe, Afterglow aura participé à cette histoire de façon anonyme. Une obstination, un goût pour les guitares et les mélodies douces, qui ne se seront soldés que par un manque de reconnaissance.

Autre groupe de la légende de Summershine à n’avoir jamais obtenu l’éclosion qui lui revenait de droit : Blindside. D’ailleurs le nom est on ne peut plus évocateur, évoquant ce point aveugle, cette zone que personne ne repère et qui peut être un parallèle à ce que vivaient les groupes shoegaze. Le groupe comprend Nick Batterham (guitare et chant),  Hamish Cowan (guitare et chant), Chris Smith (basse), Matt Sigley (clavier), et Nick Peeters (batterie), à peine 18 ans de moyenne d'âge au moment de leur formation en 1991, toujours à Melbourne. Rarement de si jeunes musiciens auront réussi à capter cette sensation aussi romantique qu’incroyablement ingénue, qui torturait l’adolescence.  Ils ont créé une musique aux décibels élevées mais qui traduit tous les malaises, les doutes et l’envie de refuge d’une génération. Leur crédo : le shoegaze élégiaque, gonflé à la pédanterie, le tumulte naïf et précieux, la surcharge fondamentale. Un subtil mélange entre Ride, Revolver, The Bardots et les Smiths. Le groupe se nourrit de leurs contradictions : une pulsion à vouloir aller de l’avant, à faire le plus de bruits possibles, à tordre les guitares pour en sortir des distorsions, tout comme une certaine hauteur, une mélancolie incurable, empreinte de maniérisme effarant. Au cours de son existence au sein du label Summershine, Blindside sortira trois singles, « Endless », « Teenage Goth Sucuide Cult » et « Idle Eyes » en l’espace de deux ans seulement. A la fois beaux et fragiles, ils imposeront au plus fort les préoccupations qui pouvaient occuper ces jeunes. Les pochettes d’albums, des photos raffinées de jeunes filles ou de jeunes garçons, rendent parfaitement compte du lyrisme du groupe. Habituellement on se serait moqués d’eux mais Summershine leur a offert un refuge pour s’exprimer. Et convertir leur passion en tourbillon sonore, par-dessus des chœurs freluquets et d’une légèreté pompeuse ou à l’inverse en poignantes déclamations alanguis et élégiaques, où subsistent une rare tension. Leur seul et unique album, « Hope Rise », paru en 1993, traduit exactement cela, entre furia précieuse et complainte à la guitare sèche, touchante de sincérité et de tristesse. Quasiment juste après, le groupe s’arrêtera là, incapable de poursuivre plus longtemps dans cette veine. Blindside représentera donc un vestige adolescent, sans suite, sans développement, sans transformation. Un peu à l’image du label en fait, puisque Summershine n’aura eu le temps que d’amasser quelques découvertes, avant de s’éteindre et passer à la postérité. Rarement un label aura fusionné à ce point avec la mentalité des groupes qu’il avait recruté.
Car Summershine, ce n’est pas l’assemblage de groupes au hasard, ayant pour seul point commun d’être juste là au même moment. Ce n’est pas une coïncidence. Encore moins une recherche de faire marcher une industrie locale. La scène shoegaze de Melbourne fut la résultante de multiples liens, invisibles, qui se sont faits et se sont défaits, mais qui ont imbriqué des gens, noués ensemble autour d’une passion commune. C’était un réseau. Un assemblage de personnes dévouées au rock indépendant et qui n’avaient d’autres buts que de faire vivre ce rock indépendant le plus longtemps possible, selon leur propre vision et à l’abri de la pression des modes. L’effervescence artistique qu’a pu connaître l’indie pop australienne à cette époque était capable tout compte fait de s’autoalimenter. Cette scène est née de la débrouillardise d’une poignée de gens désireux de rentrer en contact avec d’autres gens et s’est arrêtée lorsque cette envie s’est progressivement éteinte pour des raisons X ou Y. La plupart des musiciens se connaissaient entre eux, échangeaient dans les coulisses après les concerts ou se retrouvaient au magasin Exposure, sorte de QG pour geeks. Certains se sont rendus service, remplaçant les uns et les autres sur scène, co-écrivant des chansons, voire même réalisant des transferts d’un groupe à l’autre.

Il n’est pas étonnant dès lors de voir Nick Batterham, le leader de Blindside, figurer également avec The Earthmen, groupe lui-aussi shoegaze de Summershine, dans une veine un peu plus pop et moins apprêtée. En usant de guitares brouillonnes mais en chant de manière innocente, The Earthmen secoue les sens et illustre bien le peu d’écart existant entre des jeunes jouant dans leur garage et les groupes du label Summershine. « Au tout début, on voulait juste jouer quelque chose, alors on l’a joué fort. C’était le summum qu’on pouvait atteindre en tant que musiciens, juste en jouant avec deux cordes très très fort » confesse Nick Batterham. Ce qui les animait, c’était juste l’ambition de faire partie de cette scène. « Quand on était sur Summershine, on faisait des trucs qui nous excitaient incroyablement – c’était juste énorme de faire un album et de le voir publié. ».
C’est en gagnant un concours organisé par la célèbre radio Triple-J, que Scott Stevens et Aaron Godberg se décident en urgence à faire appel à des amis pour monter un groupe, afin de se présenter dans les studios de la radio et y enregistrer. « The Earthmen fut tout d’abord invité à se produire dans l’émission de la radio JJJ après qu’un ami à nous leur ait envoyé des démos. C’est marrant, on aurait dit une de ses cassettes douteuses laissées dans un coin de la pièce, on aurait jamais cru qu’elle serait écoutée » relate Scott Stevens. Ce qui ne devait rester qu’une occasion de faire des jams sessions en 1991, allait ensuite devenir un des plus brillants groupe du label Summershine et peut-être celui qui fut le plus près du succès. Pour faire paraître le single « Stacey’s Cupboard », ils s’entourent de Stephen Nash (guitare), Eric Prentice (basse) et Glen Peters (batterie). Cette chanson au souffle court, pleine d’urgence et de simplicité, sortira tout naturellement sur Summershine en 1992. Déjà un rêve qui se concrétise pour ces gamins : « Quand on a enregistré notre premier single sur vinyle, je me suis dit « cool, un single ! » car la plupart de mes chansons préférés de tous les temps étaient sortis sur des singles en vinyles, et à cette époque, c’était la chose la plus incroyable qui pouvait nous arriver. » racontera Scott Stevens. Pour les premiers concerts, c’est Nick Batterham qui viendra leur filer un coup de main, avant de devenir un membre à part entière, participant à l’écriture des chansons et restant jusqu’à la fin. Durant les années Summershine, sans s’en rendre compte, ils livrent une poignée de pépites fraîches et noisy-pop, pas pour attirer l’attention, mais juste parce qu’ils ne se voient pas faire autre chose. Selon Scott : « Je ne pense pas que le processus d’écriture vienne du fait qu’on se dise « je pense que je suis doué ». On écrit parce qu’on aime ça. C’est peut-être enfoncer des portes ouvertes, mais n’importe quoi qui soit un temps soit peu artistique, un dessin, un visuel ou des paroles de chansons, vous ne le faite pas en pensant si ça va plaire ou non à quelqu’un. ». Prolifique et inspiré, le groupe publie un deuxième EP, « Flyby », aux distorsions qui n’est pas s’en rappeler Dinosaur Jr, en aout 1992, puis « Cool Chick #59 », en octobre de la même année, qui lui, avec ses guitares sèches envahies de saturations, évoque plutôt The Boo Radleys. La filiation est loin d’être farfelue puis que Summershine Records diffusera d’ailleurs une compilation des singles du groupe de Liverpool. Mais s’il fallait définir le style de The Earthmen, ce serait une furie adolescente contenue et comprimée, versant dans des ballades enlevées, aux voix douces, à l’insouciance sixties et aux saturations parfois incontrôlées. Une marque qui les range aussitôt à l’écart des tendances de l’époque et du machisme ambiant.  « C’est une drôle de chose que d’être un groupe pop en Australie. C’est comme un gros mot pour beaucoup de gens. Mais c’est là d’où on venait. ». Mais pour eux, hors de question de s’arrêter, animés par leur passion.

En 1993, ils enregistrent le maxi « Teen Sensation », où leur don d’écriture se peaufine davantage, n’hésitant pas à ralentir le tempo pour se faire plus poignant, ou à doubler les voix. Une subdivision d’Elektra, Seeds Records, regroupe tous les premiers essais du groupe pour les sortir aux Etats-Unis. Nick raconte l’émulation que tout ceci provoquait : « c’était vraiment excitant d’avoir nos chansons sorties aux USA. Je pense que n’importe quel groupe australien peut être chanceux d’avoir quelque chose de sortis de l’autre côté du Pacifique. Ça nous a permis en tout cas d’aller faire une tournée là-bas. ». Ce qu’ils font l’année suivante, non sans changer de personnels, puisque Peters fut remplacé par Ben Bleechmore et Prentice par Robert Cooper. En juin, ils partent aux Etats-Unis, sur la côte ouest pour faire les premières parties d’autres formations shoegaze, comme Velocity Girl ou Jupiter Sun, issus de Slumberland (label qui s’était chargé de publier leur single « Cool Chick #59 » l’année précédente). « Cela ne change pas des concerts d’ici, à la différence près, que personne nous connaissait » s’esclaffe encore Scott Stevens.
Ces passerelles avec les labels étrangers étaient possibles de part la volonté de Jason Reynolds de faire collaborer Summershine avec les pays dont il était fan, à l’image de ce qu’il faisait avec son magasin de disque. « Jason était un grand admirateur de Postcard et Creation et je crois qu’il voulait faire partie du cercle d’Alan McGee, semble se souvenir Harvey Saward des Tender Engines. En effet, il cherchait à faire signer certains de ces groupes préférés, qui s’inscrivaient dans la droite ligne de Summershine, tant pis s’il n’était pas australien. » C’est ainsi que Summershine a pu héberger le temps d’un single divers groupes shoegaze et/ou indie pop comme Velocity Girl, Lilys, Beatnick Filmstars, Edsel Auctionners, Saturn V ou encore Honeybunch. « Je pense que la grande chose à propos de Summershine, c’était que Jason voulait à tout prix enregistrer des groupes au-delà de l’océan, comme East Village ou Velvet Crush, et cela a attiré l’attention internationale sur les groupes australiens du label. ».
Grâce à lui, voilà les membres de The Earthmen en tournée aux USA, une aventure rare pour ces musiciens originaires de Melbourne. Comme l’explique Nick Barretham:  « Pour nous tous, c’était la première fois qu’on allait hors de notre pays. Donc pour de jeunes gens loin de leur maison, plus important que la musique, il y a avait le fait qu’on était quelque part ailleurs. Et on voulait juste voir ce que chaque ville avait à nous offrir, mais on est resté que trois jours. Alors bien-sûr, vous terminez avec la sensation que vous n’avez pas su tirer au maximum tout de la ville, et la seule chose qui reste c’est que vous vous dite : “je n’arrive à trouver un bon café nulle part alors qu’à Melbourne, j’y arrive facilement”. »
En rentrant de la tournée, ils publient ensemble leur dernier maxi sur Summershine, en 1994, qui s’appellera « The fall and rise of my favorite sixtie girl » et qui marquera une petite évolution dans la musique du groupe, plus épurée, plus lente et peut-être plus évidente aussi. Cette accroche consensuelle permettra à The Earthmen de taper dans l’œil des majors.  « Notre regard a change après la tournée au delà du Pacifique, explique Nick Batterham. Aucun de nous n’était parti ailleurs avant et cela a certainement ouvert notre esprit à de nouvelles idées ». Pour les mener à bien, et se rendant vite compte que les moyens dont disposait Jason Reynolds étaient bien limités, le groupe franchit le pas et signe avec une major. Ils sont à ce jour le seul groupe issus de Summershine a l’avoir fait. Probablement aussi parce qu’ils savaient qu’il pouvait alors avoir un meilleur rayonnement. Comme le reconnait Harvey Haward des Tender Engines : « A l’époque, la plupart des singles se retrouvait à l’export plutôt que vendus localement. Malheureusement le label n’a pas eu les félicitations qu’il méritait en Australie. ». Ils signent alors un contrat avec East West Records, une filiale australienne des studios Warner au tout début de l’année 1996.  «  Summershine, c’était chouette durant le temps qu’on y a été. On a eu nos singles et nos maxis. Mais on ne pouvait pas réaliser ce qu’on voulait. L’intérêt d’une major, c’est qu’on peut avoir le support financier », n’hésitera pas à admettre Scott Stevens.
Après deux singles, ils rentrent en studio, non sans changer de personnels encore une fois. Pour appuyer la démonstration que la scène shoegaze australienne n’est qu’affaire de camaraderie, c’est Matt Sigley (ex-Blindside) qui vient rejoindre son compère Nick Barretham, resté seul aux commandes avec Scott Stevens, avant de voir ajouté Derek Yuen, un ancien des Underground Lovers (dont l’album « Leaves me blind » paru en 1992 est aussi un sommet du shoegaze australien soit dit en passant), mais juste le temps des enregistrements. Ceux-ci dureront pas mal de temps et provoqueront « pas mal d’ulcères à l’estomac », avant d’aboutir à un album en 1997, intitulé « Love Walked In », avec sa pochette qui fit scandale, représentant un couple nu. Même si la presse est globalement positive, reconnaissant le talent d’écriture de Barretham et Stevens, et que l’album sera même élu album de l’année, il souffrira inévitablement du jeu des comparaisons. Pas une seule chanson qui ne soit comparée à ce que propose déjà Blur, Suede, Menswear, Manic Street Preachers et tant d’autres. Face à eux, The Earthmen, pour sympathique qu’il est, ne fait pas le poids, ce qui a le don d’énerver le groupe lorsqu’on les classe parmi la Brit-Pop. « La Brit-Pop, c’est une réaction nationaliste, chauvine et xénophobe contre la musique étrangère de la part de la presse anglaise. Alors comment on peut prétendre être les défendeurs de la couronne ? C’est une bonne étiquette mais en ce qui nous concerne, absolument incorrecte ». Il faut dire aussi qu’hormis en Australie, guère de monde n’est intéressé par l’album, jugé bien réussi mais déjà vu, déjà entendu. C’est vrai qu’après tout, exilé en Australie, The Earthmen avait toujours deux ans de retards, leurs premiers singles sont sortis deux ans après ceux des Boo Radleys et « Love Walked In » est sorti deux ans plus tard après le « Wake Up ! » des Boo Radleys. Pourquoi consacrer du temps à une resucée de ce qui était dès lors passé de mode ?

Malgré son album chatoyant, lumineux et frénétique, le groupe se lasse bien vite, commence à entretenir des rapports difficiles avec le label, toujours plus exigeant, et après un dernier concert en 1998, le groupe s’arrête. Dommage car ils étaient les derniers représentants de l’esprit Summershine. D’autant que le label, lui, avait mis la clé sous la porte depuis un moment déjà. En effet, Jason Reynolds a vendu son magasin Exposure en 1993 pour aller travailler au sein du label Shock, continuant de temps en temps de s’occuper des parutions de Summershine. Puis il finit par quitte définitivement l’Australie. Il le raconte lui-même : « J’ai travaillé chez Shock Records, qui passait par Sub Pop pour être distribué aux Etats-Unis, si bien que j’ai fini par y connaitre quelques personnes. Quand j’ai perdu mon job à Shock, j’ai reçu un appel le lendemain de Jonathan Poteman qui me demandait ce que je faisais en ce moment. Comme j’ai répondu que je n’en savais rien, il m’a proposé de venir travailler avec lui. Alors j’ai déménagé à Seattle. », emportant avec lui l’esprit inimitable de Summershine, son départ correspondant à peu près à la fin des groupes shoegaze australiens, liant de manière presque inextricable les deux destins.
Pour conclure l’histoire de ce label, on se rappelera tout simplement que le grand plaisir dans la musique indépendante n’est pas uniquement basé sur la qualité ou la capacité à être fédérateur. On jauge l’importance d’une scène plutôt à son influence, et nuls doutent que Summershine a su porter un univers singulier. L’éthique de Summershine, son refus du marketing, sa passion entre initié, sa curiosité pour la pop anglaise et américaine, ses signatures aussi confidentielles qu’inimitables, ont permis de détacher le label de la masse. « Il n’y avait pas trop d’autres labels australiens aussi reconnu dans le monde que Summershine et tout le mérite en revient à JR » rappelle le fondateur des Tender Engines. Ainsi l’aura de Summershine, bien que faible, suffira amplement à réchauffer les cœurs des fans de pop bruyante.
Compilation :
Just a taste sur Slumberland Records (1996) : http://www.slumberlandrecords.com/catalog/show/3
Sources :
Interviews de The Earthmen : http://www.suburbia.com.au/~snf/index.html
Interview deTender Engines : http://www.cloudberryrecords.com/blog/?p=220
Interview des Sugargliders : http://www.messandnoise.com/icons/4531426

1 commentaire:

Pierre a dit…

Encore une fois, un excellent article, une vraie mine d'informations.

Si cela intéresse, je joins une liste sens-critique de films qui me semblent être l'équivalent cinématographique de ce genre de musique afin de creuser le sujet vers d'autres horizons : http://www.senscritique.com/liste/La_Shoegaze_au_Cinema/300548