12 juin 2008

Biographie de Majesty Crush


Trip maniaque et sensuel

Sur le web français, aucun site ne traite de Majesty Crush. C'est dire l'oubli ou l'indifférence dont est victime injustement ce groupe. Car leur discographie, fut-elle réduite, mérite amplement d'être (re)découverte. Bien que sujette à de nombreuses galères, leur carrière illustre parfaitement le terme de culte. Majesty Crush fait partie de ces groupes dont on ne parle pas, alors qu’il faudrait absolument en parler.

La formation originaire de Detroit ne serait rien sans son leader, David Stroughter, considéré à la fois comme un pur génie et comme un pur cinglé. Porté sur des fixations monomaniaques (le sexe, le sexe et le sexe), son tempérament aura marqué le style du groupe de manière aussi originale qu’indélébile. Charismatique, fascinant mais aussi instable et sujet à la drogue, ce personnage haut en couleur aura porté Majesty Crush comme il aura pu le faire couler. L’affaire, faute de chance, n’aura finalement duré que cinq ans, de 1990 à 1995, les membres finissant usés par les soucis d’argent, la malchance, les sempiternels désaccords, et la personnalité forte de leur leader.

C’est à la suite d’une séance jam énorme entre copains musiciens que David Stroughter décide de former le combo. « On s’est formé en 1990 quand c’était à la mode d’aller dans les salles de concert rencontrer des gens et de proposer : " qui veut faire un jam ?". On a commencé à jouer chez Stroughter qui vivait dans un duplex dans Indian Village. On a essayé de refaire le « Ceremony » de New Order et on a tous adoré jouer ensemble. Et c’est parti de là. On s’est entraîné pendant quelques mois, on a fini par avoir huit chansons et pour notre premier concert, on a ouvert pour Mazzy Star au St. Andrews. ». David Stroughter ne s’occupera que du chant et le reste du groupe se compose de Michael Segal à la guitare, Hobey Echlin à la basse et enfin Odell Nails à la batterie. « deux extravertis, deux introvertis, deux black, deux blancs » comme le remarquera Dave Segal, le frère de Michael.

Le style du groupe dénote aussitôt par rapport à la scène de Detroit, ce qui n’aura pas aidé à obtenir un quelconque succès. Les premières chansons devront sortir en auto-produits. C’est ainsi que « Purr » vit le jour en 1992 avec sa fameuse pochette, représentant une femme nue. Une sensibilité particulièrement originale se dégage de leurs premiers essais. Tandis que la guitare de Michael Segal se fait tout en recouvrement saturé et nuage fondant, la voix de David Stroughter, tout en souffle, en râle feutré, à la limite de la tension sexuelle, montre clairement la divergence qu’a pris le groupe au regard de ces contemporains, en préférant nettement s’inspirer du rock anglais. « Notre son était conçu sur une idée de drone et de rythme, explique Michael Segal. On voulait être pop mais aussi atmosphérique. On avait un amour pour 4AD et Factory Records. De même, la dream-pop anglaise des années 80 a infiltré nos cerveaux (Jesus and Mary Chain, My Bloody Valentine, Spacemen 3, Loop). Mais notre différence venait de notre chanteur qui ne voulait pas être noyé par ce vacarme. On avait un frontman dynamique, qui ne jouait pas d’instrument, et qui nous a permis de nous détacher quelque peu de l’étiquette shoegaze qu’on a bien voulu nous mettre sur le dos. »
En effet, fasciné par Richard Ashcroft, le chanteur de The Verve, qu’il vit en concert à New-York en 1992, David Stroughter souhaite devenir aussi glamour que lui sur scène. « Malgré sa bouche de poisson, impossible de garder les yeux sur lui, tant Richard Ashcroft rayonnait comme une supernova », déclara-t-il plus tard. Il insuffla alors à la musique de son groupe une dose de provocation, qui fit tant pour sa réputation. D’après Dave Segal : « ce qui était mémorable, c’était leur leader, une sorte de chien libidineux, dont les obsessions, son caractère belligérant sur scène et sa consommation d’alcool commençaient à devenir célèbre. »

En se constituant une petite base de fans, sidérés par l'attitude furieuse de David Stroughter, capable de toutes les folies sur scène comme de la retenue la plus poignante, le groupe subsistait grâce à des concerts dans les salles locales, comme le St Andrew’s Hall ou le State Theatre, et surtout à des festivals, dont certains à New-York. « On avait l’habitude de jouer ces concerts organisés par la radio 89X au State Theatre, qui étaient bondés et où la foule était sauvage. On ne devait ce succès qu’à nous, alors c’était plutôt gratifiant. Mais on a aussi ouvert pas mal de concerts (Royal Trux, Jesus Jones, Chapterhouse, Soup Dragons, Julian Cope…). C’était cool de jouer au CBGB’s, à se tenir sous le même projecteur que celui qui a éclairé Joey Ramone, on pense à toute l’histoire, avant de réaliser que presque tous les groupes ont joué ici aussi. ». Mais pratiquant une musique rentrant en totale discordance avec les modes des groupes du coin, Majesty Crush eu du mal à s’extraire. Comme le raconte Micheal Segal : « On était le groupe qui sonnait anglais parmi tous ceux de Detroit. Pour ce qui était des âmes sœurs, il n’y avait guère que quelques petits jeunes qui ouvraient souvent pour nous : Spectacle, Asha Vida, Thirsty Forest Animals, c’est tout ». Formations qui mine de rien seront à l’origine de la scène space-rock de Detroit, un peu plus tard, sur le label Burnt Hair.

Persistant malgré les difficultés, Majesty Crush publie la même année un maxi, intitulé « Fan », recueil de chansons mirifiques, dont l’apparence douceur pourrait en tromper plus d’un, notamment si on se réfère aux paroles, qu’on doit toutes à la lubricité de David Stroughter. Entre allusion perverse, sous-entendus pornographique ou référence aux drogues, les chansons choqueront le microcosme de Detroit, comme un pied-de-nez à la bienséance. A force d’avoir leur single « N°1 fan » diffusé en boucle sur la radio 89X, et qui parle surtout de filature et de persécution, le groupe finit par se faire repérer par quelques labels. Tous les espoirs sont alors permis : « Idéalement, pour la musique qu’on envisageait, on pensait que 4AD ou peut-être Creation pouvaient faire l’affaire, précise Micheal Segal. Ou quelque chose de plus indé. Quelques membres du groupes voulaient devenir des stars alors signer sur une major n’avait rien de diabolique non plus. On est allé vers une subdivision d’Elektra, appelé Dali, après avoir été courtisé par le manager de A&R. On avait un budget pour enregistrer notre album, on a obtenu une maigre avance, on est allé jouer au CMJ et on a trainé avec d’autres vedettes montantes. »

Grâce au label, Majesty Crush pourra publier un album en 1993, intitulé « Love 15 » (encore un titre tendancieux), dont beaucoup de titres sont issus en fait du maxi mais retravaillés. Le son est alors superbe, faisant la part belle à la section rythmique (mon Dieu, quelle basse !) et accorde de la place aux coulées saturées et coulantes des guitares. David Stroughter y dévoile un chant intense, moite et sexy, par-dessus des tourbillons à faire valser les têtes. Encore une fois les chansons traitent de sujets subversifs, quelque peu pervers, toujours sur la corde raide, et qui auront grandement contribué à la légende de ce groupe : entre la torture (Boyfriend), une caissière d’un magasin X (Sunny Pie), la prostitution (Penny for love) ou la prise d’héroïne (Horse), on comprend à quel point David Stroughter était aussi bien allumé que génial. D’après les souvenirs de Dave Segal : « il était un mélange équilibré de charisme truculent, de charme irradiant et d’une flippante capacité à susciter chez l’autre le dégoût ». Nageant dans ses délires, voire même ses fixations monomaniaques, notamment pour les actrices ou les joueuses de tennis, il livre au travers ses paroles murmurées le plus tendrement possible, tandis que les instruments s’affolent violemment, des allusions étranges  à Monica Seles, Uma Thurman, voire carrément la Cicciolina, actrice pornographique italienne. Il réussit le tour de force de rendre sa pop saturée très charnelle et langoureuse. Les tempêtes sonores de l’album, toutes ampoulées et embellies, se révèlent comme des échos de l’agitation qui pouvait régner dans la tête de ce bonhomme. Mais  « ce chanteur déséquilibré pouvait aussi se faire poignant », n’oublie pas de souligner Dave Segal. Car à certains moments, il savait aussi se fondre dans un tempo plus lent et contemplatif pour livrer une prestation époustouflante de ravissement. Ces compères se mettaient alors au diapason pour de grands moments de déversées sonores coulantes et ébouriffantes. Selon Dave Segal : « même si les membres reconnaissaient eux-mêmes être limités techniquement, ils savaient sublimer au maximum leur pop à partir de leur compétence rudimentaire ». Pour atteindre des sommets d’évanescence, de romance et de beauté pure.

Malheureusement le groupe n’aura même le temps de mesurer l’impact de cet album : non content de n’avoir assuré aucune promotion, faute de subventions de la part de la major, la sous-division Dali finit par mettre la clé sous la porte définitivement. Impossible pour eux de se faire connaître, de vendre ou d’organiser des tournées pour rentabiliser ne serait-ce qu’un dixième des efforts consentis. « L’album a été enregistré en octobre 1993 et le label s’est écroulé en novembre 1993, se rappelle très bien Michael Segal. On était à New-York lorsqu’on a reçu un appel nous annonçant la faillite du label et on s’est assis dans le loft d’un ami, complètement abasourdis. Mais dans un moment très touchant, nous avons pris nos guitares acoustiques et on a joué une poignée de nouvelles chansons pour la colocataire de notre ami. »
 
Obligé de se débrouiller par leur propre moyen, Majesty Crush tente tant bien que mal de publier un nouvel EP, intitulé « Sans muscles », en autoproduit une fois encore et sous leur propre structure Vulva (décidément), qui possède bien son lot de pépites mais qui ne se vendra quasiment pas. Selon Michael Segal : « Le grunge était en train de déferler à Détroit. La dream pop de midinettes, non ». Bien que bourré de talents, le groupe sera condamné à l’oubli. Le manque de reconnaissance, les répétitives disputes au sein du groupe et l’esprit dérangé de David Stroughter, ont fait que le groupe n’a pas réussi à entraver la lente dislocation de leur unité, jusqu’à la séparation. « On s’est séparé en 1995 pour différentes raisons : notre label était en faillite un mois après la sortie de notre premier album, notre bassiste qui s’était barré, une tournée ridicule dans le Midle West. », confesse Michael Segal, tout en reconnaissant que malgré tout que « La séparation, inévitable, n’a été que le résultat d’une dynamique interne très volatile et dysfonctionnelle ». Les raisons ne manquent pas au sein d’une formation qui n’a jamais pu émerger de l’underground et qui est arrivé déjà à bout de souffle. On ne peut que regretter la fin de ce groupe en tout point atypique et attachant.

 Sources :

The Post and Courriers daté du 4 novembre 1993




2 commentaires:

Hermes a dit…

En effet c'est pas mal. Merci, ton blog c'est une vraie mine d'or continue comme ça. Ca fait longtemps que je le fréquente jamais eu l'ocassion de remercier ton travail.

Anonyme a dit…

super ce groupe !
c'est vraiment du bon boulot que tu fais, bien documenté, intéressant...