17 septembre 2011

Earwig : Under my skin I am laughing


Under my skin I am laughing de Earwig

Sortie : 1992
Produit par Dimitri Voulis
Label : La-Di-Da Productions

Ecouter cet album peut se révéler délicieusement déstabilisant au fur et à mesure qu’il s’égrène. Déliquescent et extrêmement léger, la structure s’évapore, ne repose plus sur grand-chose, jusqu’à fondre en un nuage délicat et effacé. On s’oublie à la fin. On devient transi à force de s’accrocher à ses motifs lents, monotones et réguliers, d’une finesse et d’une méticulosité d’orfèvres. Ce minimalisme céleste hypnotise ; on n’arrive plus à se centrer sur soi-même et on cède devant cette musique, étrange et raffinée.
La descente se fait de manière inquiétante, basculant d’un univers blanc et tout en soie, à un univers plus gris et strident, rachitique, voire fantomatique. Au final ne demeure qu’une sidérante fascination pour cette musique, qui demeurera avare en signaux avant tout, plutôt assez compliquée, mais d’une magie pleine et merveilleuse.
L’attrait est immédiat, l’addiction s’établissant à partir d’une boucle répétée, sorte de vieux violons électroniques sortis d’un rêve, qui va se multiplier sans variation pendant de longues minutes, de manière aussi pénétrante qu’une aiguille ou une ritournelle féérique. La voix se pose, douce, envoutante, d’une rare élégante, avec un léger trémolo et des petits hoquets à tomber, marquant des pauses avant chaque mot, dans un souffle, un râle de divinité mythique, susurrant des poèmes interdits aux oreilles. Les samples de violons de bougent pas et persistent, tout ceci au cours des dix minutes purement incroyables de « Every day shines », qui ne pouvait pas mieux ouvrir cet album, surprenant et imposant une grâce flottante sans aucune mesure. Il est ensuite impossible d’oublier ce morceau, qui marque durant toute une vie. Progressivement des instruments vont s’additionner, tandis qu’on s’abandonne à ce schéma tournant en boucle, on distingue un léger riff, puis deux, puis trois, quelques cuivres, puis ensuite, la tempête s’installe lentement, un piano déglingué d’abord, et après des saturations menaçantes, arrivant de loin puis envahissant tout l’espace comme une armée de bourdons. Grondement, menaces, orage, avant que tout ceci ne s’efface pour ne retenir que ces sempiternels violons qui continuent leur boucle, achevant ainsi la déstabilisation. Les repères avec le monde réel disparaissent. On touche à la notion d’infinie.
La reprise se fait sur un mode doucereux, limite moelleux, un duvet de boite à rythme, des plumes de guitares qui dessinent discrètement des arabesques, un satin de voix angélique (« Safe in my hands »), avant que le temps ne se suspende, qu’on retienne notre souffle, que le crescendo se fasse, s’arrête brusquement, reprenne et explose : le paroxysme se fera dans une rare élégance, très travaillé, avec des saturations magiques, qu’on dirait sorti d’un monde merveilleux, à mi chemin entre l’industriel et le purement fantastique.
Globalement, la musique d’Earwig sera minimaliste, se contentant de peu, ralentissant le rythme parfois jusqu’à l’arrêt, la lenteur permettant de plonger dans une ambiance très particulière, blanche, pure, lancinante, notamment avec ces sifflements qui sonnent comme des acouphènes, avant d’être zébré d’assauts de guitares (« When you’re quiet ») qui semblent annoncer un monde bien plus inquiétant, une sorte de poussée noire qui ne demanderait qu’à prendre entièrement la place. Les xylophones, les samples et le rythme artificiel ressemblant à des gouttes d’eau, des bulles dans des lacs scintillants ou des gerbes de lumière lorsque des perles magiques tombent des feuilles d’arbres elfiques, on a l’impression tenace de flotter, de traverser un nuage ou un monde qui ne serait plus le notre (« Scraped out »), surtout lorsque les structures se répètent inlassablement. La torpeur, la fascination et l’étrangeté se mélangent pour un tout à la saveur particulière.
Il ne faut pas oublier que derrière tout cela s’agite tout de même des forces qui ne demandent qu’à venir, tout détruire, débouler d’un coup pour pulvériser cette sorte de plénitude. L’univers de Earwig est assez ballotant lorsqu’on s’y attarde.
Ainsi, lorsque un climat doux et apaisant se met en place doucement sur « We could be sisters », superbe morceau, avec un piano, un rythme froid et digne, hérité de la cold-wave des Cocteau Twins, des interventions de guitares qui ne sont là que pour suggérer le merveilleux, un riff magnifique et répété va s’imposer, suscitant une excitation, une attente, d’autant plus réveillée que le tempo va gonfler, se dégonfler pour se tendre à nouveau, et ce, sans jamais aboutir à l’apothéose tant attendue. Cela créé une tension, qui finalement ne pourra jamais céder.
On plongera alors, hagard et quelque peu ébahi, dans une sorte de torpeur, une évasion quasiment totale, un détachement avec tout ce qui nous retient sur Terre. Un hébétement renforcé par le fantomatique « Never be lonely again », ses ambiances lugubres de maison hantée, son chant décharnée, quasiment soufflée dans un dernier souffle, et son rythme plaintif, découpé et pesant. Les couleurs changent, glissant d’un blanc virginal et éblouissant, à un gris davantage flou et mystique. Uniquement évanescent et nuée d’émotions symboliques, les derniers morceaux de l’album vont voyager si loin qu’on n’efface tout concept, toute personnalité pour ne retenir que des impressions fugaces.
L’achèvement se fera avec « Sickhair », balançant entre acharnement à la batterie, et guitares et claviers féériques, tombant en pluie d’or, sortant tout droit d’un merveilleux situé au-delà de l’imagination, nouveaux sons jamais inventés et complètement situé hors du champs organiques, avant qu’une surcharge instrumentale ne vienne gonfler cette fin superbe. On en ressort abasourdi et assez interdit, d’avoir côtoyé à ce point le baroque, l’irréel et la magnificence brute.

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