31 août 2010

Historique de la scène d'Arizona


"Beautiful Noise"

Kimber Lanning dans son magasin de disque, Stinkweeds, toujours à Phoenix.

Du fin fond de l’Arizona, région qui n’est guère connue pour son activité trépidante, on s’imagine volontiers que les radios locales ne diffusent que de la country. Difficile de croire que pourtant, c’est bien dans cet Etat qu’est née une des plus bouillantes scènes de l’époque.
Alors bien évidemment, il faut remettre les choses dans leur contexte, il ne s’agissait que d’une poignée de groupes, peu connus et qui ne sortaient guère de chez eux pour s’exporter, et à l’heure actuelle, peu de gens se souviennent encore de cette scène. Pourtant beaucoup de groupes américains actuels qui tentent de faire revivre le mouvement shoegaze leur doivent un petit quelque chose.

La principale empreinte qu’a laissé cette communauté dans le monde du rock indépendant, c’est le nom d’un festival, intitulé « Beautiful Noise », qui eu lieu plusieurs fois dans la région. Non seulement les groupes qui jouaient se devaient de partager en commun un goût certain pour les mélodies planantes et les guitares noisy, mais ils se devaient aussi d’être pour la plupart originaire du coin, c'est-à-dire du trou perdu que représentait l’Arizona.
Pour sa première édition, le 30 avril 1993, il fallu trouver un nom à la hâte, trouver une location dans l’urgence et évidemment inscrire des noms sur l’affiche. A défaut de moyens et de pouvoir s’étendre, la participation fut réduite à la contribution des amis, venus filer un coup de main. C’est ainsi qu’on fit appel par exemple au groupe de darkwave Lycia, originaire de Tempe et hébergé par le label gothique Projekt Records. Ces derniers, mené par Mike VanPortfleet, pratiquaient une musique peu en rapport avec ce qui se faisait en Arizona, lorgnant du côté de la musique industrielle, du drone ou de la dream-pop, comme sur l’album « A day in the stark corner » par exemple, enregistré en 1992. En compagnie de David Galas (q
ui aida à composer le chef-d’œuvre « The burning circle and then burn » en 1995) ils eurent déjà l’occasion de rassembler tous les groupes du coin, sur une compilation, « Meliorate ». On retrouve également sur cette cassette, un certain Michael Plaster, dont la chanson plut à Projekt Records, ce qui lui permit de signer sous le nom « Soul Whirling Somewhere », une formation évoquant aussi bien Cocteau Twins que Pale Saints. Sur scène, lors de ce festival, Mike VanPortfleet, David Galas et Mike Plaster présentèrent « The last thoughts before sleep », un morceau immensément long, vingt minutes de bruits si intense que les cordes de violons lâchèrent, manquant blesser Mike Plaster. Plus tard au cours de la soirée, David Galas fut appelé d’urgence pour remplacer le bassiste d’un jeune groupe, appelé « Lovesliescrushing », qui venait juste d’arriver en Arizona depuis peu et qui allait signer également sur Projekt Records dans la foulée du festival pour produire son premier album. Ce fut une des premières apparitions du groupe qui allait devenir par la suite une référence en matière de drone et de shoegaze expérimental.
Contre toute attente, le concert rassembla plus de 650 personnes, venus écouter une musique délibérément évanescente et bien loin des habitudes, qui s’étaient déplacés uniquement par la grâce du bouche à oreille. Un véritable succès qui allait prouver que ce micro-climat pop était une réalité.

La création de ce festival, qui avait pour but de réunir tous les membres de la scène d’Arizona, on le doit à un seul homme : Brandon Capps. C’est avec son groupe Half String que celui-ci travaille ses textures, écrit des chansons planantes et douces, gorgées de saturations, et participe activement à se faire fédérateur au sein de la scène de Phoenix. Formé en 1991, suite à un concert de Ride, autour de Brandon Capps, Kimber Lanning et Tim Paterson, Half String est surtout l’occasion pour son leader de s’affranchir des contraintes liées à ses origines, peu disposées à lui offrir l’opportunité de se produire sur scène. Mais tant pis, Brandon Capps prend le risque,
lui qui est plus attiré par le travail en studio que par les performances scéniques. « J’en avais assez d’écrire et de jouer seul, alors j’ai demandé à quelques amis s’ils étaient intéressés pour quelques sessions jams. Kimber emprunta alors un kit de batterie et réussit à convaincre mon coloc’ Tim, qui venait de s’acheter une basse, de nous rejoindre. Personne ne savait réellement jouer alors nos appréhensions étaient énormes. On était juste intéressé à faire du bruit et à s’amuser avec. ».
Auparavant Brandon Capps établissait de nombreuses correspondances écrites avec des jeunes musiciens, avant de se décider de quitter le Colorado pour les rejoindre dans la Valley. Pendant cinq ans, il travaille au sein du label Tower. Il monte même un projet solo, appelé Knife Felt Heart, dont une chanson paraîtra sur la compilation « Meliorate », comme quoi tout se rejoint. Mais c’est avec Half String qu’il prit une part vraiment active dans la scène shoegaze qui commençait tout juste à poindre.
En effet, dans le même temps, des groupes comme Alison’s Halo ou Introspection Trio partageaient avec eux les mêmes goûts, voire même des musiciens communs, puisque Dave (le remplaçant de Tim au sein de Half String) avait déjà joué avec eux. Quant à Kimber, elle avait aidé Six String Malfunction. Car la scène d’Arizona n’est pas un style, mais une communauté, une poignée de gens, amis entre eux pour la plupart, n’hésitant pas à échanger et à partager leur passion commune, le shoegaze, qui n’est pas né sur place, mais a été importé d’Angleterre grâce aux imports de vinyles, Creation et Sarah Records en tête. « Le Beautiful Noise c’est une étiquette sur une communauté. Car ce style de musique a toujours été là et sera permanente après nous. C’est plutôt lié au fait que lorsque les gens sortent dans des bars et écoutent cette musique, ils se disent « il faut qu’on joue comme ça pour intégrer la communauté ». » reconnaît Brandon Capps. Bien que tout ces groupes ont cessé toute activité aujourd’hui, l’esprit de cette réunion perdure encore grâce au magasin de disque de Kimber Alling (de Half String), Stinkfeest, qu’elle continue à faire vivre et qui est devenu par la force des choses la référence locale.

Mais l’éclosion de cette scène ne serait rien sans l’apport précieux du label Indepedent Project Records, le célèbre label indépendant mené par Bruce Licher, venu de Californie s’installer en Arizona. La raison ? Une simple envie d’éviter la ville et ses tracas. Heureux hasard qui allait conduire à une alliance particulièrement fructueuse entre Bruce Licher et Brandon Capps.
Ce dernier raconte la rencontre : « Bruce Licher, le patron du label Independent Project, lors de son passage en Arizona, s’arrêta au magasin de disques de Kimber, et lorsqu’il demanda quels étaient les groupes locaux, elle lui donna une de mes premières cassettes. Il a d’ailleurs bien aimé, au point d’en faire une copie pour lui et ses amis de For Against. Si bien que lorsqu’on enregistra les premières démos de Half String, on pensa à lui immédiatement. Il nous proposa alors de publier notre premier single. On était vraiment excité parce qu’on était fans du label et on collectionnait tous les albums de Savage Republic ou de For Against. »
Même s’il fallait emprunter de l’argent pour faire vivre les projets, Bruce Licher pu ainsi contribuer à la publication des albums de Alison’s Halo et Half String, confectionnant lui-même les pochettes d’albums, ces célèbres boites en carton, à l’esthétique soigné et épurée, lui qui avait réalisé celles de Savage Republic, For Against ou encore Camper Von Bethoveen. Plus tard, c’est le groupe Godspeed You Black Emperor, qui bénéficiera du coup de pouce de Bruce Licher pour leur art-work. Brandon Capps reconnaît que cette contribution fut fondamentale : « Beaucoup d’habitants de Phoenix ne possédait aucun de nos albums, mais j’ai reçu des lettres d’Italie, du Japon, de Belgique. C’était génial. ». L’influence de Bruce Licher n’allait pas que se traduire en terme de reconnaissance mais allait également marquer la philosophie de cette scène shoegaze d’Arizona, lui qui avec son premier groupe Savage Republic, allait bousculer les groupes du rock, insérer des échos post-modernes, de musique tribale et de post-punk particulièrement i
nnovant.
Lorsqu’il s’installa définitivement en Arizona en 1992, Bruce Licher en profita pour monter une nouvelle formation, Scenic, qui puisa son inspiration dans l’esprit de la région. Intégrant aussi bien la musique d’Enio Morricone que les saturations instrumentales post-rock, Bruce Licher allait lancer un concept, hommage aux déserts d’Arizona, au travers sa musique mais aussi une série de photos au graphisme superbe, publié par son propre label Independent Project.
Brandon Capps allait également participer au groupe en tant que guitariste. Si bien que lorsqu’il voulut monter son festival local, ce fut tout naturellement que Scenic fut placé en tête d’affiche, dont l’éthique allait devenir le crédo de toute la scène locale. Comme l’explique très bien Brandon, « Independent Project Records n’était pas une grosse corporation mais juste l’activité personnelle de Bruce dont il consacrait son temps libre ». C’était cet esprit que Brandon Capps voulait insuffler à l’ensemble de son festival.

Aussi surprenant que cela puisse paraître pour une série de concert de dream-pop et de shoegaze, genre minoritaire et encore quasiment inconnu aux Etats-Unis et à plus forte raison en Arizona, des magasines comme Option ou Alternative Press se penchèrent sur l’événement, permettant d’attirer l’attention et de permettre le renouvellement du Beautiful Noise festival.
C’est ainsi qu’en février 1995, Brandon Capps organise une deuxième soirée dans la salle « El Rancho de Los Muertos » à Phoenix, où il invite essentiellement ses amis : Alison’s Halo, Loveliescrushing, Nostalgia Drags, The Aprils, Six String Malfunction et bien sûr Scenic. Tous originaires d’Arizona : Six String Malfunction sera le projet solo et lo-fi de Rolan Daum, enregistrant chez lui, à Phoenix, seul dans sa maison sur une 4-pistes. Quant à Nostalgia Drag, il s’agit de la récréation de trois étudiants de cette même ville, Brent Miles, Bobby Lundberg, Matt Wiser, désireux de laisser parler leur agressivité. Originaire de Tempe, toujours en Arizona, Alison’s Halo, mené par la chanteuse Catherine Cooper et son frère Adam, évoluera plus dans une veine dream-pop, tandis que Lovesliescrushing, ce couple torturé, s’épanouira dans le gothique. Brandon Capps résume alors le style qui réunit toutes ces formations : « La composition du festival est assez éclectique, mais la chose qu’on a en commun, c’est qu’on pratique une musique originale. C’est atmosphérique et lunatique. Les sons proposés ne se limitent pas aux structures classiques de la pop. Nous sommes un peu perdus dans nos royaumes farfelus pour ainsi dire. »
Ce qui pourrait passer pour un handicap, le public ayant peu de chance de s’intéresser à une pop si difficile et détachée, a été au contraire une source de motivation pour monter ce projet rassembleur. Car en Arizona, comme ailleurs du reste, il demeurait extrêmement compliqué de pouvoir écouter ce type de musique, noyé sous les grosses productions et les tubes diffusés en boucle à la radio, qui avaient plus à faire avec le mercantilisme, l’appât du succès facile, qu’avec une vraie réflexion musicale. A ce titre, Brandon Capps se montre assez virulent : « En fait, la scène est née surtout de la frustration. J’ai remarqué qu’il y avait pas mal de choses qui méritaient d’être produites, mais qui l’étaient sur une simple 4-pistes par des groupes d’étudiants, des gens qui ne sortaient jamais de leurs bars habituels. Beaucoup de ces musiciens ont fait part de leur frustration en tentant de sortir de leur région et en publiant des albums. Lycia, par exemple, a vendu pas mal de CD dans le monde. Je me suis dit alors que ce serait pas mal de réunir tous ces groupes un soir qui partagent comme nous une certaine frustration devant la musique locale, assez mainstream et décevante. »
C’est ce
qui a constitué alors le moteur du Beautiful Noise festival, finalement lieu de rendez-vous d’une certaine frange de la musique américaine, laissés pour compte, isolés et désireux de se réunir, se rencontrer et se faire connaître. Brandon Capps s’autorise même le luxe d’entretenir l’espoir d’une reconnaissance plus grande : « Je suis assez optimiste concernant cette deuxième session de festival car la communauté est plus grande et soudée. Les radios sont aussi plus enclins à diffuser une musique différente de ce qu’ils avaient l’habitude de passer et c’est un gros changement. »

Un autre rendez-vous fut fixé quelques mois plus tard, cette fois-ci tout au long d’un week-end, en octobre 1995, à Mesa, toujours en Arizona et toujours sous la houlette de Brandon Capps. Le festival, intitulé « All fish go to heaven », allait étendre sa liste de figurants et comporter quelques unes des formations les plus talentueuses de la pop indépendante de l’époque. Outre les groupes locaux Half String, Scenic, The Introspection Trio et Alison’s Halo, qu’on retrouve une fois encore, le festival allait également accueillir des groupes comme AM Radio All Star ou Monte Verdict Stars (la nouvelle formation de Brent Miles et Bobby Lundberg, de Nostalgia Drags). C’est au cours de ce week-end mythique que des groupes shoegaze de Californie eurent l’occasion de se produire et de participer à la fête comme Jupiter Sun, Aberdeen (qui avait auparavant signé deux singles sur Sarah Records) ou encore Super Thirty-One. Le festival avait pour but de concrétiser toutes les associations existantes mais également d’en créer de nouvelles. Comme le raconte Beth Arzy : « Aberdeen, lors de sa reformation, a engagé Brian Espinoza, qui faisait partie d’un groupe qu’on aimait bien voir, Super Thirty-One. Durant la vague shoegaze, tu ne pouvais pas rendre visite à groupe sans le voir faire un concert, alors on est allé à ce truc, le All Fish Go to Heaven, en Arizona, et c’est là qu’on a rencontré Brian. ». Le festival devient alors une sorte de congrégation de musiciens.
L’événement sera parrainé là aussi par Bruce Licher, qui d’ailleurs s’occupera de réaliser les tickets, avec son célèbre hippocampe. Grâce à lui, le festival pu également accueillir en tête d’affiche le groupe For Against, qui d’habitude sortait très peu du Nebraska, source d’influence des années 80 pour toute cette communauté shoegaze et véritables idoles de Brandon Capps. A noter également l’apparition du groupe d’Athens, Apples in Stereo, qui allait devenir reconnu par la suite avec Elephant Six Records.
Même si tous ces groupes avaient un faible aura de diffusion (par exemple, Six String Malfunction qui était en réalité le projet solo de Rolan Daum, ne fit que très peu de concerts à Phoenix, contraint de devoir faire appel à des musiciens sans cesse différents, quant à Alison’s Halo, ils ne purent jamais sortir d’album), le festival eu l’avantage de les exposer tous ensemble, en un seul lieu et pour une seule date.
L’objectif de Brandon Capps était à la fois simple et clair : propager le mot « shoegaze » parmi les gens, terme encore inconnu à l’époque du grand public. « Je ne veux pas forcer les gens à apprécier notre musique. Et je ne cherche pas non plus refaire ce qu’il s’est passé à Seattle. C’est juste une manière de montrer ce qu’on fait aux gens, en espérant que ça leur donne envie de commencer à jouer à leur tour, même si c’est peut-être une musique peu conventionnelle. » se justifie-t-il.

Malheureusement le festival, bien que sidérant de part la concentration de groupes influents et représentatifs de la scène de l’époque, reste aujourd’hui complètement oublié, au mieux un vague souvenir. Le Beautiful Noise n’aura jamais été un succès mais il demeura une communauté culte, peu écouté mais immensément talentueux.
Car jamais personne, en dehors de l’Arizona, ne s’intéressa véritablement à ce type de musique, hormis quelques fans transis, trop peu nombreux, et la portée du Beautiful Noise ne se limita finalement qu’aux artistes eux-mêmes, qui trouvèrent là un moyen unique pour se rencontrer et nourrir leur passion. Pour le grand public, l’occasion est manquée. Sans doute trop d’écart. Sans doute aussi que l’isolement de la région fut un frein considérable. Excédés, fatigués par tant d’efforts vains, outrés de voire que des formations grand public raflaient la mis
e, certains musiciens ont jeté l’éponge. Même Brandon Capps le reconnaît : « Les gens se contentaient d’exposer leur composition écrite dans leur chambre. Ils souhaitaient dépasser le simple cadre des bars dans lesquels ils tournaient. Le Beautiful Noise a été intéressant de voir quelque chose de différent dans cette région qui avait toujours été un trou perdu. Malheureusement, les choses n’ont jamais pu aboutir. Les groupes se sont séparés, ont déménagés ou se sont juste renfermés dans leur coquille. C’est plus le « Beautiful Void » maintenant. Les gens tombent dans l’apathie très facilement ici. Certains qui furent très influents sont partis après avoir perdu patience. Je ne les blâme pas, moi-même j’ai désiré aller dans un endroit plus fertile en terme de création. »

C’est ainsi que la scène du Beautiful Noise a fini par s’éteindre progressivement.

Compilation : Splashed with Many a Speck

Publié en 1997 par le label Drewdrops Records, la compilation (un double CD !) regorgeait de titres à la fois shoegaze mais également dream-pop, voire gothique, faisant quasiment tout le tour de ce qui se faisait dans le style aux Etats-Unis à l’époque. Une preuve qu’il n’y avait pas que le grunge ou le punk mais aussi des gens épris de musique plus éthérée et langoureuse. Ainsi, en plus de la scène Beautiful Noise (Half String, Super Thirty-One, Six String Malfunction, Alison’s Halo, Loveliescrushing, Scenic), on y trouve jointes d’autres formations shoegaze américaines, comme Closedown, Bethany Curve, The Curtain Society, Orange, Deardarkhead, The Sunflower Conspiracy, voire même les japonais de Luminous Orange.
Et comme le gothique n’est jamais loin, il n’est pas surprenant d’y voir associés des artistes comme Love Spiral Downwards, The Von Trapps ou encore Faith and Disease.

Sources :

Interview de Brandon Capps : Vendetta #8

Reportage sur le Beautiful Noise Festival : New Phoenix Times

Biographie de Scenic : Ternovossa

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