29 octobre 2008

Biographie de The Boo Radleys


Une histoire de cocus

De tous les cocus de l’histoire du rock, et Dieu sait s’ils sont nombreux, The Boo Radleys est sans doute un des plus malchanceux.
Au cours de leur carrière et de la traversé des différentes modes pendant les années 90, le groupe de Liverpool signera plusieurs albums novateurs et étonnant, avec toujours un temps d’avance sur ce qui allait suivre, mais sans jamais en récolter les succès ! C’est après un énième album (« Kingsize »), dernière chance mais qui marque un essoufflement, que Martin Carr, unique compositeur, décide de jeter l’éponge. Les faibles ventes lui seront fatales. On parle de trois mille albums vendus seulement. D’un naturel râleur et mordant, il finira cependant par céder devant la reconnaissance qui lui a toujours échappée. La carrière des Boo Radleys n’a guère été épargnée par les injustices. Le grand public a souvent préféré ces formations fédératrices mais sans saveur, que Martin Carr a toujours jugé incapables de se renouveler.
Se renouveler, The Boo Radleys n’aura cesse de le faire, prenant des risques, mais en signant toujours des œuvres remarquables pour leur sens mélodique. Que ce soit avec les teintes hip-hop sur « Kingsize » ou les trompettes jazz de « Giant Step », la musique des liverpuldiens intègre diverses influences sans renier de sa tendance pour le psychédélisme. Mais à chaque fois, d’autres rafleront la mise à leur place, rendant Martin Carr encore plus amer.

D’un autre côté, il faut reconnaître qu’il n’aura jamais hésité à saboter ses moindres chances en changeant de direction dès que le succès se faisait sentir, quitte à déboussoler ses fans. Ainsi l’album « C’Mon Kids », sorti en 1996, renoue avec des bizarreries comme la musique expérimentale, l’électro ou les instruments à cordes, ce qui déroutera à la fois les critiques et le public, ne reconnaissant plus leur groupe fétiche. Immensément éclectique, cet album ressemble autant à un fourre-tout qu’au bordel qu’il peut régner dans la tête de Martin Carr. Pourtant, ce sera un flop commercial.
Déstabilisés, les journalistes soupçonnèrent les Boo Radleys de vouloir s’éloigner à tout prix de l’image de groupe Brit-Pop qui les collaient à la peau suite à l’immense succès de « Wake Up ! », sorti en 1995. Martin Carr s’est d’ailleurs toujours revendiqué comme n’ayant peu de choses en commun avec toutes ces icônes Brit-Pop adulés dans les magasines. Mais de là à vouloir se saborder, il n’y a qu’un pas que le groupe s’est toujours défendu d’avoir franchis. « On n’a jamais désiré ne plus faire de hits, on voulait juste emmener les fans quelque part où nous ne sommes jamais allé auparavant, expliquera Sice, le chanteur. Tout ce qu’on voulait faire, c’était signer un album différent de « Wake Up ! », d’essayer quelque chose de nouveau, pour qu’on puisse éviter les redites et rester pertinent. Nous avons été très surpris de découvrir que cela a été perçu comme une tentative pour effrayer délibérément nos nouveaux fans. »
Les ratés qui suivront cet opus auront pour conséquence l’arrêt définitif des concerts du groupe, un refus de communiquer avec la presse et une embrouille avec Creation Records, leur label, qui aboutira à la rupture du contrat en 1999.
Ce n’est que plus tard, que les gens reviendront sur cet album, dénigré en son temps, pour y découvrir de la finesse, des expériences aventureuses et un talent pour les arrangements. Car The Boo Radleys est avant tout un groupe de studio. Comme le décrit le Studio Magasine : « Ils sont les descendants de cette époque (le début des années 70) où les musiciens aspiraient à créer des albums qui soient impossible à refaire en concert ». Chantres d’un certain renouveau du psychédélis
me, les liverpuldiens ont usé toutes les techniques de studio pour travailler un son qui se veut planant et innovant à la fois. Le lieu et les techniques seront idéals pour laisser s’épanouir tout l’éventail des inspirations de Martin Carr, aussi bien amateur de jazz (notamment les morceaux de saxophone) que d’expérimentations electro. Le résultat sera étonnant : bourré de guitares noisy, d’arrangements surprenant, taillé pour la voix de Sice, la musique des Boo Radleys enchantera constamment au grès des registres.

L’exemple le plus représentatif de cette alliance entre l’anticonformisme et le plaisir pop est certainement leur troisième album, « Giant Steps », paru en 1993 et acclamé par la critique. Il sera du reste élu meilleur album de cette année-là par le défunt Stereo Magazine. Un journaliste comparera d’ailleurs l’album à « un kaléidoscope réfléchissant des myriades de facettes acid-pop ». Quant au NME, les auteurs l’éliront « album de l’année », les lecteurs, second, juste derrière le « Debut » de Björk. A son sujet, il sera écrit : « C’est un chef-d’œuvre intentionnel, un bric-brac de sons, de couleurs et d’idées volées. ».
Des trompettes, des voix trafiquées, du dub, des guitares folk, du reggae et ça y est, la pop s’envole : elle s’envole vers les hauteurs, devient ambitieuse et foldingue, virevolte et s’amuse. Plus rien ne la retient d’ailleurs, les guitares distordues ne servant que de prétexte à d’adorables chansons à l’évanescence qui résume plusieurs décennies de pop anglaise et les transcende. Quasi composé par le seul Martin Carr, ce dernier va jusqu’au bout de ses paris. A son zénith, le son qu’il aura fabriqué sera indémodable et reconnaissable entre mille. Il concilie attendrissement mélodique et arrangement picotant en faisant un bond de géant dans l’écriture. C’est surtout l’album qui le voit maîtriser à la perfection les techniques d’enregistrement et quitter dès lors le style shoegaze, devenu trop étroit pour ses aspirations.
Mais qui s’est rendu compte que l’innovation permanente pouvait venir d’un groupe qui évoluait dans le shoegaze et s’en réclamait ? Peu de monde certainement. Ce qui explique peut-être que les Boo Radleys soient passé à côté du succès qui leur revenait de droit. A l’heure où les magasines commençaient à s’intéresser aux belles gueules de Suede ou de Blur, difficile de plaire au plus grand monde.

Pourtant, avec son superbe album sur Creation, « Everything’s Alright Forever », véritable tourbillon de guitares abrasives, le groupe de Liverpool laissait entrevoir une qualité indéniable de composition, beaucoup plus ouverte et cosmopolite que peut laisser croire une formation dévouée initialement à Dinosaur Jr et My Bloody Valentine. The Boo Radleys possède une foule d’influences diverses et progressivement les a rassemblé au cours de sa carrière. Celle-ci a démarré à la fin des années 80 lorsque les deux amis d’enfance, Martin Carr et Simon Rowbottom (dit Sice), habitant Wallesey, une petite bourgade en face de Liverpool, décide de contacter le bassiste Tim Brown et le batteur Steve Hewitt (futur Placebo) pour monter un groupe. Ils choisissent le nom des Boo Radleys en référence à une nouvelle de Harper Lee, intitulée « To Kill A Mockingbird ». C’est le désir de sortir de cette ville morose qui pousse Martin Carr à réaliser ses rêves, qu’il entretenait en lisant énormément ou allant au cinéma avec son ami Sice. En y repensant, Martin Carr se dit « très fier d’avoir réalisé tout ce chemin depuis Wallesey jusqu’à aujourd’hui. Et on l’a fait juste par la volonté et pas en attendant qu’on le fasse à notre place. Attitude qui a été la notre pendant de nombreuses années, lorsqu’on se demandait pourquoi on n’était pas à « Pop of the stars », alors qu’on ne savait même pas jouer de la guitare. »
A l’été 1990, le groupe enregistre leur premier album « Ichabold and I », puis Steve Hewitt, partira peu après et sera remplacé par Rob Cieka. Mais ce premier essai reste encore bien brouillon. Il ne sera d’ailleurs pas réédité. C’est avec la série d’EPs sortis sur Rough Trade, véritables bijoux de shoegazing tourbillonnant, que le talent des Boo Radleys s’affine. Ils permettent à la formation de signer sur Creation qui leur laisse alors tout le loisir de gérer comme le studio d’enregistrement comme ils l’entendent. Ce dont Martin Carr ne se privera pas, signant les chef-d’œuvres qu’on lui connaît.

Par la suite, en 1994, après le succès critique, les Boo Radleys refusent de refaire la même chose. Sachant très bien qu’ils pourront difficilement faire mieux, ils prennent alors le risque de changer de style. Leur album « Wake Up » sera un surprenant carton : beaucoup plus pop, plus lisse, plus gai, les guitares saturées sont définitivement abandonnées pour une option clairement ensoleillée et joyeuse. En pleine vague Brit-Pop, les ventes sont aux rendez-vous et le single « Wake Up Boo ! », un vrai tube. Pourtant Martin Carr se gardera bien d’être assimilé à la Brit-Pop, mouvement qu’il déteste. « J’ai essayé de n’avoir rien à voir avec la Brit-Pop, dira-t-il, durant toute notre carrière, on a juste fait ce qu’on avait à faire. Je n’ai jamais aimé tous ces groupes qui surfaient sur la vague, encore moins tout l’abattage médiatique autour d’eux. ». D’ailleurs il considérera ironiquement qu’il s’agit de son album le plus expérimental « puisqu’il s’agissait de n’écrire que des tubes. »
Fort de cette reconnaissance, qui fut si long à conquérir, et alors que tout le monde leur promettait la gloire si leur prochain album restait dans la même veine, le groupe retourne à nouveau en studio pour y mettre le bordel. Le résultat, avec « C’Mon Kids » (titre délicieusement provocateur) est complètement barré mais aussi très audacieux. Stupeur chez les fans, ventes en chute libre et ce sont d’autres groupes qui récolteront les lauriers en suivant la voie ouverte.
Gorgée de précieuses chansons qui ne doivent pas être oubliées, la carrière des Boo Radleys n’aura finalement été qu’une succession d’incompréhensions, de rendez-vous manqués, de spectaculaires pied-de-nez et d’un refus de jouer le jeu.

2 commentaires:

korama a dit…

Surement un de mes groupes favoris, et celui que j'ai vu le plus de fois sur scène (6 fois en 2 tournées). Les albums des Boo sont intemporels et je ne me lasse pas de les écouter, même C'mon Kids que j'adore et ai adoré dès sa sortie.

Francky 01 a dit…

Excellent ton blog, une véritable bible du mouvement shoegaze !

« Giant Step » reste leur album que je préfère. Mais il faudrait que je réécoute « Everything’s Alright Forever » !!!

A + +