21 août 2008

Biographie de Levitation


"Une bande de hippies", Melody Maker, 1991

Nous sommes en 1994. Devant un parterre de fans désappointés et sous le choc, les membres de Levitation, pris au dépourvus, annoncent que leur chanteur et leader, Terry Bickers s’est volatilisé et qu’il ne pourra donc assurer le concert.
« On l’a perdu. Nous sommes désolé mais on l’a perdu définitivement ». Le public comprend bien que c’est la fin de l’aventure et que celle-ci est plutôt brutale.
Le groupe a bien continué sans lui, mais les gens ont bien su que ce ne serait plus pareil, plus tout à fait la même chose, qu’il manquerait pour toujours ce petit grain de folie qui rendait Levitation si unique.
Car durant leur brève existence, le groupe su proposer quelques uns des live les plus extrêmes et les plus époustouflant jamais donnés.

Pour s’en rendre compte, il fallait être là. Etre présent à ces concerts. Ceux de Levitation au cours desquels le groupe prenait toute sa pleine mesure : les shows acquéraient alors une dimension intense, presque mystique, à la mesure de l’énergie déployée par chacun des musiciens.
Le NME ne se trompe pas lorsqu’il décrit ce qu’il s’est passé au Camden Underworld en mars 1991 (avec Catherine Wheel) : « Ils sont devenus une supernova, une colossale explosion d’expressions, arrivant sur nous en un torrent de sensations épiques et de sentiments confus ».
Levitation, c’était ça, un groupe qui se vit.
Aujourd’hui, peu de formations sont capables de rivaliser avec ce niveau époustouflant de psychédélisme. Au cours de leur carrière, interrompu brutalement en 1994, le groupe a apporté un souffle nouveau et épique au rock comme personne ne l’a rarement fait auparavant.
Cela est sans doute du aux aspirations, démesurées et quelque peu farfelues de Terry Bickers, fondateur du groupe, et connu pour ses frasques. L’homme est un habitué des expériences de toutes sortes, artificielles ou non, et il se murmurait à l’époque, qu’à l’instar de Julian Cope, il ne s’était jamais remis de ses trips. Une anecdote rapporte même que le chanteur canadien Dave Howard aurait intitulé une de ses chansons : « Et si Terry n’avait pas été sain d’esprit ? ». Quoiqu’il en soit, Terry Bickers aura proposé une façon nouvelle de voir les choses. Et nul doute que sa personnalité décalé et quelque peu allumé a contribué au style unique de Levitation.
Pour Steve Sunderland, journaliste au Melody Maker, le groupe dégage une aura inimitable. Il va en profondeur des choses, pousse les idées jusqu’au bout et « transforme une frustration en un soulagement ». Et constate que « lorsque Levitation joue un drame se déploie. L’angoisse terrible grandit jusqu’à un climax de félicité bienheureuse ».

Probablement est-ce cette démesure qui a contraint Terry Bikers a quitté sa formation d’origine en 1989, à savoir le groupe culte The House of Love, devenu trop contraignant pour ses ambitions. Leur séparation fut d’ailleurs plutôt houleuse et on ne sait pas vraiment ce qu’il s’est passé. Certains parlent d’une divergence d’opinions, « un conflit d’egos » comme le confesse Terry, d’autres rapportent l’accident du bus de tournée, ou tout simplement une santé mentale défaillante. Mais les raisons sont plus à chercher dans le fait que Terry souhaitait se sauver d’un cercle vicieux qui commençait à l’entraîner sur de mauvaises pentes.
Lorsqu’il rencontra The House of Love, Terry n’était qu’un gamin, extrait du groupe Colenso Parade et désireux de rencontrer des personnes qui pourraient devenir « ses frères et sœurs ». Accroc à la drogue, il ne dément pas les rumeurs qui évoquent une crise nerveuse et une tentative de suicide. Il semblait suivre la traditionnelle voie du rockeur qui explose en route. On a reproché son mauvais caractère. « Oui, je traîne cette réputation depuis Camberwell, reconnaît-il. C’est juste parce que j’avais l’habitude de rejeter les marques d’affection. Ce n’était que de la peur. La peur de ma vulnérabilité. La peur du rejet peut-être, d’être blessé. C’est ce pour quoi je me bat contre moi-même ».
Mais il a finit par s’écarter du précipice où il manquait tomber, a rompu tout lien avec Creation Records (et ses drogues), ainsi qu’avec les membres de House of Love, finit par se marier et avoir une fille. La venue de la petite Ela fut pour lui l’événement le plus heureux de sa vie, « ce pour vers quoi tous ce qui s’était passé les années précédentes avaient convergés ». Petit à petit, Terry vainc ses démons. Ces parents se sont séparés lorsqu’il était jeune. « C’est parce que j’étais fils unique que j’ai cru que le monde s’écroulait. La relation entre tes parents conditionne la façon dont tu vois les choses. Tu apprends à ne plus croire personne. J’avais vécu avec ça jusqu’à ce que je sois brouillé avec House of Love. Je m’étais tellement investi avec eux que tout est remonté à la surface. J’avais l’impression d’être trompé. ». Il repart donc avec une volonté de rebondir.

En compagnie de Dave Francolini, le batteur de Something Pretty Beautiful (groupe qui a supporté House of Love en tournée), il monte un nouveau projet. Dave lui apporte, grâce à son expérience, la possibilité de mettre au point ses nouveaux désirs. Il a travaillé avec notamment The Coltraines, World and pictures, Rythm Party, Julian Cope, ou bien Blue Aeroplanes. C’est pendant un concert à Aberystwhith au cours duquel ils ont tripé ensemble que Levitation est né.
Même si on peut penser légitiment que ce nom fait référence à Hawkwind, dont le groupe partageait le style, Terry précise qu’il a plus avoir avec 13th Floor Elevator et le fait « que la musique est capable de nous élever ». D’autant que cela leur permet aussi « d’éviter de faire comme tous ces groupes à une seule syllabe », même si ils regrettent qu’il y ait peu de groupes commençant par la lettre L.
Pour concrétiser leurs idées, tout deux font appel à des musiciens venus d’horizons divers. Durant l’année 1990, viendront s’ajouter successivement Christian Bakes, surnommé « Bic » (ce qui ne manquera pas de créer la confusion avec Bickers), ancien guitariste de Ring et The Cardiacs, Robert White au clavier, ex-Ring lui aussi, d’abord Jeff Allen puis Laurence O’Keefe à la basse, qui appartenait au mythique The Jazz Butcher.
Autant d’artistes différents, mais la seule condition pour faire partie du groupe était de détester The House of Love. On aurait pu croire que cette hétérogénéité pouvait desservir Levitation, mais ils en tirèrent au contraire leur force. « Chacun appartenait à des cercles différents, qui ont pu se croiser, mais pas tant que ça, admet Bic. Ce n’est pas comme tous ces groupes qui ont grandi ensemble. Mais ça rajoute de l’intérêt car vous ne savez jamais où ça va vous mener. Je pense que notre force, c’est que nos goûts musicaux si différents arrivent tout de même à se recouper, ce qui rend notre musique plus colorée. »
En automne, ils partent se roder en Belgique avec Galaxie 500 et en France avec Ride. C’est d’ailleurs là-bas que le ciment a vraiment pris entre eux. Le groupe, son esprit et sa cohésion, sont nés un soir à Montpellier, où ils s’étaient arrêtés avant de faire la première partie de Ride le lendemain. Ils sont descendus en ville et ont réussi à négocier un concert dans un bar en échange de pizzas et de bières. Le show a finalement duré trois heures et pour Terry, ce fut le meilleur concert de sa vie.

En octobre et novembre, ils vont en studio pour la première fois avec le producteur Ken Gardner qui enregistre pour eux suffisamment de matériel pour en faire leur premier EP. Celui-ci paraîtra en avril 1991, sur le label Ultimate (dont le catalogue à l’époque faisait figure de référence, même si peu s’en souvienne aujourd’hui). La presse parla beaucoup de « Coteria », mais plus grâce à la réputation sulfureuse de Terry Bikers. On fit beaucoup de commentaires, surtout sur le morceau « Nadine », avec le violon de Johnny T et la voix de Yuka Ikushima, dont la brièveté en a surpris plus d’un. « Moi-même j’ai été choqué, reconnaît Bic, mais finalement ce n’est pas plus mal, car on essaye de créer une ambiance, on aimerait que ça aille plus loin mais on s’est dit « pourquoi ne pas s’arrêter là ? » Le reste, c’est pour l’imagination ». Figure également l’épique « Smile » qui imposera le style de Levitation, quelque part entre shoegaze et psychédélisme, avec ce petit plus de mystique. La pochette inaugurera une série de pictogrammes célèbres, à forte dose onirique. Celle-ci présente un oiseau mutant survolant un lac argenté, avec en arrière fond, des champignons énormes poussant sur des coteaux. Tout un programme. A l’intérieur, un slogan : « le travail et l’amour nous unissent ». L’enregistrement est classé « single of the week » et introduit une tournée en Angleterre.

Durant avril et mai, la presse s’emballe. A propos du concert de Londres au Mean Filder, Steve Sutherland écrira : « c’est la renaissance du rock progressif ».
Beaucoup seraient apeurés à l’idée de se coltiner une pareille étiquette, mais pas eux. Bien au contraire : « Ne soyez pas effrayés par ce mot. Je ne suis pas gêné de le dire, revendique Terry Bickers. Nous sommes un groupe de rock prog. On peut l’être sans être pompeux. Ça sonne un peu cliché mais je m’en fous. Nous sommes ici et maintenant. ». Dave reprend même : « Le rock progressif a été stigmatisé. Regardez les groupes actuels : the Stones Roses, Charlatans, Happy Mondays, ils se disent modernes alors qu’il ne font que reprendre le style prog ».
Leur attitude va dans ce sens. Contrairement aux autres groupes, chacun est libre d’aller et venir, de partir pour faire autre chose et revenir pour apporter de nouvelles idées. Terry se fera d’ailleurs producteur de certains groupes shoegaze du label Ultimate, à savoir The Belltower et 8 Storey Windows. Leur façon de concevoir la musique, d’expérimenter, d’aller jusqu’au bout, sera à la base de leur caractère. C’est comme si Levitation dégageait une énergie exceptionnelle, tirant sa source d’une spiritualité qu’aucun autre groupe ne partage avec eux. Leur musique rompt avec les standards de la pop, à savoir un monde soit blanc soit noir, amour contre haine. « C’est de l’amour furieux. Nous sommes dans un négativisme positif, explique Terry. On doit être ouvert à tous ce qui nous arrive de malheureux pour le transformer en bonnes expériences. Comme Johny Lyndon le dit : "la haine, c’est de l’énergie" ».
Leur musique est surtout un moyen de s’impliquer émotionnellement. Ce qui les conduisit sur des sentiers nouveaux, parfois déroutants. Mais Laurence prévient : « si on possède des préjugés sur la musique, on sera forcément déçu ». Pour le groupe, le rock doit être un concentré d’instantanés. « On trouve nos idées surtout lors des jams. L’idéal serait d’enregistrer à ce moment-là » évoque Terry. Car cela est le meilleur moyen pour faire partager ses ressentis. Sans être artificiel en mettant tout en scène. « Notre atout, c’est la suggestion » explique Terry. « Qu’est-ce que le rythme ? Le rythme ne veut rien dire en lui-même. Tout ce que ça fait, c’est de suggérer l’infini et toutes les nuances dans cet infini. Et je suppose que c’est ce que nous faisons. Le pouvoir de suggérer les sentiments que je ressens. ».
Cette façon de ne rien se refuser pour exprimer leurs émotions, les mènera par exemple à louer un groupe électrogène pour monter un projecteur en pleine forêt. On les considéra comme des hippies, d’autres les comparèrent au Grateful Dead, notamment pour ce travail avec les lumières, les écrans et la projection de films en live.

Les concerts s’enchaînent en juin et juillet, notamment pour faire des premières parties, de Transmission Vamp ou de Chapterhouse, augmentant leur succès. Le groupe y fait preuve d’une unité rare. Comme le présente Dave : « Je sais que lorsque Bic se lance dans un solo, il ne s’arrêtera pas alors je continue jusqu’au bout. C’est ce qui nous donne notre force en live ». Les concerts étaient réputés pour être intenses. Une fois, Terry Bickers se mit à faire tournoyer dangereusement sa guitare, jusqu’à se blesser le front. « After Ever », le deuxième EP, toujours sur Ultimate, sort en août. Ce qui ne manque pas d’attirer les faveurs de Rough Trade, avec qui ils signent un contrat. Un single sort dans la foulée, dont les titres figureront, avec les précédents, sur la compilation « Coterie », paru en février 1992 sur Capitol, dans une volonté de percer le marché américain. Le label Rough Trade organise d’ailleurs une tournée là-bas, mais celle-ci tourne vite court. En effet, le groupe se retrouvera pris en tenaille entre un gang de New-York et la police. L’expérience choquera particulièrement Terry Bickers, qui ne désira plus y remettre les pieds. S’ensuit alors une autre tournée en Angleterre, notamment pour y présenter « World Around », qui prépare l’album à venir.
En mars, ils assurent les premières parties des Sugarcubes et de The Fall. La rencontre avec Mark E Smith fut plutôt houleuse, au point de provoquer leur départ précipité. Pour une histoire de séances de balance trop longue, Terry et Mark en vinrent aux mains, Terry souhaitant « lui arracher les yeux ». Il faut dire que Mark E Smith n’avait pas manqué de les comparer le groupe à « une bande de tapettes ».

C’est le 5 mai 1992, sur Rough Trade, que paraîtra enfin le premier album de Levitation, « Need for not ». Malgré beaucoup d’attentes, il aura du mal à se placer dans les charts (uniquement à la 50° place). Coûtant une petite fortune au label, son enregistrement a été aussi l’occasion de voir poindre les premières tensions entre les membres. Après la séparation du groupe, chacun pris une route différente, avant de finalement se retrouver, hormis Terry Bickers, définitivement à part. Bic travailla avec Heather Nova, David avec Octopus et Robert White monta The Milk and Honey Band, qu’il poursuit toujours d’ailleurs. En 1999, Bic, David et Laurence décidèrent de travailler à nouveau ensemble, sous le nom de Dark Star.
En attendant la séparation, qui fatalement devait arriver, le groupe poursuit ses tournées, notamment en Allemagne et en Angleterre, signe un deal avec Chrysalis et s’enferme en novembre avec Tim Smith et Mike Degman pour écrire le successeur de « Need for not ».
L’hibernation dure un moment et Levitation revient en mars 1993 pour partager l’affiche avec Spiritualized.
Le 26 avril voit sur Chrysalis la sortie des premiers efforts de l’hiver, le single « Even when your eyes is open », qui se classe jusqu’à la vingtième place des charts européens. Les interviews de l’époque parlent du nouvel album, déjà intitulé « Meanwhile Gardens », et qui sortira en deux phases. Pour en assurer sa promotion, le groupe fait sa propre tournée. Mais celle-ci se passe mal. Les tensions entre les musiciens sont à un point tel qu’ils finissent par se battre. Les concerts sont pitoyables, ne dépassant même pas l’heure, et sans rappel. Terry Bikers abandonne le groupe avant la fin, obligeant les autres à faire sans lui.

Bien sûr ils se mirent à la recherche d’un nouveau chanteur, mais les concerts suivant furent annulés, ainsi que la sortie de l’album (qui ne verra jamais le jour, excepté sur un obscur label australien). A partir de mai 1994, le groupe revient sur scène, mais plus pour faire illusion. Car cela ne dura pas bien longtemps. Le 18 octobre de cette année-là, le concert prévu au Camden fut annulé par le groupe dans l’après-midi pour cause de séparation. Définitive.

Interviews : Melody Maker (1991), Siren (1992), The Organ (1993)

1 commentaire:

lyle a dit…

Excellente bio d'un grand groupe trop méconnu.