2 octobre 2007

Historique de Slumberland Records



Des romantiques et des cheveux longs

Georges Gelestino (1951-2002)



On parle d’une époque que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.
En ces temps-là, sur les radios, il n’y avait qu’une seule chose : Smell Like Teen Spirit de Nirvana. Difficile donc lorsqu’on habite aux Etats-Unis d’échapper aux déferlantes venus de Seattle. Pourtant quelques irréductibles réussirent à protéger et à choyer une certaine idée de la pop. Comme le rappelle Jenny Toomer : « depuis Nevermind, il était difficile de trouver de la bonne pop music, dans la mesure où tout les groupes indépendants étaient rachetés par des majors ». Et c’est sans doute cette volonté de ne pas se compromettre, qui fut l’ingrédient essentiel dans la recette à l’origine de ce son si particulier que partagent en commun les groupes indie pop ou shoegaze dans le courant des nineties. L’éthique « lo-fi » sera bien marqué, de la réalisation des pochettes, jusqu’à la gestion des tournées, en auto-gestion.
Et finalement, comme dans toutes choses en fait, la légende ne tournera autour que de quelques uns, de pauvres loosers, incompris et vaguement romantiques, la risée du campus, les bannis des salles de concert, préférant s’enfermer dans leur chambre, écouter quelques albums de pop innocente et échanger de quoi planer, et se rouler des pelles, dans le noir bien-sûr, timidement. Bientôt c’était des milliers de rêveurs éperdus qui allaient partager cette même chambre, cette chambre ouverte à tous, et pourtant si protectrice et chaleureuse.
Car ce désir, presque adolescent, de vouloir tout préserver, ne rien saccager, aura façonné l’esprit à venir. La philosophie pouvait paraître naïve, mais elle eut au moins le mérite de faire émerger une certaine sensibilité, sans doute étouffée en d’autres occasions, et de se risquer à diverses expérimentations. Car pour certains, il n’y avait que ce biais-là pour échapper au quotidien et à tout ce qu’il pouvait offrir de morne et d’ennuyeux.

Vers la fin des années 80, alors que la scène de Washington DC était envahie de groupes hardcore, certains jeunes amateurs de pop décidèrent de se réunir pour faire partager au mieux leur passion. Lorsqu’on est considéré comme une mauviette, ce n’est pas une chose aisée, surtout dans les milieux universitaires, très sectaires. Ecouter de la pop et finir pestiféré. C’était le lot de tout ceux qui avaient choisi de porter les cheveux courts alors que tout le monde les portait long. Les choses auraient pu tourner autrement. On compara souvent la scène indie pop aux Etats-Unis comme un micro-climat particulier, une excentricité au milieu d’un monde entièrement dévoué au punk ou au hardcore. Pourtant, en fin de compte, son éclosion n’aurait sans doute pas eu lieu sans un seul homme, ou presque, Mike Schulman, originaire de la petite ville d’Alexandria et amoureux des Jesus and Mary Chain, une hérésie à l’époque.
Profitant des structures indé (fanzines, associations, disquaires), lui et quelques amis se jettent à l’eau : ils décident de monter un label.
Le pari est risqué : ceux qui partagent le goût pour ce genre de musique se comptent sur les doigts de la main. Et quand bien même ils voudraient se lancer, ils n’ont aucune expérience, et encore moins d’argent !

Slumberland Records débute ainsi : Mike Schulman (des groupes Powderburns ou Biger Jesus Trash Can, devenant plus tard Whorl), Archie Moore (Velocity Girl) et Brian Nelson (Whorl) empruntent un peu d’argent et trouvent un nom qui leur permettra de produire leurs singles. Ainsi, le premier EP pressé et sorti par le label, ne sera ni plus ni moins qu’une compilation de trois titres. Le désormais mythique « What kind of heaven do you want ? » regroupe “Clock” de
Velocity Girl, qui venait tout juste de trouver leur nom, “Pam’s Tam" de Black Tambourine, qui n’avait pas encore collaboré autrement que par lettres interposées avec la chanteuse Pam, et l’éponyme single de Powderburns. Très influencé par la noisy pop, le label d'Olympia, K Records, et le mouvement C-86, 1000 exemplaires seront disponibles seulement, en décembre 1989, et les pochettes seront peintes à la main.

Par la suite, durant deux années suivantes, le label n’aura d’autres prétentions que de sortir leur propre production. Ainsi, chacun des groupes, tous amis entre eux, sortira son single. Ce sera aussi le cas pour Lilys, autre formation shoegaze de Washington. Mais le label permet aussi à d’autres formations, extérieurs à la scène de Washington, de publier leurs premières compositions : ce sera le cas pour les Swirlies (de Boston) ou Honeybunch (de Providence)
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Petit à petit, par le bouche à oreille, la label devient une source de référence. A l’époque où Mike Schulman travaillait comme disquaire à Alexandria, il était le seul à faire venir des vinyles de noisy pop anglaise, créant ainsi une bulle au milieu du monde du hardcore. Parmi les quelques habitués figurait David Jones, qui plus tard ira s’installer à Richmond pour fonder Fudge. Le travail réalisé au sein de Vinyl Ink sera déterminant pour faire germer quelques graines. Appartenant à Georges Gelestino, qui ne possédait que des disques de Sonic Youth ou Swans, le magasin, ouvert en 1986, servit également de base arrière du label Slumberland. Durant plus d’une décennie, Georges Gelestino continua de manière active à faire de Washington DC, l’épicentre de la vague indie pop américaine. « Tandis que les autres magasins se spécialisaient dans le punk ou la new-wave, Vinyl Ink était le seul à distribuer les singles de Ride ou d’autres disques de Creation ou Sarah Records », se souvient Don Smith, autrefois adolescent fidèle au disquaire, aujourd’hui patron d’un fanzine.
Et Georges se dépensa sans compter, ruinant ses finances, pour aider et faire connaître des groupes obscurs qui n’auraient sans doute pas pu se faire connaître autrement. Ecrasé par l’essort des maisons de disques avant de se tourner vers l’internet, il succomba à une hépatite C en 2002 alors qu’il avait cinquante ans. Nul doute que Mike Schulman prit exemple sur sa générosité et son esprit défricheur pour mener à bien son propre label.

Défendant avant tout les groupes avec qui il partageait des affinités (HoneyBunch, Small Factory), Slumberland fut vite critiqué pour ne prendre parti que pour satisfaire ses connaissances. Cette démarche peut se rapprocher de l’amateurisme mais sans cela, beaucoup de choses n’auraient pas eu lieu. Et le label n’aurait pu ensuite s’étendre à d’autres formations. Ou bien inspirer l'éclosion de quelques structures du cru qui regroupèrent des formations indie pop. On pense à Bus Stop, Go! Disc, Brillant Records ou SpinArt, dont les compilations sont aujourd'hui cultes. Ce fut ce même état d’esprit qui servit à monter le festival Lotsa Pop Losers en 1991, un des premiers événements centrés exclusivement autour de la pop music. Il fut le point de départ de pas mal de formations shoegaze et permit surtout au public de découvrir une musique qu’il n’avait probablement jamais entendu, essentiellement influencée par ce qui se faisait en Angleterre (ce qui leur valu aussi quelques moqueries).
Pendant deux jours, à Washington DC, le festival accueillera de nombreux groupes, la plupart appartenant aux organisateurs, et dont ce fut la première représentation. Pour eux, c’était le seul moyen pour se montrer. A défaut d’avoir un public dans les salles, autant venir à eux. L’idée offrit la possibilité de s’essayer à la scène, sans avoir de bâtons dans les roues. Ce fut le cas notamment pour Mark Robinson, directeur de label et ancien guitariste de
Unrest, ou bien Jenny Toomey et Kristin Thompson, appartenant à Tsunami. D’ailleurs Mark et Jenny monteront plus tard Grenadine, avec à la batterie Rob Christiansen, de The Eggs, groupe programmé lui aussi à l’affiche du festival.
A rebours, ces deux jours (et deux nuits) furent le point de départ de la vague indie de la côte Ouest américaine. La plupart des artistes qui monteront sur scène, inconnus à l’époque, devinrent par la suite absolument cultes. Pour preuve : Small Factory, Tsunami, Velocity Girl etc… D’ailleurs, c’est là-bas que le premier single des Swirlies sera vendu, une simple cassette pressée à 1000 exemplaires. Quant à Mark Robinson, il deviendra un des personnages incontournable de la scène de Washington, membre de plusieurs groupes, patron de labels et parfois producteur.

Le mouvement commence à prendre un peu plus d’ampleur, et déjà on fait circuler dans les universités quelques disques du label Slumberland, ce qui ne manquera pas d’attirer l’attention sur ce nouveau son en devenir. Velocity Girl signera d’ailleurs sur le label Sub Pop, grâce à Kurt Cobain, fan absolu. Et Fudge, le groupe de Richmond, sur Caroline Records. Mike Schulman, se retrouvant seul aux commandes de la structure, décide alors de déménager à San Francisco en 1992. Comme il le dit lui-même : " J’ai pris le label avec moi et le premier chapitre fut ainsi clot.” Le deuxième, il l’ouvre en publiant les premiers albums de Lilys, le groupe de Kurt Heasley (qui a collaboré aussi un temps avec David Jones), des Ropers et de
Jane Pow. Même si Kurt redoutait devoir assumer la ressemblance avec My Bloody Valentine, les ventes furent plutôt correct, du moins pour une ville comme Washington, considéré comme « le trou-du-cul du monde ». De plus, à l’époque, c’est à peine si les membres avaient le droit de consommer de l’alcool. « On est le plus jeune groupe du monde » en rigolera Kurt. The Lilys comprenait également le batteur Alex Hacker, qui allait ensuite rejoindre The Ropers, groupe shoegaze, très influencé par Ride et également signature de Slumberland. Mais le coup d’éclat du label restera la parution des singles de Stereolab, un groupe anglais intrigué de retrouver le même style de musique si loin de chez eux.

Derrière cela, il n’y a aucune envie de faire sensation et de dénicher la nouvelle poule aux œufs d’or. Comme le souligne Mike : « à l’époque, personne ne s’était rendu compte qu’on venait de créer l’histoire. C’était juste un groupe super cool qu’on adorait ». Cette philosophie, avec de simples coups de coeur comme moteur, permettra au label californien de découvrir des groupes comme les anglais de Boyracer (issu du label Sarah Records), Sleepyhead, Lorelei, Rocketship et surtout The Softies. Le groupe, qui rappelle ceux du label K de Calvin Johnston, est composé d’ex-membres de Tiger Trap (dont Rose Melberg), qui s’adonnait dans une Twee Pop bon enfant au début des années 90. Avec peu de moyens et « beaucoup de cafés », Slumberland Records devint vite une référence. Avec derrière elle, une certaine idée de la musique, intransigeante, passionnée et sans arrière-pensées.

Mais les choses ne durent pas. Vers le milieu des années 90, l’effet de mode passe vite, supplanté par le mouvement punk-rock, beaucoup plus proche des jeunes. Et contribua à enterrer un mouvement qui avait déjà un pied dans la tombe avant même de naître. Les ventes ne décollèrent jamais, quand bien même le label était respecté dans le milieu underground. Et les maisons de disques indépendantes se tournent plus du côté de l’americana de Palace Brother. De plus, le shoegaze, comme ailleurs, commençait à être vite dépassé. Anéanti par une critique dans le Spin Magasine, de Graig Marks, ancien manager de Homestead Records et désireux de descendre en flamme un groupe du label Caroline, ancien concurrent, Fudge alourdira sa musique, quitte à se renier, avant de jeter l’éponge. Kurt Heasley, excédé de devoir se coltiner l’étiquette de groupe du label Slumberland, se plongera dans les années 60 et le psychédélisme pour s’inspirer et faire rebondir son groupe Lilys, miné par les défections. « Mais ce n’est pas un retour en arrière par pure nostalgie » se défendra-t-il. « Je pratique ce genre de musique parce que je suis intrigué par le son de cette époque. Il y avait tellement d’expérimentation et je pense qu’il y a toujours de la place pour mes propres expérimentations ». Quant à Velocity Girl, le groupe phare, le pilier formateur, finira par sombrer dans la pop, pour plaire à MTV. Mike Schulman mit alors pour un temps son label entre parenthèse. C’est la fin d’une époque dorée, d’un certain credo et surtout de l’activité familiale de quelques activistes de l’ombre qui feront vivre un goût immodéré pour une musique légère et insouciante.

Lui qui a toujours adoré le rock indépendant, regarde alors de loin ses illusions s’envoler au grès des récupérations par les grosses maisons de disques. Sans doute, au temps où il jouait les DJ sur la radio universitaire du Maryland en 1983, était-il très loin de se douter de la tournure des choses. « L’underground n’existe plus, tout est overground maintenant. » reconnaît-il, dépité. « Ce n’est pas uniquement à cause de l’attention des labels, mais aussi à cause de l’attention des médias et des fans. Les gens ne peuvent pas avoir la chance d’exprimer réellement leurs idéespures merdes ». La seule différence avec autrefois, c’est que désormais « les groupes se forment dans l’unique but de sortir un single, ne se concentrent pas sur ce qu’ils font et jettent l’argent par les fenêtres ». Dur donc de se reconnaître dans ce milieu, lui, l’éternel adolescent dont le seul rêve était « de trouver un son sympa ou quelques bonnes chansons, ou les deux si possible ». Et qui ne voulait rien d’autre que faire connaître au monde ses groupe-amis. Et donner sa chance à ceux qui osaient. Comme les anglais de Stereolab ou Hood, qui par la suite allaient devenir des icônes du post-rock avant d’avoir exploré tous les recoins du shoegaze.

C’est un coup de téléphone de Amy de Henry’s Dress qui remet Mike Schulman sur les rails. Elle lui envoie une cassette contenant quelques chansons, qu’elle signe sous le nom de
». Ce que regrette Schulman, c’est la pression, que parfois les groupes s’imposent eux-mêmes, et qui nuit à leur liberté, au processus même de création. Et il voit autour de lui trop de gens, préférer plaire aux autres plutôt qu’à eux-mêmes. Et finalement l’augmentation du nombre de propositions, de démos et de cassettes est du uniquement à une recherche accrus de la part des labels, et non pas une amélioration de la qualité artistique. Car la plupart des œuvres qui existent, que ce soit des livres, des films ou des disques, sont de « The Aislers Set. C’est l’illumination. Selon Mike, c’est « la meilleure chose qu’il ait jamais écouté » et il ne pouvait pas attendre une seconde de plus de les publier. Slumberland Records s’active donc à nouveau. Et Mike Schulman en profite alors pour se faire plaisir en éditant les anciens enregistrements de Black Tambourine, mais aussi du groupe culte anglais 14 Iced Bears. La maison de disque fonctionne donc toujours, de manière confidentielle certes, mais toujours avec la même passion et la même rigueur esthétique. Accompagnée d’une sœur jumelle, spécialisée dans l’electro, Slumberland Records sort au compte-goutte quelques disques, comme The Saturday People ou The Lodgers.
Encore existant plus de quinze après, Slumberland Records est un des rares rescapés de cette époque bénite où tout était permis, où il suffisait de posséder une guitare pour faire du rock, où la naïveté était synonyme de talent. Heureusement, car le label continue de véhiculer une éthique aujourd’hui disparu, une certaine idée du romantisme, s’amusant avec les guitares, le bruit, le son, pour en faire les plus beaux poèmes…



Quelques compilations à retenir :



- Slumberland Records : Why popstars can't dance (double LP), avec Jupiter Sun, Magpies, The Artisans...

- Brillant Records : Something Pretty Beautiful (LP), avec The Tribbles, Twitch Hazel, Ultra Cindy...

- SpinArt : ...One Last Kiss (LP), avec Veronica Lake, The Magnetic Field, Whorl...

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