29 juin 2007

Sources et racines du mouvement




Un arbre phylogénétique aux branches entremêlées


Pour ceux qui ont assisté aux premiers concerts donnés à Londres par les frères Reid, c’est simple, pas la peine de chercher ailleurs, le son hyper saturé, couplé à une nonchalance incroyable (le groupe jouant dos au public), qu’on retrouvera plus tard dans le shoegaze, était déjà à l’époque l’apanage des écossais.
Lorsque sorti en 1985 le génial et bruyant Psychocandy (tout est dit dans le titre) le monde se prit une réelle claque. Comment pouvait-on faire de la pop en faisant autant mal aux oreilles ?
En dehors de l’Angleterre, à Dublin, le jeune Kevin Shield, alors enlisé avec son groupe My Bloody Valentine, pratiquant un rock pastiche des Cramps, ne s’en remettra pas ! Ce fut une véritable révélation. Passant ses soirées en compagnie de la charmante Belinda Butcher dans sa petite chambre, à écouter en boucle « Just like honey » (
voir vidéo), essayant de mettre en pratique les paroles de la chanson (selon la légende, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une apologie du cunnilingus) après avoir avalé quelques cachets d’ecstasy, nouvelle drogue à la mode, Kevin Shield aura alors une idée lumineuse : inclure dans ce bouillon sulfureux une dose de féminité et de glamour.
Les singles « Strawberry Wine » et « Ecstasy » de My Bloody Valentine se font les vestiges frappant de cette filiation entre Jesus and Mary Chain et le shoegaze qui venait tout juste d’être inventé. Mais ces caractères disparaîtront vite dans l’évolution de l’espèce My Bloody Valentine à la suite des albums à venir.

Cependant à l’époque, le groupe ne fut pas tout seul à reprendre les idées (et les fringues en cuir) des Jesus and Mary Chain : The Darling Buds, Shop Assistants (
voir vidéo), Talulah Gosh, Brillant Corners (voir vidéo), The Primitives, c’est tout une scène noisy-pop qui déferla sur l’Angleterre. Avec pour caractéristique essentielle : un mélange de guitares criardes, de rythme basique et de mélodies acidulées, voire faussement bêta. Elle eut au moins le mérite de réveiller les consciences et de mettre un nombre incalculable de coup de pied aux derrières de gens endormis sur leur lauriers. Pour beaucoup, ce mouvement brouillon et naissant fut une source d’inspiration inépuisable, où on pouvait enfin concilier esprit de débrouillardise et recherche musicale. Les concerts donnés auxquels assistaient bon nombre d’étudiants, marquèrent les esprits, comme celui de Mark Gardener. « On aimait beaucoup les groupes noisy-pop de l’époque. On était à l’Université d’Art et on allait énormément voir My Bloody Valentine, The House of Love ou les Stones Roses. » confia-t-il plus tard. Quant à Rachel Goswell, il va sans dire que ces préférences vont pour « The Primitives, The Jesus and Mary Chain ou bien My Bloody Valentine ».


Parallèlement une scène beaucoup moins tendre, mais tout aussi portée sur les fuzz et les distorsions interminables, émergea, portée qu’elle était par une nouvelle vague psychédélique. Et cette fois-ci, les voix fantomatiques n’étaient pas du au fait d’une recherche de douceur, mais plutôt la conséquence d’un état plus proche du shoot que de la conscience. Des groupes comme Loop (voir vidéo) ou The Telescopes, dont le son opaque, beaucoup plus obscur et rempli de volutes, tournant en boucle, était réputé pour être particulièrement planant, ne furent pas pour rien à ce côté tripant qu’on retrouve dans beaucoup de formations shoegaze. L’exemple le plus frappant est celui de Spacemen 3. Le groupe, dont le slogan, on ne peut plus évocateur, était « prendre des drogues pour faire une musique à écouter en prenant des drogues », a fini par se scinder en deux entités : Spectrum d’une part et Spiritualized d’autres part, toute deux formations shoegaze. Et puis les jeunes de Chapterhouse n’ont-ils pas démarré en jouant les roadies de Jason Pierce et Sonic Boom ? Il y a fort à parier que les fantômes de Spacemen 3 (voir vidéo) ont traîné par la suite dans les parages de The Verve, Brian Jonestown Massacre ou les Dandys Warlhols.




Seulement, pour beaucoup, le mouvement shoegaze ne se réduit pas uniquement à un mur du son hypnotique et répétitif, bâti par des artificiers complètement déchirés et camés jusqu’aux yeux. Car on dénote un esthétisme porté sur la grâce, la délicatesse, la féerie parfois.
Contemplative, aérienne, la musique de groupes comme Slowdive, Lovesliescrushing, Swallow, Pale Saints dépassent le simple cadre du bruit pour l’élever aux rangs d’arias sonores. Et cette quête du son éthéré, tellement glacé qu’il se détache de ceux qui la font pour finir sous une forme d’essence, ne peut être que la caractéristique des Cocteau Twins. Mais en fait le lien tient plus du hasard que d’une véritable recherche musicale. En 1983, alors que le groupe voit son bassiste partir, Robin Guthrie décide pour un temps de s’en passer, faute de moyens. Cette absence obligera à privilégier avant tout le talent des deux membres restants, à sav
oir Robin Guthrie et Elisabeth Frazer. Celle-ci accentuera son chant lyrique, se drapant d’esthétisme gothique. Sauf que Robin Guthrie n’étant pas un virtuose de la guitare, il préférera se doter d’un mur du son dissonant et majestueux. Le résultat, sur l’album « Head Over Heel » jeta les bases du shoegaze à venir. Par la suite, le bassiste Simon Raymonde ajoutera plus de cohésion à l’ensemble. De plus, la filiation avec la dream-pop est évidente puisque Robin Guthrie produira des chansons de Chapterhouse et ne sera jamais très loin de Swallow ou Air Miami (tous groupes de 4AD). La parenté se retrouvera même dans l’aspect des pochettes, toujours très floues. Mais l’exemple le plus représentatif est sans conteste l’influence sur Lush, qui reprendra cet aspect céleste des choses, ce côté vaporeux de cathédrale, sous des dehors de dentelles cotonneuses.
D’aucun avance également l’argument que le style de Cocteau Twins se retrouverait sur le « Loveless » de My Bloody Valentine. Mais juger le mouvement shoegaze à l’aune de cet album est une erreur. Car cet album, bien que sorti seulement en 1991, dépasse déjà le simple cadre du mouvement. « Loveless » est une impasse évolutive, qui n’a pas eu de descendant. Si on veut mesurer l’influence de la dream-pop sur le shoegaze, il vaut mieux se porter sur « Isn’t Anything ». Et là, on se perd, les voix n’étant pas aussi lyriques, et les guitares beaucoup plus mordantes. On se rend compte alors que les racines sont plus à chercher du côté de la noisy-pop anglaise.




La quête de l’ancêtre commun apparaît plus évidente lorsqu’on quitte l’Angleterre pour s’intéresser aux formations américaines. On sait par exemple que Kurt Cobain était un grand fan des Vaselines, des Pastels et de BMX Bandits, et on peut légitimement supposer que nombre de groupes anglais ont su traverser l’Atlantique, via notamment K Records, dont Calvin Johnson était en admiration devant les filles de Talulah Gosh. Quelque part, la pop de Velocity Girl ou de Rocketship possède des réminiscences de cette scène anglaise. Et par ailleurs lorsqu’on écoute Black Tambourine la filiation est flagrante : impossible de savoir que ce groupe est américain ! Pourtant il fut le premier à lancer la vague shoegaze aux Etats-Unies. Ce groupe californien, un des premiers de l’écurie Slumberland, reprit à la lettre le style de groupes comme Fizzbombs ou les groupes de Creation, comme Meat Whiplash.

Mais les choses se compliquent dès lors qu’on fait l’échange inverse. Car dans les remerciements présentés sur le premier album des Boo Radleys, figure Dinosaur Jr. Et même un des membres de Blind Mr Jones pose avec un tee-shirt à leur effigie. Ce qui peut prêter à sourire n’est en fait pas si incohérent que ça. Le son brouillon du groupe de Jay Mascis et cette avalanche de guitares crasseuses n’est pas pour rien dans la musique de Ride ou des débuts des Boo Radleys. Rob Montejo, le leader de Smashing Orange, se revendique d’ailleurs de cette influence.
D’ailleurs, lorsqu’il s’agit de shoegaze, beaucoup évoquent le groupe de Dean Waheran. Celui-ci, avec Galaxie 500, livra une poignée d’albums vaporeux vers la fin des années 80 (
voir vidéo). Mais au lieu de lover leurs chansons mornes dans une tendre paresse, leur producteur eut la brillante idée de noyer le tout sous d’interminables distorsions. Seulement, la lenteur chère à ce groupe, et les voix fatiguées initièrent beaucoup plus la vague slowcore que le shoegaze.
On peut même s’amuser à pimenter les choses quand on sait que quelques délires expérimentaux chers à Sonic Youth ont pu se glisser dans les chansons venimeuses des Swirlies ou de Henry’s Dress.
L’histoire du shoegaze n’est donc pas si linéaire que cela, et résulte en fait de multiples racines, causant des échanges de caractéristiques, certaines remontant même jusqu’aux groupes sixties, comme les Byrds ou les Beach Boys. Mais il reste tout de même une résultante commune : un malin plaisir à détourner les règles classiques de la pop.



De plus, il est sans compter une composante fondamentale du mouvement, qu’on n’appela pas « the scene who celebrates hisself » par hasard : le fait que tous ces groupes se connaissaient et s’influençaient les uns les autres. C’est à force de traîner aux concerts de The Charlottes, que Neil Hastead eut envie de monter son groupe. Et Rachel Goswell se déclare « fan jusqu’à la mort de Swervedriver ». Les premières tournées de Ride furent déterminantes dans la formation de Adorable ou de Catherine Wheel. Le mouvement shoegaze résulte de nombreuses hybridations, avec mélange des styles, brouillant ainsi les pistes.





Subsiste tout de même une énigme, encore non résolue : quelque part dans le Nebraska, à l’abri de toutes influences parasites, existaient trois esthètes qui pratiquaient une cold-wave élégiaques. Sans savoir si For Against dépassa la portée nécessaire pour dépasser le cadre de leur ville natale, il est tout de même frappant de constater à quel point les voix légères et aspirées ressemblent étonnamment à ce qui s’est fait par la suite (voir vidéo). On était en 1986, et déjà une deuxième source pour le shoegaze ? Cela restera un éternel mystère, et c’est ce qui rend l’histoire du rock passionnante : elle est sans cesse en réécriture...

2 commentaires:

Fab a dit…

Bel historique et bravo pour la définition ! Je dois avoir tous les groupes et disques cités !

dereck a dit…

Bravo merci et surtout continuez pour votre blog, qui fait toute la lumière sur un mouvement trop méconnu chez nous !