13 mai 2007

L'origine du terme "shoegaze"


Les yeux dans les cheveux

On peut se demander qui est responsable de l’identité d’une musique. On peut croire qu’elle est du fait des acteurs de cette musique, dépositaire d’un style ou d’une éthique. Mais l’on se rend vite bien compte, que c’est souvent les médias ou le public qui vont jouer le rôle d’arbitres.

Et il est amusant, d’un point de vue cynique, de savoir que le courant shoegaze est né, non pas des artistes qui en jouaient, mais de la presse qui l’étudiait. Car, il faut le savoir, le terme shoegaze, n’existait pas auparavant. Néologisme révolutionnaire, parti d’une bien mauvaise blague, il est devenu par la suite une marque déposée. Jusqu’à devenir ensuite une bannière sous laquelle regrouper tous les autres groupes qui s’en rapprocheraient ou qui se revendiqueraient d’une quelconque affiliation.
Ce mouvement musical, n’a donc, étymologiquement, rien de musical, puisqu’il traite en fait d’une certaine tenue et d’une façon d’aborder le rock.

Littéralement, « shoegaze » signifie « regarder ses chaussures ». Ce terme de journaliste fut souvent employé pour décrire ces groupes qui jouaient sur scène, dans une posture statique, les yeux concentrés sur le sol, là où est disposé tout l’arsenal de cette troupe de terroristes du son, emplissant l’espace de distorsions. Assurément péjoratif à la fin des années 80, le terme se place surtout, non pas comme une description d’une attitude, mais plutôt d’un manque d’attitude. Une passivité à l'inverse d'une allure de pose
ur. Et c’est là que se noue toute l’incompréhension qui va s’établir entre ces groupes et une partie du public et de la presse.

Utilisé comme un re
proche, le terme de shoegaze fut pour beaucoup l’occasion de se moquer ouvertement de ces jeunes, parfois très jeunes, musiciens qui montaient sur scène. On ira même jusqu’à écrire que leur posture n’était que la conséquence de leur faiblesse et de leur manque de talent, ces débutants étant incapable de se détacher de leurs mains pour jouer des accords. D’ailleurs, selon les rumeurs, la première apparition du terme shoegaze, sur un article du NME, fut consécutive à un concert du groupe Moose, au cours duquel le chanteur et guitariste Russel Yates aurait passé son temps à lire ses partitions scotchées au sol. Rien à voir donc avec un Johny Marr, virtuose de la guitare. Ce n’était pas la technique et le spectacle qui intéressaient ces groupes là, et on n’y vit que de la suffisance et de l’égocentrisme. Les railleries allaient bon train, d’autant que les musiciens étaient souvent jeunes.

D’autres expliquèrent cette attitude par une forte tendance à s’adonner aux substances psychotropes. D’ailleurs, certains affirment qu’en réalité, le terme de shoegaze, viendrait de la nouvelle de William Burrough, Lydia Lunch, sans que qui ce soit ait pu confirmer. L’ap
parition du mouvement shoegaze est lié à la mise sur le marché d’une nouvelle drogue : l’ecstasy. Tandis que les groupes baggy de la Hacienda de Manchester s’adonnaient aux fêtes sans fin, certains groupes shoegaze, fortement influencé par Spacemen 3 ou les Television Personnalities, préféraient les trips planants et introspectifs. L’attitude des Jesus and Mary Chain, les yeux au sol, et immobiles, ne relevait pas d’une éthique, mais tout simplement de leur état défoncé. Et les voix neurasthéniques s’expliquaient dès lors très bien, lorsqu’on sait que le but des Spacemen 3 était de « prendre des drogues pour faire une musique à écouter en prenant des drogues ».

Si bien que lorsque les gens se rendirent au concert des groupes, dans l’espoir d’y voir de l’animation ou de pouvoir se défouler et danser, à l’instar des groupes hédonistes de la scène Madchester, ceux-ci se retrouvèrent face à rien, ou face à des limaces neurasthéniques, qui se contentaient de brouiller leur jeu, et ils repartaient avec des acouphènes pour trois semaines. Ce refus de prendre les gens par la main, fut pris pour la marque d’une suffisance prononcée. Au lieu d’avoir les yeux tournés vers leurs pompes, ils les avaient plutôt vers leurs nombrils ! Il n’est pas étonnant qu’on ait qualifié ce mouvement de « scène qui se félicite elle-même » (« the scene that congratulates itself » en version originale). La critique acerbe fut prononcée par le Melody Maker pour dénoncer cette attitude pédante, vécue comme un marque d’autosuffisance, mais aussi à cause du fait que ces groupes étaient tous amis entre eux. On dit même que si on retirait du public les amis des groupes en concert, il n’y aurait plus personnes !

Mais loin de se montrer d'une morgue éhontée, les musiciens baissaient la tête surtout parce qu'ils n'osaient pas la lever ! Avec leur apparence d'enfants de coeur drogués, ils avaient trop la frousse que le public leur jette des cannetes de bières sur scène. Et la construction d’un monument sonore d’une taille démesurée permettait surtout de maquiller sous cette saturation une timidité ou une peur d’affronter le public. Mark Gardener le reconnaît : « Pour nous, ce mur, c’était aussi un moyen de se cacher ». La musique extrêmement puissante et bruyante, était donc plus vécu par ses auteurs comme un moyen de se protéger, de fabriquer une bulle, de s’enfermer dans sa chambre d’ado, où on met la musique à fond, pour interdire l’accès aux parents. Normal donc que le public se trouve face à un mur. L’univers du shoegaze est avant tout très personnel.

C’est le propre des gens pris par le tourbillon de leurs émotions, tout en étant sans cesse en proie au doute. Vouloir construire l’œuvre la plus ambitieuse sans avoir la garantie d’en avoir le droit ou d’être reconnu. Démarche discrète de passionnée. « Ce que je cherchais avant, c’était d’être un anti-héros ». Le shoegaze, c’est la prise de pouvoir des trop-ordinaires, des ratés, des mous et des romantiques. Rien à voir avec les gros bras traditionnels, sûr de leur force. « Nous, nous voulions délivrer un son incroyable, mais sans frimer. Pour que les gens qui venaient à nos concerts puissent penser qu’ils auraient pu être à notre place. Je pense que j’étais un garçon assez timide. Je ne me sentais en confiance que lorsque j’étais accompagné par le gros bruit de guitares, sans cela je me sentais assez nu. ». Le drame est là : sans ses instruments, le musiciens shoegaze n’est rien. C’est à la fois ce que l’on reprocha et c’est à la fois aussi toute l’étendu de sa force, qui passa trop inaperçu. Sa musique bouillonnante, comparé souvent à un magma sonore, mêlé à une grâce mélodique sans pareille, se faisait surtout le vecteur d’un esprit passionné, tourné vers des aspirations artistiques et émotionnelles. Les musiciens étaient absolument conscients qu’ils étaient avant tout constitués d’une somme d’émotio
ns, souvent contradictoires. Et de strictement rien d’autre ! Pour eux, ce sont les émotions et les interrogations qui composent la personnalité, et non pas l’inverse. Afin de pouvoir partager sur scène, il faut donc mettre en avant la musique et en aucun cas les personnes. Seul l’addition des efforts de chacun au service d’un nouveau son sera propre à véhiculer et provoquer chez l’autre des sentiments sans pareils.

Ce décalage entre la musique jouée et les attentes d’un public en mal de sensations fut à l’origine d’une tenace confusion, qui demeure encore aujourd’hui. Cependant cette façon là de jouer de la musique sans se mettre en avant, était, au contraire, une façon de briser les barrières avec le public. Il était donc tout à fait possible de pouvoir s’identifier aux musiciens, de se mettre à leur place, de les comprendre, d’être touché au plus profond par ce mur du son. Et de se comprendre surtout soi-même.

Si bien que l’on peut se poser la question suivante : et si l’incompréhension gravitant autour du shoegaze était le reflet d’une incompréhension des gens envers eux-mêmes ?


Interview de Mark Gardener : Jérome Delveaux (2006)

2 commentaires:

lolipop a dit…

Merci infiniment Vic, pour toutes ces références, ainsi que pour tes chroniques sur Xsilence.
Tu es un puit de connaissance sans fond concernant ce mouvement, et c'est toujours un plaisir de te lire.
Continu comme ça!

lolipop (x-silence)

Mage (X-Silence) a dit…

Je dois avoir le même flyer pour le concert à l'AB qui traîne quelque part dans une boîte de chaussures. Avec le ticket du même concert. Tu y étais aussi ?

Content d'avoir retrouvé ta trace ici. Beau boulot !